Soignants et folies…
et puis quoi encore ?
Un premier mot, dans le fil de l’intervention – si saisissante – de Jacques Postel ce matin. Nous aurons du mal à en tirer les conséquences, tant elles apparaissent déjà susceptibles de mettre en question bien des choses et des pratiques. La psychiatrie, nous apprend Postel, est née clivée, siamoise en quelque sorte ; avec, d’emblée, deux catégories de psychiatres. Postel nous donne des noms, venant successivement incarner ce couple du clerc et du laïc, ceci jusqu’à la fabuleuse confirmation de Willis en duplicate doctor. Tant et si bien que l’on peut légitimement se demander si l’objet de cette discipline, du coup, n’est pas, lui aussi, coupé en deux. Sans vouloir faire trop dire à cette analogie, tout se passerait comme si, en physique, il y avait deux espèces de physiciens, l’une chargée de l’électron, l’autre du proton. A ma connaissance, ce cas, d’une discipline ayant pris au départ un tel pli binaire, est unique ; et je ne sais aucun épistémologue qui l’ait sérieusement étudié.
Qu’est-ce qui constituerait la réponse de Lacan à cette dualité ? Dans l’analyse, Lacan aura tenté de mettre en œuvre une pensée essentiellement ternaire[1]. Y aura-t-il réussi ? Y réussira-t-il par-delà sa mort ? Nul, je crois, ne peut dès aujourd’hui le dire, il est trop tôt. Mais nul ne peut sérieusement nier qu’il s’agissait bien de ça, qu’à partir de 1953, chacun des problèmes tant analytiques que psychiatriques (si on veut ainsi leur assigner un lieu) qu’il a étudié, voire traité (par exemple, celui de l’hallucination) l’a été à partir de son fondamental ternaire symbolique imaginaire réel[2]. Les questions se trouvaient ainsi décalées, et notamment celle posée par l’opposition freudienne du clerc et du laïc (tels que Postel les a définit). Selon Lacan, le problème n’était pas tant que la psychanalyse risque de se perdre dans les mains des clercs médecins, ce qu’il croyait aussi ; il n’était donc pas tant non plus de faire appel à des laïcs pour réduire ce risque ; le problème majeur, pour lui, était qu’en marge de cette opposition du clerc et du laïc, la psychanalyse soit quelque chose que ne négligent pas… (disons-le ainsi, d’une boutade porteuse de vérité) les psychanalystes[3], autrement dit où ils sachent trouver leur place dans la réponse à faire à l’analysant
Peut-être reprendrons-nous ceci dans la suite de la discussion.
Impertinence
Il est exclu de commencer à vous présenter la contribution que j’ai préparée en ne vous priant pas tout d’abord d'excuser l'impolitesse d'intervenir aujourd'hui sans avoir annoncé un titre. En l'occurrence, ceci tient en une incapacité, celle de discourir autrement que dans l'actualité d’un séminaire duquel, on ne sait comment, émerge parfois un article ou un livre, ce qui, à son tour, motive sans doute ma présence ici. L'avantage, j'espère que cela va s'entendre, est que vous n'aurez pas droit à du réchauffé. L'inconvénient est que je ne sais pas longtemps à l'avance ce que je vais dire, ni même s'il y aura lieu de dire. De là cette non-annonce d'un titre qui en aurait été un.
Ce titre donc, n'est venu qu'il y a quelques jours. Certes, vous aurez entendu ce qu'il comporte d'impertinence. C'est, d'ailleurs, …la moindre des choses. Le domaine de la psychiatrie et le champ freudien ne sont pas de ceux où le soignant peut régulièrement s'enorgueillir de réussites retentissantes telles, en médecine récemment, la découverte du virus VIH, celle de la responsabilité d'helicobacter pylori dans la genèse de l'ulcère gastroduodénal ou encore, en plus technique, le pontage sans thoracotomie.
Trait distinctif, il s'agit de disciplines (si elles le sont) dont les praticiens sont avertis qu'ils ne peuvent l'être sans de sérieuses et permanentes références à l'histoire. Or l'histoire, ici, met régulièrement chacun dans un éprouvé assez pénible, celui de devoir bien admettre que, contrairement à la formule présocratique, ce sont toujours les mêmes eaux, en l’occurrence les mêmes irrésolues questions, qui alimentent la rivière ; tandis que les solutions, successivement avancées comme bonnes, apparaissent, avec le recul, dans leur précarité, dans leurs préjugés, dans leur vanité. Qu'on songe, côté solution, à la doctrine de la dégénérescence[4], et côté problème, à l'opposition des psy et des somato, aussi vieille que la psychiatrie, que Descartes sans doute, et même au-delà. On retrouve cette somato-psy jusque dans l'itinéraire de tel psychiatre contemporain qui, après avoir mis tant d'années ses espoirs de soignant dans le laboratoire, finit par conclure qu'il n'existe toujours pas, en psychiatrie, cette bijection pourtant minimale : un seul traitement médicamenteux pour une seule maladie ou pour un seul syndrome. D'ailleurs, existe-t-il bien, en ce domaine, des maladies bien isolées et bien classifiées ? S'il en était besoin, l'histoire de la schizophrénie[5] suffirait à nous en faire douter ; et il ne faudrait sans doute pas gratter profond pour ranimer le débat, qui n'est aujourd'hui que mis en veilleuse, de l'Enheitpsychose[6].
L'impertinence donc, a largement sa place ici : — «Quoi donc, il y en a qui se disent soignants à l'endroit des folies ? Il y en a que l'organisation sociale fait tels ? Et puis quoi encore ?». Pascal déjà, que citait Foucault[7], faisait valoir qu'il ne pouvait s'agir que d'«un autre tour de folie». Et l'on se souviendra ici de John Haslam (le premier partisan du traitement moral en Angleterre), parti pour faire valoir la folie en l'illustrant de ses cas, autrement dit en s’en faisant le secrétaire[8], puis déclarant, après quelques dizaines d'années d'expérience principalement au Bethlem Hospital à Londres :
«Je n'ai jamais vu aucun être humain qui fut sain d'esprit»[9].
Groupe
Cependant, c'est littéralement que je vous propose d'entendre ce titre. Il y a, dit-on, des soignants (mais à quoi renvoie ce pluriel ? A une hiérarchie ? A différentes espèces ? A des écoles ? A un vœu pieux ?), il y a des folies (curieux, tout de même, de devoir aujourd'hui encore user de ce terme qui, pour bon nombre de nos prédécesseurs les plus créatifs, à commencer par Falret, inventeur des maladies mentales (à la fois du terme et de son pluriel), signait justement l'absence de soignants, l'absence d'une discipline médicale constituée ; mais ces soignants et ces folies ne vont pas seuls ensemble, ne sont pas, seuls, un ensemble. Il y a, suggère ce titre, d'autres choses encore, d'autres gens peut-être…
Ainsi vais-je tenter de satisfaire, certes partiellement, l'invite qui nous est faite d'interroger le «et» qui fait charnière à l’intitulé de cette journée. N'abordant pas directement ce très redoutable «et», pas plus en tout cas que ça n'a été fait dans ce qui vient d'être dit, je me propose plutôt d’en rajouter, pour ainsi dire : il y a des soignants, et des folies, et d'autres choses encore qui, supplémentant le binaire, peuvent sans doute par leur seule intervention modifier l'articulation sommatoire première. En somme, un plus peut questionner la somme – en espérant tout de même, à l'heure où chacun digère, que tous ces «som» ne vous donnent pas sommeil.
A soignants et folies, il convient en effet d’ajouter beaucoup de choses dont je n’aurai pas le temps de parler, même si elles sont cruciales, notamment les idées que chacun a dans la tête concernant ce que serait un soignant et une folie. Ces idées, certes, interviennent, de façon déterminante, dans la pratique, ce qui ne veut pas dire qu’elles soient toutes, comme les voulait Descartes, claires et distinctes.
Mais il convient aussi d’ajouter, non moins trivialement, quelques autres personnages, et c’est ce qui, un instant, va nous retenir C’est bien le moins que nous puissions faire, et d’autant mieux de notre place que la psychanalyse, plus sans doute que toute autre pratique, tendrait à dualiser le problème, à le concentrer dans la seule rencontre de l’analysant et de l’analyste, une rencontre où soignant et soigné paraissent bien avoir, chacun, une place bien définie. De là à penser les choses en termes duels, il n’y a qu’un pas, que d’aucuns franchirent allègrement, en faisant valoir, par exemple, le consultoire analytique comme un abri où se produit quelque chose qui se fait à deux et où nul tiers n’aurait accès. Vous imaginez… Et d’ailleurs ça se produit un nombre non négligeable de fois… Il n’empêche, ça n’est pas une raison pour croire que le salut est dans le tiers, comme on le dit encore récemment du côté de certains qui, ce faisant, s’abritent sous l’autorité de Lacan.
On oublie que rien n’est moins exact, même en psychanalyse que ce duel. Tout d’abord parce que, comme en psychiatrie, il ne va toujours pas de soi de déterminer qui doit être soigné ; et le cas n’est pas rare de quelqu’un (pas nécessairement un enfant) qui vient s’allonger sur un divan non pas à la place de quelqu’un d’autre mais plutôt pour que ce quelqu’un d’autre n’y vienne pas à sa place.
Dans un article de septembre 1993, intitulé «Sincérités libertines»[10], j’ai fait valoir, à l’occasion de la publication de la correspondance Freud/Ferenczi, ce que tout un chacun pouvait constater en la lisant, à savoir à quel point, question analyse, s’agissant de Ferenczi et Freud, les choses impliquaient un petit paquet de gens, et que ces gens, tels les personnages des Liaisons dangereuses, se livraient à une sorte de partie fine à quatre au moins (réalisant eux-aussi, in vivo et in effectivo, une sorte de roman par lettres). Ferenczi fait passer son analysante fiancée du divan au lit et du lit au divan, l’envoie sur le divan de Freud (où elle est muette, et l’on s’en étonne !) tandis que lui même s’allonge dans le lit de la mère de l’analysante en question… Voici pour ces joyeusetés… littéraires, et comme telles pas sans conséquences sur l’économie des jouissances en jeu.
Nous ne dirons rien ici, si ce n’est cette mention, du couple Dorothy Burlingham / Anna Freud, avec laquelle l’embrouille ne fut pas moins serrée. Cette fois la conclusion fut non pas un nouveau Freud psychanalyste mais le suicide d’une fille de Dorothy… dans la maison même d’Anna Freud[11].
Sont-ce là des cas exceptionnels, à verser sur le compte des vacillements d’un temps héroïque ? Sûrement pas, ou plutôt vaut-il mieux dire que l’analyse n’en finit pas de ne pas sortir de ce temps héroïque. Mélanie Klein n’est pas moins héroïque que Freud, ni Lacan moins que Mélanie Klein. Et les embrouilles de continuer. Quand, par exemple, il est question que Jacques-Alain Miller entreprenne une analyse, la situation n’est guère moins scabreuse ni moins «incestueuse». Etant donné que son transfert est à Lacan et qu’il est un gendre de Lacan, il ne peut ni faire son analyse avec Lacan ni la faire ailleurs. Il va donc choisir, non pas un analyste mais un tenant lieu d’analyste, un double de Lacan, un élève alors considéré comme parfaitement orthodoxe. Le cafouillage commence dès l’instant que cet élève ne sut pas refuser à Miller son divan, ce qui eut pourtant été une réponse élémentaire, pour peu en tout cas qu’on soit averti – ce qui est un minimum, semble-t-il, à tirer de l’enseignement de Lacan – que nul ne peut faire son analyse ailleurs que là où est son transfert. Le choix de Jacques-Alain Miller était clairement familialement symptomatique (le symptôme, au sens freudien, est un compromis), ce que confirmait encore le fait que Gérand Miller (frère de Jacques-Alain) va se trouver sur le divan d’un «frère» (un copain, un de la même bande) de l’analyste de son frère[12]. Or, c’est là d’ailleurs un petit truc d’un métier qui n’en est guère prolixe : il est préférable de ne pas accepter en analyse quelqu’un pour qui la demande elle-même d’analyse est un symptôme – et non pas la mise en acte (l’agieren freudien, aussi bien transfert qu’acting-out) d’un transfert.
Public
Dans l’histoire du mouvement freudien, de tels nœuds à plusieurs furent monnaie courante, ce qui n’a rien d’étonnant si ce qui vient d’être formulé est exact, à savoir que nul ne peut s’analyser, comme disent les hispanisants, ailleurs que là où se trouvera, pour ce quelqu’un, flanqué le sujet supposé savoir. Evidemment ceci, qui apparaît encore plus nettement imparable là même où on prétend le contourner, crée des embrouilles : si le sujet supposé savoir est pris dans le réseau familial, il est ainsi pris, c’est un fait ; un fait qui pousse, pas toujours discrètement, les uns et les autres dans leurs retranchements «incestueux». Mentionnons ici un autre cas, car il permet d’isoler, au sein de ce qu’on peut donc appeler le groupe libertin, une fonction spéciale, celle du public (présente évidemment, dans la tragédie, dès son origine grecque, mais aussi ailleurs, notamment dans le mot d’esprit, ce que le génie de Freud eut le bonheur de distinguer).
Soit donc Freud, Sigmund, analysant sa fille Anna. C’était, jusqu’à il y a très peu de temps, un secret d’état ! De cet état ipéiste (l’International Psychoanalytic Association) auquel la psychanalyse échappe d’autant plus nettement que son gouvernement a plus vigoureusement prétendu, par des règlements, la contrôler). Il a donc fallu un estranger – Paul Roazen pour ne pas le nommer – à la «grande famille analytique» (l’expression dit bien le mélange de la famille et de l’école) pour mettre les pieds dans ce plat. Tout de même, Freud s’était arrangé pour que d’aucuns le sachent, mais cette cachotterie et cette fuite (calculée ou pas) démontrent qu’il y a bien, impliqué dés le départ de cette analyse d’Anna (de toute autre aussi bien), un certain public, comme il y a un public du mot d’esprit[13]. Evidemment, faire le gros dos, presque absolument, vis-à-vis de l’incidence de ce public dans l’analyse elle-même n’est pas sans conséquences. Ainsi voit-on, quelque temps plus tard, on le donne en mille… un autre Freud psychanalyste. Non, je ne galège pas ! Et analysé, lui, par Anna ! Ou bien vaut-il mieux dire analysé par cet avatar de Freud qu’était devenu Anna ? Imaginez-la en effet, à la fin de sa vie, avec son chow-chow comme Freud, comme lui emmitouflée (mais elle, dans le manteau de son père, alors que pour Freud c’était le manteau du père), se reposant dans le jardin du 20, Maresfield Gardens[14]. Qui est-elle ? Elle, ou son père ? Et on dit que les psychotiques, et non pas les analystes, ont des problèmes d’identité ! On dit aussi qu’Anna aurait fait un bout d’analyse avec Lou Andréas-Salomé[15], laquelle avait été analysée par Freud ; à en juger par cette fin d’Anna, Lou ne paraît pas avoir changé sensiblement sa situation. Anna donc, en tant qu’analyste, prend en analyse un de ses neveux (connu comme «Petit Ernst»), tandis qu’en tant que fille de Freud, elle autorise ce même neveu, qui s’appelait Halberstadt et que la famille poussait à être une sorte de double de son frère, mort en 1923 (un enfant dans lequel Freud aurait mis tous ses vœux d’avoir un successeur à sa mesure), à prendre le nom de Freud[16]. Evidemment, pour la mesure, on repassera.
Le cas illustre ce que peut être une dinguerie côté soignant.
Il paraît bien aussi valoir comme preuve de l’existence des fantômes – si on peut parler d’existence à leur propos.
Folies
Mais voici une autre cas, où la fonction public est encore plus patente en ce sens qu’elle joue cette fois comme une force d’appoint à «l’effort [fou] de rendre l’autre fou»[17].
Il s’agit d’un court écrit de Thomas Bernhard, paru en traduction chez Gallimard en 1981, dans un recueil mettant en série un petit nombre d’épiphanies joyciennes, ainsi que, je crois, on peut les nommer. Le recueil s’appelle L’imitateur ; en allemand, c’est Stimmenimitator, l’imitateur des voix. Bernhard écrit, avec une grande économie de moyens, des choses vraies, entendues, ou lues dans les journaux, ou plutôt des histoires qu’il porte à leur vérité en donnant à celle-ci, conformément à une de ses définitions lacaniennes, son statut de fiction.
Le récit témoignage s’intitule «folie», au singulier, mais on va voir que, justement, ce titre éclaire d’un jour intéressant le pluriel aujourd’hui ici promu. Il s’agit d’un facteur, et surtout d’un facteur qui ne négligeait pas comment il pouvait, lui-même, être engagé subjectivement dans sa pratique factorielle. Messager, et il ne passait pas outre le fait que cette pratique ne pouvait pas rester sans conséquences pour sa pomme. C’était là son sérieux. Un sérieux d’ailleurs confirmé par toutes les bonnes histoires de l’écriture où on ne manque jamais de nous raconter que, dans telle zone de l’Antiquité, les messages étaient portés par le messager au bout d’un bâton et ainsi tenus le plus loin possible de lui-même, ce qui était censé lui éviter d’être atteint par un texte dont (généralement illettré) il ignorait le contenu. Si ça se trouve, il était peut être écrit que le destinataire était prié de tuer le messager, par exemple pour qu’il ne reste plus aucun témoin de l’échange (on trouve ça dans Shakespeare). De mémoire de facteur, on avait déjà vu ça, et on se méfiait quelque peu.
Voici donc ce rapport du message au messager, que le facteur de Bernhard ne négligeait pas. Aussi avait-il décidé, de son propre chef, de ne pas distribuer toutes les lettres que, momentanément, l’administration lui confiait, de n’en être décidément pas le messager ; et spécialement pas de celles qui transportaient des mauvaises nouvelles. Vous savez, sans doute est-ce aussi votre expérience, qu’il s’agit là du plus grand nombre de lettres que nous reçevons : factures, impôts, résultats d’examens médicaux, rappels à l’ordre fut-il commercial, à quoi l’on peut ajouter désormais les publicités pour les colloques analytiques qui, dans 99 % des cas, sont une mauvaise nouvelle à ranger parmi les pires. Comment identifiait-il ces lettres qu’il allait ne pas transmettre ? L’histoire ne le dit pas, mais l’on imagine aisément que, pour certaines d’entre elles, telles les faire parts de deuil (au temps où l’enveloppe elle-même les distinguait), il était aisé de supposer la nouvelle mauvaise.
Sans doute averti de la fonction de la lettre en souffrance (à savoir son effet féminisant, que Lacan met en valeur dans sa lecture de La lettre volée), ce facteur, vous vous en doutez dès lors que vous avez repéré son sérieux, n’allait tout de même pas garder ces lettres chez lui. Il avait donc inventé un biais, il les brûlait. La solution était élégante, et si ça n’avait tenu qu’à lui, les choses auraient sans doute continué longtemps comme ça. Seulement voilà, l’administration des postes autrichiennes n’a pas vu l’affaire du même œil, tant et si bien que notre facteur s’est un beau jour trouvé enfermé à l’hôpital psychiatrique de Scherrnberg. L’administration, notons-le, excluait ainsi de son régiment de facteurs le seul, peut-être, pour lequel il était exclu de ne pas tirer les conséquences de la portée subjective de sa pratique. Car que font les autres ? Non seulement ils prennent bien garde de ne pas vous éviter une seule mauvaise nouvelle, mais, en outre, ils viennent, au moment des fêtes, vous demander des étrennes, pour avoir réalisé pareil exploit ! Et on donne ! Et on remercie !
Mais l’histoire que narre Bernard ne s’arrête pas là, ce n’est pas là le point vif qui a suscité Bernhard à l’écrire. Une fois à l’HP, le facteur reste habillé en facteur, car l’hôpital, n’est-ce pas, en notre belle époque, est libéral. Il accepte même de jouer le jeu, exactement comme pouvaient le faire Pinel et Poussin dans certaines de leurs tentatives d’appliquer le traitement moral. Ainsi l’administration alla-t-elle jusqu’à jusqu’à prévoir une boîte aux lettres spéciale, où elle mettait chaque jour des lettres non moins spéciales puisque écrites a la seule fin que notre facteur puisse les distribuer à certains malades hospitalisés comme lui. Imaginons le directeur, ou l’économe, ou un médecin, ou la surveillante, ou une infirmière, ou un secrétaire, assis à une table de travail écrivant ces lettres. A qui seront-elles adressées ? Qu’est-ce qui s’y dira ? Et quelles conséquences pour les malades ainsi impliqués dans la folie d’un des leurs ?
L’histoire ne dit pas si le facteur hospitalisé, mais cependant toujours en fonction, tout au moins en fonction fictive[18], distribue toutes ces lettres. Ou plutôt cette absence d’indication n’est-elle pas l’indication qu’il les distribue toutes ? Mais alors, il est guéri ! Ou bien resterait-il, comme Marguerite Anzieu, l’Aimée de Lacan[19], hospitalisé en psychiatrie en étant médicalement considéré comme tiré d’affaire ?
Mais en quoi donc tout ceci importait à Thomas Bernhard ? Le trait décisif est donné par une réponse à une question en effet essentielle : «Pourquoi ce facteur tenait-il tant à garder son uniforme et sa pratique à l’hôpital ?». Réponse : pour ne pas devenir fou.
Qu’il y ait, dans la folie la plus socialement caractérisée, une folie crainte non advenue, n’est-ce pas la preuve que la folie, en effet, est à formuler au pluriel, un pluriel qui ne serait pas tant celui de formes cliniques que d’essence ?
De là cette ultime question : la reconnaissance de cette disparité de la folie d’avec elle-même, de sa division n’est-elle pas, mieux que la supposition d’une partie saine conservée chez le fou, susceptible d’ouvrir une brèche pour un traitement possible des psychoses ?
[1] Cf. Dany-Robert Dufour, Les Mystères de la trinité, Paris, Gallimard, 1990.
[2] Cf. Jean Allouch, Freud et puis Lacan, Paris, EPEL, 1993, où je discute ce point, présenté d’une façon plus ramassée dans l’article «Point de vue lacanien en psychanalyse» de l’Encyclopédie Médico-Chirurgicale.
[3] Relisant ceci, je découvre que l’on pourrait en tirer la conclusion que Lacan aurait voulu que la psychanalyse soit au(x) psychanalyste(s). Certes pas ! Son pari fut même exactement l’inverse : la psychanalyse sera d’autant plus offerte au jugement du «non analyste», comme il l’appelait, que le psychanalyste sera davantage soumis à ce qui fait l’à propos de la découverte freudienne.
[4] Cf. Ian Dowbiggin, La folie héréditaire, ou comment la psychiatrie française s'est constituée en un corps de savoir et de pouvoir dans la seconde moitié du XIX° siècle, préface de Georges Lanteri-Laura, Paris, EPEL, 1993.
[5] Jean Garrabé, Histoire de la schizophrénie, Paris, Seghers, 1992. Eugen Bleuler, Dementia præcox ou groupe des schizophrénies, trad. Alain Viallard, suivi de Henri Ey, «La conception d'Eugen Bleuler», Paris, EPEL/GREC, 1993.
[6] Cf. Georges Lanteri-Laura, Psychiatrie et connaissance, Paris, Science en Situation, 1991.
[7] Michel Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, Paris, Plon, 1961.
[8] Littoral, «La part du secrétaire», n° 34/35, avril 1992, Paris, EPEL.
[9] Cf. John Haslam, Roy Porter, David Williams, Politiquement fou : James Tilly Matthews, trad. Hélène Allouch, Paris, EPEL, 1996, p. 111.
[10] Jean Allouch, Sincérités libertines, Etudes freudiennes n° 34, Paris, sept 1993.
[11] Ibid., p. 105.
[12] Que la personne qui a paru choquée par cette évocation de faits pourtant publics veuille bien se reporter à «Gel», où j’analyse le mode de transmission familial mis en jeu par Lacan. Cet article est une contribution à l’ouvrage collectif Le transfert dans tous ses errata, Paris, EPEL, 1991.
[13] Cf. Mayette Viltard, «Les publics de Freud» Littoral n° 17, «Action du public dans la psychanalyse», Paris EPEL, 1985.
[14] Paul Roazen, Mes rencontres avec la famille Freud, Paris, Seuil, 1996, p. 75.
[15] Ibid., p. 132.
[16] Ibid., p. 163.
[17] Titre d’un ouvrage connu de Searles, où c’est chez le fou qu’est repéré cet effort de rendre l’autre fou.
[18] Sans doute est-ce là une des limites décisives du traitement moral. On tente de prendre le malade avec un semblant, comme on pèche un poisson avec un ver. Certes le semblant en question est modelé sur la maladie, sur le délire si on veut ainsi le dire, et ceci suppose qu’en tout cas on ait pris garde à celui-ci. Mais c’est du vrai, de l’effectif qui est en jeu, non pas du semblant. Et le malade, pas con (pour ici évoquer un célèbre bon mot concernant le fou), ne s’y trompe pas.
[19] Jean Allouch, Marguerite, ou l’Aimée de Lacan, postface de Didier Anzieu, 2° édition, Paris, EPEL, 1994.