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2002 Quelques problèmes venus de Lacan

Quelques problèmes venus de Lacan[1]

 

Jacques-Alain Miller m’a donc proposé d’intervenir aujourd’hui, ce que j’ai accueilli, après ses Lettres à l’opinion éclairée[2], comme un nouveau geste de prix, suite logique quoi que non nécessaire, du premier. Je l’en remercie. Le mur qui a maintenu vingt ans isolées l’École de la cause freudienne et l’École lacanienne de psychanalyse est désormais troué, ce qui va nous poser, dès aujourd’hui, de nouveaux, délicats et parfois brûlants problèmes mais qui me permet de vous parler, ou plutôt, étant donné la fraîcheur printanière de cette disposition nouvelle, de parler avec vous. Pour ce moment, j’ai donc souhaité non pas tant exposer tel point de doctrine, de clinique ou de pratique, mais vous proposer quelques remarques pour ensuite vous laisser le loisir d’en élire une plutôt qu’une autre, ou certaines plutôt que d’autres, que nous pourrions alors discuter.

Ces remarques se formuleront comme cinq questions :

ü École / famille ?

ü Quel rapport à Freud ?

ü Quel sujet ?

ü Quelle clinique ?

ü Quel positionnement dans l’aujourd’hui ?

 

École / famille ?

Séparation

Il me faut, bien sûr, commencer par ce qui nous a séparés. Cela peut se formuler en peu de mots. Disons que nous avons été, quelques-uns ici, dans cette salle, et d’autres qui n’y sont pas, ensemble jusqu’à la dissolution de l’École freudienne de Paris, et ensemble d’accord pour cette dissolution. Ce n’est pas à Jacques-Alain que j’ai, juste après, dit non, mais bien à une décision de Lacan[3]. Autant je pouvais admettre le constat très radical que faisait Lacan, depuis un certain temps déjà, qu’il n’avait pas d’élèves dignes de ce nom[4] (songez à Wittgenstein élève de Russell plutôt qu’à Lucrèce élève d’Épicure : l’élève est quelqu’un qui pose des questions[5]), autant je n’étais pas d’accord avec cette décision de Lacan de s’en remettre, pour la mise en place post dissolution d’une suite de son enseignement, à une branche de sa famille[6]. Je ne condamnais pas la chose, et vous n’aurez pas lu de moi ni d’aucun membre de l’école lacanienne, durant ces vingt dernières années, le moindre mot dans ce sens, simplement je décidais de n’en pas être, de n’y point contribuer.

« Mais pourquoi non ? » direz-vous peut-être. Cette position me venait de ma passe. Celle-ci impliquait à mes yeux que s’il y avait de l’analyste (Lacan en l’occurrence) cette ek-sistence ne pouvait être reconnue que par un dispositif impliquant une école. Une école, c’est-à-dire un lieu hors champ du familial. Et, peut-être aussi, hors  amour comme ciment social. Ma passe avait précisément eu son départ lorsque j’avais réalisé (aux deux sens de ce terme) que, chez Marguerite Duras, l’amour d’Anne Marie Stretter pour le Vice-consul de Lahore avait fait non pas passe mais blocage pour la passe, dès lors ratée, du Vice-Consul. Vous pouvez d’ailleurs lire ceci dans Ornicar?[7]. C’est ainsi que, lue depuis ma passe, la formule « […] l’école de ceux qui m’aiment », m’apparaissait, m’apparaît encore, une formule comportant deux termes antinomique.

Ce n’est qu’un peu plus tard que j’ai trouvé, chez Lacan, une explicitation de la raison de cette antinomie[8]. En 1938, dans Les complexes familiaux, il écrivait :

Tout achèvement de la personnalité exige ce nouveau sevrage [l’abandon des sécurités de l’économie familiale répète le sevrage de l’imago du sein maternel]. Hegel formule que l’individu qui ne lutte pas pour être reconnu hors du groupe familial n’atteint jamais à la personnalité avant la mort.[9]

Lacan précise sa lecture de ce dont il s’agit :

En fait de dignité personnelle, ce n’est qu’à celles des entités nominales que la famille promeut l’individu et elle ne le peut qu’à l’heure de la sépulture.

Au seuil de la mort, en se déterminant comme il le faisait, Lacan ne se réglait pas sur ce qu’il avait écrit en 1938 et que je persiste à trouver d’une grande pertinence. Il ne m’appartenait pas de juger sa décision, pas non plus d’en soupeser les raisons, certaines, sans doute, fort à propos. C’était la sienne et, comme à pas mal d’autres, il m’était seulement demandé d’y souscrire ou pas. J’ai dit ma réponse.

Le contexte de ces phrases de 1938 est celui du rapport de l’individu à la mort. Tout se passait comme si, en mettant sur pied pour ses non élèves un mixte d’école et de famille, un mixte ayant, tel que je l’envisage, le statut d’un symptôme, Lacan avait choisi, en cet instant et peut-être, à ses yeux, seulement pour un temps, de renoncer à « atteindre jamais à la personnalité » (formule qui certes date de cette époque, mais qu’il serait aisé de transcrire avec des termes chez lui postérieurs). Ainsi le définitif changement de position de Jacques-Alain en septembre 2001, réouvre-t-il, à mon sens, cette possibilité d’une reconnaissance de Lacan hors toute hypothèque familiale. Ce n’est pas rien. Tout, en effet, doit se jouer à un niveau ni de famille, ni même seulement d’école psychanalytique, mais au lieu du non analyste, avec quoi Jacques-Alain, selon la lecture que j’en fais, renoue donc aussi.

École et famille se marient comme l’huile et l’eau. Il suffit, pour s’en rendre compte, de remarquer qu’une expression comme « épouse de psychanalyste » (ou toute autre du même acabit : « mari de¼ », « fils de¼ », « père de¼ », and so on) n’a aucun sens. Pour quelle raison ? Parce que ces positions dans la parenté, correspondent à une demande (celle d’un mari, d’une épouse, d’un père, d’un fils, etc.) et que le psychanalyste comme tel est précisément quelqu’un qui prend soin de maintenir la demande chez l’analysant, condition nécessaire à ce qu’elle tourne, qu’elle mue en demande d’autre chose, qu’elle puisse tracer ainsi le cercle bouclé du désir.

Lacan chiffra le lacet méridien sur le tore comme lacet de la demande, le lacet longitude comme lacet du désir[10] :

 

 

 

Ce qui lui permit de faire remarquer que les tours méridiens de la demande sur le tore (schéma ci-dessous), en se bouclant, réalisent un autre tour, supplémentaire, non compté dans ceux de la demande, différent (longitude), le tour du lacet du désir.

 

Lorsque la demande passe chez le psychanalyste (ce qui peut se chiffrer par un second tore, exactement enchâssé avec le premier), un lacet-demande de l’analysant fonctionne comme lacet-désir de son partenaire, l’analysant se trouvant alors, par cette valeur en plus accordée à cette demande, privé d’un possible bouclage des tours de sa demande, et donc aussi de ce tour supplémentaire qui ne correspondrait à rien de moins qu’au bouclage de son analyse.

Deuil

Mais pourquoi tout ce temps ? Jacques-Alain le formule aussi, et de façon fort claire, la raison de ceci s’appelle un deuil.

Je n’ai pas, en 1981, été mis en deuil par la mort de Jacques Lacan ; ce qui veut dire, selon une de ses fort rares formules sur le deuil, qu’il n’était plus pour moi support de ma castration. Mais quelle sottise que de ne pas admettre qu’il pouvait alors l’être pour d’autres. Et quelle sottise plus énorme encore de vociférer contre ces autres pour lesquels il décidait de faire l’impasse que j’ai dite. On ne condamne pas la façon dont quelqu’un est en deuil. Autant condamner la clinique elle-même, s’il est vrai que, selon une de mes formules, la clinique est le deuil, et non pas son défaut[11] – ce que m’enseigna la folie de Marguerite Anzieu, folie par laquelle elle faisait le deuil d’un enfant mort. J’ai vomi, dès 1981, ces autoproclamés élèves de Lacan qui se laissaient aller à crier au loup[12].

Explicitement, et jusque dans le choix du moment précis de leur énonciation (vingt ans après le décès de Lacan) les lettres de Jacques-Alain marquent la fin d’un temps de deuil de Lacan. La famille, à l’école, tire sa révérence. L’ambition que Lacan, et nous avec lui, mettions dans l’école peut être pleinement remise en jeu.

C’était donc ma première remarque, que je formulerai avec deux question, l’une historique, l’autre critique. Historique : comment se fait-il que, par deux fois, à savoir avec Freud, puis avec Lacan, la famille ait in extremis rattrapé l’école ?[13] Critique : y a-t-il incompatibilité école / famille ?

 Quel rapport à Freud ?

Tout au long de son œuvre, Lacan a égrené un certain nombre de figures de son rapport à Freud, des figures clairement différentes même si, comme c’était trop souvent sa manière, il se dispensait de souligner ces écarts, les mettant en acte un point c’est tout. Un balayage de son œuvre nous permet d’en distinguer au moins quatre.

1)      1932-1936 Au moment de sa thèse puis de l’introduction d’une nouvelle théorie du moi dans et pour la psychanalyse, il s’agit de modifier Freud de façon à ce que l’analyse puisse ne pas négliger ce que Lacan appelait alors le « champ paranoïaque des psychoses ». À Freud n’est alors pas reconnue cette position que Foucault localisait comme étant de « surplomb »[14] et d’où pouvait être jugée la recevabilité des énoncés produits au champ freudien[15].

2)      1955 Le second moment est celui du retourner à Freud, où, semble-t-il, cette position de Freud s’institue. Freud, semble-t-il, permet de trancher, de déterminer qui est freudien, qui ne l’est pas ou plus. Je répète « semble-t-il », en dépit de la portée incontestablement heuristique de ce nouveau rapport à Freud, car il est exclu de négliger que le retour à Freud de Lacan eut lieu après que celui-ci ait inventé son paradigme SIR, symbolique, imaginaire, réel, et sur la base de ce paradigme qui, lui, n’était pas dans Freud. Il y a là plus qu’une réserve à l’endroit d’un Freud surplombant l’analyse, un véritable requisit, et sur lequel Lacan n’a pas cédé[16].

3)      1963 Le troisième moment est corrélatif de l’invention de l’objet petit a, laquelle eut publiquement lieu exactement le 9 janvier 1963, séance mémorable s’il en est et qui devait se boucler sur un remarquable passage à l’acte de Lacan. Revisitant de là l’ensemble de la doctrine et de la clinique freudienne, Lacan devait, à propos du cas de ladite « jeune homosexuelle », recentrer son retour à Freud en le définissant comme un « retour à ce qui manque à Freud ». Il ne s’agit pas d’une nuance ; il s’agit bel et bien d’un autre rapport à Freud et d’une critique, d’ailleurs plutôt sévère en dépit des propos laudateurs, de la pratique freudienne[17].

4)      1975 Comme les trois précédents, le quatrième moment correspond à un pas théorique majeur. Il s’agit cette fois de l’introduction du nouage borroméen des trois dimensions RSI, réel, symbolique et imaginaire. Le nom de Freud indexe alors sa « réalité psychique », écrite comme quatrième consistance. Je ne suis pas sûr que Lacan ait finalement résolu le problème ainsi posé : peut-on ou non, dans la psychanalyse, se passer de cette quatrième consistance ? Mais au moins souvenez-vous à ce propos de la revendication de Lacan selon laquelle l’inconscient est de Lacan. Elle se prolongera par le geste inouï (inouï : je ne suis pas sûr que nous sachions en prendre acte, c’est-à-dire à en tirer les conséquences) qui consista non plus à traduire mais à translittérer le mot même d’Unbewußte. L’inconscient freudien mue en L’une-bévue, ce qui change considérablement son statut et sa fonction[18].

Or, l’existence même de cette pluralité des rapports à Freud nous met devant une difficulté et, sans doute, un choix à opérer. Que veut dire, cette pluralité reconnue, s’avancer comme freudien ? Généralement, ceux qui l’ont fait ou le font se gardent bien de préciser la chose, comme s’ils pouvaient purement et simplement reconduire, plus de vingt ans après, le geste de Lacan et de quelques autres en 1964. Moyennant quoi nous avons été, durant vingt ans, atteints d’une maladie nouvellement apparue du côté de chez Lacan et qui s’appelle le freudo-lacanisme. On prend du Lacan quand ça arrange, du Freud quand ça arrange, on glisse allègrement du signifiant à la représentation, on parle du sujet freudien, ou du réel chez Freud comme si tout ça allait de soi, alors qu’il s’agit d’autant de formations tératologiques qui ne nous aident guère à voir clair.

Et ce sera donc ma seconde remarque, avec, là encore, deux questions. Le moment n’est-il pas venu de rendre à Freud ce qui est à Freud et à Lacan ce qui est à Lacan ? C’est la décision que nous avons prise, en 1985, en fondant, les premiers, une École lacanienne de psychanalyse. Or, surprise, ceci aura produit un nouveau rapport à Freud, n’équivalant à aucun des quatre précités[19]. Il s’agit d’un rapport à Freud qui n’a plus besoin de se dire freudien, qui laisse au contraire transparaître le fait que s’avancer comme freudien est un biais qui, par certains aspects, bloque la lecture critique de Freud. De là l’autre question liée à cette remarque : les lacaniens, aujourd’hui, peuvent-ils, doivent-ils se revendiquer freudiens ?

 Quel sujet ?

Ce que j’appelle, chez Lacan, le tournant de 1975 nous pose un très difficile problème concernant ce que nous pouvons entendre avec ce mot de « sujet ». Comme pour son rapport à Freud, Lacan a sensiblement varié tout au long de cinquante années d’interventions, publications et autres séminaires. En 1938, il s’agissait de la « personnalité » ; il s’est agi ensuite du sujet de l’intersubjectivité, puis d’un sujet défini par le couple signifiant S1 Õ S2.

À quoi donc a tenu que Lacan ne se soit pas définitivement satisfait de cette définition si bien ajustée à la pratique analytique de l’interprétation (laquelle, supposant le transfert, trouve en celui-ci son point d’achoppement) ? Au fait qu’il ne pouvait exclure, ce que pourtant cette définition impliquait, que le sujet ne soit pas aussi représenté au niveau de l’objet, de l’objet petit a, qu’il n’y soit pas présent. Écrire le fantasme à a, au lieu de S à a, n’était-ce pas, avant même l’invention de l’objet petit a, déjà témoigner plus d’une difficulté que d’une solution ? Un mathème comme celui du plan projectif, tel que Lacan le faisait fonctionner dans le séminaire D’un Autre à l’autre (qui devait donner lieu à une si charmante bévue des éditions du Seuil), apparaît une tentative de chiffrage conjoint, par la grâce de la topologie, de ces deux abords du sujet, et par le signifiant et par l’objet. D’autres mathèmes (exemple : la série de Fibonacci, ou le groupe de Klein de L’acte psychanalytique) eurent cette même ambition. Il semble pourtant que Lacan ne se soit définitivement satisfait d’aucun. Ceci jusqu’au tournant de 1975, où la question du sujet prend un autre régime, peut-être même un régime tout autre.

Le tournant de 1975

Que fut ce tournant ? Je crois que, schématiquement[20], l’on peut le formuler ainsi : tandis que, depuis le 8 juillet 1953, SIR, la « thériaque » lacanienne, fonctionnait comme ce à partir de quoi pouvait être envisagé l’ensemble des problèmes propres au champ freudien, à partir de 1975, cette thériaque devenait elle-même le problème. Après un instant qui a dû être, pour Jacques Lacan, d’un grand bonheur, et qui devait se prolonger un bref temps avec le séminaire RSI où le borroméen à trois ronds de ficelle lui apparut aller « comme bague au doigt », précisément à sa thériaque[21] (c’est l’illuminante « équivalence des consistances »), voici que les choses se compliquent et même, se gâtent.

Que s’est-il passé ? Eh bien, la réussite elle-même du borroméen à trois, qui fournissait un chiffrage de ce qui pouvait bien faire que les trois « registres » puissent être pris comme tels et donc aller ensemble, l’homogénéisation, donc, de ces trois, après avoir fait solution, a ouvert un nouveau problème, celui de leur différenciation. Avant 1975, on avait trois registres, mais dont la coexistence (sinon le statut) restait non problématisée ; après 1975, le borroméen offre une raison topologique à cette coexistence, mais c’est leur différenciation qui, alors, semble échapper (échapper à la raison nodologique).

La nomination allait-elle offrir cette différenciation que le nœud à trois refusait ? Mais alors, il fallait bien qu’elle soit distincte du symbolique, ne serait-ce que pour qu’elle aussi, la corde du symbolique, subisse sa loi. Voici donc le nœud à quatre, voici le symbolique cassé en deux, les quatre étant alors I, R, S et S, le sinthome.

 

 

 

On a bien là une chaîne borroméenne et donc une certaine équivalence, qui plus est avec – ce qui est recherché – certaines différenciations. Mais pas pour autant une solution tout à fait satisfaisante[22]. I et R peuvent s’interchanger, de même S et S, mais¼ c’est tout ! Aussi, le 15 avril 1975, Lacan va-t-il se livrer à une opération, à mon avis décisive, qu’il appelle « rabattre l’inconscient sur le symbolique », dont la corde se trouvera donc, un peu plus tard encore, désignée comme inconscient, ou encore comme symbole. Lacan se rend parfaitement compte que ses successives opérations mettent en question la définition canonique du sujet par le mathème S1 Õ S2. Je ne puis ici détailler comment il situe alors autrement et ce S1 et ce S2. Simplement vous rappeler l’horizon ou si vous préférez l’enjeu de ce qui est sans doute son ultime démarche.

Du sujet comme supporté par le nœud borroméen

Que la thériaque lacanienne soit devenue le problème indique à soi seul qu’elle ne fonctionne plus alors comme thériaque, disons comme paradigme au sens de Kuhn. Mais alors de quoi s’agit-il ? Comme souvent pour les choses décisives, Lacan le formule comme en passant, presque l’air de rien, lorsqu’il déclare

 […] si le nœud borroméen est le support de toute espèce de sujet, comment l’interroger ? Comment l’interroger de telle sorte que ce soit bien d’un sujet qu’il s’agisse ?[23]

On a donc désormais affaire à une définition du sujet non plus tant par le signifiant (raison pour laquelle je vous ai rappelé la cassure du symbolique) mais par les cordes elles-mêmes[24].

Question donc, et qui, une nouvelle fois, relève aujourd’hui de notre responsabilité : allons-nous élire cette définition du sujet par les cordes, ou bien nous en tenir, comme ce fut largement le cas durant ces vingt dernières années, au S1 Õ S2 ? Ou constater, ou faire semblant de croire, que ces divers positionnements du sujet sont compatibles ? Peut-être ces cordes support du sujet pourraient-elles nous permettre de régler le débat – qui n’en finit pas de se présenter – entre mettre l’accent sur l’objet ou sur le signifiant. Encore tout récemment, ce problème a fait des siennes, chacune des deux positions ayant eu son héraut, respectivement Éric Laurent et Abel Fainstein[25].

 Quelle clinique ?

Nous donnons parfois l’impression de disposer d’une belle clinique avec notre ternaire perversion névrose psychose, chacune de ces entités répondant à un mécanisme que nous aurions su identifier : Verleugnung, Verdrängung, Verwerfung. N’est-ce pas là un savoir durement acquis, désormais bien formaté et donc enseignable et utilisable ?

Problème chez Lacan

En 1988[26], j’ai, par acrophonie, nommé ce ternaire « pernépsy », non pas seulement pour suggérer qu’il véhiculait en son sein un père né psy (psy¼ ce que vous voulez), mais aussi pour indiquer que, chez Lacan, on ne trouve jamais, cette sûreté passablement conne d’un savoir qui s’applique ; ce savoir, que pourtant il construisit, n’a chez lui ni cette place ni cette fonction qu’on est tenté de lui attribuer et de lui faire jouer. Bien des textes, d’ailleurs, de Qui sont vos psychanalystes ? en témoignent[27].

Sans doute vous souvenez-vous de son insistance à dire, avec Freud, que, dans la psychanalyse, on se doit d’aborder chaque cas comme si rien n’était acquis des précédents, fussent-ils assignables à une même entité clinique. Ainsi Lacan notera-t-il par exemple qu’un obsessionnel ne nous apprendra rien sur la façon de traiter un autre obsessionnel[28]. Un propos, à mon avis, absolument fondé.

Mais Lacan est allé bien au-delà de cette récusation d’une position finalement, et quoi qu’on prétende, médicale. Ainsi en avril 1978, à Deauville, lors des Assises sur la passe, l’entend-on déclarer que celui qui franchit le pas de venir demander une analyse à un psychanalyste (quelqu’un de « mordu » par Freud, et « croyant » en l’inconscient), « « il faut bien [l’] appeler le psychotique ».

On n’est pas tenu de prendre toute déclaration de Lacan pour argent comptant, on serait même plutôt tenu, étant donné ce qu’impose son style à son lecteur, de n’en prendre aucune comme telle. Si donc je cite celle-ci comme étant à prendre très au sérieux, c’est parce qu’elle se trouve étayée par d’autres remarques non moins perturbantes : la reconnaissance que toute parole a le statut de « parole imposée », la question posée de savoir si l’exercice analytique n’était pas un « autisme à deux », la définition de l’inconscient freudien (et non pas du transfert) comme sujet supposé savoir, la remarque que Freud ne savait absolument pas ce qu’il disait avec son Unbewußte, l’épinglage de celui-ci comme un délire de Freud, etc.

Dès lors que nous admettons, avec Lacan, qu’il existe un psychotique à symptômes névrotiques, c’est notre ternaire clinique qui se trouve, n’est-ce pas, sérieusement chahuté[29].

Problèmes ailleurs

Chahuté, il le fut aussi de l’extérieur du champ freudien, et selon deux voies différentes. D’une part la psychiatrie, même si ce peut être pour le pire, l’a laissé tomber, et l’événement apparaît d’ores et déjà irréversible. D’autre part un certain nombre de prétendues entités cliniques, en faisant subculture, ont désormais échappé à l’emprise psychopathologique qui les tenait sous sa coupe depuis un siècle environ (Gayle Rubin écrivit à ce propos, la plus remarquable étude). C’est, on le sait, le cas de l’homosexualité. On sait un peu moins, aujourd’hui encore en France, que les transsexuels ont eux aussi effectué ce pas de côté. Et donc nous nous trouvons dans cette position bizarre, pour ne pas dire grotesque, où, tandis qu’un certain nombre de lacaniens s’employaient à brosser le savoir clinique sur le transsexualisme, à le faire briller à nouveau en usant des concepts de Lacan, eh bien, les transsexuels, à partir des années 1960, s’employaient à n’être plus là, présents à l’appel de ce qui les enfermait dans la psychopathologie. Ils ont eu raison, car que résultait-il de leur identification comme psychotiques ? Rien, sinon que l’impasse dans laquelle les mettait la société se trouvait redoublée et ainsi confirmée. Et c’était tant pis pour eux.

Homosexualité, transsexualisme, d’autres bientôt, les S/M sans doute, vont faire défaut à l’entité clinique « perversion », à notre pernépsy. À vrai dire, ceci rejoint la question que je posais au point 2 de cet exposé : ce sera un seul et même geste que d’admettre que le qualificatif « freudien » n’est plus susceptible de produire un jugement d’hérésie et de renoncer à la notion de perversion (l’histoire de l’Inquisition confirme cette solidarité).

Question, donc : avons-nous effectivement besoin, quand nous recevons quelqu’un qui vient nous demander une analyse, d’une clinique de type nosographique ? Pour ma part, je ne le crois pas. Il suffit d’ailleurs d’admettre que l’amour est bien une maladie (ce que fit Freud avec sa notion de névrose de transfert), pour savoir déjà que pernépsy ne va pas. Il me paraît plutôt, au contraire, que nous avons alors précisément besoin de ne pas mettre en jeu ce type de savoir. Et que c’est donc cette abstention qui définit la clinique analytique lacanienne, bien plus que tout déploiement et mise en œuvre d’un savoir clinique positivé.

 Quel positionnement dans l’aujourd’hui ?

Je conclurai sur notre rapport au présent. Qui ne va pas. En quoi ?

D’une part nous nous sommes éloignés de cette vivacité dans l’érotique qui a caractérisé certains moments bénis de l’histoire de la psychanalyse. Songez seulement à la « querelle du phallus » dixit Lacan (Marie Bonaparte l’appelant pour sa part le « combat autour du vagin »), dans les années vingt-trente du siècle passé[30]. Le lacanisme n’a-t-il pas ôté sa chair à ces affrontements qui ne manquaient ni de libido ni de cruauté ? Définir le moi comme une image, insister sur la fonction de la parole, renvoyer le transfert non plus tant à l’amour qu’au sujet supposé savoir, logifier l’analyse, fabriquer des mathèmes, ces décisions théoriques majeures prêtaient (je dis prêtaient) à ce que l’on se détournât de l’érotique. Et sans doute n’est-ce pas un hasard si certains, autour de ce moment de la mort de Lacan, se sont précipités à chercher le mot « corps » dans son œuvre[31], pour se trouver ensuite comme surpris qu’il y fût beaucoup plus présent qu’ils ne l’avaient imaginé.

D’autre part, mais cela relève, là encore, du même geste, tandis que Lacan fut, presque jusqu’à la fin, quelqu’un de très attentif à son temps, les lacaniens, passionnés par l’étude des écrits et autres séminaires de Lacan, ont fini par négliger le leur. N’y avait-il pas, chez Lacan la clé ? Mais clé de quoi ? Rien d’assurément stable, ou mieux d’essentiel, ne s’offre ici comme réponse possible. Les études féministes, gays, lesbiennes et transgenres doivent beaucoup au constructionisme de Foucault. Des notions comme l’homosexualité, la perversion et même l’hétérosexualité sont désormais reconnues comme historiquement contingentes. Problème, donc, pour la clinique, mais aussi épistémologique, car nous ne pouvons rester indifférents au débat essentialisme/constructionnisme, d’autant que les accusations d’essentialisme portées à l’endroit de la psychanalyse ne manquent pas de pertinence.

Simultanément, un certain nombre de problèmes que l’on avait pu croire relever quasi monopolistiquement du champ freudien se trouvent re-posés, soit dans un dialogue plus ou moins amical avec Freud, soit indépendamment de lui. Eve Kosofsky Sedgwick problématise autrement que Lacan ce que celui-ci appelait « déclaration de sexe », Gayle Rubin distribue sur un critère inédit (le cuir) les pratiques sexuelles, Lynda Hart travaille le S/M, David Halperin étudie le rapport de la gayness au féminin, Leo Bersani questionne le fond masochiste de la jouissance, Judith Butler problématise le sexe comme genre, et partout la question se pose de ce que peut bien être faire communauté. Certains lacaniens, tel Tim Dean, ou Kaja Silverman, sont déjà là, présents sur ce front. Imagine-t-on un seul instant que celui qui regrettait que la psychanalyse n’ait fait faire aucun progrès à l’érotique (assertion que l’on peut contester car elle oublie peut-être¼ l’exercice psychanalytique lui même), j’ai nommé Jacques Lacan, ne se serait pas intéressé à ce mouvement ? Qu’il aurait négligé les nouvelles modalités de la jouissance qui se dessinent, qui se pratiquent ?

Et nous ? S’il est vrai que l’exercice analytique relève de l’érotique, ce dont Lacan n’a jamais douté, allons-nous, en France, et avec l’ensemble d’un public qui ne cesse pas, sur tout ceci, de ne pas se vouloir éclairé, nous raidir sur un savoir, le nôtre, qui va se trouver chaque jour plus dévalué ?

J’ai fait le pari que Lacan, s’il vivait aujourd’hui, aurait accueilli ces travaux, les aurait incités à frayer, le plus en avant possible, leur veine[32]. Plus exactement, mon pari consiste à soutenir qu’avec l’inouï « il n’y a pas de rapport sexuel », nous n’avons aucune frilosité, absolument aucune, à manifester à l’endroit des études féministes, gays, lesbiennes et transgenres. Et pas non plus à craindre donner notre caution à un combat communautariste identitaire qui ne serait pas le nôtre, les auteurs que je viens de citer étant parfaitement avertis des impasses, pièges et autres déroutes libidinales que constitue toute position identitaire figée. Un mot désigne même cette position avertie : queer.

Prenons-en acte, la psychanalyse, si présente dans la tête de chacun, n’est cependant plus le seul horizon de ce qui s’appelle encore sexualité. Ce moment de victoire, où, dans le moindre média, tout lapsus en vient à être qualifié comme « freudien », où ce que racontait Lacan dans les années cinquante sur la fonction du tiers (ou plutôt sa caricature) sert de traitement social du malaise dans la civilisation[33], où le psychanalyste crie publiquement, au nom du bien collectif, haro sur l’artiste[34], est aussi celui où elle a commence à perdre cette suprématie sur les esprits et les corps.

De là cette provisoirement ultime question : comment nous positionnons-nous dans l’érotique contemporaine, peut-être plus inventive que nous ne l’imaginons, en tout cas présentant, comme toute formation, certains traits spécifiés ? Avant que Foucault ne la critique pour être telle, Lacan avait parfaitement formulé que la psychanalyse ne saurait en aucune façon être une pastorale. Est-ce bien là encore notre position ? Ne soupçonnons-nous pas que pernépsy sert une pratique pastorale, que c’est là sa fonction ?

 Conclusion en forme de problème

Le type de question que je viens d’égrener sans souci d’exhaustivité, qu’il nous revient de trancher, ne se posait pas de cette manière à Lacan. Lui frayait, avançait, changeait de position. Il ne nous donne, en un certain sens, aucune indication pour nous déterminer, car¼ pourquoi estimer que son ultime pas, rendu dernier par la mort, serait le bon ?

On peut dégager deux façons de réagir qui, je crois, ne divisent pas les écoles ou groupes lacaniens selon leurs clivages institutionnels mais divisent quelques-uns d’entre eux. Ou bien l’on décide de stabiliser Lacan sur tel moment de son enseignement (et ici les exemples sont nombreux, qui pourraient être cités : tel se fixe sur le rapport de Rome, tel autre sur la discursivité, tel autre encore sur le borroméen – mais c’est plus rare !) et d’ignorer le reste, ou bien l’on décide que le mouvement lui-même de Lacan fut son véritable enseignement, et qu’il y a donc lieu, à notre tour, de prolonger son frayage non pas tant en nous réglant sur tel ou tel de ses énoncés mais en faisant, nous aussi, mouvement (un mot qui, on le sait, identifiait très tôt le freudisme : on disait « école freudienne », mais aussi « mouvement freudien »).

Un problème analogue se pose avec Foucault (mais il ne se posera pas avec Derrida) qui, lui non plus, ne revendiquait pas faire système : comment prolonger un enseignement qui, lui-même, a su muer un certain nombre de fois, avec de nouvelles mutations, mais des mutations qui soient, qui restent, dans le fil de cet enseignement ?

Lacan ne nous aura pas dispensé de notre responsabilité.



[1] Intervention au colloque proposé par la revue Ornicar? à Paris les 9 et 10 février 2002.