|
|---|
Cahiers de l'Unebévue, Paris, EPEL, juin 1998, 198 p. |
|
La psychanalyse est une érotologie. Pourquoi donc tant de difficultés à s’admettre pour telle, à rendre compte du fait que c’est par une opération elle-même érotique (on appelle cette opération « analyse ») qu’un sujet s’assujettit à Éros ?
|
La thèse que, durant ces trois journées de séminaire, je souhaite vous soumettre, discuter avec vous, dont je me propose de vous faire entendre au moins la possibilité, voire de la faire «agréer en votre créance», comme disait joliment Descartes, pour en tirer, dans votre rapport à la psychanalyse, au moins quelques unes de ses conséquences décisives, cette thèse est simple à formuler. Elle dit le statut de la psychanalyse dans le champ sinon de la science en tout cas dans celui de la rationalité ; elle est donc une thèse majeure. La psychanalyse, dis-je, est une érotologie. Ajoutons-lui aussitôt deux mots, ce qui donne cette autre thèse voisine : la psychanalyse est une érotologie faite moyen. Ou encore : de passage.
Les protagonistes
En écoutant la formulation première de cette thèse, sans doute aurez-vous entendu le «dis-je», que je ne prétends certes pas éradiquer, écarter de la thèse comme un élément sans importance, une sorte de bruit qui ne pourrait que nuire à l'énoncé en toute rigueur de la thèse, à son étude, à sa validation. Bien au contraire : si la thèse en est bien une et si elle est bien celle-ci, singulière, alors quelque chose comme ce «dis-je» est exigible. En effet, on ne voit pas comment une érotologie pourrait être dite et donc éros convoqué d'une manière «acéphale», hormis la présence de corps, à commencer par celle de la voix qui prononce la convocation.
Qu'il soit essentiel n'implique pas pour autant que ce «dis-je» soit un représentant exactement approprié à cette thèse, laquelle n'est pas seulement une thèse sur éros mais est, elle-même, d'une teneur érotique, fait partie d'une certaine manœuvre d'éros. De fait, ce «dis-je» ne convient pas exactement, tout d'abord parce que je n'ai pas, le premier, dit cette thèse. Le premier ce fut Lacan ; premier après Freud bien sûr (cf., ici même, l'envoi). Lacan en 1962-63, tandis qu'il étudiait l'angoisse, qu'il inventait, à un moment repérable à la seconde près, l'objet petit a, au moment même où il se passait, en France, un certain nombre d'événements non négligeables pour notre propos. Ainsi est exigible un autre énoncé de la thèse, qui opère un changement et de personne grammaticale et de temps : la psychanalyse, dit-il, est une érotologie.
Ce «dit-il» n'est pas exactement celui de Marguerite Duras, celui de Détruire dit-elle. Savez-vous qu'elle avait intitulé son texte simplement Détruire ? Et que c'est un autre auteur, Robbe-Grillet, alors lecteur aux éditions de Minuit, qui aurait ajouté le «dit-elle» ? Ce qui apparaît du pur Duras fut une invention de quelqu'un d'autre ! A la différence de ce «dit» durassien, celui de la thèse, lui, est au passé.
Sans doute voulez-vous les références précises. Je vous les donnerai d'autant plus volontiers que ce geste, puis-je m'imaginer, pouvez-vous croire, me met à l'abri, ou dans l'abri, dans l'abri de Lacan. Enfin…, à première vue. Car l'élève, ce que je tente d'être, l'élève qui en est un, c'est-à-dire quelqu'un qui questionne, en questionnant, n'est pas plus à l'abri que le maître qu'il questionne et que, par ses questions, il sort de son abri – si tant est que le maître eût jamais d'abri, par exemple celui que lui donne Hegel d'avoir encouru, lui, le risque de mort. Cette correction de Hegel cependant s'impose car on ne peut plus ignorer les travaux récents sur le statut d'éros (cf. bibliographie du séminaire), sur son exercice, sur sa fonction depuis la Grèce archaïque jusqu'à la décadence romaine, travaux qui attestent que, dès qu'il s'agit d'éros, le maître n'est plus à l'abri. Autant dire que, même vainqueur de l'esclave, il ne l'a jamais été, car on n'a jamais vu un maître parce qu'il est maître, se trouver hors de portée des flèches d'éros.
Vous notez que citer d'emblée Lacan implique un rapport érotique avec lui, un rapport qui vous comprend aussi. Que donc ce geste instaure une partie fine à plusieurs. Il est en effet devenu préférable d'appeler ce qui se met ainsi en place à trois au moins «partie fine» plutôt que «transfert». Et d'ailleurs, la théorie du transfert forgée par Lacan nous pousse aussi à faire cette différence et ce pas de côté. En effet, mettant en œuvre cette définition wittgensteinienne de l'élève à laquelle je me référai à l'instant, en questionnant Lacan, je ne suppose pas un savoir à Lacan, je ne suis pas en transfert avec Lacan (et encore moins sous l'emprise de ce monstre que Lacan mit un temps en circulation et qu'il appela «transfert de travail»). Le transfert, c'est au contraire cette supposition d'un savoir en tant qu'elle empêche (c'est le mot exact, cf. L'angoisse) de poser des questions.
Voici donc que, de par votre légitime exigence, je lui pose des questions en le citant. Que, du coup, je suis amené à préciser que je le fais en tant qu'élève. Qu'est-ce à dire ? Que dans mon rapport érotique à Lacan il n'y a pas eu cette pédagogie amoureuse, que nous étudierons après-demain, celle qui, à la mode antique, aurait fini par faire de moi un maître, un éraste, après que Lacan m'eût pris, lui étant éraste, comme éromène. Durant un temps, vous le savez, Lacan fit jouer ces termes au niveau du couple analysant/analyste. Or, à l'opposé de cette double identification, dans notre rencontre, les deux couples maître/élève et analysant/analyste se sont avérés chaque jour davantage non superposables. C'est ainsi que nulle bascule ne survint, entre Lacan et moi, à l'endroit du couple maître/élève. Qui plus est cette dernière disparité s'est toujours davantage accentuée au fur et à mesure que ma lecture de Lacan se creusait, ou creusait Lacan.
Produire ces citations de Lacan revient d'emblée à le mettre à la question, sur le gril. Ceci devant et avec chacun de vous, complices actifs, que vous soyez sceptique, crispé, peu confiant, sur vos gardes, déjà scandalisé, rétif, ou, au contraire, que vous approuviez par avance, en acte, cet acte plutôt malveillant à l'endroit de Lacan – comme d'ailleurs est nécessairement malveillante, pour le système moïque de la «plaisance», toute lecture un tant soit peu soutenue. Rien ne résiste, notait Thomas Bernhard, à une telle lecture. Prenez la plus belle symphonie, le plus beau tableau, le plus merveilleux roman et même le plus beau poème, étudiez-le en détail, il s'effondrera, ne vous laissant en main que des notes, que des taches, que des lettres éparses.
Les références
Voici donc ce que disait Lacan en 1962-63, tout d'abord le 14 nov. 1962 :
Je n'ai pas pris cette voie dogmatique de faire précéder d'une théorie générale des affects ce que j'ai à vous dire de l'angoisse. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas ici des psychologues ; nous sommes des psychanalystes. Je ne vous développe pas une psychologie [psychose écrit la sténotypiste – ce que le traducteur en espagnol reprend sans sourciller !] directe, logique, un discours de cette réalité irréelle qu'on appelle «psyché» mais une praxis qui mérite un nom : érotologie.
Outre qu'un tel épinglage fut déjà formulé trois années auparavant dans le séminaire L'éthique de la psychanalyse, la preuve qu'il ne s'agit pas d'une déclaration isolée à laquelle il ne faudrait pas trop faire dire (comme c'est souvent le cas chez Lacan, de là les difficultés à le citer avec justesse) est rien de moins que tout le séminaire de cette année-là. Donnons ici un seul trait : le sadisme et le masochisme y sont présentés sans l'omission habituelle à leur propos, du fait que Dieu est dans le coup.
Deux mois plus tard, on trouve, dans L'Angoisse, une seconde référence à l'érotologie. Le 27 février 1963, Lacan engage les choses en disant ceci, qui vaut comme un certain départ :
Prenons les choses par le biais, par l'entrée qui définit ce mot qui a un sens, présentifié à l'époque même que nous vivons, l'érotisme.
Qu'est-ce qui, à cette époque, présentifiait l'érotisme ? Il est difficile de ne pas immédiatement convoquer Georges Bataille, Pierre Klossowski, mais aussi certains peintres, notamment Balthus (pour ne rien dire ici du geste, reçu comme inaugural, d'un Courbet élevant au tableau le sexe même d'une femme). Les premiers écrits érotiques de Bataille sont des années vingt (ainsi Histoire de l'œil), et ses conférences sur l'érotisme sont contemporaines du «Rapport de Rome». Quant à Klossowski, Les lois de l'hospitalité, comme Le Baphomet paraissent en 1965. Mais les textes rassemblés dans Les lois… sont antérieurs. Roberte ce soir est de 1954, La révocation de l'édit de Nantes de 1959. Si le mot «érotisme», au début des années soixante, traîne en France, quelque part, c'est incontestablement du côté de ces auteurs et artistes, auxquels il faut conjoindre le travail éditorial et censuré de Jean-Jacques Pauvert sur Sade. Ajoutons que Lacan se mit en ménage avec Sylvia Bataille, qu'une fille de Georges, Laurence, fut membre de son école. On sait aussi que le texte de Lacan sur Sade devait paraître en préface de La philosophie dans le boudoir. Mais justement, le recul aidant, sans doute doit-on mettre l'avortement de ce projet au compte d'un échec plus global, celui de l'implantation, à l'époque, en France, d'une érotologie. Échec, évidemment, de personne, car ce genre de choses ne se commande pas, ne s'organise pas. Le fait est que Bataille, Klossowski et d'autres écrivains avec et après eux sont apparus comme des auteurs pour l'enfer de la BN, sans que rien ne se cristallise, grâce à (ou à cause d') eux, comme érotologie. La «libération sexuelle» ne fut certes pas rien ; mais ce mouvement, collectif lui, avait lieu, non sans raison, à l'écart des auteurs mentionnés. En 1963, l'hommage que la revue Tel Quel rend à Bataille reste marginal, une fomentation d'avant-garde. L'événement est donc exactement contemporain de la citation de Lacan que je lisais à l'instant.
Au regard de ces références, et de la connivence de Lacan avec ces auteurs, n'est-il pas des plus étonnant qu'on ait maintenu, dans l'analyse, un siècle durant, hormis Lacan, le mot d'«érotisme» au seul profit – c'est incroyable si l'on y songe ne serait-ce qu'une seconde – de… l'auto-érotisme ? Comme si l'analyse ne pouvait accueillir l'érotisme que sous une forme «auto», masturbatoire ! Nous aurons l'occasion de repérer que ce trop de poids accordé à l'auto revêtait récemment certains habits qui masquent mal l'embrouille (l'habit du fantasme, mis au cœur de la fin de partie analytique).
On peut lire encore, dans ce même séminaire, quatre mois plus tard :
Si nous méconnaissons que ce dont il s'agit dans notre technique est un maniement, une interférence, voire à la limite une rectification du désir, mais qui laisse entièrement ouverte et en suspens la notion du désir lui-même, et qui nécessite sa perpétuelle remise en question, nous ne pouvons assurément soit, d'une part, que nous égarer dans le réseau infini du signifiant, soit, pour nous reprendre, retomber <d'autre part> dans les voies les plus ordinaires de la psychologie traditionnelle.
On ne peut mieux dire la situation actuelle et ce que peut être notre intervention dans cette situation. «Rectifier le désir», autrement dit lui donner lieu, un certain lieu susceptible de lui donner aussi forme, tel le vase pour le vin, ceci est l'ambition de toute érotologie. Mais dans le texte ci-dessus, on lit aussi que faute de cette ambition, que Lacan propose pour l'analyse, celle-ci se transforme soit en lacanisme (dont l'exemple majeur sera, beaucoup plus tard pour Lacan, l'ouvrage derridien Le verbier de l'homme aux loups), soit en une psychologie (et, là encore, Lacan n'est pas non concerné, dès lors que ses suiveurs transforment son frayage en une psychologie lacanienne).
Avec ces citations, vous savez désormais qu'il est légitime d'articuler ceci : la psychanalyse, dit-il, est une érotologie.
Reflux
Je choisis le passé simple «dit-il», plutôt que l'imparfait «disait-il», car il y a, en français, dans cet écart entre passé simple et imparfait la distance qui sépare l'action ponctuelle qui a eu lieu et qui est finie de celle qui a duré dans le temps. Un dire a bien eu lieu. Mais de là à croire qu'il se poursuit, ou tout au moins qu'il se poursuivit au moins un moment, c'est une autre affaire. Il semble même qu'il soit dans la nature de l'érotologie analytique de ne pas pouvoir se maintenir indéfiniment au niveau où, pourtant, elle se pose. C'est un fait curieux, mais peut-être pas moins qu'un autre, à savoir l'érection, figure éminente, c'est le cas de le dire, de l'excitation sexuelle. Elle non plus n'est pas faite pour durer longtemps, ne pousse guère à ce qu'on s'y attarde. Immanquablement, suit la dite «période réfractaire», variable s'il en est, puisque la fourchette va de quelques instants à quelques dizaines d'années.
Pourtant les conséquences de ce fait qu'on ne parvient pas à rester réglé sur l'analyse comme érotologie sont fâcheuses. Lacan, en tout cas, les repère comme telles, et nous aurons à surenchérir sur ce propos. C'en est au point qu'on en vient à se dire que, de même qu'après l'érection vient la période réfractaire (ce moment libidinal que la psychanalyse, il faut bien le dire, n'a guère décrit ni a fortiori expliqué), de même après qu'on ait réussi à cerner la psychanalyse comme érotologie, vient une période où l'on devient comme allergique à cette thèse. Mais il s'ensuit que c'est à l'analyse elle-même qu'on devient réfractaire. Ceci est parfaitement indiqué par Lacan disant que la perspective kleinienne relève d'un tel recul.
Nous sommes dans un pays où Mélanie Klein, dit-on, fut fort suivie, où certains analystes sont kleiniens, où d'autres furent analysés par un kleinien tandis que d'autres encore sont passés de Klein à Lacan (sans guère d'ailleurs, à ma connaissance, témoigner de ce passage) ; raison de plus pour ne pas négliger cette histoire du mouvement analytique que Lacan écrivit en quelques lignes et pour laquelle le statut de la psychanalyse comme érotologie est une véritable pierre de touche.
L'histoire racontée par Lacan part d'une impasse, celle dont Freud prend acte dans l'article «Analyse finie, analyse indéfinie», celle dont Lacan dit qu'elle n'est pas une impasse effective mais un cul-de-sac dans lequel la psychanalyse s'est égarée alors même qu'un tel égarement reste évitable, le devient grâce à son frayage.
Que Lacan n'a-t-il pas dit là ! Car, évidemment, on n'a pas manqué, plus tard, de l'opposer à Freud. Freud c'est l'impasse, Lacan c'est la passe. Mais non. La passe, chez Lacan, ne s’oppose pas à l’impasse chez Freud, ni même à l’impasse chez Lacan. En effet, le concept lacanien d’une «fin de partie» est clairement celui d’une impasse puisque, une fois atteinte la fin d'une partie, nul ne saurait aller plus loin. Y a-t-il plus «impasse» qu’un mat ou un pat – peu importe – aux échecs ? Si la «fin de partie» analytique est un concept essentiel chez Lacan, ce dont personne ne doute, si elle est un trait, un événement décisif de l'érotologie analytique, cette fin de partie ne saurait être qu'une impasse, sauf à perdre toute existence propre. Qui plus est, la passe ne sort pas l’analysant en fin de partie de cette impasse, sinon… ça ne serait pas l’impasse de fin de partie, donc ça ne serait pas la passe non plus ! Ainsi l’opposition impasse de Freud / passe de Lacan s'avère-t-elle n’être justement pas, selon Lacan, une opposition : s'il y a, chez Lacan, passe, c'est du fait de l’impasse et non pas s’opposant à l’impasse – tandis que chez Freud, par exemple tel que le lit Conrad Stein, il n'y a jamais impasse mais, en fin d'analyse didactique, passage de l'analyse faite chez et par quelqu'un (l'analyste) à l'autoanalyse, ce qui met pour finir chacun dans une position sinon identique du moins proche de celle, inaugurale, de Freud. Si chez Lacan une passe voisine avec l'impasse, ce ne peut en aucun cas être en la niant, ni comme une antithèse, mais au contraire en faisant valoir l'impasse de la fin de partie. Tirant sur les mendiants de Lahore, le Vice-consul, juste à côté de cet acte qui reste pris dans une impasse réelle (car il est impossible d'éliminer, en les tuant, les mendiants de Lahore), suscite son lien avec sa passeuse Anne-Marie Stretter, et avec nous, lecteurs du Ravissement de Lol. V. Stein et du Vice-consul, spectateurs d'India song et de Son nom de Venise dans Calcutta désert.
En 1963, Lacan n'imagine pas que cette démarcation d'avec Freud va avoir pareille conséquence. Il se déprend donc d'«Analyse finie, analyse indéfinie». Voici en quels termes il le fit :
[…] étant arrivé avec l'expérience de Freud à buter sur une impasse, impasse que je promeus n'être qu'apparente et jusqu'ici jamais franchie, celle du complexe de castration, […] pour l'instant, rappelons-en, dans la théorie analytique, la conséquence, quelque chose comme un reflux, comme un retour qui ramène la théorie à chercher en dernier ressort le fonctionnement le plus radical de la pulsion au niveau oral.
Il est singulier qu'une analyse, qu'un aperçu qui, inauguralement, a été celui de la fonction nodale, dans toute la formation du désir, de ce qui est proprement sexuel, ait été, au cours de son évolution historique, de plus en plus amené à chercher l'origine de tous les accidents, de toutes les anomalies, de toutes les béances qui peuvent se produire au niveau de la structuration du désir dans quelque chose dont ce n'est pas tout de dire qu'il est chronologiquement originel, la pulsion orale, mais dont il faut encore justifier qu'elle soit structuralement originelle.
Lacan va alors relire, c'est-à-dire réécrire une partie de ses récentes avancées dans ce séminaire (celles qui concernaient l'objet oral) en versant son analyse de l'oralité (et, plus généralement, de ce qui a été dit de l'oralité) au compte du phallicisme :
Aussi bien ai-je déjà abordé ce qui, je crois, doit pour nous rouvrir la question de cette réduction à la pulsion orale, en y montrant cette façon dont actuellement elle fonctionne, à savoir comme un mode métaphorique d'aborder ce qui se passe au niveau de l'objet phallique, une métaphore qui permet [permette] d'éluder ce qu'il y a d'impasse créé par le fait que [qui] n'a jamais été résolu par Freud, au dernier terme [de] ce qu'est le fonctionnement du complexe de castration, ce qui le voile en quelque sorte, ce qui permet d'en parler sans rencontrer l'impasse.
Voici dès maintenant la suite immédiate, car s'y énonce une autre thèse majeure de l'érotologie analytique, que Lacan lui-même oubliera peut-être partiellement, dont il faudrait, en tout cas, suivre le devenir, les modulations, les variations, les transformations dans la suite de son parcours :
Mais si la métaphore est juste, nous devons, à son niveau même, voir l'amorce de ce dont il s'agit, de ce pour quoi elle n'est ici que métaphore. Et c'est pourquoi c'est au niveau de cette pulsion orale que, déjà une fois, j'ai essayé de reprendre la fonction relative de la coupure de l'objet, du lieu de la satisfaction et de celui de l'angoisse.
Telle qu'elle, cette thèse est illisible. Elle affirme qu'il y a lieu de distinguer le lieu du désir, c'est-à-dire du désir supporté par le fantasme, et le désir en acte, c'est-à-dire le manque lié à la satisfaction, l'angoisse étant le signal que ce manque est comblé. Cette thèse est aussi celle de la «sépartition fondamentale». Retenez ce nom de sépartition car il marque l'existence d'un problème théorique et clinique essentiel, que masque sans doute la notion confusionnelle de séparation. Il y a lieu, précise Lacan, de définir cette sépartition, comme étant la séparation du sujet et du sein en tant que ce sein est son objet et non pas un objet maternel (la sépartition est donc une séparation interne au sujet), d'ainsi la distinguer d'une autre séparation, celle qui est en jeu dans le rapport du sujet au sein tari, celle dont l'inexistence produit l'angoisse. Lacan étaye la nécessité de distinguer ces deux différentes séparations en remarquant que l'enfant n'est tout de même pas un vampire, qu'il ne va pas, comme le vampire, chercher sa nourriture à sa source, ni ne se sert pas véritablement de ses dents. Le vampire, lui, a bien affaire au point au-delà du point du fantasme, à l'au-delà du point qui lie le sujet à son objet sein.
Pour l'étayer davantage, Lacan fait jouer ce même schéma à propos de la naissance. Là aussi il y a lieu de distinguer la sépartition de l'enfant d'avec ses enveloppes (celles qui lui appartiennent, embryologiquement, pleinement), de la séparation de cet ensemble (enfant plus ses enveloppes) d'avec la mère. Et Lacan de citer l'ornithorynque qui, séparé un temps de la mère, vit encore, sur le ventre maternel, dans ses propres enveloppes. Que ce soit pour la naissance (même si l'embryologie lacanienne est aujourd'hui jugée quelque peu approximative) ou pour l'oralité, la formule de ces deux différentes coupures sera donc celle-ci :
[…] le rapport au manque se situe au-delà du lieu où s'est jouée la distinction de l'objet partiel […].
La chose est parfaitement valable au niveau du phallicisme : de même, le point masturbatoire, ajouterai-je, n'est pas celui de l'acte sexuel. On se souvient que Freud disait que la chose importante, dans la masturbation, était le fantasme auquel il était fait appel. Eh bien il y a une différence clinique parfaitement notable entre se masturber, ou même baiser avec ce fantasme et baiser à proprement parler.
Cette analyse lacanienne de l'oralité est d'un très grand clinicien. Mais elle ne fait pourtant pas perdre son nord à Lacan, puisqu'au contraire elle lui sert à indiquer que le nord n'est pas l'oralité :
Ce n'est sans doute pas dû au hasard, ni sans doute à un mauvais escient, que nous sommes allés chercher dans des fantasmes plus anciens la justification de ce que nous ne savions pas très bien comment justifier au niveau de la phase phallique.
Une dernière fois, Lacan va donc suivre ce reflux, mais pour raccrocher les problèmes là où ils doivent l'être, c'est-à-dire au niveau phallique. Ainsi aurons-nous affaire, dans ce séminaire, à ce qu'il faut bien appeler une écriture du rapport sexuel, mieux même (ou pire ?), à une homologie entre cette écriture et celle de la subjectivation, celle de la division du sujet.
Conclusion
Voici donc une première et double conclusion : la psychanalyse de Freud est une érotologie ; elle s'est détournée de ce statut durant tout un moment de son histoire, celui compris entre la fausse impasse d'«Analyse finie, analyse indéfinie» et le séminaire L'angoisse.
Nous disions, au passé : la psychanalyse, dit-il, est une érotologie. Il reste que c'est à bon droit que nous pouvons nous demander si la lecture que fit Lacan en 1962-63 du reflux de cet «aperçu», comme il l'appelle, n'est pas, pour finir, également applicable à lui-même. Certains indices iraient dans ce sens, et notamment le centrage qui semble s'être produit, quelques années plus tard, de la fin de partie analytique sur le fantasme. Pourtant, dès la construction du premier graphe, celui dit du désir, le fantasme n'est qu'un temps ou qu'un élément d'une structure, tandis qu'en 1963 Lacan s'efforçait de distinguer soigneusement point d'angoisse et point du fantasme – ce qu'il faut d'ailleurs faire, sinon, on ne comprendrait pas que tout fantasme, automatiquement, dès qu'il est fait appel à lui, n'angoisse pas.
Reste que si le fantasme avait pris le dessus, alors oui, la thèse devrait s'énoncer comme je l'ai dite tout au début : la psychanalyse, dis-je, est une érotologie.
Avez-vous pour autant affaire à un «je» de maître ? Seulement à une répétition, autrement dit à un «je» qui n'est que cette troisième personne impliquée par le beckettien «Qu'importe qui parle !» et qui, de plus, comme pronom de répétiteur relève du comique.
N'est-ce pas comme comique qu'il faut lire la réitération de sa proposition érotologique par Lacan à la fin de la séance du 12 mars 1974 de son séminaire Les non-dupes errent ? Lisons, en effet, sur ce registre, les lignes ci-dessous :
S'il arrivait, s'il arrivait que l'amour devienne un jeu dont… on saurait les règles, ça aurait peut-être, au regard de la jouissance, beaucoup d'inconvénients. Mais ça la rejetterait, si je puis dire, vers son terme conjoint. Et si ce terme conjoint est bien ce que j'avance du réel (dont, vous le voyez, je me contente de ce mince petit support du nombre – je n'ai pas dit du chiffre – trois), si l'amour, devenant un jeu dont on sait les règles, se trouvait un jour, puisque c'est sa fonction, au terme de ceci qu'il est un des uns de ces trois, s'il fonctionnait à conjoindre la jouissance du réel avec le réel de la jouissance, est-ce que çe ne serait pas là quelque chose qui vaudrait le jeu ?
