Horizontalités du sexe.[1]
I Annonce
Verticalementtu n'es pas une affaire,je sais bien,mais horizontalementc'est toi que je préfère,et de loin.Chapeau, pour la merveilleuse équivoque du « et de loin » ! Mais ces vers de mirliton indiquent aussi que, dans l'érotique, intervient une horizontalité (c'est aussi l'« alité » du lit, si cher à Lacan, de la clinique) qui serait une condition du désir, tandis que la verticalité (le phallicisme mal entendu) lui ferait impasse. La meilleure définition qu’à mon avis Lacan ait jamais donnée du phallus ne se trouve ni dans ses écrits, ni même dans ses séminaires. Il est allé la dire, en 1975, (fallait l’faire !)... en Suisse,... à l'IPA, et... dans ce qui paraît bien constituer l'unique contrôle en public auquel il se soit livré :
[…] ce qu'elle désigne comme phallus [elle : la patiente du contrôlé], c'est simplement un énorme organe. Le phallus, ce n'est pas ça, le phallus, c'est son accueil, son ouverture, sa capacité d'admettre autre chose que l'autonomie à laquelle elle se cramponne, et pas précisément un organe mâle !
Couché le phallus ? Que serait-il d’autre en tant qu’objet petit a ?
Son siècle a joué un tour à la psychanalyse, l'a comme retournée, a fait de son envers un miroir tendu où elle devait se trouver belle. Tandis que Freud et ses amis croyaient recueillir des faits, les établir, les expliquer en forgeant une théorie à la fois révolutionnaire et appropriée, la culture s'est peu à peu et toujours davantage emparée de cette théorie pour en faire l'horizon à partir duquel chacun était invité à (sommé de ?) se situer. Aujourd'hui, ouvertement, dans les médias, des psychanalystes disent la norme sociale[2]. Or, cet horizon « psy » n'est pas seulement un lointain sur fond duquel s'apercevrait le sujet ; plus radicalement il intervient comme ce à partir de quoi le sujet consisterait.
Autant dire qu'en tant qu'ek-sistant, le sujet, au moment même où Lacan le définissait par le couple signifiant, s'est trouvé faire son trou ailleurs. Ainsi d'autres horizons sont-ils apparus (d'abord comme contre-culture, puis comme sub-culture), l'un des plus manifestes aujourd'hui bordant le champ dit « gay et lesbien ».
Cette pluri-horizontalité du sexe, ainsi que l’élection dont elle jouit ne sont pas sans conséquences sur la psychanalyse, même si, ces conséquences, la psychanalyse craint encore de les tirer. On le sait, l'homosexualité n'est plus considérée comme une maladie. On sait moins que le transsexualisme a effectué ce même pas de côté, échappant, en se culturalisant, à l'emprise néfaste (et de surcroît parfaitement inefficace) du psychopathologique. C'est notamment la catégorie elle-même de perversion qui saute, et, avec elle, le beau paradigme pernepsy (perversion / névrose / psychose). Il nous faudra bien oser franchir le pas, parfaitement indiqué par Lacan, d'une clinique radicalement singulière, autrement dit sans nosographie (Lacan en usait comme d'une béquille, ce que la médicalisation actuelle de la psychanalyse néglige en laissant entendre qu'il s'agit d'une jambe, pas même de bois).
L’horizon gay et lesbien est venu se loger entre cette nosographie désormais défaite et l'universalité à laquelle elle prétendait. Est en question l'essentialisme (Foucault) psychanalytique. La perversion, l'homosexualité, le transsexualisme comme psychose, l'hétérosexualité elle-même apparaissent des constructions culturelles historiquement localisables et désormais assez bien localisées. La perte, ou plutôt son commencement, de leur pouvoir normalisant fut en quelque sorte signée par le surgissement de nouvelles formes de sexualité, et peut-être, plus radicalement, par la survenue d'un nouveau rapport au sexuel.
En énonçant son « il n'y a pas de rapport sexuel », Lacan, du moins est-ce là mon pari, a rendu possible que la psychanalyse accueille ces changements sans s'en trouver trop effrayée, quitte à décidément y laisser quelques malheureuses plumes. Qu'on se rassure, ça ne sera pas plus mal mais plutôt une occasion offerte à la psychanalyse de mieux se définir comme ce qu’elle est : non pas socialement intégrée mais, depuis Freud, une analytique pariasitaire.
BibliographieRevue L’unebévue, les numéros 8/9 (Il n’y a pas de père symbolique), 11 & 12 (L’opacité sexuelles I & II), 14 (Éros érogène), 15 & 16 (Les communautés électives I & II), et 18 (Il n’y a pas de rapport sexuel).Jean Allouch : « Perturbation dans pernépsy », Littoral n°26, nov. 1988.— Le sexe du maître, Paris, Exils, 2000.— Érotologie analytique N° 0, I, II, III, IV. Cahiers de L’unebévue.Leo Bersani : Homos, Repenser l’identité, Paris, Odile Jacob, 1998.— Le rectum est-il une tombe ?, Cahiers de L’unebévue, 1998.Claude Guillon, Le siège de l’âme, éloge de la sodomie, Paris, Zulma, 1999.David Halperin, Cent ans d’homosexualité, Paris, EPEL, 2000.— Platon et la réciprocité érotique, Cahiers de L’unebévue, 2000.Jonathan Ned Katz, L’invention de l’hétérosexualité, Paris, EPEL, 2001.Darian Leader, La question de genre, Paris, Payot, 2001.Annie Le Brun, Soudain un bloc d’abîme : Sade, Paris Pauvert, 1989.Adam Phillips : Le pouvoir psy, Hachette littérature, 2001.Vernon Rosario, L’irrésistible ascension du pervers, Paris, EPEL, 2000.Monique Wittig, La pensée Straight, Paris, Balland, 2001
II Causerie
Craignons, craignons le socialisme à visage sexuel..Michel Foucault[3] Eh oui, beaux messieurs, gentes dames,nous ne sommes pas ici au Collège de France,mais à l’Académie du foutre où l’examen de passagedemande d’autres qualités que quelques annoncesde masturbation blême dans une turne de Normale Sup.Ici, chez nous, le plaisir seul est à l’ordre du jour.Et le discours est choisi non en raison de sa cohérence cartésiennemais de sa force de frappe, ponctuant un mouvement du corps,de la bouche au membre.Sylvia Bourdon[4]Que le Cercle Freudien et Espace analytique soient, aujourd’hui, les deux premiers groupes à accueillir ce qui m’apparaît un désormais inévitable questionnement qui a saisi l’École lacanienne et dont elle tente de se faire le vecteur n’apparaît pas un négligeable événement. J’y suis, pour ma part, sensible, et tiens, d’emblée, à vous remercier de cet accueil. Aussi, est-ce sur le ton de la causerie, comme dans la proximité d’un feu de cheminée généreusement déployé, que je me propose de vous parler.
Un psychanalyste connu, Emilio Rodrigué, dans un entretien récent, déclarait, avec une belle ingénuité que l’on a plaisir à saluer, que, depuis l’âge de 19 ans, les histoires sexuelles, à commencer par celles publiées par Freud et Stekel (dans La femme frigide), l’intéressaient, qu’elles continuent, d’ailleurs à l’attirer[5]. Que voici un propos dans le droit-fil des préoccupations actuelles ! On peut en juger par ce fait que le mot « sexe », ou « sex » est, dans le monde entier, celui le plus tapé, sur les claviers des ordinateurs, dans les petites fenêtres qu’offrent au bon peuple les dits « moteurs de recherche »[6].
Que chacun, s’il le souhaite, médite cette étrange convergence, cet accord sur le trait unaire du « sexe roi » (Foucault) qui, l’on peut tout de même le soupçonner, sonne trop juste. Je m’interdis pour ma part d’en déplier les implications car, en m’invitant à intervenir aujourd’hui, vous n’avez demandé de prendre la parole sur cette question désormais entrevue des nouvelles formes « sexualité » ni à un sociologue, ni à un historien, ni à un littérateur, ni à un artiste, et pas non plus à l’un des actants des nouveautés en question, au rang desquels il faut compter ceux du mouvement gay et lesbien qui, comme on le sait, a notamment introduit la notion de « genre » (gender). N’ayant aucune de ces compétences ou de ces talents, je laisse à d’autres le soin d’effectuer un inventaire, voire une classification ordonnée de ces nouvelles manifestations, au moins en Occident, du petit dieu Éros - quitte à décevoir la curiosité de ceux, parmi vous, qui sont restés peu informés c’est-à-dire naïfs en ce domaine.
Je les imagine plutôt nombreux dans cette salle, peut-être à tort mais tout de même en me basant sur le fait que le psychanalyste est censé avoir une suffisante connaissance de toute une série de « disciplines » (c’est bien le mot), alors qu’on n’entend guère dire qu’il devrait pour le moins être un bon connaisseur, sinon un vrai amateur de ce que l’on peut appeler, usant d’une métonymie, l’enfer des bibliothèques, lieu élu de la littérature érotique censurée dans ses diverses traditions, d’ailleurs historiquement liées, hindoue, chinoise, japonaise, arabe, juive, occidentale. S’il est vrai que, selon un mot de Lacan, « le désir c’est l’enfer », n’est-ce pas là que les lacaniens, au moins eux, devraient en premier lieu s’adresser ?
Pour les solliciter à s’avancer davantage en ce terrain glissant, on pourrait déjà leur indiquer qu’ils y trouveraient un lieu privilégié d’intervention de leur signifiant, celui au nom duquel ils ont largement déserté l’érotique.
Comment vous indiquer ceci, sinon par un exemple ? Un auteur du XVIe siècle rapporte que, sur la porte d’un cloître d’une certaine abbaye, pouvait se voir un tableau peint représentant un abbé mort au milieu d’un pré, le cul découvert, duquel sortait un lis. Une légende est imprimée autour du médaillon, où l’on lit : Habe mortem præ oculis, « Aie la mort devant les yeux ». Mais si, au lieu de traduire, vous translittérez ceci en français, vous obtenez tout autre chose, à savoir une description de l’image. On lit alors en effet : « Abbé mort en pré au cul lis ». C’était dire que l’âme du mort était sortie par cet orifice si libidinalement chargé. Je tiens ce morceau de bravoure de Claude Guillon, quelqu’un qui fit un certain bruit et eut des ennuis, en 1982, avec son livre Suicide mode d’emploi. Claude Guillon, il y a peu, publiait chez Zulma (certes, ni chez Gallimard ni chez Odile Jacob) un éloge de la sodomie[7] qui, bien entendu, vous a échappé, ce qui, à mes yeux, confirme la sorte de naïveté que je vous impute et à laquelle j’ai donc affaire.
Cette naïveté ne m’apparaît pas du même tonneau que celle de Lacan ; elle me semble, pour tout vous dire, un peu bébête. Et ce sera donc ma première remarque concernant non pas tant les nouvelles formes de la sexualité que ce que ces nouvelles formes font, depuis une bonne quarantaine d’années, à la psychanalyse : elles cernent le psychanalyste comme plutôt sot. Notez que ça n’est pas si mal, ça calme un peu cette enflure du sujet supposé savoir, savoir les disciplines ; mais enfin, ce bienfait a ses limites et cette sottise son envers ; elle finit par virer à la méconnaissance. C’est le moment où nous sommes, celui où le psychanalyste se laisse identifier comme l’exact contrepoint de Socrate : tandis que Socrate s’avançait en se disant connaisseur uniquement en amour (éros), le psychanalyste lacanien d’aujourd’hui, ou disons, si vous préférez, sa caricature, est savant en de nombreux domaines, ou fait semblant de l’être (linguistique, philosophie, logique, topologie, que sais-je encore), ¼sauf en amour. Navrant, non ?
Boiter, oui. Mais des deux jambes ?
Il n’est en rien neutre de formuler notre question d’aujourd’hui dans les termes où nous avons cru pouvoir la poser, à savoir avec ce mot, lui-même daté, de « sexualité ». Grâce notamment aux travaux archéologiques de Michel Foucault (à tous ceux qui, prenant sa suite, se sont inscrits dans cette perspective justement dite « constructioniste), grâce aussi aux recherches désormais assez nombreuses à avoir été publiées concernant les diverses figures de l’érotique aussi bien dans le temps que dans l’espace[8], il arrive au psychanalyste, pour peu qu’il ne tourne pas complètement le dos à tout ceci, quelque chose d’étrange : certains termes essentiels qui avaient été discutés puis s’étaient comme fossilisés, constituant alors des références stables sur lesquelles il pouvait compter (et certes sans cet appui sur un savoir au moins provisoirement su aucun questionnement théorique n’est possible) se sont trouvés à nouveau et autrement problématisés, mais ailleurs qu’au champ freudien. C’est donc le cas pour le mot « sexualité », ce qui montrerait que déjà la formulation elle-même de notre question, en usant du mot « sexuel », nous fait peut-être passer à côté du problème qu’elle prétend poser.
Je me propose aujourd’hui de relever trois exemples de cet étrange boitement, exemples qui, comme chez Freud, sont plus que des exemples, qui sont la chose même. Respectivement l’hétérosexualité, la perversion, le transsexualisme. Sauf à mettre en acte une politique de l’autruche, nous ne pouvons plus désormais faire comme si ces termes, et d’autres encore, décrivaient pertinemment une réalité stable, universelle, une essence, une caractéristique du psychisme humain dans toute sa généralité, valable, comme disait Charcot à l’endroit de la crise hystérique – et en se trompant – « en tous temps et en tous lieux ».
Nous boitons des deux jambes. D’une part nous nous sommes éloignés de cette vivacité dans l’érotique qui a caractérisé certains moments bénis de l’histoire de la psychanalyse. Songez seulement à la « querelle du phallus » dixit Lacan (Marie Bonaparte l’appelant pour sa part le « combat autour du vagin »), dans les années vingt-trente du siècle passé[9]. Le lacanisme n’a-t-il pas ôté leur chair à ces affrontements qui ne manquaient ni de libido ni de cruauté ? Définir le moi comme une image, le phallus comme un signifiant, insister sur la fonction de la parole, renvoyer le transfert non plus tant à l’amour qu’au sujet supposé savoir, logifier l’analyse, fabriquer des mathèmes, ces décisions théoriques majeures prêtaient à ce que l’on se détourne de l’érotique. Et sans doute n’est-ce pas un hasard si certains, autour du moment de la mort de Jacques Lacan, se sont précipités à chercher le mot « corps » dans son œuvre[10], pour se trouver ensuite comme surpris qu’il y fût beaucoup plus présent qu’ils ne l’avaient imaginé.
Mais l’autre jambe boite aussi. Tandis que Lacan fut, presque jusqu’à la fin, très branché sur son temps, les lacaniens, passionnés par l’étude des écrits et autres séminaires de Lacan, ont fini par négliger le leur. N’y avait-il pas, chez Lacan, comme cela a été dit, la clé ? Mais clé de quoi ? Il suffit de confronter les problématisations de l’érotique dans les gender studies et dans la psychanalyse pour s’apercevoir que rien de définitivement stable ne s’offre ici comme réponse possible.
Mon ambition n’est certes pas de régler la question soulevée par l’opposition constructionisme / essentialisme. Si l’on veut par exemple disposer d’une description sérieuse de ce qui se passe quand on baise (pour notamment déterminer si cet acte constitue ou non une formation de l’inconscient), on sera avisé de ne s’adresser en premier ni à Freud, ni à Lacan, ni même à aucun moderne, mais à Lucrèce[11]. Le proverbe « rien de nouveau sous le soleil » comporte son mi-dit de vérité, même lorsque le soleil paraît, sous sa forme d’Aton, s’absenter.
Vers une nouvelle norme ? De l’égalité érotique.
Par trois fois, ce qui va aussi être en jeu est la notion de norme, de normalité, de sexualité normale (de fait : normalisée par le biais d’un certain nombre de dispositifs qui, désormais, intègrent la psychanalyse). Il s’agit d’une notion-carrefour, que l’on trouve à l’œuvre dans de nombreuses disciplines, mais aussi dans la société. Et certes Lacan la maniait non sans un certain bémol, par exemple en disant que le pervers est « normal dans sa perversion ». Il n’empêche, peut-être est-ce maintenant seulement que l’on peut s’aviser comme jamais d’à quel point la théorie analytique véhicule des données culturelles (et ce peut être une norme) qui sont autant d’opinions et non pas de raisons – maintenant où la théorie analytique elle-même (plutôt sa caricature, mais incarnée par d’aucuns) est socialement devenue l’une de ces opinions, peut-être la principale.
Or, cette donnée culturelle nommé normalité est quelque chose de fluctuant. Et sans doute quelqu’un d’aussi sensible à ces fluctuations que peut l’être Didier Éribon nous donne-t-il, dans son dernier ouvrage, qui est de théologie morale, la nouvelle formule de la norme sexuelle. Éribon parle d’une « égalité des sexualités »[12] - entendant d’abord par là, dans son combat contre l’homophobie, qu’aucune n’est condamnable. Il s’agit d’un principe éthique et politique qui, sans doute, mériterait davantage de réflexion pour être socialement admis comme tel. Il s’agit aussi d’un principe que démentent les faits (ce qui ne suffirait certes pas pour le destituer comme principe). Je n’en veux pour preuve que l’actuel double mouvement d’une reconnaissance de l’homosexualité allant de pair avec une condamnation, non moins assurée, de la pédophilie. Foucault lui-même, qui souhaitait s’avancer très loin dans le sens d’un clivage radical entre sexualité et législation, ne méconnaissait pas qu’il avait du coup affaire à au moins deux os : le viol et l’enfant[13].
Mais considérons le problème de cette égalité du point de vue du sujet. Rien ne permet alors d’affirmer que toutes les sexualités sont égales, puisque c’est exactement le contraire que nous sommes amenés à constater : nul sujet ne tient pour égales les pratiques érotiques auxquelles il a pu avoir affaire de quelque façon que ce soit. Certes, cette proposition universelle reste-t-elle à la merci d’une particulière affirmative qui la ferait voler en éclats. Et certes, il faudrait aller trouver une telle expérience aux extrêmes.
L’on songe, bien sûr, à Sade, mais fort intempestivement. Bien plutôt est-ce à l’idée même qu’on se fait de lui, tout au moins si l’on n’a pas lu Annie Le Brun[14]. Car Sade, s’il offre, dans ses Cent vingt journées, un panorama qui se veut complet des jouissances érotiques, ne le fait pas dans la perspective que chacun de ses lecteurs devrait se retrouver dans toutes, se retrouver, autrement dit « s’énerver » (Georges Bataille) de toutes. Sade aura satisfait à son projet si une seule de ces figures produit, chez tel de ses lecteurs, une franche excitation. Quant à sa vie ou, si vous préférez à son vit, l’on sait clairement que certaines formes de ce que nous nommons sexualité lui restaient étrangères, telle la nécrophilie.
Mais l’on peut aussi convoquer l’expérience partouzarde dans ce qu’elle peut avoir de joyeusement festif. Lisons la chère Sylvia Bourdon, ce qu’elle nous relate de son expérience étayant parfaitement la justesse de son propos :
C’est le miracle des soirées réussies : plus d’inhibitions, plus de catégories sexuelles, plus de peur de la différence, chacun se laisse aller à ses désirs les plus profonds et les plus refoulés en perdant bientôt toute mesure et retenue. Cela parce que règne un climat de confiance, on est entre égaux [commentaire : revoici donc notre égalité], chacun respecte les errements de l’autre et se livre sans crainte pour son image à ses fantasmes. J’ai vu des hétérosexuels convaincus sodomisés comme des centurions, des gouines exclusives avaler du sperme comme une hostie, des femmes monogames se transformer en supermarchés, des business-men autoritaires se faire fouetter avec délices.[15]
Il n’en reste pas moins qu’une expérience érotique est radicalement exclue pour que toutes ces autres deviennent possibles et c’est, Sylvia Bourdon le note avec sa précision coutumière, … le rire, le rire comme « incitation à la flaccidité ».
Il n’est pas une expérience, pas un sujet pour lequel certaines pratiques érotiques ne soient exclues, que ce soit indifférence ou répulsion. Et l’une des solutions, pour ce sujet, à l’endroit de ces pratiques, peut bien s’appeler « naïveté ». La variété de ces pratiques (que l’on dit caractéristique de l’être humain) déborde, et de loin, l’expérience que peut en faire un sujet. Il n’y aurait rien d’intempestif à accueillir la théorie freudienne des pulsions comme une tentative d’apporter un certain ordre, voire un certain ordonnancement dans cette variété.
Sur la masturbation
Si donc cette limitation de chacun dans l’érotique est un fait majeur, à quoi précisément référer l’égalité dont nous parle Éribon, celle que dément la disparité que je disais à l’instant où certaines pratiques enviables en côtoient d’autres situées comme exclues ?
J’avancerai que les diverses formations selon lesquelles un sujet parvient à la jouissance orgasmique (ou la suspend) ne peuvent être dites égales qu’en ce sens réduit où, n’étant pas les mêmes, elles auraient un dénominateur commun. Quel peut-être ce dénominateur commun, si ce n’est le droit ? Le seul candidat sérieux qui se présente est la masturbation. Question : l’érotisme occidental serait-il devenu essentiellement masturbatoire ?
Dans Libération du 3 janvier 2002 un éditeur, à savoir Benedikt Taschen déclare avoir dit à sa femme, au vu des photos de Roy Stuart : « Ça fait cinq fois que je me masturbe sur ces photos en un week-end ; il faut absolument que je publie ce type ». Et Libé ne recule pas à publier la photo ci-dessous :
On n’aurait pas vu ça, dans un grand quotidien, il y a ne serait-ce que quelques années. L’important est alors de saisir que, comme pour la mini-jupe ou les seins nus sur les plages, cet événement éditorial n’indique nullement je ne sais quelle intensification ou liberté nouvelle acquise dans l’érotique. La chose est tout à l’opposé : une cuisse dévoilée jusqu’au ras du sexe est une cuisse désexualisée, de même un sein nu sur une plage, que plus personne ne regarde (on le sait : il n’est pas question d’érection dans les camps de nudistes, et haro sur quiconque se trouve en pareil état). Au mieux, ce que ces « libertés » fraîchement acquises provoquent est justement avoué par Benedikt Taschen, cela s’appelle masturbation. Sa déclaration, aujourd’hui, « ne fait pas un pli » (songez au pli de Deleuze), passe comme une lettre sur internet. Mais qu’est-ce à dire ? Que, pas mal de temps avant l’homosexualité, la masturbation est devenue normale, que, la première, elle remporta une victoire contre ce moralisme disons « victorien » (encore que¼ ce soit faux) qui prétendait mettre Éros sous contrôle d’une pensée familialiste dont la formule exacte, enseignée aux jeunes filles en même temps que le dégoût de l’acte sexuel était : « But do it for the country ».
La masturbation est devenue normale¼ au moins dans l’idéologie, car pour l’expérience de chacun, la chose est (reste ?) différente. Je me souviens d’une jeune amie qui, vivant avec un type qu’elle me présentait récemment comme un goujat et qui, non sans conséquence, se refuse sexuellement à lui (tout en sachant qu’il a des maîtresses), le surprit un soir, rentrant tard à la maison, en train de se masturber devant un de ces films dits « pornographiques » que, généreusement, nous offre la télévision. Elle n’a rien d’une prude, elle en fut pourtant, c’est le mot, horrifiée. Mais cet effroi ne tenait-il pas précisément à ceci que la masturbation serait devenue non seulement normale mais, plus encore, la norme ?
Que s’est-il donc passé avec la masturbation pour qu’elle en arrive au point que nous signale la publication sans coup férir de l’article de Libération faisant état de la pratique de cet éditeur devant sa télévision ? Peut-être certains d’entre vous se sont-ils un jour intéressés (ne serait-ce qu’à cause du Président Schreber) à cette formidable campagne antimasturbatoire[16] qui sévit partout en Occident dès le début du XVIIIe siècle. Finalement, la masturbation aura eu raison de ses détracteurs, ceci au moment précis où Freud invente la psychanalyse. La masturbation était condamnée non seulement comme onanisme, autrement dit comme intolérable dépense de cette précieuse substance qui reproduisait la vie[17] (comme péché mortel, disait le catholicisme depuis longtemps), mais aussi comme danger, celui qu’encouraient ceux qui s’y livraient, censés y perdre leur santé physique et morale et jusqu’à leur vie. Rien de tout ceci n’existe plus aujourd’hui.
Les médecins (hygiénistes) ont-ils pour autant lâché prise ? Déconfits, ont-ils renoncé ? N’ayant désormais plus d’empire sur « l’unique acte érotique qui aurait pu ne pas être dit sans crainte que quiconque d’autre ne le révèle »[18], auraient-ils du coup délaissé l’érotique ? Hypothèse : Le nouveau dispositif de sexualité qui se mettra progressivement en place après la déroute de la masturbation (à savoir : l’opposition hétérosexuel-normal / homosexuel-pervers) n’aura-t-il pas constitué une victoire de l’hygiénisme qui, ayant perdu une bataille n’a pas pour autant perdu la guerre, les médecins récupérant d’une main, et largement au-delà, ce qu’ils avaient lâché de l’autre ?
Remarquez que cette victoire de la masturbation a été obtenue à la sauvage, sans analyse, notamment sans aucune question, pour autant que je sache, sur le prix payé par ceux qui ont ainsi gagné ce combat, autrement dit nous-mêmes. Et sans aucune question non plus sinon sur la validité tout au moins sur la vérité ou les vérités que pouvaient véhiculer les préceptes anti-masturbatoires. Lisez Sade, vous y trouverez non pas une contestation mais au contraire une confirmation de Thomas d’Aquin définissant la masturbation comme vitium contra naturam. C’est toute son érotique, au contraire, que Sade jette comme une insulte à la face de cette Nature criminelle puisqu’elle a fait de lui, de chacun, un être mortel. Mais tournez-vous aussi du côté des remèdes : n’y a-t-il aucune vérité dans les propos des féroces détracteurs de la masturbation quand ils proposaient d’« immoler le vice à l’autel le plus cher à la nature elle-même, à l’autel de l’hymen » ? Ce fut, en tout cas, exactement l’expérience de Salvador Dali, guéri de ses compulsives masturbations par Gala. Posons, en termes à la fois modernes et très anciens, mais exhumés par Foucault derrière le précepte « connais-toi toi-même, la question : se masturber, est-ce prendre soin de soi (epimeleia heautou) ? La cohabitation entre se masturber et baiser est-elle si pacifique qu’on veut bien le croire ? A-t-elle raison, cette analysante hispanoparlante, de déclarer à son analyste auquel elle n’est pourtant pas en train d’explicitement causer sexe : « Lo que me mas turba¼ » ? La masturbation, est-ce bien cela qui la trouble le plus ?
La masturbation n’aurait-elle pas trop gagné, gagné jusqu’à recouvrir l’ensemble des pratiques érotiques (la baise comme masturbation à plusieurs) ? Par une ruse de la raison érotique, la condamnation de la masturbation aurait pris, si vous voulez, une sorte de revanche sur son combat perdu en assignant chacun selon la formule suivante :
Vous n’avez pas voulu que j’exerce mon pouvoir moralisateur à l’endroit de la masturbation, tant pis pour vous, la masturbation sera désormais partout, et vous ne la saurez même plus. Ayant délocalisé mon action, vous n’en serez que davantage pris sous ses effets.
Au moins sous certaines de ses formes actuelles (phone-sex, internet-sex) la fonction de l’anonymat dans l’érotique, si vivement étudiée par certains travaux gay et lesbien, a partie liée avec cette dominance masturbatoire. Et dans la psychanalyse, qu’en est-il ? J’ai vérifié la chose, une chose énorme s’il en est : aucun des trois dictionnaires de psychanalyse actuellement sur le marché en France[19], n’a d’entrée « masturbation » ou « onanisme ». Fantasme oui, ça, fantasme, vous trouvez ! Confirmation : on chercherait en vain, dans l’ensemble des études freudiennes produites ces trente dernières années en France[20], un travail sur la problématisation de la masturbation chez Freud (alors qu’elle est largement présente dans les Lettres à Fliess, davantage présente que la libido !). Mais que fait-on à procéder ainsi ? On détache le fantasme de ce qui a pour partie motivé sa mise à nu, et qui est, au moins concernant Anna Freud, justement, la masturbation. Anna se masturbait compulsivement avec ce fantasme que son père et néanmoins analyste décrira, notamment à partir de l’analyse de sa fille, le célèbre « On bat un enfant ». On commente jusqu’à plus soif l’« on bat un enfant » qui faisait les délices d’Anna, on étudie sa grammaire, on le formalise, mais motus sur sa fonction onanogène, ou annanogène.
Craindrait-on sinon de devoir préciser ce que la masturbation comporte d’insatisfaction ? Freud écrivait, tout à la fin de son œuvre[21] :
Il manque toujours quelque chose pour que la décharge et la satisfaction soient complètes - en attendant toujours quelque chose qui ne venait point - et cette part manquante, la réaction de l’orgasme, se manifeste en équivalences dans d’autres domaines, absences, accès de rire, de pleurs.
Qu’est-ce à dire ? Qu’il est exclu, selon Freud, que la masturbation devienne le régime généralisé de la sexualité, sauf à produire un retour symptomatique, dans le réel, de ce qui, dans la masturbation, est exclu¼ du réel. Ainsi pourrait-on dire de la masturbation ce que Kierkegaard disait des fiançailles : si elle était si délicieuse qu’on le prétend, pourquoi donc tant de gens décideraient-ils de se marier ? Ou encore adresser au manustrupateur la phrase bon mot que Freud adorait : « Rébecca, ôte ta robe, tu n’es plus fiancée »[22].
Hétérosexualité, perversion, transsexualisme.
J’ai gardé pour finir une présentation rapide de trois termes désormais branlants dans la théorie et la clinique analytique. La raison en est que des livres sont publiés et qu’il ne tient qu’à vous d’en prendre connaissance.
L’hétérosexualitéSoit donc l’hétérosexualité. Ce terme est fait de l’agglutination de deux autres, heteros, l’autre[23], et sexualité. Il s’agit d’un monstre. À vrai dire, si nous avions été un peu plus attentifs, nous, les lacaniens, nous n’aurions pas attendu que les gay and lesbian studies fassent, à son propos, un certain nombre de remarques décisives pour nous demander si, dans la théorie psychanalytique, ce terme était recevable.
Étudions le problème d’un point de vue théorique, puis d’un point de vue historique.
La philosophie oppose, classiquement, l’autre au même[24]. Ce qui nous invite à déplier l’hétérosexualité sous forme d’un quadrangle. Fut-ce au prix de quelque simplification, l’écriture de ce quadrangle nous offre immédiatement ce bénéfice que l’on ne sait pas très bien, du coup, quoi opposer au sexe :
Autre | même |
? | sexualité |
Le nom de Carl Gustav Jung désigne cette opération qui consistait à écrire « sexualité » également dans la case en bas à gauche. On sait aussi le refus catégorique de Freud : la psychanalyse freudienne n’est pas un pan-sexualisme. Freud écrira :
autre | même |
Thanatos | Éros |
Cette fabrication fut tout d’abord saluée par Lacan, qui trouvait excellent qu’« Autre » (notez que je l’écris cette fois avec majuscule) et « Thanatos » figurassent du même côté, fussent dans la même colonne : le mot est meurtre de la chose, la pulsion de mort a partie liée avec le symbolique. Mais ceci ne devait pas empêcher le même Lacan de considérer plus tard que ce que Freud appelait sa « mythologie » soit une bouffonnerie.
Que fait-on, dans l’analyse, quand, usant de ce terme « hétérosexualité » on brouille, en quelque sorte, la disposition elle-même de ces deux colonnes ? Peut-on supprimer la barre qui les sépare sans suggérer que l’Autre est sexué, sans admettre qu’il le soit, au moins par quelque biais, ou puisse l’être ? Pour ma part, je ne le crois pas. Sinon, nous nous retrouverions chez Jung, ou flirtant avec lui.
Si vous chiffrez l’opération analytique à l’aide du plan projectif tel que Lacan le fait fonctionner dans son séminaire D’un Autre à l’autre (et l’erreur d’abord commise par le Seuil – écrire ce titre : D’un autre à l’Autre – ne cesse d’insister, j’en ai eu la preuve encore tout récemment), vous pourrez alors repérer qu’il s’agit, dans l’exercice analytique, de détacher l’objet petit a du grand Autre. Petit a est le nom lacanien du point focal du sexuel freudien. L’Autre, par ce détachement lui-même, s’effectue comme barré, comme strictement défini par le signifiant. L’opération analytique produirait un Autre non sexué. Autrement dit, elle consisterait à éradiquer, définitivement (définitivement, s’il y a bouclage, ce que ce mathè