Entretiens

2003 Entretien pour Adventice.com

Entretien avec Jean Allouch pour Adventice.com Préambule édifiant.Ayant les éditions Epel à la bonne, notamment pour les publications mises à l’enseigne de la collection « Les grands classiques de l’érotologie moderne », un site Gay, en septembre 2004, a souhaité me poser un certain nombre de questions. J’y répondis, par écrit. L’éditeur (car un site est aussi un éditeur) souhaitait publier ces réponses, hormis toutefois quelques phrases. Surprise : il s’agissait de celles qui disaient ma colère envers le traitement actuel de la folie et la façon dont, jusque-là, Epel avait résisté (ces phrases sont désormais mises en italiques dans le texte de l’entretien). Et qui disaient aussi, ou plutôt qui indiquaient le problème posé par l’indication de Freud liant homosexualité et folie. J’ai dû retirer ce texte, lequel n’a donc pas été publié.S’agit-il d’une censure et non pas simplement d’une intervention éditoriale parfaitement de règle et usuelle ? Réponse : oui. Pourquoi cette réponse ? Parce que le censeur a laissé des traces de son intervention, négligeant d’effacer aussi, dans le second paragraphe, la phrase suivante : « De là, notamment, la situation actuelle de la folie, que j’évoquais plus haut. », phrase qui n’a plus aucun sens si l’on ne peut lire ce qui plus haut a été effacé. EntretienComment vous est venu le projet de créer les éditions Epel  dont le sigle veut dire Éditions et Publication de l’École Lacanienne alors que vous publiez essentiellement des essais américains sur l’homosexualité et la pensée Queer ? La catalogue Epel comporte actuellement une cinquantaine de titres ; une dizaine d’entre eux concerne aujourd’hui le champ que vous évoquez. Les autres relèvent de diverses rubriques : essais de psychanalyse, outils pour la lecture de Lacan, monographies des cas, peu nombreux, à partir desquels les psychiatries allemande, anglaise et française ont bâti une « clinique » aujourd’hui largement délaissée. A-t-on dans le passé aussi maltraité les fous qu’on ne le fait présentement à coup d’abrutissantes pilules ? A-t-on jamais à ce point dissocié folie et vérité ? Prétendre faire le tour de quelqu’un en trois heures (l’expertise) est d’une grande sottise, la même qui néglige que nous passons largement à côté de nos plus proches. La monographie clinique met en valeur ce rapport folie / vérité que l’Histoire de la folie de Foucault avait si opportunément su évoquer. Mais reportez-vous au site d’Epel : http://60gp.ovh.net/~sartorio/epel/site/ rubrique « publications », vous aurez là un aperçu de la palette de nos soucis.

Reste qu’à un moment donné il s’est agi de publier certains des plus remarquables travaux des études gay et lesbiennes, transgenre, ou encore se revendiquant du mouvement queer. Comment les psychanalystes pourraient-ils ne pas s’y considérer questionnés ? Ils le sont, qu’ils le veuillent ou non ; ils ne sauraient aujourd’hui être plus longtemps en mesure de proférer quoi que ce soit concernant l’homosexualité, le transsexualisme, le travestisme, le fétichisme, la pédophilie, que sais-je encore, comme s’il allait de soi qu’il s’agissait de « maladies ». D’ailleurs, un analysant est-il un « malade » ? Pour qu’il y ait un malade, il faut un médecin, et qui le dise. Freud et Lacan luttaient contre l’emprise de la médecine sur la psychanalyse. Ils ont, semble-t-il, l’un et l’autre échoué. De là, notamment, la situation actuelle de la folie, que j’évoquais plus haut. La contestation queer de cette psychanalyse infectée de médecine invite la psychanalyse à retrouver ses marques. Comment ne serait-elle pas bienvenue ? Mais pourquoi, direz-vous, « retrouver » ? Freud, en invitant quiconque lui demandait son aide à dire librement ce qui lui venait à l’esprit, se positionnait de fait comme ne sachant pas. Il opérait ainsi un radical pas de côté vis-à-vis de son statut de médecin. Et la psychanalyse reste sans cesse habitée par le vœu de réduire ce pas de côté.

J’ajoute ceci : dans sa lecture du témoignage de sa folie écrit par le président Schreber, Freud avait lié folie et homosexualité. Jusqu’à proposer une classification des délires systématisés en faisant grammaticalement varier la phrase fondatrice suivante : moi (un homme), je l’aime, lui (un homme). Il me paraît peu contestable qu’ainsi Freud mettait le doigt sur quelque chose. Sommes-nous aujourd’hui en mesure de mieux distinguer ce dont il s’agit ? En particulier : l’amour dont il est question dans cette phrase est-il une figure spécifique de l’amour (un amour homo) ? Auquel cas la phrase de Freud se mettrait à résonner autrement et, qui sait, d’une manière utile. Des travaux sont en cours. Comment expliquez-vous qu’en France les grandes maisons d’édition se désintéressent fortement des gay & lesbian studies ? Si vous n’aviez pas créé les éditions EPEL, nous attendrions encore des livres fondamentaux comme Saint Foucault de David Halperin ou L’invention de l’hétérosexualité de Katz !

C’est à ces grands éditeurs qu’il faudrait poser la question ! Mais rassurez-vous, quand le marché, en France, sera bien là, lucratif, ils bougeront. Nous ne sommes pas les seuls petits éditeurs à opérer dans cette marge où, par exemple, un auteur publie chez un éditeur de peu de poids puis, le succès venu, s’empresse d’aller voir auprès d’un autre plus prestigieux. Ça nous est arrivé. Cela fait partie du boulot des petits éditeurs.

 Étant donné la position rétrograde de nombreux psychanalystes lors des débats sur le PaCS, vous devez détonner dans le milieu psychanalytique français car vous avez depuis le début défendu les homosexuels dans leur lutte contre un discours psy hostile et pathologisant.

Oui, sans doute, je détonne. Ici ou là, on dit même que je déconne. Des rumeurs circulent. Je vous épargnerai les pires. Du côté de Charles Melman, on écrit à mon propos : « dérive éthique » et, à ma connaissance tout au moins, personne dans le groupe n’a réagi.. La dernière venue ? Je négligerais la castration. Dans le milieu, cela fait figure d’injure suprême ! Comment en arrive-t-on là ? Avec un syllogisme d’une rare bêtise et non concluant : 1) majeure : les pervers dénient la castration ; 2) mineure : Allouch est ami des pervers ; 3) conclusion : Allouch dénie la castration. Eux, bien sûr, se présentent publiquement comme radicalement soumis à la dure loi de la castration. Congratulations ! Ce pauvre raisonnement - en fait une tentative d’arraisonnement - repose sur deux erreurs. Première erreur : contrairement à ce qu’on persiste à vouloir croire, la perversion n’existe pas autrement que comme une modalité de la stigmatisation sociale. Je vous renvoie là-dessus au travail de Gayle Rubin que nous avons publié avec, dans le même volume, son interview par Judith Butler (titre de l’ouvrage : Marché au sexe). Le concept clinique de perversion est un fourre-tout sans consistance aucune, mélangeant fétichisme, voyeurisme, exhibitionnisme, sadisme, masochisme, pédophilie, et mille autres comportements dits « aberrants ». Vernon Rosario a parfaitement montré comment ce concept avait été artificiellement forgé (cf. son ouvrage L’irrésistible ascension du pervers entre littérature et psychiatrie, Epel, janvier 2000). Mais il y a plus grave, chez mes détracteurs, que cette méconnaissance du caractère inconsistant de ladite « perversion ». Avec leur concept de déni (qui a ses lettres de noblesse chez Freud puis chez Lacan), ils passent à côté¼ eh bien, justement, de la castration. Chez les « psy », sans doute le savez-vous, la seule évocation d’une mère ou d’une femme « castratrice » provoque des frissons, bientôt convertis en indignation  éplorée. J’ai, il y a quelques années, publié dans une revue de psychiatrie un article intitulé « Hommage rendu par Jacques Lacan à la femme castratrice ». Il s’agissait de montrer que, selon Lacan, avoir affaire à un partenaire castrateur était ce qui vous rendait désirant. Que c’était ça, la castration. Et peu importe que ce partenaire soit un homme quand on est femme, une femme quand on est homme, une femme quand on est femme, un homme quand on est homme, and so on¼ (car il n’y a pas là seulement des humains) On s’en fiche ! L’important est qu’il nous troue. Qu’en nous rendant désirant il nous fasse perdre jusqu’à notre identité avec ce qu’elle a de factice.

 Dans votre essai Le sexe du maître, vous défendez contre Didier Eribon l’idée que Lacan n’était pas homophobe mais qu’au contraire il a accouché de concepts qui s’avèrent utiles dans le contexte d’une pensée queer. Comment s’est imposée à vous l’idée de faire dialoguer Foucault et Lacan par concepts interposés ?

Le pamphlet de Didier Eribon, intellectuellement contestable, est politiquement utile. Comment se fait-il que les médias, y compris « de gauche », offrent prioritairement leurs pages aux psychanalystes porteurs des valeurs les plus traditionnelles (cf. Le Nouvel observateur consultant régulièrement un Jean-Pierre Winter censé proférer la position lacanienne sur le mariage gay et autres préoccupations d’actualité) ? Je reste stupéfait qu’après la mort de Lacan un certain nombre de ses élèves se soient repliés, regroupés, retranchés, dirais-je, sur des positions religieuses, notamment juives. Certes, ça leur offre un certain apaisement. Et c’est dans le vent actuel de moralisation à tout-va (dernière trouvaille, due à la RATP : la « bus attitude », ou comment bien vous comporter dans l’autobus). Il n’en reste pas moins qu’ils trichent avec Lacan en le dissolvant dans ce bain-là. Lacan fournirait des réponses. Et les médias en demandent. Tout serait donc OK. Derrida : la religion, c’est la réponse.

Mais venons-en à Foucault. Je n’ai pas besoin de le faire dialoguer avec Lacan, la chose a bel et bien eu lieu. Lacan a salué avec un grand enthousiasme son Histoire de la folie qui a tant hérissé le poil des psychiatres. Mais aussi Naissance de la clinique. Ils se sont vus à ce moment-là. Et Foucault d’indiquer à Lacan, au cours de ce dîner, que cet ouvrage s’était vendu à 475 exemplaires. Dès son séminaire suivant, Lacan disait à son auditoire à quel point Naissance de la clinique convergeait avec ses propres avancées sur la fonction du regard. Allez, permettez que je le cite : « J'espère qu'il y a ici assez de personnes pour faire bondir ce chiffre. Je répète que tout ce qu'il y a dans ce livre est absolument vierge, n'a jamais été dit, que c'est le seul livre que je connaisse qui, en somme, permette à des médecins de situer exactement cette espèce de monde et de productions médicales qui est celui de tout ce qui s'est fait quand même, avant le début de XXe siècle, et dont l'accès est, en dehors de ce livre, absolument fermé. » Vous vous en doutez, suite à cette indication, les ventes, du jour au lendemain, ont doublé !

 Quand vous dites que le sexe du maître n’est pas son phallus mais son trou du cul, qu’entendez-vous exactement par là : que les voies du Seigneur sont enfin pénétrables ?

J’ai pris au sérieux, dans cet ouvrage, la remarque de Foucault selon laquelle : « En Grèce, il y avait des interdits fondamentaux. L’interdit de l’inceste par exemple. Mais ils ne retenaient que peu l’attention des philosophes et des moralistes si on les compare au grand souci de garder la maîtrise de soi ». Or ce souci majeur repose sur un interdit, celui dit du katapugon. Garder la maîtrise de soi exigeait que l’on se refuse à être pénétré analement, à être ce qu’on appelait un kinaidos. À son propos, John Winkler (son ouvrage, Chaînes d’Éros, est à paraître, en novembre) écrivait : « le kinaidos, cité seulement avec indignation et ironie, est l’irréel mais effrayant contre-modèle derrière le dos de tout homme. » « Derrière le dos », il ne manque pas d’humour, Winkler ! Or qu’a-t-on fait à cet endroit ? Non d’ailleurs sans appuis sur les textes et autres témoignages, on a, dans la psychanalyse, réduit la singularité de l’affaire en la noyant dans un prétendu « refus de la féminité ». On a confondu les trous ! Mais analyser, n’est-ce pas distinguer, différencier ? C’est ce que je tente. Tandis que l’interdit de l’inceste renvoie au père, celui du katapugon concerne le maître. Dieu joue un double jeu. Il se présente comme un père, se fait prier comme tel (Pater noster) mais agit en maître (ce qu’avait vu Nietzsche, identifiant le christianisme à une religion d’esclaves).

Or il se trouve que la débandade contemporaine d’une sexualité hétéro, soumise à la famille, consacrée à la reproduction et mise à l’enseigne du père s’est traduite par un appel au maître, par un recours à un autre mode de l’érotisme lui centré sur le maître (c’est aussi vrai, à mon avis, des lesbiennes que des homos, selon bien entendu, des manières différentes). De là l’actualité des questions grecques, ce qui, bien entendu, ne veut pas dire qu’il y a lieu de croire que la sexualité contemporaine est celle qu’a connue la Grèce, simplement réactualisée (le titre d’Halperin : Cent ans d’homosexualité, désignant des travaux qui concernent la Grèce, est ironique). Un certain nombre d’études queer (je songe particulièrement à Leo Bersani) approchent les points où, spécifiquement aujourd’hui, cet érotisme mis à l’enseigne du maître ferait butée. Buter sur un impossible, ce n’est pas tous les jours¼ De là leur importance.

Vous aurez compris que les voies de ce Seigneur qui joue son double jeu ne sont pas plus pénétrables aujourd’hui qu’hier. Mais l’impossibilité s’est déplacée. Reste à dire où.