Interventions

2002 A propos de La règle, le compas et le divan

À propos de La règle, le compas et le divan

de Nicolas Bouleau

Situation

Voici quelques années, Nicolas Bouleau prit l’initiative de me contacter, sans que, bien sûr, je saisisse à l’époque - si tant est que je l’aie effectivement aperçue depuis - quelle était la raison de sa démarche. Nous nous sommes parlés une première fois, d’autres fois par la suite. Depuis cette rencontre, dans le champ même où je suis un ouvrier, à savoir le champ freudien, il y a un certain nombre de choses que je ne vois plus tout à fait de la même façon. Pour vous le dire en un mot, cet échange avec Nicolas Bouleau m’a déplacé.

Il est vrai qu’à sa manière Lacan, à partir des années soixante, avait paru prendre un train qui était celui de la théorie des ensembles, ou encore du formalisme logique tel qu’il nous parvenait avec la parution des premières traductions de Frege en France. Certes, cette élection présentait ce bénéfice considérable de permettre à la psychanalyse lacanienne de se dégager de la psychologie, de la psychopathologie plus exactement<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]-->, un dégagement dont on ne saurait trop négliger la portée au moment – notre actualité – où cette même psychopathologie en vient presque au point d’étouffer la psychanalyse. Mais la question désormais se pose : ce bénéfice ne fut-il pas payé par un trop de crédit ou d’idéalisation accordé à ce que Nicolas Bouleau épingle comme le platonisme dans les mathématiques ?

Je disais donc « à sa manière » de façon à ne pas négliger ce qui serait peut-être l’écart qui restait maintenu chez Lacan entre le formalisme logico-mathématique et l’usage de ce qu’il appelait ses « mathèmes ». Personne, à ma connaissance, n’a encore véritablement étudié cela, alors que, par exemple, sa façon quelque peu rusée de détourner Saussure (ou Hegel, ou Heidegger, ou Descartes) est aujourd’hui assez clairement établie<!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]-->. Et pourtant, de cet écart chez Lacan, La règle, le compas et le divan, qui en use, nous offre un clair témoignage. Remarquable l’usage qui est fait dans cet ouvrage de la thériaque lacanienne RSI : réel, symbolique, imaginaire.

En psychanalyse, nous avons de grandes difficultés à cerner ce qui se présenterait comme des impossibilités, autrement dit à distinguer ce qui pourtant doit bien l’être car, subjectivement, les conséquences en sont fort différentes, à savoir : impossibilité et impuissance<!--[if !supportFootnotes]-->[3]<!--[endif]-->. On bute sur une impossibilité, on peut, l’ayant atteinte, rebondir autrement (l’impossible est réel), tandis que l’impuissance peut parfaitement s’avérer un état stable, indéfini, n’offrant aucune prise sur un réel. Tant et si bien que les mathématiciens sont, chez les lacaniens, l’objet d’une vénération, si ce n’est d’une envie, certes parfaitement méritée. Lacan aura tenté de se régler sur leur démarche, usant à sa manière d’un ou plutôt de différents formalismes, d’ailleurs peu liés entre eux ; et sans doute aurait-il été très heureux, on l’a dit, s’il avait pu croire, ce faisant, avoir écrit ne serait-ce qu’un seul théorème. Mais enfin, Nicolas Bouleau en quelque sorte lui pardonne en réhabilitant la semi-puissance, formellement parlant, des savoirs intermédiaires. Notons que Nicolas Bouleau, se divisant comme sujet, se fait femme pour, par exemple, admettre la pharmacopée dans le champ des savoirs effectifs<!--[if !supportFootnotes]-->[4]<!--[endif]-->.

À l’époque, Nicolas Bouleau, vint me dire en quoi lui importait une étude que j’avais consacrée à une jeune femme dite paranoïaque (en fait une folie à plusieurs, ce qui rendait le problème plus aigu), à ses procédés à elle, non axiomatisés mais pas sans règles formelles, d’accéder à ce qui lui apparaissait des certitudes. La question du formalisme, ajoutait-il, était locale en mathématiques et, ailleurs que là où l’on en usait, c’était d’un excès de potentialité que souffrait la pratique mathématicienne. On pouvait, précisait-il, démontrer bien des théorèmes à partir d’un paquet de ceux déjà reçus comme valides, et le calcul, selon lui, n’était pas la chose la plus difficile, non. La chose qui faisait problème était bien plutôt le choix que l’on s’apprêtait à faire de démontrer tel théorème plutôt que tel autre. Or là, ajoutait-il, le formalisme n’est pratiquement d’aucun secours. Qu’est-ce donc qui peut régir un tel choix, autrement dit permettre d’entrevoir, sinon de savoir à l’avance qu’un fois tel théorème établi, il servira ? C’est à ce point précis que, retrouvant la paranoïa, il faisait intervenir ce que Lacan avait appelé « connaissance paranoïaque ». Poussant plus loin sa réflexion, il me faisait remarquer par exemple (mais c’est sans doute à ses yeux bien plus qu’un exemple), que l’œuvre d’Evariste Galois était bien peu formelle, ce qui n’a pas empêché ses suites d’être considérables.

Je saisis mieux aujourd’hui, ayant lu attentivement (avec cette réserve que certaines démonstrations m’échappent) La règle, le compas et le divan, qu’une question nous est sinon commune du moins connexe : qu’est-ce qui fait qu’un savoir inventé, construit, vire ou pas à la paranoïa ? À quoi tient que la communauté des mathématiciens ne relève pas de ce que les psychiatres de la fin du XIXè désignaient comme constituant un « nid de paranoïaques » ? Vous aurez lu le remarquable chapitre sur Saussure, dont l’analyse est aussi mesurée et dirais-je sage que celle qui est consacrée à Galois. La mesure, l’on pourrait dire « clinique » des jugements est un des traits les plus saisissants de cet ouvrage. À quoi, bien sûr, il faut adjoindre son ouverture.

Franchissements

Je souhaite apporter ce soir quelque chose, si cela m’est possible, à Nicolas Bouleau, quelque chose comme un cadeau en remerciement d’avoir écrit ce livre. Pour faire au mieux, il ne peut, bien entendu, s’agir que d’une ou deux questions, choses parmi les plus précieuses qui soient  pour qui vient de publier un livre.

Certes, ce ne sera guère une façon très convaincante de procéder si je vous dis qu’un trait m’a sauté aux yeux en parcourant La règle, le compas et le divan ; mais peut-être prendrez-vous ce trait en considération dès lors que vous constaterez, comme je l’ai vérifié, qu’il se trouve en permanence comme insistant dans l’ouvrage.

Il s’agit de la porte ou, pour mieux dire, de la porte comme possibilité si ce n’est comme offre de franchissement. Beaucoup de choses sérieuses, dans la vie de chacun, ont lieu avec la porte. Le théâtre joue de cela, parfois remarquablement. Planchon réglait les sorties de scène au millimètre. Ouvrir la porte intrusivement ou pas, la fracturer, l’entrebâiller, faire semblant de sortir, la claquer, revenir, ne pas revenir, bien des événements décisifs d’une vie se passent là – jusqu’à la porte métallique du moderne four que l’on n’ose pas dire crématoire. Sans oublier ces portes des toilettes qui sauvagement vous contraignent à choisir d’être d’un ou l’autre sexe<!--[if !supportFootnotes]-->[5]<!--[endif]-->.

Inventaire

Dans La règle, le compas et le divan, « l’affaire de la porte » (je l’appelle ainsi) commence avec Poincaré. Chacune des trois illuminations que Poincaré prit soin de porter à notre connaissance (et pourquoi ? les mathématiques auraient-elles besoin de tels récits ?) eut lieu tandis qu’il marchait<!--[if !supportFootnotes]-->[6]<!--[endif]-->. Pour la première, il quitte Caen, pour la troisième il franchit un boulevard. Quant à la seconde, s’il ne s’agit pas, dans sa marche d’un franchissement, la porte n’en est pas moins là, sous la forme du bord de cette falaise qu’il côtoie. Je n’ai pas la compétence mathématique pour apprécier si cette différence de positionnement de la porte dans ces trois parcours correspond ou pas à une différence de statut concernant ces trois découvertes, si notamment, et ce serait donc mon hypothèse, la première et la troisième peuvent se ranger dans une catégorie tandis que la seconde relèverait d’une catégorie différente. Voici donc, s’il la juge recevable, une première question pour Nicolas Bouleau.

L’étude de ce trait, commun aux trois illuminations de Poincaré, devrait être poursuivie par celle des autres détails qu’il nous narre. Par exemple, trois fois aussi, intervient la fonction du détournement de l’attention, de l’oubli, relatif bien sûr, des soucis mathématiques. Pierre Soury a dit, là-dessus, les choses les plus justes<!--[if !supportFootnotes]-->[7]<!--[endif]-->. Mais il y aurait aussi lieu de dégager, dans les récits de Poincaré, les signifiants qui ne sont pas communs aux trois et qui, cependant se laisseraient isoler comme signifiants, c’est-à-dire intervenant, comme dans le rêve, par leur face hors sens. Et peut-être finirait-on par rejoindre ce nom de Poincaré – remarque que je ne me serais par permise si Nicolas Bouleau lui-même n’avait soulevé la question de savoir ce que nous serions aujourd’hui si Marx s’était appelé Bourgeois ou de Gaulle Lallemand<!--[if !supportFootnotes]-->[8]<!--[endif]-->. Bref, plutôt que de lire les récits de Poincaré du seul point de vue de leur sens (disons : ce que Poincaré nous dit, ou veut nous dire), peut-être surviendrait-il quelque éclairage supplémentaire à les envisager comme textes, voire comme récits de rêves tels que les accueillait Freud.

J’imagine que d’aucuns, déjà, voient venir le psychanalyste avec sa symbolique jungienne de la porte. Permettez que je vous dise qu’il me semble préférable, précisément pour ne pas négliger la sexualité, de considérer le sexe féminin comme une porte plutôt que la porte comme un sexe féminin.

Mais poursuivons, très à plat, l’inventaire. C’est incroyable à quel point Évariste Galois a affaire aux portes : en franchissant d’abord une première à rebours (lorsqu’il est rétrogradé en seconde au Lycée), puis s’y cassant le nez par deux fois (avec son échec redoublé à Polytechnique), puis avec son exclusion de l’École normale, puis celle de la prison, puis celle, ultime, consistant à se rendre à ce duel qu’il savait mortel.

Quant à Cauchy, il suffit de mentionner le titre des pages que lui consacre Nicolas Bouleau, à savoir « L’exil mathématique », un exil non politiquement nécessaire précise-t-il<!--[if !supportFootnotes]-->[9]<!--[endif]-->, ce qui rend sa nécessité à la fois plus opaque et davantage liée à l’invention mathématique, pour pouvoir dire que, là aussi, pour l’invention, une porte est à l’œuvre. Quelle porte faut-il traverser, dans quelle « fuite » faut-il s’engager pour que l’invention mathématique devienne possible ?

Pour cet inventaire, je pourrais aussi convoquer les pages que Nicolas Bouleau consacre à la serlienne<!--[if !supportFootnotes]-->[10]<!--[endif]-->, une entrée donc. Ou ce qu’il nous dit du Corbusier situant la trouvaille comme franchissement d’une porte<!--[if !supportFootnotes]-->[11]<!--[endif]-->. Ou encore la citation de Michel Serres qui clôt le troisième chapitre<!--[if !supportFootnotes]-->[12]<!--[endif]-->. Ou encore le voyage sibérien qui clôt le livre : il a bien fallu passer une frontière, peut-être deux s’il est vrai que la Sibérie est un ailleurs, même au regard de Moscou.<!--[if !supportFootnotes]-->[13]<!--[endif]-->

Contre-exemples

Mais comment négliger que Nicolas Bouleau nous fournit aussi, ce qui n’est pas rien, trois contre-exemples qui, en quelque sorte, viennent nous dire : « lorsqu’il n’y a pas de porte, il n’y a pas non plus d’invention ». Les voici, sans souci d’ordre.

Le premier réside dans sa position à l’endroit des machines. Les machines informatiques se caractérisent par le fait d’user de la porte d’une façon très spéciale puisqu’elles les prennent, si je puis dire, dans le droit-fil du mur. Glissant le long du mur, l’information passe si la porte est fermée, ne passe pas si elle est ouverte<!--[if !supportFootnotes]-->[14]<!--[endif]-->. La porte informatique est un pont, franchissable ou pas, c’est selon<!--[if !supportFootnotes]-->[15]<!--[endif]-->. Or que nous dit Nicolas Bouleau ? Qu’il n’y a pas là de possibilité d’invention mathématique à proprement parler<!--[if !supportFootnotes]-->[16]<!--[endif]-->.

Plus instructif peut-être, cet autre contre-exemple : le témoignage de la mathématicienne Sofia Kovalevskaïa. Il avait manqué quelques rouleaux pour finir de tapisser sa chambre d’enfant à la campagne, et l’on n’avait trouvé rien de mieux que quelques feuilles prises au hasard pour achever de couvrir le pavage. Mais voici que ces feuilles comportaient d’anciennes et incompréhensibles formules, en fait : des cours sur le calcul infinitésimal et différentiel. Enfant, Sofia Kovalevskaïa passe « des heures entières devant ce mur mystérieux »<!--[if !supportFootnotes]-->[17]<!--[endif]-->. Plus tard, lors de sa première leçon de calcul différentiel, son professeur se montra étonné de sa rapidité à saisir toutes ses explications « comme si je les avais sues d’avance », lui dit-il<!--[if !supportFootnotes]-->[18]<!--[endif]-->. Et elle ajoute, précieuse notation :

[¼] et il me sembla que le sens des termes dont se servait le professeur m’était familier depuis longtemps.

Qu’est-ce qui différencie ces deux moments, celui de l’enfance, celui de la première leçon, avec leur rapports si différent aux écritures ? Le premier moment est un mur : sans porte. Cette situation où un sujet a affaire à un impénétrable était aussi celle de Lacan déclarant, dans les années soixante-dix, à son public qu’il parlait non pas à ce public mais aux murs, ceux de la Chapelle Sainte-Anne où ils se trouvaient. Elle aussi, Sofia Kovalevskaïa enfant, parlait au mur. Et ceux-ci lui répondaient, lui livraient du sens. Entre elle et lui, circulait de la parole, mais pas de langage (ce que Lacan disait de son chien), pas de texte. Il n’y avait pas de porte pour qu’il y ait du texte.

Troisième contre-exemple, l’analyse que Nicolas Bouleau nous propose de ce que l’on peut peut-être appeler le caractère timoré du questionnement saussurien à l’endroit des anagrammes<!--[if !supportFootnotes]-->[19]<!--[endif]-->. Jamais personne n’avait accueilli, situé ce travail de Saussure comme le fait ici Nicolas Bouleau. Saussure, en effet, n’a pas osé franchir cette porte d’une mise en circulation de ses recherches sur les anagrammes dont Nicolas Bouleau dessine parfaitement les contours : donner de la place à la nouvelle activité cognitive, relier ces recherches à un intérêt social, être exigeant sur les résultats, s’appuyer sur une école, inventer un nom qui put servir de bannière, s’adresser aux revues internationales, etc. Autant de pierres faisant embrasure de porte et que Saussure n’aura pas taillées. Remarquons-le ici, bien des paranoïaques souffrent de la même abstention, disent ouvertement détenir un trésor de savoir, pour le « faire savoir » duquel ils demandent parfois l’aide du psychanalyste. Ce rapprochement n’est point là pour suggérer que Saussure était paranoïaque (Nicolas Bouleau qualifie son aventure avec les anagrammes de « folie douce »<!--[if !supportFootnotes]-->[20]<!--[endif]-->) : tous ceux qui ont affaire à un même problème n’en deviennent pas pour autant des semblables. Et Nicolas Bouleau a raison d’imaginer que pourraient exister aujourd’hui, dans nos universités, si Saussure avait pris cette porte, des départements d’herméneutique combinatoire (nom qu’il propose à Saussure post mortem).

Une typologie de l’invention mathématique est-elle envisageable, qui serait ordonnée autour de la porte ? Cette porte que l’invention franchit, dont elle inaugure l’ouverture, comment se présentait-elle avant ce franchissement ? Était-elle déjà dessinée, localisée ? Réputée sans issue ? Abandonnée, ou, au contraire, s’y cassait-on le nez depuis des lustres ? Interdite ? N’apparaît-elle qu’avec son franchissement ?

Conjecture

De quoi est fait ce franchissement que réalise l’invention mathématique ? En quoi consiste-t-il ? Je voudrais pour conclure tenter de reformuler dans mes termes les propositions de Nicolas Bouleau à cet endroit. Nicolas Bouleau pose ainsi la question :

Comment peut advenir l’inattendu (ou l’avant-garde) avec des matériaux originels ?

Réponse :

Les mathématiques sont un langage où l’écrivain, le poète, invente aussi la grammaire.<!--[if !supportFootnotes]-->[21]<!--[endif]-->

Un peu plus loin<!--[if !supportFootnotes]-->[22]<!--[endif]-->, il parle d’« écritures nouvelles qui doivent faire sens autrement ». Un mot était déjà venu sous sa plume<!--[if !supportFootnotes]-->[23]<!--[endif]--> à propos du triangle arithmétique de Pascal, celui de « littéralisation », terme que l’on retrouve aussi sous celle de Jean-Claude Milner.

On aurait donc, s’agissant de la création en mathématique, en quelque sorte trois données articulables et donc à articuler :

1/ un matériau originel (qui se présente sous forme d’écritures)

2/ une opération, dite « littéralisation » (invention d’écriture et d’une nouvelle grammaire)

3/ une production d’un sens nouveau.

Nouvelle question, donc, pour Nicolas Bouleau : le concept de translittération n’est-il pas exactement celui qui lie ces trois éléments, susceptible de les prendre ensemble, autrement dit de les accueillir comme ils se présentent effectivement ?

Le moment est venu de noter que Nicolas Bouleau prend ses distances avec Champollion, chez lequel il relève justement le caractère univoque du déchiffrement. C’est qu’en effet, pour Champollion, les deux écritures sont données, égyptienne et grecque, l’invention se réduisant, si l’on ose dire, à l’opération elle-même de les lier selon une procédure qui, pour l’émerveillement du découvreur, apparaît, de pas en pas, parfaitement réglée<!--[if !supportFootnotes]-->[24]<!--[endif]-->.

Le mathématicien n’est-il pas dans une position à la fois proche et différente, en ce que, pour lui, la nouvelle écriture (et la grammaire qui va avec) ne seraient pas données mais inventées ? Exemples : – 1, ou encore : À. Lacan, en effet, était fasciné par ces inventions d’écriture<!--[if !supportFootnotes]-->[25]<!--[endif]-->.

Le trans de translittération serait donc, et c‘est ce que je soumets à votre jugement, le nom de la porte.

Avec ce petit bénéfice que ce trans laisserait entendre ce que ne néglige aucunement Nicolas Bouleau, à savoir la jouissance mathématicienne.

La différence entre déchiffrement à la manière du rébus à transfert (comme disent les spécialistes en histoire de l’écriture) et l’invention mathématicienne se verrait aussi à ceci que, tandis que le déchiffrement d’une écriture, d’un rébus, est sans reste, le franchissement inventif du mathématicien lui, produit des « résidus » (le mot est de Nicolas Bouleau). Des résidus à partir desquels, parfois, les choses rebondissent. Moyennant quoi il y a une histoire des mathématiques, tandis que le déchiffrement est une opération sans suite puisque pleinement réussie. À cet égard, l’analyse freudienne du rêve, dans la mesure même où elle cerne et bute sur ce que Freud appelait un « ombilic » se situerait davantage du côté mathématique que du côté du rébus.

Le moderne sujet de la science, on l’a montré, s’est constitué non pas à partir des aristotéliciens<!--[if !supportFootnotes]-->[26]<!--[endif]--> commentant jusqu’à plus soif les textes de leur « maître des maîtres » (comme si cette nomination pouvait avoir un sens) mais avec ceux que les aristotéliciens méprisaient, qu’ils appelaient, péjorativement, les mécaniciens<!--[if !supportFootnotes]-->[27]<!--[endif]--> – Galilée, avec son bricolage du plan incliné, se présentant comme la figure paradigmatique du mécanicien. Lisant La règle, le compas et le divan, il apparaît clair, me semble-t-il, et déjà dans ce titre, que Nicolas Bouleau situe la pratique mathématicienne dans ce droit-fil des mécaniciens, un fil que l’on retrouve encore actif avec Lévi-Strauss valorisant le bricolage ou Lacan composant ses mathèmes. Une des plus belles et justes phrases de La règle, le compas et le divan, m’apparaît être celle ci :

Il n’est jamais trop tard pour se rendre compte que les machines marchent avec du cambouis.<!--[if !supportFootnotes]-->[28]<!--[endif]-->

Et peut-être est-ce là ce sol commun qui fait que Lacan se trouve si aisément à sa place, dans l’ouvrage de Nicolas Bouleau, parmi les mathématiciens, les linguistes, les architectes. N’a-t-on pas dit (quelqu’un qui plus est, qui allait bientôt prendre ses distances avec Lacan) que le psychanalyste lacanien, à la différence de celui de l’International Psychoanalytic Association (platonicien sans doute), « allait au caniveau » ?

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<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> Lecteurs de Georges Canguilhem, nous étions très sensibles à la collusion de la psychologie et de la police.

<!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]--> Tout récemment encore, certains ont pu éprouver comment la topologie de Lacan, aussi bien celle des surfaces unilatères que celle des nœuds, pouvait donner lieu à des lectures fort différentes et peut-être incompatibles entre elles (Michel Thomé, Jean-Michel Vappereau, Joseph-Richard Haddad).

<!--[if !supportFootnotes]-->[3]<!--[endif]--> Cf., à ce propos, le passionnant roman d’Apostolos Doxiadis : Oncle Pétros et la conjecture de Goldbach (Paris, Christian Bourgois, 2000). L’oncle en question, brillant mathématicien, s’efforcera, sa vie durant et sans y parvenir de démontrer la conjecture de Goldbach (tout nombre pair supérieur à 2 est la somme de deux nombres premiers). Une impuissance donc, des lustres durant. Mais l’histoire est remarquable pour la façon dont il est mis un terme à cette impuissance. Par hasard, oncle Pétros, résidant en ce temps là à  Cambridge, vieillissant, désormais hanté par des cauchemars où des figures jumelles représentant des nombres pairs soulignent son échec en le narguant, apprend un jour, de la bouche d’un jeune étudiant, Alan Turing, venu lui demander son aide pour lire en allemand l’article Über formal unentscheidbare Sätze der « Principia Mathematica und verwander Syusteme », que l’auteur, Kurt Gödel, inconnu de lui, avait récemment démontré que toute théorie des nombres contient des propositions indécidables. Ainsi apprenait-il aussi qu’il n’était en rien acquis a priori que le problème auquel il avait consacré sa vie (y compris sa vie amoureuse) ait une solution. Il avait pourtant fallu qu’il le croie, pour avoir le courage de persister dans ses investigations. Grâce à cette rencontre avec Turing, chutaient cette foi et avec elle son espérance. Mais l’intervention de Turing fut charitable, puisque la fin de l’espoir fut aussi celle de son impuissance : tout simplement il laissa tomber. Le roman vaut analyse de cette impuissance, analyse au sens chimique, car il en décompose les éléments : 1) la solution envisagée comme possible, et 2) la croyance en l’existence de cette solution. Nul besoin de cette croyance pour se lancer dans une recherche, ce serait, dit le romancier, comme « ne pas sortir dans la rue sous le prétexte qu’une pierre peut vous tomber dessus ». Cependant, pour oncle Pétros, cette croyance était nécessaire, et cette nécessité explique que, déjà au départ, il ne voulait pas seulement être un excellent mathématicien mais le meilleur des mathématiciens. Le meilleur, ou rien. Ce sera rien. On a là, exemplairement, la facture d’une inhibition.

<!--[if !supportFootnotes]-->[4]<!--[endif]--> Cf. Nicolas Bouleau, La règle, le compas et le divan, Plaisirs et passions mathématiques, Paris, Seuil, 2002, p. 265.

<!--[if !supportFootnotes]-->[5]<!--[endif]--> Qui serait curieux des conditions de cette contrainte pourra se reporter au chapitre que je lui consacre dans Le sexe du maître, Paris, Exils, 2001.

<!--[if !supportFootnotes]-->[6]<!--[endif]--> N. Bouleau op. cit., p. 32.

<!--[if !supportFootnotes]-->[7]<!--[endif]--> Il parlait de la “petite activité” annexe, plutôt mécanique (marcher, pour Poincaré), grâce à laquelle un problème pouvait être résolu bien plus aisément que si l’on focalisait sur lui toute l’attention. De même Soury avait-il remarqué qu’il obtenait une meilleure écoute si la femme à laquelle il s’adressait était en train de tricoter. Et en effet, le « Je vous écoute » du psychanalyste est éminemment suspect, si ce n’est effrayant.

<!--[if !supportFootnotes]-->[8]<!--[endif]--> N. Bouleau, op. cit., p. 250.

<!--[if !supportFootnotes]-->[9]<!--[endif]--> N. Bouleau op. cit., p. 229.

<!--[if !supportFootnotes]-->[10]<!--[endif]--> « La serlienne est une invention de la Renaissance pour désigner une entrée. Il s’agit d’un problème plus difficile qu’il n’y paraît : si la fonction est claire, en revanche, comme souvent, elle n’est pas en elle-même déterminante de la forme.

Il faut bien qu’une entrée soit marquée autrement que par un panneau indicateur, et cette question restera sans véritable idée marquante jusqu’à Louis Kahn inventant l’entrée comme dislocation » (je souligne). N. Bouleau, op. cit., p. 122.

<!--[if !supportFootnotes]-->[11]<!--[endif]--> Ibid., p. 101.

<!--[if !supportFootnotes]-->[12]<!--[endif]--> Ibid., p. 104.

<!--[if !supportFootnotes]-->[13]<!--[endif]--> Une intervention de Daniel Sibony, après mon exposé, suggérait l’objection suivante : il y a de la porte partout où il se passe quelque chose, il n’est guère étonnant qu’on la trouve aussi là où s’inventent les mathématiques. L’objection n’est pas recevable : autant ne pas s’intéresser aux rêves de quelqu’un sous le prétexte que tout un chacun rêve. Sibony paraît avoir perdu de vue (car il l’a su, un des premiers articles de lui en témoigne) qu’il était fort rarement, pour ne pas dire jamais d’heureux aloi de tenter d’éteindre un étonnement. Son erreur est de logique : que la porte intervienne ailleurs ne rend pas moins étrange et donc questionnable son incidence dans l’invention mathématique.

<!--[if !supportFootnotes]-->[14]<!--[endif]--> La situation évoque alors la falaise de Poincaré.

<!--[if !supportFootnotes]-->[15]<!--[endif]--> Que serait l’École des Ponts, qui nous accueille aujourd’hui dans son lieu historique, si elle s’était voulue École des portes ?

<!--[if !supportFootnotes]-->[16]<!--[endif]--> N. Bouleau, op. cit., p. 119.

<!--[if !supportFootnotes]-->[17]<!--[endif]--> Ibid., p. 27.

<!--[if !supportFootnotes]-->[18]<!--[endif]--> On remarquera l’équivoque sur les pronoms, ici maintenue mais bien présente dans le texte des Souvenirs d’enfance. Le professeur n’a pas pu dire cette phrase (qui, sinon eût dit tout autre chose) que, pourtant Sofia Kovalevskaïa rapporte entre guillemets. Cette équivoque rejoint une question qui n’a cessé de tarauder Lacan, notamment et précisément à l’endroit des mathématiques : où donc était le savoir avant qu’il ne s’invente ? Était-il déjà là ? L’invention est-elle découverte, ou création ?

<!--[if !supportFootnotes]-->[19]<!--[endif]--> Ibid., p. 211.

<!--[if !supportFootnotes]-->[20]<!--[endif]--> Ibid.

<!--[if !supportFootnotes]-->[21]<!--[endif]--> Ibid., p. 98.

<!--[if !supportFootnotes]-->[22]<!--[endif]--> Ibid., p. 109.

<!--[if !supportFootnotes]-->[23]<!--[endif]--> Ibid., p. 96.

<!--[if !supportFootnotes]-->[24]<!--[endif]--> La lecture des écritures tapissières de Sofia Kovalevskaïa serait à rapprocher de celle des hiéroglyphes par le jésuite Kircher. Lui aussi, regardant les écritures, avait affaire à du sens (sans doute pas à le sens), sans pour autant lire la lettre.

<!--[if !supportFootnotes]-->[25]<!--[endif]--> Ibid., p. 241.

<!--[if !supportFootnotes]-->[26]<!--[endif]--> Non pas Aristote. Dans ces cinq ouvrages sur les animaux, il fut si « expérimentaliste » qu’il prit même leurs postures. À un âge où, selon le Sphinx, on devrait marcher à trois pattes, il se mit à quatre pattes et promena sur son dos une très légère demoiselle. Là-dessus les opinions des aristotéliciens sont partagées : selon les générativistes il joua au cheval (ou à l’âne) lors de la préparation de La génération des animaux, selon les mouvementistes il le fit pendant la rédaction du Mouvement des animaux. Les éthiciens quant à eux croient qu’il fit le cheval à l’époque où il écrivit Des vertus et des vices. (je dois ces indications à une référence qui me fut donnée par Michel Thomé : http://trempet.uqam.ca/trempet/membres/konievski/Aristote.htm)

<!--[if !supportFootnotes]-->[27]<!--[endif]--> Cf. Paolo Rossi, La naissance de la science moderne en Europe, trad. de l’italien par Patrick Vighetti, préface de Jacques Le Goff, Paris, Seuil, 1997, p 34 et sq. Le sous-chapitre s’intitule : « Le vil mécanicien ». La querelle s’étendra du milieu du XVIè et milieu du XVIIè siècle. Page 73, l’auteur indique que Diderot relevait le mauvais effet induit par la distinction des arts libéraux et des arts mécaniques.

<!--[if !supportFootnotes]-->[28]<!--[endif]--> N. Bouleau, op. cit.,  p. 74.