Que Beckett me pardonne ce détournement ! Cependant, comment ne pas se rendre au fait que son antiphrase m’a atteint jusqu’à ce point où même en abuser n'en serait pas réduire la portée ? Disons-le donc : les voici venus, oh les beaux jours du freudo-lacanisme.
Ils ont leur contrepoint dans la familialisation du frayage de Lacan qui, elle, dans son moment actuel, ne relève pas tant du beau que du bobo. De l’Ecole de la cause freudienne, après quelque doux ans passés, le bilan s’établit aisément puisqu’il se trouve être égal à zéro – constat qui serait démenti si seulement était produite ne serait-ce qu’une seule étude en provenance de ce lieu et qui, sur tel problème local de la psychanalyse freudienne, aurait acquis le statut d’une utile sinon précieuse contribution. Mais non, rien à citer. Je le dis sans ironie aucune, puisque l’écrire n’est que transcrire un effet de structure : ce résultat, car ici c’en est un et comme tel non négligeable, signe le sérieux du réglage de cette école sur le mode familial de transmission de la psychanalyse dont elle s’est faite le vecteur et dont le temps n’est pas venu d’apprécier quelle sera sa portée. L’épiclérisme[3], voie d’exception, en interdisant provisoirement de toucher à ce qu’il s’agirait de transmettre, implique ce résultat durant tout le temps de son effectuation (une génération). Au moins le zéro, là patent, non masqué, manifeste-t-il qu’un mode spécifique de la transmission se trouve soutenu avec rigueur : un tel absolu silence, un si radical empêchement à la moindre question est parlant et même criant de vérité. Dont acte. Avec Lacan lisant Gide[4], nous noterons que ce n’est pas aujourd’hui que se déterminera qui, d’entre les bateleurs, détient le vrai polichinelle – le vrai polichinelle étant… si ça se trouve, constitué de n’être précisément pas, ce qui n’implique pas pour autant que tous les autres se valent. Ce qu'on va montrer.
Car voici qu’à ce vrai zéro fait maintenant écho un bavardage freudo-lacanien qui aujourd’hui s’étend jusqu’à faire dictionnaire chez Larousse. Ouvrage en main, force nous est de constater que ce fut un appréciable résultat de l’Ecole freudienne de Paris[5] que de n’être pas parvenue à écrire le dictionnaire psychanalytique que d’aucuns, parmi ses membres, envisageaient[6]. C’est chose faite désormais, tant et si bien que, comique auto-illusionnement, les mêmes (car ce sont les mêmes !, la dissolution de l’Ecole freudienne les a laissés inchangés !) peuvent croire avoir désormais levé une inhibition qui les aurait à l’époque habités alors qu’ils ne font qu’en rajouter aujourd’hui dans l’embrouille et, sans le savoir, faire état leur égarement ! Oui, l’école en était bien une dès lors qu’elle s’interposait entre un tel projet et sa réalisation. Ce que confirme d’ailleurs l'actuelle contre-expérience puisque cette réalisation a lieu depuis un mode de groupement qui ne s’appelle plus école mais «association». Exit l'école, entrée des beaux jours de la conserve du savoir en dictionnaire[7].
Avant de montrer, pièces en main, l’embrouille qu’il constitue, un mot tout de même sur le statut du dictionnaire en psychanalyse, c’est-à-dire sur son inconvenance au champ freudien («champ» ou «champ freudien», une référence pour Lacan fondamentale et qu’on chercherait en vain dans ce dictionnaire, et pour cause : elle signe la disparité Freud / Lacan que l’ouvrage a pour essentielle fonction de masquer). Car, question dictionnaire, nous voici maintenant en France avec deux expériences. Celle du Vocabulaire de la psychanalyse a, nonobstant un faramineux succès éditorial, rendu l’âme au sens propre de ce «rendu» : cette âme, elle nous l’a livrée en sa nudité. Elle se trouve en effet en cet état dans le pas suivant, celui d’une entreprise de traduction des œuvres complètes de Sigmund Freud orientée par la conception selon laquelle existerait une langue freudienne, parlable aussi bien en allemand qu’en français ou dans quelque idiome que l’on voudra. Le charabia qui s’ensuit suffit à lui seul à révéler le caractère aberrant de cette conception. Si Freud n’avait pas écrit en un allemand qui était celui de tout un chacun dans son entourage, la psychanalyse n’aurait tout simplement jamais pris corps (pour cette raison première qu’il n’aurait pas eu de patients) et conséquemment pas non plus l’idée d’une langue freudienne. Or voici que paraît en 1993 un second dictionnaire qui certes présentifie un autre type d’inconvenance mais qui, cette réitération aidant, nous suggère qu’il se pourrait bien que la psychanalyse soit bel et bien allergique à toute mise en forme type dictionnaire.
Plus généralement, Freud concluait, non sans avoir tourné le problème dans tous les sens, qu’était vaine et pour finir malvenue toute entreprise d’adaptation ou même de présentation de la psychanalyse à visée pédagogique. Ainsi le psychanalyste qui, pour l’on ne sait quel étrange motif, tendrait à enseigner la psychanalyse aux bambins, ne peut-il rien faire de mieux que de traiter les problèmes qu’elle lui pose sans autre souci que de le faire avec soin. L’interprétation des rêves, Le mot d’esprit dans ses rapports à l’inconscient, Psychopathologie de la vie quotidienne, ainsi que les Etudes sur l’hystérie et les études de cas publiées par Freud sont des travaux parlants pour quiconque ouvre ces ouvrages ou lit ces articles, justement pour cette raison qu’ils ne visent pas à présenter pédagogiquement l’on ne sait quel savoir par ailleurs acquis, mais constituent ce savoir dans l’acte même de l’écrire. Freud est essentiellement occupé à son problème, c’est en cela qu’il nous intéresse et c’est une toute autre affaire que d’être occupé à nous intéresser. Sur un registre différent, Lacan opérait de même : il parlait aux murs (confiait-il un jour et bien évidemment… aux murs, ceux – non quelconques – de la chapelle Sainte-Anne) et cette façon elle-même était ce qui faisait que certains se rapprochaient pour recueillir quelque chose de ce qu'ainsi il disait – «il» étant alors, qui sait ?, ce mur dont le poète déjà notait qu’en murant il murmure.
Le temps serait-il désormais révolu où l’intérêt pour la psychanalyse comme celui de la psychanalyse impliquait une telle chicane, celle par la grâce de laquelle l'étudiant n’était jamais frontalement «interpellé» par le psychanalyste ? On peut le croire à seulement rencontrer, dans la vitrine de librairies spécialisées, la photo de cet analyste qui vous regarde droit dans les yeux, vous assaillant de son visage d'hypnotiseur. Quoi qu’il en soit, ce nouveau dictionnaire confirme que, dès que l’on vise à en faire l’objet d’une démarche pédagogique, la psychanalyse discrètement mais subito presto prend la porte. Il n'est d'ailleurs pas difficile de dire pourquoi, puisque c'est pour cette raison notamment que l’on est alors immanquablement porté à présenter comme étant un savoir établi ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : un paquet (non quelconque) de problèmes. Or – l'on hésite à le dire mais la trivialité n'est pas sans vertu – la meilleure façon de présenter un problème reste encore de le présenter comme étant un problème. Vous avez dit «bizarre», bizarre d'être ainsi conduit à écrire un tel trivial propos ? Mais n’est-ce pas déjà beaucoup que de disposer, parfois, de problèmes bien posés ? S’agissant de l’analyse, plus est trop et… trop c’est trop. Or voici venu le temps de ce plus en trop, constituant ce que nous appelons donc les beaux jours de la psychanalyse freudo-lacanienne.
Le dictionnaire que l’on nous propose manifeste, lui, sans vergogne, les traits les plus caricaturaux du visage de ces (trop) beaux jours de ce trop. Il ne s’agit pas seulement d’un savoir présenté comme évident. Il y a aussi, dans cette présentation elle-même, la réalisation d’une certaine posture à vous prodiguer des vérités fondamentales, une façon de suggérer qu'à ceux qui s'adressent ainsi à vous… on ne la fait pas, un certain ton d'autorité qui certes relève du semblant et qui serait comique par son côté gros bras sinon bras d'honneur s’il ne nous faisait plutôt grincer ; car il nous engage bel et bien. Ainsi lit-on, exemple de ce ton de petit maître vous assénant du vrai de vrai issu – oserait-on en douter ? – d’une non moins solide expérience (p. 165) : «Il est intéressant de noter[8] que le seul accès que l'homme ait à son corps passe par le moi». Bigre ! Il en sait des choses cet homme qui va même jusqu'à élever sa phrase au statut logique d'une «assertion» et même, nous assure-t-il (car mieux vaut, n’est-ce pas, comme Louis Althusser, faire soi-même son propre commentaire) une assertion «particulièrement pertinente» ! En fait, c'est faux (l'expérience de l'enfant au sein, pour ne mentionner qu'elle, est corporelle et non moïque, et sans doute faut-il tout ignorer de l'incidence du corps morcelé pour avancer pareille bêtise) ; en fait il n'en sait rien, il fait le mariole, il fait le maître, il fait le con[9].
Soit donc la caricature qui peut être ce qui ici mérite notre intérêt non pas pour sa valeur intrinsèque mais parce que ce n’est pas seulement dans ce dictionnaire que nous trouvons Freud défiguré (au moins le Vocabulaire de Laplanche et Pontalis était-il écrit à partir d’un corpus freudien homogène), Lacan massacré (deux points que nous ne traiterons que peu), mais surtout un amalgame de l’un et de l’autre tel que l’un et l’autre s’y perdent et tel que, du même pas, nous les y perdons.
Nous disions, il y a presque dix ans, préférer à l’amalgame les gammes de l’agalma[10] ; il est clair que cette préférence n’est pas partagée. L’amalgame freudo-lacanien, dont nous notions alors le caractère fleurissant, aujourd’hui s’étale plus que jamais aux devantures. Cueillons donc quelques unes de ces fleurs tératologiques, mais auxquelles ce caractère tératologique ne semble guère promettre, on le voit, une vie brève. Serait-ce là, Monsieur Levi-Strauss, une remarquable différence de la nature et de la culture que celle-ci laisse vivre et se développer les productions monstrueuses que celle-là abolit dans l’œuf ou ne maintient que fort peu de temps dans l'existence ?
Voici donc quelques échantillons du musée tératologique du freudo-lacanisme en ses hauts beaux jours. On verra, avec ces exemples, quelques-unes des voies que ce monstre emprunte pour se constituer comme tel. L’on en distinguera au moins deux : 1. passer au général, moyennant quoi Freud et Lacan peuvent, chacun, être un petit soldat et ainsi collaborer sans antagonisme, et 2. élire une définition d’allure lacanienne et s’évertuer, grâce à quelques mots équivoques ou surtout suffisamment imprécis, à faire entrer Freud dans cette définition.
métapsychologie Typiquement la voie 1. On nous en concocte une définition si générale qu’elle permet d’y inclure n’importe quoi (et notamment, mais cela reste sous-entendu, les trois fondamentales catégories de Lacan). Il s’agit, nous dit-on, d’une partie de la doctrine freudienne qui «se présente comme devant éclairer l’expérience à partir des principes généraux». Quiconque a un peu lu Freud sait qu'il en donnait une définition autrement plus précise et peut donc aussitôt conclure que Freud ne trouve pas son compte dans celle-ci, par ailleurs digne du plus médiocre des manuels d’épistémologie. Mais l’important est l’escamotage, ici réalisé, de la disparité entre les hypothèses fondamentales de Freud et les catégories non moins fondamentales de Lacan. Cet escamotage est d’ailleurs déjà quasi réalisé avec la seule élection du terme «métapsychologie» qui se trouve donc, aujourd’hui encore (en 1993), proposé comme un terme essentiel de la psychanalyse lacanienne. Celle-ci, en effet, avec cette nouvelle et si générale définition n’a plus aucune raison de ne pas être subsumée sous le terme de métapsychologie. Or, en proposant son ternaire symbolique imaginaire réel comme constituant les trois dimensions fondamentales de l'expérience freudienne, Lacan l'inscrivait comme étant d'un autre ordre que les trois composantes définitionnelles, selon Freud, d'une description métapsychologique (la topique, l'énergétique, la dynamique). La preuve, Lacan finit par ne plus même revendiquer la psychologie. Alors la méta… D’autant que, question «méta», Lacan s’était aussi prononcé, l’élisant comme quelque chose sur quoi, justement, il ne pariait pas.
Inconscient Ici aussi, afin de mettre ensemble et d'une façon suffisamment homogène Freud et Lacan, l'on est conduit à produire une définition générale qui rejoint sans difficulté celle, fort peu génée, de la psycho géné[11] (non d’un certif de l’ancienne licence, licence en effet donnée aux certifiés à se vautrer dans des généralités). L'on apprend donc que l'inconscient est un «contenu [un contenu ! Lacan s'est bagarré vingt ans pour faire valoir que ça n'était pas ça !] absent à un moment donné de la conscience qui est au centre de la théorie psychanalytique». Oui, inutile de se frotter les yeux, la définition est telle, en effet, que l'on peut y lire que la conscience est au centre ! D'ailleurs, même à entendre que ce serait l'inconscient qui constituerait le centre, cette notion de centre ne conviendrait pas mieux. Et si l'on a néanmoins droit, pour conclure l'article, à quelques phrases portant sur la topologie (il le faut bien, ça impressione le néophyte), il est clair que celle-ci reste absolument sans conséquence (que le néophyte se rassure) comme le montre le fait qu'elle n'empêche en rien la notion de centre de perdurer dans la définition de l'inconscient.
Quant au terme «bévue» ou «unebévue» que Lacan apporte comme un coin susceptible de faire éclater ce que la notion d'inconscient charrie avec elle d’excessif[12] (après les critiques de Wittgenstein c’était quand même le moins que la psychanalyse pouvait faire !), inutile de chercher ; l'on ne mange pas, ici, de ce pain là, et Lacan lui-même n'est pas autorisé à attenter au cher «contenu absent de la conscience». L'aurait-il fait – et Dieu sait s’il l'a fait, mais Dieu reste quasi seul à le savoir – la solution est simple : n'en tenir aucun compte !
Symptôme : «Phénomène subjectif qui, pour la psychanalyse, constitue non le signe d’une maladie mais l’expression d’un conflit inconscient». Une fois encore la généralité vaut embrouille et confond (en tous les sens de ce verbe) Freud et Lacan. Freud y passe à la trappe, qui différenciait inhibition syptôme et angoisse alors que cette définiton les rend indistincts. Quant à Lacan, que l’on veut ici présentifié avec le mot «subjectif», on tourne le dos à son frayage en usant du mot «expression», un mot qui, remarquait-il fièrement à une époque où chacun était sommé de «s’exprimer», ne figure pas dans le Rapport de Rome. Notons en outre que l’on fait ici semblant d’avoir du symptôme une définition autre que médicale, comme de bien entendu, alors qu’on n’hésite pas par ailleurs à nous donner des définitions d’un certain nombre d’entités cliniques. Faudrait savoir ! Et, pour cela, ne pas trop savoir.
L’exemple suivant est, lui, une caricature de la voie 2 (elle aussi une voie d’eau), celle qui met en avant une définition pseudo-lacanienne à laquelle on intègre Freud de force. Il s’agira encore d’un toujours actuel gros mot.
La dénégation On nous la définit ainsi : «Une des manifestations de ce qu’implique de méconnaissance le registre imaginaire est bien ce que Freud a appelé la Verneinung […]». Non, Freud n’a jamais appelé «dénégation» quelque mode que ce soit de la méconnaissance imaginaire pour cette raison simple qu’il n’avait idée ni de ce registre nommé par Lacan «imaginaire» ni de cette méconnaissance si particulière qui, elle aussi, est un apport de Lacan. Faut-il préciser que, chez Lacan, la dénégation n’a jamais été identifiée à la méconnaissance imaginaire ? Que donc l’erreur n’est pas moins nette à l’endroit de Lacan ?
Paranoïa Ici apparaîtra aussi qu’en voulant verser Freud au compte de Lacan, ni l’un ni l’autre ne se retrouvent. Définition de la paranoïa selon ces pseudodoctes : «Organisation psychotique de la personnalité liée à l'absence dans le sujet de la fonction paternelle symbolique». Il est clair que cette définition, «lacanienne» en diable, offre tout ce qu'il faut pour déplaire à Freud ; aucun des mots utilisés n’est de son registre (pas même le mot «personnalité», qu'il récusa explicitement). Quant à Lacan, l'on peut douter qu'il se trouve dans cette façon qu'on a ici de lui couper les ailes soit : tout ce qui précède le séminaire de 1955-1956 sur Les structures freudiennes des psychoses (rien de moins que sa thèse sur La psychose paranoïaque qui n'est même pas ici mentionnée, ni donc non plus, l'on s'en doute, le cas «Aimée»[13]) ainsi que tout ce qui suit, notamment l'identification par Lacan de la paranoïa et de la personnalité qui rend inconsistante et donc caduque la définition ci-dessus.
Pourtant, même si les procédés diffèrent, ici aussi, ce sera, pour finir, la psychologie générale qui récupèrera la mise. Ainsi apprend-on que l'apport essentiel de la psychanalyse à l'endroit de la paranoïa consiste à faire valoir «la part indéniable de la psychogenèse dans son étiologie». Peu importe au rédacteur de l'article si Lacan fut amené à remarquer que le grand secret de la psychanalyse c'était qu'il n'y avait justement pas de psychogenèse. Comme ce point fait tache entre Freud et Lacan, autant l'escamoter. Cette fois, c'est Lacan qui subit le dommage.
Mais pour Freud, le dommage n'est pas moins net lorsque l'on veut nous faire croire que la fonction paternelle clarifie (c’est le verbe qu’on utilise) «considérablement ce que signifie la prétendue “homosexualité”» du paranoïaque. Ainsi laisse-ton entendre que Freud et Lacan vont bien ensemble, que le second n'aurait ici fait qu'apporter un plus de clarté sur un phénomène qui, dès lors, peut être pensé comme restant le même quoi qu’il en soit des divers éclairages ou des diverses intensités de l’éclairage. Non, Lacan ne «clarifie» pas ladite homosexualité paranoïaque. Il la conteste bel et bien, tant dans sa teneur (qu’il analyse au sens où il la démembre : d’une part l’objet sexuel, d’autre part la relation narcissique à l’image du semblable), que dans la fonction que Freud lui attribuait et qu’il récuse (être la base de la paranoïa).
Dans ces quelques grossiers exemples (mais le reste est à l’avenant), l'obscurantisme freudo-lacanien est patent. On voit ici sur le vif quelles conséquences néfastes résultent d’une «théorie» (si cette pensée flasque mérite ce nom) de l’articulation Lacan / Freud vaguement explicitée dans l’avertissement de l’ouvrage. Le rédacteur de ces pages commence par se revendiquer freudien (ce sera, nous assure-t-on, la base fondamentale du dictionnaire) puis, ne pouvant tout de même pas méconnaître que Freud a donné lieu à diverses interprétations, choisit d’en distinguer deux principales sortes :
[…] soit qu’on ait privilégié, par exemple, son attention à l’histoire individuelle du sujet dans sa dimension événementielle, soit qu’on ait mis l’accent sur une perspective plus structurale, dans une démarche qui resitue l’aspect événementiel dans la dimension structurelle où il apparaît, et qui rattache le sujet à l’univers de langage et de discours qui le produit.
Hormis l’opposition histoire / structure qui donna lieu au débat Sartre / Lévi-Strauss, un débat qui ne fut pas celui de Lacan, l’on ne voit pas bien à quoi correspond l’opposition ici mise en place comme couvrant l’après Freud. En outre, il est à remarquer que cette opposition est ici pipée puisque la seconde branche de l’alternative inclut la première. Mais peu importe, puisque va surtout compter ce qui suit immédiatement après :
Cette seconde perspective, qui fut celle de Jacques Lacan, constitue la référence commune des auteurs de ce dictionnaire. Il n’a pas été question ici de constituer un corps de doctrine dogmatique ; mais là où la compréhension des thèses freudiennes ne va pas de soi, le choix d’une orientation claire, […], assure une réelle cohérence.
Il est permis de douter que le frayage lacanien constitue une «orientation claire» ; il reste à prouver que Lacan puisse constituer, pour quelques-uns, une référence commune ; il n’est pas interdit de ne pas croire qui nous dit que cette «orientation claire» assure une «réelle cohérence» ; mais surtout voici qu’on nous propose ici une version du rapport Lacan Freud selon laquelle celui-là serait venu assurer la cohérence de celui-ci en éclairant les points où, chez celui-ci, bute notre compréhension. Cette affirmation peut avoir localement quelque pertinence ; mais, à un tel degré de généralité, elle est une mascarade, voire un bluff. Lacan a fait bien autre chose que ça. Et comme, malgré tout, l’on s’en doute, l’on ajoute ceci :
On mesurera aussi, en lisant cet ouvrage, de quelle façon Lacan a pu reprendre plusieurs questions essentielles – et délicates – au point où Freud les avait laissées […]
Il s’agit d’un autre bluff. Même si la chose, ici encore, peut être exacte localement, Lacan a fait, ici encore, bien autre chose que de «reprendre» certaines questions, même «délicates», au point où Freud les avait laissées. Lacan introduisit dans le freudisme un certain nombre de problèmes que Freud n’avait pas abordé, à commencer par une certain abord formel du moi dont Freud n’avait pas la moindre idée (un fait comme tel noté par Lacan dans son texte de 1938 sur Les complexes familiaux). Or, à elle seule, cette entrée dans la psychanalyse freudienne le mettait dans un porte-à-faux vis-à-vis de Freud qui n’a jamais cessé d’opérer durant tout le temps où Lacan enseignait.
Tel est le trait essentiel que vise à méconnaître cette théorie d’un Lacan dissipant les obscurités ou reprenant les questions de Freud, du double rapport d’éclairage et de prolongement. Que, du coup, Lacan soit lui-même assaisonné, arraisonné d'une façon qui ne le rend pas moins obscur que cette obscurité qu’on jette sur Freud en la nommant clarté, on a déjà pu l’entrevoir au passage et un exemple supplémentaire le montrera plus nettement.
Lettre L'article est exemplaire de ce qui vient à se formuler comme dé-connaissance, dès lors que l'on croit pouvoir se dispenser d'étudier le caractère problématique des avancées de Lacan, avec cette conséquence ici que l'avancée en question se trouve, du coup, comme offerte au plein feu des critiques de Derrida (ainsi légitimées). Il y eut certes, durant tout un temps chez Lacan, Jakobson aidant, une ambiguïté sur le caractère «phonématique» de la lettre. Mais justement, plutôt que d’en profiter pour perdre la boule, pourquoi ne pas prendre acte de cette ambiguïté et en faire l’occasion de montrer que seule la problématisation du statut de la lettre chez Lacan permet de ne pas reconduire en les radicalisant et en les ridiculisant les énoncés un temps intempestifs. Car il suffit en effet de les reconduire hors leurs contextes, c’est-à-dire de les reconduire aujourd’hui pour que ce ridicule apparaisse manifeste.
Ainsi apprend-on, à propos du dessin d'un corbeau écrivant «beau corps», qu'«il s'agit bien [Ah ! ce “bien”… chaque fois qu’on le lit, on peut être sûr qu’il s’agit d’une embrouille !] d'une écriture phonématique». C'est comme dire qu'«il s'agit bien du beau temps» alors qu'on se trouve exposé en pleine tempête ; cela n'aide pas à vêtir un impermouillable. Suit toute une série d'affirmations non moins grossièrement erronées (exemple, «l'identité à soi de la lettre», et l'on se demande bien comment en tant que «structure localisée du signifiant», c'est-à-dire de quelque chose de non-identique à soi, la lettre pourrait être identique à elle-même !), avec, en prime, une calvinisation de Lacan qui, selon ce dictionnaire, aurait soutenu que la structure localisée de la parole était «prédestinée» à se couler dans les caractères de l'écriture phonétique. Pourquoi pas, dès lors, un article «Prédestination» ?
Si bien que l'on ne peut même pas parler d’un «comble» ou seulement dire «C'est le pompon» lorsque l'on nous assène, en conclusion de cet article, que le nœud borroméen est «une véritable écriture primaire», alors que tout le travail nodologique de Lacan repose précisément sur le fait qu'il n'est pas acquis que ça soit le cas. En quoi constituerait-il une écriture primaire ? Je vous le donne en mille, parce que, nous dit-on, le symbolique vient s'y accrocher ! Lacan a, un temps, nommé «symbolique» l'une des cordes du nœud borroméen à trois ronds de ficelle. Et l'on fait maintenant comme si c'était dans la nature des choses (ou bien s'agirait-il d'une nouvelle prédestination ?) que le symbolique «vienne s'accrocher» à ce nœud ! Moyennant quoi l'on passe outre l'opération de Lacan (la nomination : j'appelle «symbolique» cette corde) et l’on néglige aussi ce qui va s'ensuivre chez Lacan, à savoir la contestation par Lacan, peu après, de cette même opération comme quelque chose qui irait de soi (ce que dit justement le dictionnaire). Ainsi fait-on comme s'il y avait là un savoir, alors qu'on est en présence d'une difficulté et, au mieux, d'un problème.
Cette fuite devant les problèmes, cette posture, qu’on affecte, de quelqu’un qui sait, semblent bien être consubstantielle à l’idée d’un dictionnaire de ce type, d’un dictionnaire non pas de mots mais d’idées. L’on est ainsi comme immanquablement conduit à devoir donner en une seule sentence, une définition disons de… l’identification. Or il n’y en a pas qu’une, d’identification ! Et Lacan a même tenté de nombreuses fois de les distinguer, allant même jusqu’à consacrer une année entière de son séminaire à ce problème, mais non sans devoir constater par après qu’il restait non résolu. Alors ? Que vont faire les rédacteurs du dictionnaire de la psychanalyse version 1993 ? Ils n’ont guère le choix. Soit ils consacrent quelques années d’un travail soutenu à déplier les difficultés (identification symbolique, identification imaginaire, identification réelle, ou encore identification hystérique, identification au trait unaire, identification au symptôme, ou encore identification du sujet, ou encore…), soit ils passent par-dessus les problèmes et sauvagement choisissent dans le tas, quasi n’importe quoi pourvu que ça soit quelque chose. Résultat, ceci (recopié tel quel) :
Identification : «Assimilation d’un moi étranger dont la conséquence est que le premier se comporte comme l’autre à certains points de vue, qu’il limite, en quelque sorte, et qu’il l’accueille en lui même sans s’en rendre compte».
Sans doute faut-il lire «qu’il l’imite», mais ça n’est même pas sûr. On serait bien capable de vous assurer que l’identification imaginaire (car c’est elle qu’on a privilégiée, Dieu sait pour quelle raison !) limite l’autre, pourquoi pas ? Tant de science, tant d’assurance, tant d’indiscutable évidence pourraient bien nous couper le souffle, si ce n’était ce mince filet d’air qui nous reste, pas même un cri, tout juste un murmure : «Oh les beaux jours».
[1] Lignes rédigées au reçu du Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Larousse, 1993. Elles furent d’abord proposées à une revue de psychanalyse où, à mon avis, elles avaient leur place tout en allant au-devant d’un certain public concerné. Le 26 juin 1993, me parvint la lettre porteuse du refus de publication. Mais, surprise, cette lettre me faisait en outre don d’un superbe lapsus calami. Ainsi apprenais-je que ce n’était pas tant mon texte que l’on avait écarté que celui dont on avait discuté la possibilité de sa publication et que, pour l’occasion, l’on intitulait : «Oh les beaux jours du pseudo lacanisme». C’était donner l’estocade là où je restais (sans doute à tort) mesuré, l’estocade au nom de laquelle, me faisait-on ainsi comprendre, on refusait la publication.
[2] Réplique imaginée par un participant au séminaire «Deuils et séparations» ELP, 1993, et que j’adopte d’autant plus volontiers que je crois ici montrer à quel point cette imagination rejoint une réalité.
[3] Cf. Le transfert dans tous ses errata, ouvrage publié sous la signature elp, Paris, EPEL, 1991, notamment «Gel», p. 189-210, où je crois avoir suffisamment étayé l’usage de ce terme pour considérer ici cet usage comme acquis.
[4] Jacques Lacan, Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 764.
[5] On ne peut écrire : « la défunte Ecole freudienne de Paris » puisque ce qui suit atteste que pour un certain nombre de ceux qui en furent membres, et qui même, d’aventure, votèrent sa dissolution, elle reste non démembrée.
[6] La préface nous raconte cette pénible histoire, sans oublier de mentionner les encouragements de Lacan, comme si de tels encouragements donnaient au projet un supplément de validité. Rien n’est moins sûr ! Lacan a «encouragé» bien des entreprises, le pire parfois, pariant que c’était seulement ainsi qu’il apparaitraît pour ce qu’il était.
[7] On nous assure que la FNAC a dû en disposer des piles sur ses éventaires (La quinzaine littéraire, n° 624, du 16 au 31 mai 1993). Question : les psychanalyste sont-ils tenus de répondre à cette demande ?
[8] Ce «noter» fait référence à une pratique. D’ailleurs, la préface et l’avertissement nous l’assènent à plusieurs reprises, les articles furent écrits par des PRA-TI-CIENS. Or donc, y aurait-il lieu d’en douter ? L’on peut, en tout cas, douter qu’il s’agisse de praticiens de la psychanalyse ; eux-mêmes d’ailleurs nous y invitent lorsqu’on lit par exemple, sous la plume de Marcel Czermak, que ce dictionnaire fait partie de l’inconscient. Oui, en toutes lettres, page III de la préface ! Il est vrai que si l’inconscient est un «contenu» comme on nous le définit, il n’y a pas de raison en effet que ce dictionnaire n’en fasse par partie. Certes, il faudra bien oublier, pour l’y loger, le côté évanescent, ponctuel, événementiel des manifestations de l’inconscient, sa temporalité d’ouverture et de fermeture. Et l’on pourrait attendre de praticiens de l’analyse qu’ils sachent justement distinguer ce qui relève de l’inconscient de ce qui n’en relève pas. Mais non. Et ça prétend «rappeler à leurs devoir les praticiens que nous sommes» !
[9] Lacan en est venu à identifier le maître au con, non sans mettre en valeur la connerie comme «fonction de dé-connaissance».
[10] Cf. Jean Allouch, «Freud déplacé», Littoral n° 14, Tou:ouse, ERES, 1984.; texte depuis lors repris et questionné notamment dans J. Allouch, Freud, et puis Lacan, Paris, EPEL, 1993.
[11] Mais, ne sommes nous pas avertis ? Ce dictionnaire, lit-on dans l’avertissement «[…] rassemble des articles de psychanalyse déjà publiés dans le Grand dictionnaire de la psychologie […]».
[12] Cf. L’unebévue, n° 1, «Freud ou la raison depuis Lacan», automne 1992 et n° 2 «L’élangue», printemps 1993, Paris, EPEL.
[13] L’absence est notable, puisque ce dictionnaire prétend aussi nous fournir une liste de cas.