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Le « travail du deuil » est devenu une banalité. L’objet du deuil, prétend-on, est substituable. Voilà le credo qu’il s’agit d’interroger. D’abord avec Philippe Ariès, en replaçant cette version psychanalytique dans son contexte historique : comme une tentative de survie de la mort romantique à l’instant même (1914-1918) où elle laisse place à la mort sèche. |
Que te sirva de vela !
envoi
[…] rien ne saurait se dire “sérieusement”
(soit pour former de série limite)
qu’à prendre sens de l’ordre comique.
Jacques Lacan, «L’étourdit»,
Scilicet 4, Paris, Seuil, 1973, p. 44.
Les poètes, cette fois encore, auront précédé.
Que soit porté le deuil à son statut d'acte. La psychanalyse tend à réduire le deuil à un travail ; mais il y a un abîme entre travail et subjectivation d’une perte. L'acte, lui, est susceptible d’effectuer dans le sujet une perte sans compensation aucune, une perte sèche. Depuis la Première Guerre mondiale, la mort n'attend pas moins. L'on ne vocifère plus ensemble contre elle ; elle ne donne plus son lieu à la sublime et romantique rencontre des amants par elle transfigurés. Certes. Reste que, dans l'absence de rite à son endroit, son actuelle sauvagerie a pour contrepartie que la mort pousse le deuil à l'acte. A mort sèche, perte sèche. Seule désormais une telle perte sèche, seul un tel acte, parvient à laisser le mort, la morte, à sa mort, à la mort.
Kenzaburô Ôe caractérise cet acte (qui peut bien, en effet, réclamer un certain travail) comme «gracieux sacrifice de deuil». L’endeuillé y effectue sa perte en la supplémentant de ce que nous appellerons un «petit bout de soi» ; voici, à proprement parler, l'objet de ce sacrifice de deuil, ce petit bout ni de toi ni de moi, de soi ; et donc : et de toi et de moi, mais en tant que toi et moi restent, en soi, non distingués.
Erotisé (l’on ne voit pas, sinon, de quoi il y aurait perte pure), ce petit bout de soi appelle une «érotique du deuil». Sur cette mise, sur cet enjeu phallique («le petit»), la notion de «travail de deuil» déployait un voile non pas pudique mais obscurantiste. Jetez ce voile (un autre geste que le lever), la pudeur n'y perdra rien. Quiconque ne trouvera pas de bon ton de voir ainsi affleurer la fonction du phallus au cœur même de l'épouvantable souffrance du deuil pourra bien abandonner ici même ce livre…
Pourquoi, puisque tu as blessé ¿ Por qué, pues has llagado
Ce cœur, ne l'as-tu pas guéri ? aqueste corazón, no le sanaste ?
Et me l'ayant volé, Y pues me le has robado
Pourquoi le laissas-tu ainsi ¿ por qué así le dejaste
Sans emporter le vol que tu volas, y no tomas el robo que robaste ?
Et encore Shakespeare. Découvrant que la mort de leur père aurait rendu Ophélie folle, Laërte, atterré, déclare :
O Cieux, est-il possible que l'esprit d'une vierge Oh Heauens, is't possible, a yong Maids wits
Puisse être aussi mortel que les jours d'un vieillard ? Should be as mortall as an old man life ?
Nature est habile en amour, et là où c’est le cas, Nature is fine in Love, and where'tis fine
Elle envoie quelque partie précieuse d'elle-même It sends some precious instance of it selfe
Courir après l’objet qu’elle aime. After the thing it loves.
Nommer «petit bout de soi» cette precious instance of it selfe devrait nous aider à dire sa fonction dans le deuil.
Que la mort seule soit susceptible de lui octroyer son statut d'objet perdu, nous n'en voulons à l’instant pour preuve qu'une historiole d'autant plus exemplaire qu'elle a lieu entre enfants, avec cette implacable absence de pitié notable dans certains événements de cours d'écoles. Cela se passe au Mexique, où l'on sait par exemple encore que donner rituellement aux enfants à manger leurs proches morts, ou leur propre tête de mort (l'un et l'autre réalisés en sucre, avec identification dans un cartouche de la personne concernée) ne les rend pas malades, loin s'en faut.
Voici la récré ; un enfant plus grand, plus costaud qu’un autre prend par force un objet jugé précieux que détient le petit. Dès lors, comment se présente le problème pour celui-ci ? Il ne peut certes pas aller cafarder, c’est contraire à la morale entre enfants. Mais il ne peut pas non plus purement et simplement se soumettre à la loi du plus fort, accepter une perte à laquelle il ne consent pas – faute de quoi il «cafarderait» en un autre sens de ce mot, il aurait le cafard. Alors ? Que sera son acte ? Comment sera-t-il résolutoire ?
Or il y a une solution mexicaine, comme préfabriquée, et directement issue de ce notoire frayage avec la mort si caractéristique de cette contrée. Ainsi celui auquel un plus fort a pris l’objet (élevé à la fonction d'objet désirable, d’agalma, par ce vol même), celui qui est donc violemment transformé en désirant, en éraste, alors qu’il se promenait tranquillement en tant que porteur de l'objet merveilleux, en tant que l’éromène qu’il ne savait peut-être pas qu’il était, peut-il dire à l’usurpateur :
— Que ça te serve de voile !
— ¡ Que te sirva de vela !
Sous-entendu… (mais la chose va tellement de soi qu’elle n’a pas besoin d’être dite) :
— Que ça te serve de voile… pour ton enterrement !
— ¡ Que te sirva de vela… para tu entierro !
Après que cette phrase a été articulée par le faible, le fort ne lui saute pas à la gorge pour l’étrangler ni ne lui flanque une raclée. Tout se passe au contraire comme si, du fait de la formulation de ce vœu (car ça en est un, en bonne et due forme subjonctive), les deux partenaires de cet «échange» étaient devenus quittes, quittes alors même qu’un événement a bel et bien eu lieu, puisqu’une bascule s’est opérée, puisque l’éraste est devenu éromène et l’éromène éraste. En dépit de la violence de l'acte subi, voire de celle (pas la même) de la réaction à l'acte, du réacte, l'essentiel reste qu'une fin a lieu; après la profération de la réplique, l’affaire est bouclée, chacun peut aller vaquer à ses occupations.
Ce n'aurait pas été le cas si, comme en France, la réponse avait été cette menace : «Tu ne l'emporteras pas au paradis !». En France et au Mexique, les éléments sont les mêmes : deux partenaires, un seul objet, un déplacement de lieu. Mais, tandis que la menace française transporte purement et simplement la dispute jusqu'à la porte de l’au-delà en se contentant de suggérer que là seulement une solution pourrait être trouvée, que cet au-delà ferait limite, sans que l'on sache cependant ni pourquoi ni comment, la réplique mexicaine fait de cet au-delà le lieu où le problème sera effectivement résolu, dit comment, moyennant quoi il se trouve dès à présent résolu ici-bas.
Qu’est-ce qui produit un tel bouclage ? L’on ne serait pas encore au fait de l’événement si l’on admettait que le faible formule un vœu de mort à l’endroit du fort, et l’histoire ne dit d'ailleurs pas s’il lui souhaite une mort immédiate ou après avoir vécu quatre-vingt dix ans ! Peu importe, à vrai dire. Seul compte le fait que l’objet intempestivement arraché serve de voile au preneur au moment où celui-ci va largar las velas, autrement dit mourir.
En bonne logique, le bouclage véritable ne peut être obtenu que d’un acte dont il n’est pas très difficile de préciser la teneur puisqu’elle doit être conforme à l’événement qui a eu lieu ; ce ne peut donc être que l'acte par lequel le faible donnerait au fort ce que le fort lui a pris. Or c’est précisément ce qui se réalise avec la phrase déclarative : il le lui cède, mais pour sa mort. Seule cette mort octroie son statut de don à l’objet qui a été arraché. Elle seule le transforme en un objet de sacrifice.
Si l'actualité, en Occident, est au don d'organe, voici le présent ouvrage situé comme inactuel. Récemment, à la radio, l’on a pu entendre cette déclaration d'un spécialiste, interrogé à la suite de la publicité faite à la mort d’un enfant atteint de mucoviscidose et pour lequel nul donneur de poumon n’avait pu être trouvé :
Refuser de donner, déclarait Diafoirus, c’est emporter un trésor dans la tombe !
Trop pris dans sa partie, le médecin de service médiatique oublie tout ce que comportaient d'objets (rien de moins que les plus précieux) les tombes pharaoniques, celles de la Chine ancienne, celles de bien d’autres contrées et cultures, y compris les plus reculées. Ce sera donc à rebrousse-poil de cette moderne volonté récupératrice des trésors qu'emporterait le mort, que nous dirons : il y a deuil effectué lorsque l'endeuillé, loin de recevoir l'on ne sait quoi du mort, loin de prélever quoi que ce soit du mort, supplémente sa perte subie d'une autre perte, celle d'un de ses trésors.
Ainsi revient-il aujourd'hui à l’analyse, s’il est vrai qu’elle a su, avec Lacan, cerner la portée subjectivante de l’«objet petit a» en tant qu’objet radicalement perdu, d’élever ce réel d'une économie technique échangiste, et contre cette économie même, à la dignité du macabre.
Considérez ce qui se cache dans les narines, dans la gorge, dans le ventre : saletés partout. Nous qui répugnons à toucher même du doigt de la vomissure ou du fumier, comment donc pouvons-nous désirer serrer dans nos bras le sac d’excréments lui-même ?
Odon de Cluny, au XIe siècle, fait valoir le macabre pour dissuader du commerce sexuel, jouant la nécrophilie contre le désir. Pourtant, la chose se renverse, et l'on sait que les époques macabres furent joyeuses, riches en jouissances de la vie chez ceux-là même qui s’y adonnaient. Il suffit d’ailleurs de lire ces lignes pour noter que le macabre isole, comme l’analyse, l'objet petit a. De même dans cet autre texte, où le poète prend soin d’indiquer que la pourriture qui gagne le cadavre ne vient pas de la terre où il est enfoui, des vers qui l’habitent, mais du corps lui-même, qui la porte dès avant sa naissance :
N’est que toute ordure
Mor, crachats et pourritures
Fiente puant et corrompue.
Prens garde ès œuvres naturelles...
Tu verras que chascun conduit
Puante matière produit
Hors du corps continuellement.
Puisse ce livre rétablir le macabre dans sa fonction de suscitation du désir chez le vivant.

