Livres

Freud, et puis Lacan

 

 

 

 

Paris, EPEL, janv. 1993, 140 p.
trad. Espagnol de Silvio Mattoni, Freud, y despuès Lacan,
Buenos Aires, Edelp, 1994

 

Comment Lacan aura-t-il pu – s’il l’a pu – décisivement toucher aux fondements eux-mêmes de la psychanalyse et donc porter atteinte à bon nombre de postulats freudiens sans que, pour autant, la psychanalyse ainsi recomposée ait cessé d’être freudienne ?

 

D'un manifeste : Freud déplacé

Paris, le 2juillet 1984.

Les preuves fatiguent la vérité.
Braque.

Zéro

La psychanalyse est une discipline locale et raisonnée.
Quel est son objet ? La chose ne se laisse pas aisément formuler. Le psychisme humain ? La personnalité ? L'inconscient ? L'objet a ?
Corrélativement, sa situation au regard de la science reste problématique: science de l'âme ? science conjecturale ? pas science mais discours ? délire ?
Ainsi l'appui du nom propre de Freud pris comme qualifiant vient-il maintenir une prudente et donc heureuse mise en suspens de la réponse à ces questions, mais avec cette contrepartie possible de les négliger trop, de les laisser sous le boisseau. Il a fallu l'enseignement de Lacan en acte pour que cela ne fût pas le cas. Mais avec la prise en compte, aujourd'hui, de son frayage, cet appui lui-même est devenu problématique : «freudien» et «lacanien» sont-ils concurrentiels ? Synonymes ? Quelle dissymétrie fait, de l'un à l'autre, lien ?

Un

Freud forge l'inconscient (ICS) par un raisonnement de type abductif. Charles Sanders Peirce nomme ainsi la mise en jeu d'une hypothèse susceptible de permettre que soit réduite l'étrangeté d'une classe de phénomènes observés. Freud construit une telle classe en montrant que les symptômes hystériques, rêves, lapsus, actes manqués, mots d'esprit, relèvent des mêmes mécanismes ; inconscient (ICS) est le nom de cette hypothèse basale qui ouvre la possibilité de rendre compte de l'homogénéité de ces mécanismes. C'est introduire, dans l'appareil psychique, aux moins deux pôles, deux instances; il s'agit de faire valoir le conflit comme tel car il y a conflit puisque ces phénomènes dénotent, chacun à sa façon, I'opposition d'une réalisation de désir et de quelque chose qui lui fait obstacle.
L'objet de Freud est cet appareil psychique — la personnalité  mais envisagé comme fondamentalement divisé en deux lieux. Il y a un binarisme chez Freud, à la fois essentiel et intenable. Le plus remarquable est que Freud, dans ses écrits, témoigne de cet intenable comme tel. Ainsi par exemple :
— I'opposition perception / mémoire est fondamentale dès son Esquisse  d'une psychologie scientifique à l'usage des neurologues mais Freud y distingue trois sortes de neurones,
— I'opposition inconscient / conscient-préconscient (CS-PCS) est essentielle mais s'accompagne de la distinction secondaire CS / PCS,
— I'opposition pulsion sexuelle / pulsion du Moi ; elle se transformera en l'opposition pulsion de vie / pulsion de mort sans que ni l'une ni l'autre opposition ne parvienne d'ailleurs à véritablement résorber ce qui reste posé comme pulsion partielle,
— I'opposition amour / haine avec laquelle Freud (dans Analyse finie et infinie) aboutit chez Empédocle mais pas sans témoigner, corrélativement, de sa butée sur le complexe de castration.
Ce binarisme suffit à désigner l'objet de Freud comme étant non pas l'inconscient mais bien, comme l'affirme l'International Psychoanalytic Association (I.P.A.) en définissant, dans ses statuts, la science psychanalytique, la personnalité dont l'inconscient est une instance.

Deux

Carlo Ginzburg, professeur d'histoire médiévale à l'université de Bologne, a inscrit le frayage de Freud dans ce qu'il a nommé un paradigme de l'indice dont il montre la mise en place à la fin du XIXe siècle. Le terme «indice», remarquablement, renvoie à l'ordre du personnel et d'autant plus radicalement qu'il s'agit de cerner «la personnalité là où l'effort personnel est le moins intense». Il y a donc bien, là aussi, clivage, et Freud est en effet proche de Morelli (comme il l'a écrit lui-même), de Scherlock Holmes (comme l'opinion publique ne cesse de le supposer), de Mabillon, de Cuvier, de Bertillon (créateur de l'anthropométrie), de Purkyne (fondateur de l'histologie), ... etc. Cependant cette liste suffit à elle seule à manifester que ce paradigme de l'indice, en embrassant trop, mal étreint la psychanalyse ; il n'épingle pas ce qui fait sa spécificité.
 

Trois

Lorsqu'on envisage le travail de Lacan depuis ses derniers séminaires (ce qui est de bonne méthode dans ce paradigme de l'indice dont un des traits est d'autoriser des prophéties après-coup), lorsqu'on tient compte de la façon qu'a eu Lacan de s'engouffrer dans l'étude du borroméen, de vouloir résoudre mathématiquement la ternarisation de ses trois dimensions, réel, imaginaire et symbolique (R.S.I.), il n'apparaît pas abusif d'affirmer qu'avec l.S.R. Lacan a donné son paradigme à la psychanalyse. Il s'en suit un déplacement des questions, en particulier il ne s'agit plus à proprement parler de conflit mais de nouement / dénouement (cf. sa lecture de Joyce), il ne s'agit plus d'un intenable deux, mais d'un possible trois. Là où deux ne cessait pas de faire problème, on tranche dans le vif de la difficulté en posant un trois comme premier.
On ne s'étonnera pas qu'il s'en soit suivi une mise en question du statut même de l'lCS, que Lacan ait dit que l'lCS était de lui, ou encore qu'il ait prétendu avoir introduit «quelque chose qui va plus loin que l'inconscient». Cette problématisation est dans le droit fil de l'introduction d'un nouveau paradigme ; aussi s'étonnerait-on plutôt qu'elle n'ait pas été explicitement formulée.
 

Quatre

Pour ce qui concerne la découverte d'un nouveau paradigme, et aussi bien les conséquences de sa mise en place, il apparaît que les traits pertinents, relevés par Thomas S. Kuhn, se trouvent bel et bien là, dans le rapport de Lacan à Freud.
dêcouverte : Kuhn note qu'elle survient quand une discipline est en crise, quand cette crise est reconnue, un des signes du constat étant la prolifération de versions différentes. Tel était le cas, sans même compter les dissidents, chez les disciples de Freud. Kuhn remarque aussi que la mise en place du nouveau paradigme commence, chez celui qui s'y attelle, avec la conscience des anomalies de la théorie en place. Or cette anomalie est parfaitement désignée, cernée par Lacan : «Le narcissisme  — écrit-il en 1932 dans sa thèse — en fait se présente dans l'économie de la doctrine psychanalytique comme une terra incognita (souligné par lui) que les moyens d'investigation issus de l'étude des névroses ont permis de délimiter quant à ses frontières, mais qui dans son intérieur reste mythique et inconnue  » La psychanalyse restera inopérante dans le traitement des psychoses si elle ne s'instruit des psychoses pour donner sa consistance au narcissisme. D'où la première intervention de Lacan dans le champ freudien, I'introduction du stade du miroir, intervention dont la portée est explicitement donnée, deux ans plus tard, dans le texte sur Les complexes familiaux, lorsque Lacan écrit que «Freud reste fermé [...] à la notion de l'autonomie des formes ». Le point de départ du nouveau paradigme on le voit, n'est pas dans Freud. Une telle mise en place, venue d'ailleurs, est un autre critère relevé par Kuhn ; I'intervention d'un paradigme nouveau, remarque-t-il, est souvent le fait d'un homme jeune, nouveau venu dans la discipline ou situé dans sa frange. Tel était le cas de Jacques Lacan à l'intérieur d'un groupe français, lui-même marginal.
consequences
: Au niveau des suites de l'introduction d'un nouveau paradigme, Kuhn isole un certain nombre de critères. 1/ Le nouveau paradigme change la signification des concepts établis, 2/ il déplace les problèmes offerts à la recherche, 3/ il donne des repères pour décider des problèmes pertinents et des solutions légitimes, 4/ il modifie l'imagination scientifique elle-même (ce fut un des enjeux, aujourd'hui largement laissé à l'abandon, de la topologie lacanienne), 5/ il introduit de nouvelles formes de pratique et donc modifie l'expérience (sur ce dernier point la focalisation du combat entre le freudisme et Lacan sur les séances non pas «courtes» mais ponctuées peut ici enfin être reconnue comme fondée : un tel combat signe, selon Kuhn, le conflit entre deux paradigmes). Il est clair que ces cinq critères kuhniens définissent ce que fut le travail de Lacan à partir du 8 juillet 1953, jour où il produisit pour la première fois le ternaire l.S.R. comme tel.
L'ensemble des travaux de Lacan antérieurs à cette date peut être reçu, de là, comme un formidable effort pour reconstruire d'abord la science psychiatrique puis la psychanalyse sur la seule base de la fonction à la fois structurante et aliénante de l'image (cf. le texte fondamental sur Les complexes familiaux où il refuse l'Œdipe et le complexe de castration de Freud en les situant, mieux que ne l'avaient fait des «intuitions trop hâtives» — celles du Freud de Totem et tabou — à partir du stade du miroir ; cf. aussi, dans les années quarante, sa notion d'identification résolutive et sa définition de l'analyse comme paranoïa dirigée
.
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Cinq

Kuhn distingue trois cas d'introduction d'un nouveau paradigme :
l) cette introduction crée une discipline dans un champ qui n'était jusque-là balisé que par des discussions d'écoles. Ce cas correspond à ce qui fût nommé, dans l'épistémologie post-bachelardienne française, «coupure épistémologique»,
2) cette introduction substitue un nouveau paradigme à un paradigme ancien dans le cadre d'une discipline déjà constituée,
3) cette introduction est une refonte d'un paradigme en place, lequel subsiste donc comme ordonnateur de la discipline au travers et grâce à cette refonte elle-même.
Ni le cas 1 ni le 3 ne correspondent à l'articulation Lacan / Freud. Lacan n'a pas fondé la psychanalyse ; il n'a pas non plus refondu un paradigme inventé par Freud. Toute tentative d'harmoniser Freud sur Lacan, de faire valoir dans Freud des équivalents pour l.,  S. et R., si elle peut n'être pas sans intérêt localement, reste vouée à tourner court. Le ternaire l.S.R. comme tel n'est pas dans Freud. Bien plutôt l'opération de Lacan avec Freud doit-elle être pensée comme cette opération qui «glisse » I.S.R. sous le pied de Freud (cette métaphore est de Lacan). Freud, notait Lacan, n'était pas lacanien.
Le nouage d'l.S.R., absent chez Freud, est donc aussi ce qui se trouve ici dénoté par le terme «lacanien» — donc chez Lacan lui-même. C'est dire que l'articulation Lacan/Freud est à situer comme une substitution. Substitution métaphorique ou métonymique ? En aucune façon le paradigme lacanien peut être dit faire métaphore au frayage de Freud ; la substitution d'un paradigme à un autre (ceci distingue les deuxièmes et troisièmes cas distingués par Kuhn) les révèle incommensurables ; et, comme le suggère ce terme «glisser» dont use Lacan quand il interroge Freud avec l.S.R., quand il confronte Freud à I.S.R., terme qui évoque le glissement de l'objet partiel sous la chaîne signifiante, c'est au titre d'une substitution métonymique qu'il faut épingler l'articulation de Lacan avec Freud.
Lacan déplace Freud. Telle est la singularité de sa position vis-à-vis de Freud. Lacan n'est ni un épigone de Freud ni un hérétique au regard de la psychanalyse. Déplaçant Freud, Lacan constitue l'objet de la psychanalyse comme pas moins métonymique que celui de la pulsion et du fantasme.
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Six

La substitution métonymique implique un voisinage, une connexité. Le champ de cette connexité apparaît historiquement constitué par ce que Lacan nommera plus tard «champ paranoïaque des psychoses». Il s’agit, plus distinctement encore, de la prise en compte de la paranoïa comme fondamentale pour une théorie de la personnalité. Cette perspective-là est commune à Freud et à Lacan. Ce que Freud entr'aperçoit avec la «névrose narcissique» de base, Lacan lui donne corps ; le voisinage est là, dans cette proximité de la frontière à son intérieur déjà évoquée ici au point quatre. Ce voisinage permet la substitution métonymique : d'abord une théorie du narcissisme se substitue à une autre théorie du narcissisme dont c'est le cas de dire qu'elle est plus informe. La substitution d'un paradigme à un autre n'interviendra que dans un second temps (en 1953), lorsque Lacan scellera son premier frayage avec la nomination de la dimension de l'imaginaire comme telle, autrement dit en tant qu'irréductible à celles du symbolique et du réel.
De là seulement peut être traitée la question de savoir ce que fut, ou, mieux encore, ce qu'aura été le paradigme freudien. Le paradigme de Freud apparaît après-coup comme ayant été non pas tel et tel élément ou temps de son élaboration doctrinale mais à proprement parler le cas, chacun des cas relatés par Freud. Que les tout premiers séminaires de Lacan (antérieurs aux séminaires publics) aient été consacrés à un commentaire littéral des cas de Freud prend ici toute sa portée. Par «cas» on entendra aussi bien le famillionnaire sur lequel Lacan s'interrogera toute une année et pour la lecture duquel il construira son graphe. Lacan désignait ce mode de lecture en disant qu'il s'agissait de «porter le cas au paradigme». Cette formule, en son équivoque, donne l'exacte teneur et de Freud et de son articulation à Freud.
La psychanalyse innoverait-elle ici plus qu'on ne le croit, plus même qu'on ne l'imagine ? Et faut-il lier ce fait à la singularité de sa position à l'endroit du discours de la science ? Il est clair en effet que l'opération qui substitue à la mise en paradigme du cas (le frayage freudien lui-même qui se sépare ainsi radicalement du discours médical) le paradigme explicite que constitue le nouage de trois dimensions ne se laisse appréhender ni dans le premier ni dans le second cas distingué par Kuhn (cf. point quatre), participe des deux sans se laisser réduire à aucun des deux.
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Sept

Au moment même où il visait à donner sa consistance au paradigme R.S.I. grâce au nœud borroméen, Lacan a balisé son propre parcours en disant qu'il avait d'abord mis l'accent sur l'imaginaire, puis sur le symbolique, enfin sur le réel. C'est parce qu'il est parti d'un point d'Archimède qui n'était pas dans Freud — à savoir le moi comme pure identification spéculaire à l'image d'un semblable — que Lacan a lu le signifiant dans le paradigme de Freud, dans les cas de Freud et non pas dans la théorie freudienne puisque la notion de représentation, précisément, amalgame et rend ainsi indistinct en elle ce qui relève du symbolique et ce qui relève de l'imaginaire. Ainsi la conférence de 1953 qui introduit S.I.R. s'applique-t-elle principalement à distinguer imaginaire et symbolique (j'ai montré ailleurs que pour cette distinction Lacan prenait essentiellement appui sur la translittération) Et pendant tout un temps (jusqu'à l'introduction du borroméanisme) I'irréductibilité du réel ne pourra être dite qu'avec la distinction du réel et de la réalité...
Lire Lacan consiste aujourd'hui à situer telle de ses leçons, tel de ses textes, en fonction de cette ponctuation fondamentale de son frayage ; c'est là le lire avec ses propres coordonnées. Là est le véritable décrochage à l'endroit du « Lacan a dit », de l'argument qui fait d'autant plus autorité que se prolonge davantage l'impasse faite sur la lecture.
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Huit

En outre le repérage ici avancé de l'articulation Lacan / Freud dégage la voie pour une autre lecture de Freud qui passe d'abord par une nouvelle traduction de Freud. Comme en témoignent les travaux de la Transa (cf. Littoral n° 13 ainsi que le Bulletin de la Transa) il s'agit d'un autre biais que celui qui se consacre à promouvoir ce qui fleurit aujourd'hui et que je nommerai l'amalgame freudo-lacanien. On fait comme si le moi de Freud était celui de Lacan, la représentation freudienne le signifiant, le Wunsch le désir, ... etc. On ne traduit pas Freud, on l'assimile, et dans le temps même où on choisit non pas de transcrire les séminaires parlés de Lacan mais de les polir. Cette bouffonnerie va au-devant du discrédit quasi immédiat qu'elle rencontre. Tenir compte du paradigme lacanien comme tel est aussi cesser de s'aveugler sur les différences irréductibles de Lacan avec Freud ; c'est préférer à l'amalgame, les gammes de l'agalma. Il est équivalent de dire que Lacan déplace Freud en donnant, avec R.S.I., son paradigme à la psychanalyse et de dire que, de l'un à l'autre, I'agalma fait ses gammes.
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Neuf

Faire cas du paradigme lacanien revient à tourner la psychanalyse vers la science là où la métaphore du «retour à...» l'inclinait vers un mode philosophique patenté. Prendre ce mode comme modèle aurait conduit la psychanalyse à se proposer comme une nouvelle religion : les philosophies ainsi construites s'avèrent toutes fortement teintées de religion.
Le registre du «retour à...» n'est en effet pas de la même veine que celui de l'après-coup. Le premier n'est pas sans déployer la nostalgie d'un savoir déjà là, d'autant plus déjà là qu'il est un savoir perdu, recouvert, méconnu, voire systématiquement méconnu. La chose est patente dans le lien d'Heidegger à l'origine grecque de la philosophie. Heidegger forge un discours grec, son lien aux « présocratiques » (les guillemets sont de lui) incarne le type même d'une discursivité au sens de M. Foucault, jusques et y compris sa dénonciation du platonisme, isomorphe à celle des successeurs de Freud chez Lacan  Ce savoir méconnu et un jour retrouvé grâce à l'opération du «retour à...» n'est jamais qu'un savoir rappelé, tel une classe de réserve quand l'armée régulière est insuffisante. L'après-coup, lui, invente un savoir à partir duquel le frayage premier — et inaccessible comme tel — se trouve écrit pour ce qu'il aura été. Rien de plus certes, mais aussi et surtout rien de moins puisque « plus » égale ici « trop ».
Le retour à Freud ne saurait en aucune façon être dit inaugural du frayage de Lacan ; on le situera comme troisième si on compte d'abord la mise à nu de la fonction de l'image de l'autre avec l'étude de la paranoïa, puis — et à partir de là — l'engagement de Lacan dans la psychanalyse, un engagement qui n'est pas mis sous la coupe de Freud (chacun de ses premiers textes le souligne) mais de la science psychanalytique. Ainsi «retour à Freud» se révèle être le nom de l'appui que Lacan va chercher dans le texte freudien après qu'il ait inventé le ternaire symbolique / imaginaire /réel. L'invention de ce paradigme qui n'est pas, comme tel, freudien, déportait Lacan loin de Freud. Que le mot d'ordre d'un retour à Freud ait suivi de très près signale assez que Lacan avait vu le danger. De ce moment-là, oui, il retourne à Freud, mais pour inscrire le nouveau paradigme dans la psychanalyse.
Le discours analytique apparaît ainsi être un des noms de ce par quoi Lacan tentait de glisser l.S.R. à Freud. Il est un des pôles du discord qui nécessairement constituera son articulation avec Freud à partir du moment où a été produite une invention aussi fondamentale qu'S.I.R., l'autre pôle étant le développement des implications du paradigme lui-même ; il y avait lieu de mettre en place ce ternaire, non pas n'importe où, mais bien chez Freud. Tout déplacement implique une substitution.
Parce que la discursivité n'est, chez Lacan, ni première ni ultime, parce qu'elle ne fut pas le dernier chiffrage produit par Lacan pour écrire son rapport à Freud (ce dernier chiffrage est nodologique), parce que la reconnaissance effective de l'acte instaurateur d'un discours subvertit ce discours tout en ne se laissant pas penser à l'intérieur de la problématique de la discursivité, parce que l'écriture lacanienne des quatre discours ne subsume pas, chez Lacan lui-même, I'ensemble des discours, et surtout parce que cette écriture, en distinguant les places de la production et celle de l'agent ne parvient pas à transcrire le bouclage de l'expérience analytique en tant que l'agent s'y effectue comme produit, le mathème des quatre discours ne peut être pris comme étant le mathème même de la psychanalyse. Il ne peut donc valoir, à fortiori,  comme son paradigme.
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Dix

Comment le paradigme S.I.R s'est-il mis en place ? Avec quels enjeux ? Il est clair que lorsqu'il y a déplacement, substitution métonymique, il y a un danger, celui de voir ce déplacement n'être pas reconnu comme tel mais rejeté, au titre, par exemple de se produire ailleurs que là même où il a bien fallu qu'il se produise pour qu'il y ait substitution.
Dans un texte de 1946 Lacan, explicitement, témoigne avoir aperçu ce danger. Lacan note que Freud identifie le moi au système perception-conscience et déclare se séparer de cette conception du moi, «conception la plus commune», «qui identifie le Moi à la synthèse des fonctions de relation de l'organisme». Freud, ajoute Lacan, «à l'encontre de tout le mouvement de sa recherche, en est resté le prisonnier et [qu'] au reste y attenter à son époque eut peut-être équivalu à s'exclure de la communicabilité scientifique ?». Or ce texte qui désigne le lien entre cet attentat et une possible exclusion qui s'en suivrait, est véritablement prophétique. Ceci apparaîtra si on accepte de déplacer sur Lacan ce qu'il énonce ici à propos de Freud, déplacement qui est légitime puisque c'est Lacan qui, dès 1936, a été l'agent de cet attentat (on est 13 ans plus tard). Ce ne serait d'ailleurs pas la première fois que Lacan — connaissance paranoïaque oblige — formule sur l'objet Freud quelque chose qui le concerne lui, Lacan, essentiellement. Je dis que ce texte est prophétique car il y eut, sept ans plus tard, cet événement qu'à ma connaissance personne n'a encore épinglé, à savoir le fait que la formulation pour la toute première fois, le 8 juillet 1953, du paradigme l.S.R, se produisit le jour même (ou, tout au plus, le lendemain du jour) Lacan reçut la lettre du secrétaire général de l'I.P.A. prenant acte officiellement de sa démission de la Société parisienne de psychanalyse (S.P.P.) et donc de l 'I.P.A. La lettre d'Eissler est envoyée le 6 juillet ; S.I.R. est proféré le 8 !
Ceci apparaît donc comme étant l'événement à la fois politique et théorique majeur de l'articulation de Lacan avec Freud. Tout le reste de ce qui a précédé ou suivi doit être pensé à partir de là. Notons par parenthèse que Lacan, une autre fois encore, fera se muer une «exclusion» subie par lui en invention théorique : la nomination du discours universitaire est advenue en réponse à l'exclusion du séminaire de l'abri que lui offrait l'Ecole Normale Supérieure (les dates, ici encore, l'attestent).
Le 26 juillet 1955, toute ambiguïté est levée avec le refus de l'I.P.A. de reconnaître, au titre de société adhérente, la S.F.P. C'est alors, et alors seulement, à la rentrée suivante, et à Vienne, que Lacan va lancer son mot d'ordre d'un retour à Freud, c'est alors seulement qu'il va dire «freudienne » sa position - encore faudra-t-il si j'ose dire « attendre » 1964 pour qu'elle devienne effective avec la création, non plus dès lors d'une société française de psychanalyse, mais d'une école freudienne localisée à Paris.
Ainsi se trouve démontrée dans les faits cette corrélation entre l'exclusion et l'attentat que Lacan avait si bien épinglée dès 1946.
Je dis que cet attentat consiste dans l'introduction d'un nouveau paradigme pour la psychanalyse, autrement dit en un déplacement de Freud. On ne dépasse pas Freud, on ne le prolonge ni même on ne l’interprète : ici on le déplace.
Le conflit de Lacan avec l'I.P.A. a eu pour enjeu (mais l'affaire n'est pas jouée, elle dépend de nous aujourd'hui) I'introduction d'un nouveau paradigme dans la psychanalyse.
«Mes trois ne sont pas les siens» disait Lacan à Caracas lors d'une de ses toutes dernières interventions. Juste avant il avait déclaré : «C'est à vous d'être lacaniens, si vous voulez. Moi, je suis freudien.» Il est à constater, plus de trois ans après, qu'aucune des institutions qui se sont créées n'a eu l'audace de reprendre cette balle au bond. Et le «Tous lacaniens» de Jacques-Alain Miller le 13 décembre 1979, malgré les apparences, relève de la même abstention : I'universelle affirmative, Lacan l'a suffisamment martelé, n'implique nullement l'existence. C'est dire qu'on persiste à s'autoproclamer «freudien» par identification à Lacan, peut-être pour maintenir ce trait identificatoire ; on rate ainsi et Lacan et Freud, autrement dit leur articulation.
«Lacanien» a pourtant ici, dans la bouche de Lacan, une signification précise. Le terme ne renvoie pas à la personne de Lacan mais à R.S.I., à ce singulier trois qui est encore en attente d'être reconnu dans son statut de paradigme pour la psychanalyse  .