L’« érotique » portant sur tout ce qui concerne éros[1], on définira la psychétique comme traitant de tout ce qui concerne la psukhé. On reconnaîtra à ces deux définitions liées le mérite de la simplicité. Encore présentement, la construction d’un mot français en suffixe « ique » à partir du radical grec psukhé reste porteuse d’un fâcheux embrouillamini. À en croire les spécialistes, qui sont cependant parvenus à faire passer leur jargon dans la langue, « psychotique » désignerait « ce qui a trait à la psychose », définition bégayante qui, en outre, suppose que « la psychose » est un concept établi. Mais n’est-ce pas fort inconvenant, cette distinction névrose/psychose rapportant les premières aux nerfs, les secondes au psychisme ? Inconvenante et comme à l’envers de l’opinion et de pratiques aujourd’hui en œuvre ? N’ayant pas encore inventé d’antinévrotique, on « soigne » le psychisme (psychose) avec des médicaments et les nerfs (névrose) avec de la psychothérapie ! Tout en faisant comme si l’emploi de certains termes était neutre, comme s’il ne prêtait pas à conséquence¼
Ainsi définie, la psychétique n’en reste pas moins une maladie, la maladie du sens (on le verra), différente de cette autre maladie qu’est, selon Lacan, l’inconscient[2], elle inexpugnable comme maladie du signifiant. En revanche, la question se pose de savoir si l’érotique peut se passer de la psychétique. Peut-on en guérir ? La psychétique couvre l’érotique comme la nappe couvre la table où le dîner est servi. La mode dans les restaurants est aujourd’hui en France à la suppression des nappes. On tentera ici de la suivre. On en fera l’épreuve, au moins localement, chez Freud et chez Lacan.
Étincelle
Elle pourrait survenir du rapprochement de deux citations indiquant deux positions opposées, l’une de Freud, l’autre de Lacan.
Freud : Nous sommes forcés de travailler avec les termes scientifiques, c’est-à-dire avec le langage d’images propre à la psychologie (exactement : à la psychologie des profondeurs). Faute de quoi nous ne pourrions absolument pas décrire les processus correspondants et même nous ne les aurions pas du tout perçus[3].
Freud a été suivi, sur ce point tout au moins ; je n’en veux pour preuve qu’une déclaration que fit récemment la secrétaire générale de l’Association psychanalytique de France (APF) à une sociologue qui l’interrogeait : « Mais vous vous rendez bien compte quand même que c’est un métier dans lequel l’outil c’est l’appareil psychique[4]. » Une des devises de l’APF est « Lacan certes, mais pas uniquement Lacan[5] ! ». On en touche ici du doigt le résultat.Lacan : Il y a quelqu’un qui, on m’a rapporté ça comme ça, c’est un connard de la plus belle eau ; il a dit que, je sais pas, que ma théorie, elle était morte ! Elle est pas encore si morte que ça, elle finira bien par le devenir, n’est-ce pas, avec l’encroûtement dont je parlais tout à l’heure. En attendant, le type qui évidemment n’est pas de mon bord, ça fait partie des types qui parlent de… qui parlent comme ça… ils parlent… ils savent pas ce qu’ils disent ! qui parlent de réalité psychique ! Oui ! Moi J’appellerai pas quoi que ce soit d’un terme pareil, parce que la psyché, justement c’est ce que tout le monde essaie d’éviter, ça fait des difficultés incroyables, ça entraîne un monde de suppositions, ça suppose tout, ça suppose Dieu en tout cas. Où est-ce qu’il y aurait de l’âme s’il n’y avait pas de Dieu, et si Dieu en plus ne nous avait pas expressément créés pour en avoir une ? C’est inéliminable de toute psychologie. Ce que je fais, ce que j’essaie tout au moins de faire, c’est de parler d’une réalité opératoire. Naturellement c’est beaucoup plus court, mais ça s’impose, me semble-t-il, du fait que la simple parole, le bla-bla… […] ça opère[6].Voici, si la nomination « psychétique » devait avoir quelque impact, cet impact ne serait autre, d’abord, que d’inviter chacun des praticiens de l’analyse à s’en tenir à « beaucoup plus court », à une réalité non pas psychique mais opératoire. Le problème, pourtant, est plus retors que ne le suggère cette alternative simple. Viendra l’indiquer ce que Lacan ne pouvait qu’ignorer à l’époque, à savoir la définition foucaldienne de la fonction psy comme visant à rendre opératoire la réalité. En dépit de ses dires, Lacan ne s’en serait-il pas dégagé ?Freud
S’en prenant une ultime fois à un texte de Freud, Lacan est amené à dire que « le langage, c’est fait comme ça, c’est quelque chose qui, aussi loin que vous en poussiez le chiffrage, n’arrivera jamais à lâcher ce qu’il en est du sens, parce qu’il est là à la place du sens[7] ». Quel est donc l’ordre de réalité du rêve, se demandait Freud ? Commentaire :
[…] il [Freud] est forcé d’appeler ça psychique, mais en même temps ça le tracasse de l’appeler psychique, parce qu’il sent bien que l’âme, enfin, ça colle pas cette histoire, enfin que l’âme c’est quand même pas différent du corps, bon.Freud était-il bien « forcé » d’appeler ça « psychique » ? On se propose d’en faire l’épreuve non pas, bien entendu, en étudiant la question de tout son long chez Freud, mais localement et selon un certain biais, plus précisément, au travers d’un certain prisme. Daniel Heller-Roazen, philosophe, professeur de littérature comparée à Princeton, vient de faire paraître un de ces ouvrages qui, venu du champ des études du langage, ne saurait être sans conséquences pour la psychanalyse. Il s’intitule Écholalies. Essai sur l’oubli des langues[8]. On lit là ce que j’appellerai des contes savants ; on est sous le charme d’une érudition aussi large et précise que légère. L’un de ces contes (« L’animal mineur »[9]) a élu pour objet d’étude le texte de Freud sur l’aphasie (1891), précurseur de la fameuse lettre 52 à W. Fliess, qu’en 1981 Littoral n° 1 proposait à ses lecteurs, traduite et annotée par Anne Porge et Mayette Viltard. Je choisis le dispositif suivant : m’interdire d’aller consulter ces deux textes de Freud, m’en tenir ici à la lecture de leur lecture par Heller-Roazen. Cette lecture fera prisme, déviant et décomposant les radiations freudiennes d’une manière telle qu’elles pourraient apparaître différentes de ce que l’on a pu croire lire jusque-là. Tel est en tout cas le pari.Le texte sur l’aphasie[10] déploie un schéma (l’« appareil de langage », Sprachapparat) dont certaines déterminations ne cesseront d’être opérantes chez Freud, notamment l’opposition entre mémoire et conscience et la conception selon laquelle ce qui vient de la perception (l’image) ne passe pas tel quel dans les autres strates de l’appareil, mais subit des réaménagements (Umordnungen) eux-mêmes au service d’autres buts. Il y a aphasie lorsque, de tels réaménagements n’ayant pas eu lieu, la parole n’est plus faite que de « restes de langage » (Sprachresten) issus de réaménagements antérieurs.Heller-Roazen relève que le réaménagement de l’image venue de la périphérie est pensé par Freud « à la manière d’une anagramme » ; ou encore que « les faisceaux de fibres « contiennent la périphérie du corps comme un poème contient l’alphabet » ». L’écriture fait référence pour Freud ; la théorie n’est pas faite d’un autre bois que l’expérience même dont elle souhaite rendre compte, celle de l’aphasique. Futé, Heller-Roazen s’étonne à juste titre qu’en un texte strictement scientifique l’auteur, à un moment donné, parle à la première personne. Freud y rapporte en effet que s’étant vu par deux fois en danger de mort il entendit des mots comme si on les lui criait à l’oreille tout en les voyant aussi imprimés sur une feuille de papier volant en l’air : « Cette fois, c’en est fait de toi. » Une double hallucination, donc, mais aussi un abord de l’hallucination : il y a hallucination quand les lettres du langage ne peuvent plus être réordonnées. Ainsi en vient-on à se demander, même si Heller-Roazen s’en dispense, si son étude de l’aphasie n’était pas aussi, pour Freud, une tentative de rendre compte de son expérience hallucinatoire. Schéma de la lettre 52Cinq ans après, avec la lettre 52, l’écriture reste la référence[11]. Elle seule tente de rendre compte des jeux de la stratification entre les trois instances (au moins) que distingue Freud[12] qui sont autant d’enregistrements[13] (Niederschriften) ou de transcriptions (Umschriften) de la perception. C’est qu’il s’agit de signes (Zeichen), ou encore de traces mnésiques (Errinnerungsspur). Il est aussi question de traductions (Übersetzungen), la traduction allant même jusqu’à fournir à Freud une théorie du refoulement, pensé comme défaut de traduction (Die Versagung der Übersetzung). Or, que remarque à ce propos Heller-Roazen ? Que le concept de traduction ne convient guère car :1) qui donc serait le traducteur dès lors que la conscience n’est pas encore apparue ?2) comment donc pourrait être traduite une perception qui, étant sans mémoire, n’offre aucun texte originel susceptible d’être traduit ?3) comment donc y aurait-il traduction s’il n’est question ni d’une langue de départ ni d’une langue d’arrivée ?Une quatrième objection aura été fournie par la citation de Lacan au début de ce paragraphe : étant à la place du sens, jamais le langage ne délivrera le sens ; encore et encore il n’y aura jamais que des chiffrages. Or chiffrer est autre chose que traduire[14].Je ne vois pas d’autre motif à l’usage freudien du concept de traduction en ce temps-là que la distinction elle-même des différentes strates : de ce qu’une frontière (Grenze) les sépare, Freud aurait à l’occasion imaginé que de chaque côté de cette frontière on parle une langue différente[15]. Ni le jeu anagrammatique ni la présence de lettres dans le poème ni, plus tard encore, le rêve lu comme un rébus ne sont pourtant subsumables sous le concept de traduction.Recoupant le propos ci-dessus de Lacan, Heller-Roazen conclut ainsi ses remarques critiques sur l’usage freudien du terme « traduction » :Précédant celui qui pourrait la traduire, précédant le texte auquel elle pourrait être identifiée, et précédant les langues dont elle articulerait finalement le passage, la « traduction » définie par Freud serait antérieure à tout ce à quoi on la rapporte généralement. Mais un fait est indubitable : le « mécanisme psychique » prend sa source dans une telle « transposition ». L’activité de l’esprit se perpétue pour autant que la traduction se poursuit ; et elle s’enraie par « refoulement » dès qu’un « enregistrement » de ses perceptions n’est plus rendu dans un autre.Les guillemets signalent l’embarras (transposition ? traduction ?). Hormis la question des frontières à l’instant évoquée, rien dans le texte sur l’aphasie ni dans la lettre 52, rien dans les opérations d’écriture décrites ne vient fonder l’inapproprié usage du terme « traduction ». Freud sent quelque peu la difficulté qui, outre son flottement terminologique, parle, dans la lettre 52, d’une « traduction en signes[16] ».Or, à cet usage flottant, est liée l’opération qui aura couvert un appareil de langage par une réalité psychique, puis métamorphosé cet appareil de langage en « appareil psychique »[17]. Au moins jusque-là dans son œuvre, « traduction » et « psychique » peuvent être ôtés sans que cette œuvre s’en trouve endommagée. Comme on retire une nappe du dessus d’une table, disais-je, Freud lui-même ayant fourni dans la lettre 52 l’image de cette superposition d’un « Psych. » logé par-dessus « Sex. », d’une psychétique couvrant une érotique : 1 ½ 4 8 14-15| Psych. | Ia | Ib | II | III |
| Sex. | I | II | III |
Lacan
Soit maintenant le tableau de Jacopo Zucchi Psiche sorprende Amore. Il a donné lieu chez Lacan à rien de moins qu’à l’invention de ce qu’il vaut mieux désigner par son nom de lettre : F. Voici donc Psyché, l’âme, surprenant Éros. La question qui se pose ici est la suivante : ce rapport entre érotique et psychétique est-il pensé par Lacan comme nécessaire ? Et la réponse sera non ; viendra le dire et l’entériner l’invention comme telle de F. Elle permettra aussi que soit évalué le prix (élevé) du maintien d’un lien entre érotique et psychétique.
Lacan aborde ce tableau en faisant d’abord appel à un passage de L’Âne d’or d’Apulée, unique texte ancien où il est question de cette scène. Comme Freud avec le Moïse de Michel-Ange, il va s’agir d’attraper la tension spécifique d’un moment précis de la narration et d’ainsi distinguer l’enjeu du tableau de Zucchi, sa nouveauté par rapport au récit d’Apulée.
Comment Lacan procède-t-il ? En usant d’un prisme, sinon d’un autre tableau, tout au moins d’un dessin qui, faute d’archive, reste inaccessible. Lacan, on l’apprend de sa bouche, a demandé à André Masson de « doubler » d’une esquisse les photocopies qu’il fit circuler de ce Zucchi. Ce n’est pas rien. Un tel geste évoque son traitement, avec le même Masson, de L’Origine du monde[20]. L’existence même du croquis rapporté au tableau de Zucchi invite à considérer selon un autre statut que celui qu’on lui attribue généralement - il s’agirait d’un cache - le tableau de Masson qui recouvrait L’Origine du monde. Envisager le prétendu « cache » de Masson plutôt comme un analyseur de L’Origine du monde, serait une piste bien plus fructueuse. Ce ne serait d’ailleurs en rien un hapax, dans l’histoire de la peinture, que cet emploi d’un tableau analyseur d’un autre (Picasso peignant Les Ménines[21] ou encore Dali « reproduisant » La Joconde). Un tableau répond à un tableau, n’est-ce pas infiniment moins suspect de métalangage qu’un discours, aussi sensible et savant soit-il, commentant un tableau ? Quatre éléments empilés vont ainsi contribuer à l’analyse du Psiche sorprende Amore :
Commentaire de Lacan
Dessin de Masson
Tableau de Zucchi
Texte d’Apulée
Cette analyse va donner lieu, pour la toute première fois dans les séminaires de Lacan, outre à l’invention de F, à l’irruption de l’âme. L’analyse procède en trois temps. Après avoir indiqué, premier moment, les éléments qui, dans ce tableau, alimenteraient son interprétation comme menace de castration (le phallus d’Éros masqué par les fleurs et point d’irradiation de la lumière ; le tranchoir de Psyché), Lacan va proposer, deuxième moment, ce qu’il appelle sa « découverte[22] » : un pas de côté au regard de cette interprétation en effet un peu trop attendue. Le récit d’Apulée[23] lui permet de remarquer que si Psyché s’arme, c’est au cas où son amant, qu’elle veut voir bien qu’il le lui ait interdit, se révélerait le monstre que lui ont annoncé ses sœurs[24]. La nouvelle et originale interprétation est amenée à partir des ailes de Psyché, absentes dans ce Zucchi mais que Lacan introduit à l’aide d’autres références[25], des ailes de papillon, signe picturalement convenu de l’immortalité de l’âme. Voici donc Psyché métamorphosée, de femme devenue âme, après avoir été, chenille, la partenaire érotique d’Éros[26]. Le tableau viendrait donc peindre un moment précis « de ce qu’on peut appeler les malheurs ou les mésaventures de l’âme[27]. » Mésaventures, car Psyché a trois sérieux ennuis au moins : 1) être considérée par Vénus comme la « doublure de ma beauté[28] », autrement dit la jalousie de Vénus ; 2) avoir, par sa beauté, amené Éros à trahir sa mère ; 3) avoir des sœurs fort envieuses de son bonheur avec Éros et aussi résolument méchantes que peuvent l’être des sœurs. Conclusion : il ne s’agit pas d’une affaire de couple mais « de quelque chose qui […] n’est rien d’autre que les rapports de l’âme et du désir.[29] »
Cependant, l’interprétation en termes de complexe de castration n’est pas pour autant écartée. Bien au contraire importe la superposition de cette interprétation avec la « trouvaille » de Lacan. Ainsi sa véritable trouvaille apparaît-elle, pour finir, être celle du « point de concours entre deux registres[30] », celui du complexe de castration et celui de l’âme. Un tel recoupement, n’offre rien d’harmonieux, en témoigne l’histoire de Psyché.
Car en fin de compte si le mythe de Psyché a un sens, c’est en ceci que Psyché ne commence à vivre comme Psyché […], en tant que sujet d’un pathos qui est à proprement parler celui de l’âme, à ce même moment où justement le désir qui l’a comblée va la fuir, va se dérober, c’est à partir de ce moment que commencent les aventures de Psyché[31].
Voici le pathos psukhikon, la pathopsychologie, la pataude psychologie : la psychopathologie, c’est quand a fui le désir. Le troisième et décisif moment de l’analyse dit son inconvenance. Faisant retour sur l’interprétation première, Lacan peut maintenant avancer que les fleurs du tableau masquaient non pas le phallus d’Éros, mais son absence (telle serait la raison de leur abondance). Qu’il n’y ait rien derrière ces fleurs, c’est précisément en cela qu’il rend hommage au peintre d’avoir « porté » le phallus manquant « à la majeure signifiance[32] ». Mais là, attention, il n’est pas dit que le désir trouve son compte une fois réalisée cette opération. Et là, que le phallus soit pris comme signifiant du désir, ce qu’on répète à tout crin, apparaît une formule porteuse d’une confusion des plus pernicieuses. Désirer, c’est au contraire renoncer à ce signifiant phallique, sa déchéance étant précisément ce qui offre un accès à l’objet du désir. Cela se trouve indiqué de plusieurs façons, notamment par une lecture critique de l’aphanisis de Jones, reprise non pas comme crainte de la disparition du désir, mais comme un refuge quand il y a « quelque chose est plus précieux que le désir lui-même : en garder le symbole qui est le phallus[33] ». Et Lacan d’enchaîner sur l’absence du phallus dans le Zucchi. Il est ensuite question de « dénivellation », de « chute de niveau fondamentale ». Avoir une âme, c’est garder le symbole phallique. « L’organisation psychique en tant qu’elle est psychique » « n’est pas adaptée » « à la réalité du désir sexuel à quelque niveau que ce soit[34]. »
La tentative d’Alcibiade d’obtenir de Socrate un signe de son désir (la célèbre scène sous le manteau, que rapporte Alcibiade lui-même après avoir fait irruption au banquet) se laisse rattacher à cette même monstration : « Voir le désir produit comme signe n’est pas pour autant pouvoir accéder au cheminement par où le désir est pris dans une certaine dépendance qui est ce qu’il s’agit de savoir[35]. »
La semaine suivante, Lacan reviendra sur ce Zucchi, révélant que ces fleurs n’auraient pas été peintes par Jacopo mais par Francesco, son frère, plus habile techniquement. Francesco sert ensuite de pont entre Jacopo et Arcimboldo (dont il fait un précurseur de Dali). Avec Arcimboldo, la personne humaine paraît tenir sa substance d’un « amas d’objets », moyennant quoi c’est d’interroger un vide qu’il s’agit.
Il est possible de conclure : la psychétique contrevient à l’érotique, et Lacan ne saurait mieux l’avoir montré qu’en inventant F le jour même où il aura démonté les ressorts de la naissance de l’âme. Alors pensé comme « présence réelle », F chasse l’âme. L’âme est ce qui permet l’esquive de la présence réelle. Ce n’est pas seulement que l’âme soit contingente ; c’est aussi et surtout qu’à aucun niveau elle ne peut servir le désir. F est le nom lacanien de l’incompatibilité entre érotique et psychétique. F chasse la psychétique en prenant sa place et en donnant ainsi sa pleine et limitée portée à l’érotique.
Apologue
Ainsi est-on amené à se demander, non pas « Warum Krieg ? » mais pourquoi la psychétique ? Parce que l’on imagine qu’elle offre une branche à quoi se raccrocher lorsque l’on se trouve avoir affaire à ce tsunami dénommé folie. Tout se passe comme si, confronté à une folie, on pensait pouvoir s’en tirer en contractant ¼le paludisme ; et comme si cette nouvelle maladie allait guérir la première ! La folie fut la grande absente des récents débats provoqués par la tentative étatique d’encadrer par la loi la profession de psychothérapeute. Quelles qu’aient été les positions prises (à une exception près, dont le maître d’œuvre fut Franck Chaumon), on a fait comme s’il allait de soi que les psychothérapeutes, toutes tendances confondues, étaient en position d’effectivement soigner. On a négligé cette vérité que chacun a pourtant sous les yeux et qui est simple à formuler, à savoir que les dizaines de milliers de personnes qui fréquentent les lieux « psy » en France n’y sont tout simplement pas soignées pour cette raison que l’on ne sait pas les soigner, pas même, sauf exception, prendre soin d’elles avec quelque gentillesse. Cela n’est pas moins vrai desdits « pervers », eux chaque jour davantage promis aux tribunaux ; et pas moins vrai également des dégâts occasionnés par un symptôme dit « névrotique » non seulement chez qui en est porteur, mais sur son entourage. On ne cesse de sous-estimer et, par là, de méconnaître le pouvoir de la folie. Ai-je forcé la note en le métaphorisant comme tsunami ? La situation suivante n’est pas exceptionnelle : beaucoup de membres du groupe des soignants d’une institution « psy » sont en analyse ; le groupe de ces soignants a cependant décidé d’en appeler à un psychanalyste pour régulièrement tenter d’éponger les difficultés rencontrées. Cet analyste est lui-même en analyse ou en contrôle chez un psychanalyste, qui, lui-même, a repris son analyse. Il faut cela, il faut ce château de cartes, pas moins, pour que chacune des cartes ne s’effondre pas.Marcel Gauchet, s’élevant contre le Michel Foucault d’Histoire de la folie à l’âge classique mais prenant aussi ses appuis sur Foucault, a publié avec Gladys Swain un ouvrage qui fit date[36]. Analysant les modifications apportées par Pinel à la seconde édition de son Traité, les auteurs montrent comment le traitement moral a très tôt subi une modification décisive. L’asile est alors pensé comme étant lui-même soignant, et soignant non plus les folies individuelles mais une collectivité comme telle, l’inscription de chacun en cette collectivité valant, supposait-on, guérison. Or, remarquent Gauchet et Swain, le pouvoir psychiatrique ainsi mis en place l’est d’une manière isomorphe au pouvoir politique issu de la Révolution, l’exemplifie, lui est même identique. La loi n’étant plus transcendante, la loi devenue norme, le pouvoir d’État va s’employer à prendre en charge les conduites de tout un chacun jusque dans ses plus infimes détails. Il est alors fait appel à une science des conduites non, certes, par pur et désintéressé désir de savoir, mais afin d’obtenir de chacun qu’il se comporte comme le pouvoir, ainsi éclairé, attend qu’il le fasse (Bentham n’est pas loin). Ce brillant et convaincant récit historique donne lieu à un positionnement de la psychanalyse qui viendrait, selon ces auteurs, aisément s’y loger sans solution de continuité. La psychanalyse ne ferait que prolonger avec de nouveaux et plus sournois moyens (la voix de l’autre et non plus le regard sur l’autre) la bicentenaire entreprise du contrôle des conduites (behaviour). Les auteurs écrivent (p. 132) :Car ce dont il y va avec l’injonction de s’abandonner à tout dire, qui fonde le dispositif analytique, c’est d’un élargissement pionnier du champ d’action du pouvoir, et d’un raffinement sans précédent aussi des procédures de pénétration des êtres.Certes, bien des pratiques dites psychanalytiques paraissent ne pas infirmer ce propos. Il rate pourtant ce qui fait l’enjeu de chaque analyse, ce qui fait qu’il y a analyse et non pas fabrication d’une subjectivité par des moyens psychologiques. Car si le transfert (dont le pouvoir ne reste pas moins méconnu que celui de la folie) donne en effet un certain pouvoir à l’analyste, celui-ci, clairement avec Lacan, ne tient sa place d’analyste qu’en se refusant à l’exercer. Seul un tel refus, seule une telle active abstention, seul ce « pouvoir ne pas » fait de l’analyste autre chose qu’un maître, seul il dégage l’analyse de l’entreprise et de cette emprise de la psychétique où se perd l’érotique.[1] D’erôtikos, via le bas latin eroticus. Érotologie est plus didactique.
[2] L’insu que sait de l’Une-bévue s’aile à mourre, séance du 17 mai 1977, d’après le séminaire de Jacques Lacan, L’Unebévue, n° 21, p. 125.
[3] Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, cité par Anne-Marie Vindras (« L’excédent sexuel empêche la traduction », Quid pro quo, n° 2, Paris, Epel, 2007) qui cite elle-même Janine Altounian citant Freud.
[4] Maia Fansten, Le Divan insoumis. La Formation du psychanalyste : enjeux et idéologies. Paris, Hermann, 2006, p. 44.
[5] Vladimir Smirnof, cité par Maia Fansten (Le Divan insoumis, op. cit., p. 107). Et avec ça on s’étonne que ce « club privé », comme il se nomme, soit menacé d’extinction (26 personnes en 1964, 31 membres titulaires en 2002), que la gérontocratie y soit si prégnante. Mais où donc réside cet « uniquement Lacan » qui horrifie tant, si ce n’est dans les esprits qui s’en défendent ? Pas, en tout cas, dans la toute première des écoles lacaniennes à avoir été fondée, vingt années de productions en témoignent.
[6] Jacques Lacan, R. S. I., séance du 15 avril 1975, version Afi.
[7] Jacques Lacan, Les non-dupes errent, version Afi, séance du 20 novembre 1973 (ponctuation modifiée).
[8] Traduit de l’anglais par Justine Landau. Texte entièrement revu et augmenté par l’auteur avec la collaboration d’Agathe Sultan, Paris, Éd. du Seuil, 2007.
[9] L’homme, bien entendu, qui, selon le philosophe al-Jâhiz (viiiè siècle) auquel se réfère Heller-Roazen, se définit de pouvoir faire moins. Ainsi, tandis que l’oiseau ne sait que chanter divinement, l’homme lui, peut chanter faux, à contretemps, ou carrément échouer.
[10] Zur Auffassung der Aphasien : Eine kritische Studie, Vienne, Fischer Taschenbuch Verlag, 1891. Dédié au Dr Josef Breuer, traduit en anglais en 1953. En français : Contribution à la conception des aphasies, traduction Claude Van Reeth, Paris, Puf, 1983.