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Cahiers de l'Unebévue, Paris, EPEL, nov. 1998, 173 p. |
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Rien ne semble entamer l’inimaginable faveur dont ne cesse de bénéficier la vérité. On porte, à juste titre, des millions de morts à son compte, un tant soit peu soutenue, elle cautionne les persécutions les plus résolues, et cependant les quelques procès qui lui sont intentés – philosophiques – n’ébranlent guère son prestige. C’est que seul l’oubli la met en cause. De là son nom grec d’a-létheia qui dit qu’elle est ce qui prive d’oubli (de léthé). |
Rien ne semble entamer l'inimaginable faveur dont ne cesse de bénéficier la vérité. Ses antonymes, le mensonge, la tromperie, l'erreur, l'illusion ne s'opposent à elle qu'en y faisant appel. L'amour même la convoque : on le veut vrai, comme s'il ne suffisait pas qu'il soit aimant. Science, religion, magie, vie quotidienne l'invoquent comme une référence sans laquelle aucun de ces discours et pratiques ne tiendrait. Le plus incroyable : on porte, à juste titre, des millions de morts à son compte, on n'ignore pas qu'un tant soit peu soutenue elle cautionne les persécutions les plus résolues, et cependant les quelques procès qui lui sont intentés – philosophiques – n'entament guère son prestige.
C'est que seul l'oubli la met en cause ; la vérité est en permanence menacée de sombrer dans l'oubli, plus radicalement encore, dans l'oubli de l'oubli. De là son nom grec d'a-létheia qui dit qu'elle est ce qui prive d'oubli (de léthé). Mais quelle est son arme contre l'oubli ? Le phallus. Chaque culture de la vérité est un culte phallique, ce que déjà disait la racine indo-iranienne du mot : rta , «[…] la prière liturgique, la puissance qui assure le retour des aurores, l’ordre établi par le culte des dieux, le droit» (Detienne).
«C'est de réminiscences surtout que souffre l'hystérique», avec cette phrase Freud donnait le véritable coup d'envoi de la psychanalyse. Elle revenait à dire que le symptôme prive d'oubli, qu'il est une vérité. Or, un gigantesque malentendu s'est très tôt greffé là-dessus. Partant de ce non-oubli, paradoxalement, on a orienté la psychanalyse vers la recherche de l'oublié – c'est l'anamnèse – alors qu'il s'agissait d'oublier ce qui n'avait pas pu l'être. Non moins paradoxalement, on a voulu découvrir la vérité grâce à l'analyse alors qu'on l'avait là, articulée, dans le symptôme.
Il revint à Lacan de lever ce malentendu. On entreprend ici la lecture des voies qu'il a ouvertes de sa subversion de la vérité. Elles convergent avec la critique de la psychanalyse formulée par Foucault sur la base d'un constat que la psychanalyse ne peut que faire sien, à savoir que la question, pour le moderne sujet de la jouissance, n'est pas celle de la vérité de son érotique (c'est la psychanalyse faite pastorale) que l'érotique de sa vérité (la psychanalyse en tant qu'érotologie de passage).
