Pour introduire le sexe du maître
Et toi, toi, katapugon, tu as l'anus béantpas seulement par tes paroles mais par ta soumission.
Euripide, Thesmophories, vers 200.
Aussi haut qu'on soit assis,on l'est toujours sur son cul.
Rabelais
En Grèce, il y avait des interdits fondamentaux.L'interdit de l'inceste par exemple. Mais ils neretenaient que peu l'attention des philosophes etdes moralistes, si on les compare au grand soucide garder la maîtrise de soi.
Michel Foucault[1
I Envoi
Le moment paraît venu – venu un peu tard à vrai dire – de faire, au champ freudien, le constat d'un certain ratage à l'endroit du sexe, duquel s'ensuivirent un certain nombre d'erreurs. S'il devait être reçu, pareil constat provoquerait un chambardement – dont, a priori, il est difficile d'évaluer l'ampleur. Il ne s'agit pas d'une révolution, d'un astronomique retour au point de départ, mais de prendre acte de quelque chose qui, jusqu'à présent, fut négligé.
Constat : même quand elle a approché la chose, la psychanalyse n'a pas su reconnaître qu'un des plis majeurs de l'érotique occidentale, qu'un des partages constituants de cette érotique était l'antinomie selon laquelle le maître ne peut consentir au sexe qu'en y perdant son statut.
Certes, elle a ouvert une brèche essentielle dans l’érotique en faisant valoir que le sexe du mammifère humain n’est pas un donné, encore moins un donné naturel (c’était la leçon, c'est le réel du transsexualisme, mais nul n’en tenait compte). En revanche, en croyant apercevoir que le «dispositif de sexualité»[2] censé permettre à chacune de ces bêtes prises dans le langage de se déclarer sexuée[3] de telle ou telle façon (que l'on s'abstient ici, l'on dira pourquoi, de répertorier) était essentiellement celui des complexes conjoints d’Œdipe et de castration, ou bien encore celui de leur reprise lacanienne avec une métaphore paternelle générant la signification du phallus[4], la psychanalyse a, sans s'en rendre compte, construit comme un rideau de fumée cachant un autre paysage. Tandis qu'elle croyait ainsi décrire la sexuation selon une procédure à visée universelle, elle négligeait, en la masquant, rien de moins que l'histoire singulière de la sexualité dont, comme érotologie[5], elle faisait pourtant partie.
Mis au jour, cet autre paysage[6] peut partiellement expliquer la présence de taches opaques dans le premier (notamment la dite «sexualité féminine») ; il donne directement leurs formulations à un certain nombre de problèmes (notamment les «égarements sexuels»[7]) ; il s'avèrera en outre que la définition même du sexuel en dépend (elle reste, on le sait, fort mal établie). Lacan :
[…] ce qu’il s’agit d’articuler, c’est le fondement du désir et <> tant qu’on ne va pas jusque-là, on n’a même pas assuré le champ de la sexualité. Le mythe d’Œdipe ne nous enseigne rien du tout sur ce que c’est que d’être homme ou femme[8].
Ce constat nous mènera assez près d’un Freud tentant de dire, dans ses Trois essais, ce qu’est baiser, et assez loin d'un Freud finissant par recouvrir son originalité dans l’érotique d’une pelure bien délavée en écrivant, dans la préface à la quatrième édition (1920) de cet ouvrage, que
[…] la sexualité élargie de la psychanalyse coïncide avec l'Eros du divin Platon.
Etait-ce bien la peine, si c'était pour en venir là ? Cette conclusion tristounette entérine au plan théorique le ratage ici signalé au plan factuel (lequel comporte la clinique) et dont on devra plus précisément dire de quand il datait.
En Occident, la castration n’est pas, ni ne fut, la problématique centrale autour de quoi tourna la question sexuelle. Cette problématique est issue de l’antinomie, très tôt apparue en Grèce archaïque, du maître et du sexe. Elle présente deux versants : il n’y a pas de maître du sexe, et pas non plus de sexe du maître, si toutefois on entend par «sexe», ce qui est exigible chez certaines espèces dont la nôtre, non pas seulement ce qui pénètre ou est pénétré mais quelque organe que ce soit où se déclenche cette merveilleuse catastrophe : l’orgasme. Le nom grec de cette antinomie, donc de ce paysage à dévoiler, est katapugon (les Grecs disaient aussi kinaidos, mot que les Latins translittérèrent en cinædus[9]). Il s’agit d’un trou dans le sexuel, véritable point catastrophique générateur de la normalisation constituante du désir du maître et des infranchissables limites assignées au maître dans ce désir.
L'objet de cet article est donc de faire glisser, derrière la figure papa-maman-enfant, jusqu'à le rendre suffisamment apparent, le paysage du katapugon. En effet, avec John Winkler, disant que
[…] le kinaidos, cité seulement avec indignation et ironie, est l'irréel mais effrayant contre-modèle derrière le dos de tout homme[10],
les historiens du sexe grec sont d’accord pour affirmer que ce «contre modèle» n’est pas la femme, que donc, chez les maîtres de l'Antiquité, l'horreur par excellence n'était pas la castration féminine.
Winkler mentionne une figure de 465 av. J.-C. qui montre un jeune homme grec à la courte barbe, portant simplement une cape, tenant de la main droite son pénis érigé, approchant un soldat perse qui s'enfuit en rampant devant le Grec, regardant son vainqueur les mains levées en signe d'horreur. L'inscription identifie le soldat sur le point d'être «sodomisé» comme le représentant du côté vaincu. Le Perse est insulté comme malakos, «mou»[11]. Le lien militaire de victoire/défaite se laisse d'autant plus aisément dessiner dans les figures du sexe que le sexe est syllogistiquement lié à la guerre par un terme moyen auquel l'un et l'autre appartiennent : la chasse[12].
La chasse, c'est-à-dire une certaine passivité côté chasseur. Lacan :
La chasse, oui… je ne sais pas…, <> tout de même, malgré tout, ce n'est pas absolument superflu d'y voir justement une vertu de l'homme, la vertu par laquelle il se montre ce qu'il y a de mieux : passif. […] Pour le paysan, le gibier ça se rabat, alors pan ! pan !, on lui ramène tout ça. C'est pas ça du tout la chasse. La chasse, quand elle existe, il n'y a qu'à voir dans quelles transes elle les mettait ; ça, parce qu'on le sait, on en a eu de petites traces de tout ce qu'ils offraient de propitiatoire […] S'ils avaient pu tuer la bête, c'est parce qu'ils s'étaient si bien soumis à tout ce qui est de sa démarche, de sa trace, de ses limites, de son territoire, de ses préoccupations sexuelles, pour s'être justement, eux, substitués à ce qui n'est pas ça : à la non-défense, à la non-clôture, aux non-limites de la bête, à la vie pour dire le mot[13].
Le kinaidos est l'homme qui désire perdre, qui, écrit Winkler, «désire simplement et nettement être possédé à fond[14]».
Claude Calame relève que l’injure katapugon était déjà un graffiti à l’époque archaïque, qu’Aristophane en fit un substantif abstrait Katapugosunê, et aussi – trait à nos yeux non moins décisif – qu’un des auteurs de ces graffitis inventa une forme féminine : katapugaina[15]. Pourquoi inventer une forme féminine si la chose revient au féminin ? Pour la situer aujourd’hui, prenons acte que le comportement en question est un crime dans la plupart des pays du monde (Occident compris), qu’il est donc punissable, souvent très sévèrement, même ayant été accompli par deux adultes consentants.
Si l'on doute de la centralité du katapugon dans l'Antiquité, si l'on souhaite interroger non plus les cités grecques mais Rome, on peut se reporter à l'ouvrage de Pascal Quignard Le sexe et l'effroi, pour y lire comment un certain tournant, à l'endroit même du katapugon a bouleversé l'érotologie dans l'Empire romain et fait le lit de l'ascèse chrétienne.
Très classique en ceci, l'auteur décrit la sexualité romaine comme définie par un modèle qui certes vient des Grecs : la dominatio du dominus sur tout ce qui est autre[16]. L'obsequium, la soumission est essentiellement affaire d'esclave auquel, quel que soit son sexe, le maître peut dire, en le désignant du doigt :
— «Te paedico», ou — «Te irrumo»
moyennant quoi l'esclave doit s'exécuter.
Or cet obsequium, ce respect de l'esclave dû au maître[17] va, à un certain moment parfaitement datable, s'étendre à la relation des maîtres à l'empereur, des citoyens au prince. «Une population, écrit Quignard, s'est ruée dans la servitude»[18]. En –18, Auguste proclame sa loi réglementant la sexualité[19]. Il inaugure ainsi une longue ère répressive à l'intérieur de laquelle la moralité ascétique chrétienne n'aura plus guère qu'à se loger.
Ce n'est pas un mince apport que de définir la culpabilité à partir de là. La culpabilité, c'est «l'organisation psychique de l'obsequium»[20]. On peut bien envisager de concevoir, avec le paysage castr'œdipien, la genèse du ravissement[21] ou de la honte (honte d'avoir vu le sexe qui m’a engendré). Mais la culpabilité ne peut être située que par rapport à un acte, et même un acte de soumission. Ici, clairement, le katapugon explique ce dont les deux complexes classiques ne savent pas rendre compte.
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La méconnaissance du katapugon et sa non distinction d’avec la castration se paient, en psychanalyse, d’un prix chaque jour plus lourd. S’agit-il d’une pièce à verser au dossier, ou plus souterrainement d’une cause ?, toujours est-il que les psychanalystes ont fini par perdre leur statut de pionniers sur un terrain, celui de l’érotologie, qu’ils avaient pourtant su explorer loin des sentiers battus, laissant à d’autres les espaces de la sexualité maintenus dans l'ombre, c'est-à-dire se défaussant sur d’autres du soin d’instaurer de nouvelles érotologies. C’est, depuis vingt ans, chose accomplie aux Etats-Unis : le lieu même où la psychanalyse s’est auto-bousillée en se faisant adaptative, où la psychiatrie a elle aussi renoncé en s’en remettant à la statistique, est celui où a fleuri un nouveau champ, celui des gay and lesbian studies, celui de la queer theory. L’innovation est là, le questionnement est là, et c’est aussi là qu’on discute avec Freud.
Nous noterons dans une seconde partie de cet article comment, en identifiant comme «refus de la féminité» le fait qu’un homme ne veuille pas se soumettre à l’autorité d’un autre homme, Freud passait à côté du rendez-vous que l’histoire lui avait fixé avec le katapugon. Ayant dit que l’anatomie est le destin, il confondait pourtant vagin et rectum au «bénéfice» du vagin (plutôt à ses dépens)[22]. Certes, il prolongeait ainsi une confusion ancienne, dont on trouve l'insistance par exemple chez Aristote. Mais justement, l’analyse, pour mériter les résonances chimiques de son beau nom, n’avait-elle pas, ici encore, à distinguer ?
En distinguant, on vérifiera que le placement à effectuer de la psychanalyse dans l’histoire de la sexualité permettra non certes de résoudre mais en tout cas d'aborder autrement plusieurs problèmes non résolus, sans doute pour avoir été mal posés. Isolons-en quatre, non sans artifice car leur différenciation est plus liée à l'histoire de la doctrine analytique qu'à la teneur de chacun.
I. Quelles pourraient être les conséquences de la reconnaissance du katapugon sur le rôle attribué au complexe d'Œedipe en psychanalyse ? Il n'est pas question de proclamer que le complexe d'Œdipe n'est pas universel au sens où, tenant compte de ses légitimes variations, on ne le trouverait pas à l'œuvre dans chaque société[23]. Il est en revanche question de dire que ce n'est pas lui qui, en Occident, règne sur l'ensemble des modalités de la sexuation.
Soit ladite homosexualité. Si, comme le veut la tradition analytique, elle résulte d'un complexe d'Œdipe tordu d'une certaine façon, on ne peut, au mieux, que dire, comme le fit Freud questionné à ce propos vers la fin de sa vie, qu'elle n'est pas une maladie mais un «arrêt du développement», une sorte d'inachèvement, d’inaccompli. A l’époque, cette position était une bouffée d’air frais au regard d’une l’homophobie dont on aurait bien tort de croire qu’elle a aujourd’hui disparu. Mais est-on bien sûr que la machine œdipienne ordonne la question ? Que l’homosexualité est une de ses réalisations ? Que l’homosexualité ne relève pas d’un autre schème de la sexuation ? Or, ici se propose la problématisation de la sexualité du maître. C’est d’elle qu’historiquement relève l’homosexualité en Occident. En outre, cette sexualité du maître ne vectorise pas seulement l'homosexualité, la question de son incidence se pose aussi dans les psychoses. Schreber n’a-t-il rien à voir avec le katapugon, lui qui devient malade à l’instant où il est nommé maître ? Et l’instituteur Wagner[24], un maître lui aussi ? Le katapugon n’est-il pas le nom du trou dit «sodomite» au nom duquel eut lieu sa folie, avec ses actes meurtriers insensés ? Pourquoi donc supposer qu’il existe un et un seul schème susceptible de rendre compte des variétés de la sexuation ? Certes, par sa simplicité, une telle supposition ne manque pas d’élégance et l’élégance fait parfois la différence pour le choix entre plusieurs théories. Mais l’élégance, dans un domaine qui est celui du savoir rationnel, ne doit-elle pas s’effacer à l’instant où l’erreur, ici historique, est avérée ?
La leçon épistémologique de cette descente du complexe d'Œdipe du piédestal d'où il prétendait tout légiférer se laisse ainsi formuler : les voies de la sexuation sont multiples. Et il n'y a aucune raison sérieuse de supposer a priori qu’une vaut mieux ou est plus avancée ou préférable qu'une autre (par exemple la voie hétérosexuelle, parce qu'elle permettrait la conservation de l'espèce – mais qui donc veut que l'espèce soit conservée ?). L’axiome selon lequel il existe différentes voies d'abord du sexe ou d’inscription dans le sexe nous offre ainsi la possibilité d’étudier ces différentes voies sans devoir admettre a priori que certaines sont normales et d'autres perverses («la perversion est normale[25]», disait Lacan lecteur des Trois essais sur la théorie de la sexualité).
La pluralité de ces voies ne les empêche pas de valoir, à l’occasion, comme concurrentes, voire de faire antagonisme ; cette pluralité est elle-même un problème. Ainsi considèrerons-nous comme très loin d’être trivial le geste par lequel Lacan, le 8 janvier 1966, identifiait, derrière le père freudien de la horde primitive (clé de voûte de l’œdipianisme), derrière un père dès lors situé comme un «mannequin», rien d’autre que le maître, celui qui se substitue au maître absolu, la mort.
II. Qui ne voit qu'en peinturlurant la «sexualité féminine» en «continent noir»[26], procédé plutôt efficace pour couvrir la confusion des deux trous sexuels ou enrôlés par le sexe que sont le rectum et le vagin, on contribue au silence que, par ailleurs, on déplore à son propos ? Mais, plus radicalement n'est-ce pas l'isolement dans lequel on la maintient qui constitue l'obstacle majeur ? En en faisant un problème différent de celui de la sexualité masculine jusqu'à finir par supposer – mais sans le dire vraiment – qu'il existe deux (plusieurs autres encore ?) sexualités, que vise-t-on ? La clarté ? Il est permis d'en douter. Au lit, y a-t-il deux sexualités ? Est-on bien sûr, par exemple et pour ne mentionner qu'elle, que la bandaison soit le fait du seul porteur de l'appendice ?
III. Ce positionnement de la psychanalyse à sa place dans l'histoire de la sexualité permettra aussi non pas seulement d'étudier le problème du pouvoir dans son rapport au sexe et du sexe dans ce qu'il comporte d'exercice d'un pouvoir, mais aussi de tirer les conséquences érotologiques de pareille étude. Qu'est-ce à dire ? Avec Foucault, Leo Bersani note que
les corps humains sont ainsi faits qu’il est quasi impossible de ne pas associer maîtrise et subordination à nos plus intenses plaisirs[27].
Or, dans certains exercices S/M parmi les plus poussés, le rectum est l'insatiable par excellence. Il n'est pas le vagin en ce sens que l'orgasme (cette crise d'hystérie disait Lacan) peut un temps apaiser le vagin tandis que l'absence d'orgasme fait du rectum un organe essentiellement insatiable. Rien ne le vainc, aucun phallus qui tour à tour se présente à sa porte et le pénètre jusqu'à s'en rendre flapi.
Mais s’infliger l’épreuve de récuser en acte le phallocentrisme, n’est-ce pas ce dont il s’agit aussi dans le coït le plus ordinaire (si existe un tel coït, ce dont on peut douter) ? N’est-ce pas cela l’orgasme, cette mise hors jeu du phallus dont Lacan fit grand cas ?
Ainsi, cette problématisation du sexe pose-t-elle, explicitement sous la plume de Bersani, la question de savoir si le masochisme n’est pas l’essence du sexuel. Cette question fut souvent rabattue sur celle d’un soi disant «masochisme féminin» (fantasme masculin disait Lacan sans doute, pour une part, par rétorsion[28]), cas typique de ce procédé qui consiste à faire intervenir l'opposition masculin / féminin pour évacuer une difficulté. Lacan :
[…] dans Freud, on parle de tout, d’activité, de passivité, de toutes les polarités que vous voudrez, mais jamais de masculin-féminin, parce que ce n’est pas une polarité et que, d’ailleurs, comme ce n’est pas une polarité, c’est tout à fait inutile d’essayer de parler de cette différence[29].
Le prospectus du plus grand sex-club de l’univers (à San Francisco), annonçant une bringue collective de 23 heures à l’aube avec cette promesse : «On va baiser jusqu’à ce qu’on tombe»[30], ne promet-il pas un certain «laisser tomber» en jeu dans chacun des quelques sept cents millions d’actes sexuels qui se produisent chaque jour de par le monde ?
IV. Enfin, troisième incidence de ce positionnement historique de la psychanalyse, celle qui concerne la thèse formulée par Lacan selon laquelle «il n'y a pas de rapport sexuel». Que la psychanalyse ait une certaine place dans l'histoire, que ce à quoi elle a affaire dans son exercice soit historiquement localisé, ceci, loin de tout essentialisme psychanalytique, permet au contraire de prendre cette thèse du non-rapport sexuel en toute rigueur, permet, autrement dit, d'en déployer les implications.
On vérifiera ainsi par exemple que sont ici tirées quelques leçons cliniques de la défunte homosexualité. Il était temps : née dans le discours médical de la norme au-milieu du XIXe siècle, l’homosexualité (qui, un peu plus tard, devait provoquer l'invention de l'hétérosexualité) est officiellement décédée, pour ce même discours, en 1973[31]. Et dans la psychanalyse ? Serait-ce qu'elle court toujours ? Auquel cas il faudrait attribuer à cette course la médaille du mérite de la rareté : a-t-on-vu une course se poursuivre encore longtemps après qu'ait été sifflé un faux-départ ?
Pour seulement commencer à indiquer l'importance d'un abord enfin explicite de ce qui serait le sexe du maître, en fait, de son impossibilité, on s'en remettra à une écriture de notes, sans autre souci de les lier ensemble, d'en faire un faisceau, un fascinus, un phallus[32]. Au lecteur, s'il le souhaite et si elles ne font pas difficulté insurmontable, de procéder aux coutures. En revanche, le point où la psychanalyse a raté le katapugon peut, lui, faire l'objet d'un discours et d'une investigation plus classiques. Ce sera donc notre deuxième point, le troisième étant réservé aux notes, au doré mis face sol….
Il aura fallu attendre Lacan pour que la question de la maîtrise soit problématisée dans la psychanalyse, et non plus seulement agie dans les transferts. Lacan ouvrait ainsi un domaine d'investigation dans lequel s'inscrit le présent propos.
De quoi s’agit-il dans notre tentative de situer ce qu'il en est du sexe du maître ? D’étudier d’un peu plus près que ça n’a été fait jusque-là ce que Lacan appelait «les lois de la jouissance». Dans son séminaire L’objet de la psychanalyse, exactement le 8 janvier 1966, après avoir fait valoir la figure du maître hégélien derrière celle du père freudien (geste que nous redoublons aujourd’hui en faisant valoir le paysage du katapugon derrière celui de l’Œdipe), il en vint à localiser l’«erreur» hégelienne, à savoir le fait d’attribuer au maître de la lutte à mort de pur prestige
de garder par-devers lui le privilège de la jouissance, ceci sous le prétexte que l’esclave, pour conserver sa vie, y a renoncé à cette jouissance.
Et Lacan de poser alors une question qui ouvrait le problème au regard duquel le présent texte a valeur de contribution :
Où prendre – demandait-il – les lois de cette singulière dialectique, qu’il suffirait de renoncer à la jouissance pour la perdre ? Mais vous [vous… Hegel, vous le public du séminaire, mais identifié à Hegel] ne connaissez pas les lois de la jouissance ! C’est probablement le contraire ; c’est même sûrement le contraire. C’est du côté de l’esclave que reste la jouissance, et, justement, parce qu’il y a renoncé. C’est parce que le maître dresse son désir qu’il vient, sur les marges de la jouissance buter.
Katapugon, tel est le nom que l’histoire nous offre, de cette butée. Comme telle, elle serait rien moins qu’instauratrice du lien social, remarque Lacan. Freud donne la solution au problème – non résolu dans Hegel – de la société des maîtres : «les maîtres sont homosexuels» (formule par laquelle Lacan condense cet apport freudien), et l’on voit ici, à la suivre, que loin que l’Œdipe explique l’homosexualité, dans Freud même, c’est l’homosexualité qui fonde l’Œdipe. Comment Lacan l’entend-il, ce 8 janvier 1966 ?
Le départ de la société, c’est le lien homosexuel, précisément dans son rapport à l’interdiction de la jouissance, la jouissance (de l’) autre en tant qu’elle est ce dont il s’agit dans la jouissance sexuelle, à savoir de l’autre féminin. Voilà ce qui, dans le discours de Freud, est la partie masquée[33].
Sur cette pointe du discours de Lacan, il n’est pas exclu que notre contribution prenne un autre régime, vaille comme un bâton dans les roues de son développement. N’est-il pas lui aussi, à cet instant précis, en train de mettre la féminité en lieu et place du katapugon ? Autrement dit : doit-on identifier l’autre et le féminin ? D’où tient-il, lui, pareille identification. Le voici donc en arroseur arrosé, dès lors que nous lui renvoyons ses propres phrases :
Où prenez-vous les lois de cette singulière dialectique, qu’il suffirait que la jouissance soit sexuelle pour que l’autre y soit féminin ? Mais vous ne connaissez pas les lois de la jouissance ! C’est probablement le contraire ; c’est même sûrement le contraire.
Tout au moins admettra-t-on qu’il s’agit là de la question que pose le rendez-vous manqué de la psychanalyse avec le katapugon.
Que, dans le sexe, l'autre soit féminin fait question. Et l'une des meilleures preuves que l'on peut donner de l'insistance de cette question, outre l'existence de réponses intempestives, est l'opération par laquelle il arrive qu'on fasse le féminin autre. Tel est le cas d'un grand frère de Lacan, frère en dandysme, frère aussi par certains thèmes tel celui de l'héautontimorouménos, si important dans l'interprétation par Lacan de la folie de Marguerite Anzieu, on aura reconnu Baudelaire. La lecture qu'en propose Bersani fait précisément valoir, notamment dans La chevelure et Le beau navire, comment, à travers le jeu des métaphores (jupe/voile, gorge/armoire, jambes/sorcières, bras/boas, etc.), le poète s'éloigne de la femme qu'il chante, effectuant alors ce que Bersani appelle, spécialement à propos du beau navire, un «saut dans une altérité qui équivaudrait à l'identique»[34]. Justement, il n'y a pas cette identité, montre Bersani. Ainsi pouvons-nous conclure que l'effectivité d'un tel saut témoigne d'une non assimilation de l'autre et de la femme ?
II Le rendez-vous manqué : «L'analyse avec fin et l'analyse sans fin»[35] […] il n’est absolument pas nécessaire que le sujetreste suspendu, quand il est mâle, à la menace de castration,suspendu quand, il est de l’autre sexe, au Penisneid […][…] ce qu’il faut savoir c’est pourquoi l’analyse, menéedans une certaine direction, aboutit à cette impasse. […]J. Lacan[36]Il va s’agir d’une contribution à l’explicitation de ce savoir auquel en appelait Lacan en tentant de prolonger l’analyse au-delà du complexe freudien de castration.
Vu depuis la reprise lacanienne de Freud, l’article «L’analyse avec fin, l’analyse sans fin» (reçu comme canonique en ce qu’il établirait le complexe de castration comme insurmontable) apparaît très en-deçà de l’invention freudienne. Il est marqué par une dégradation de la psychanalyse dans la famille[37] et tombe dans la vieille ornière du contrôle des passions que la psychanalyse avait pourtant su ne pas même avoir à éviter. Or, avec cette chute le problème analytique se trouve fâcheusement ramené (et réduit) à un problème de maîtrise.
Explicitement, il s’agit d’un domptage, d’une domestication des pulsions[38]. Tout se passe alors comme si la position d'un Wilhelm Reich était désormais nulle et non avenue. Il ne saurait être question de revendiquer la santé des pulsions, de dire, comme Reich à qui l'interrogeait :
Comprenez-moi bien ! Il ne s'agit pas seulement de baiser, d'avoir des rapports, de s'étreindre. Il s'agit de la réalité de l'expérience émotionnelle de la perte du «Moi», de tout le Moi spirituel. Or, Freud comprenait cela fort bien. Souvent, je lui ai posé la question : «Où allons-nous ? La théorie de la libido est sur le point de disparaître»[39].
Il faut croire qu'en effet la théorie de la libido a été largement abandonnée, puisque, dans ce texte testament de Freud, le caractère érotique de ce scénario S/M de maîtrise des pulsions n’est pratiquement pas abordé. Lacan, de ce point de vue, restait plus franc du collier lorsqu’il invitait chaque psychanalyste, en 1955, à être, comme Freud le fut selon lui, un chien de Diane la vérité, quitte à devoir dévorer Freud Actéon[40]. A la fin du texte, cependant, quand on en vient au roc biologique des sexes, devenu fameux sous le nom de «roc de la castration»[41], les choses se sont personnalisées, il ne s’agit plus tant d’instances psychiques que d’un maître amenant un autre et futur maître[42] à dompter ses pulsions. La question avait deux mille ans, l'écart entre «pulsion» et «passion» restant bien trop faible pour que chacun ne lise pas que la vieille ornière règle le jeu de la «sorcière» (dixit Freud désignant ainsi sa métapsychologie).
Mécontent de l’apprentissage, Ferenczi dirait à son maître Freud : — «Ah ! que n’avez-vous été davantage cruel avec moi ! Ça aurait réactivement dégagé mon transfert négatif et j’aurais ainsi pu finir mon analyse». Et Freud, par-delà la mort de son disciple anciennement chéri (décédé en 1933), de lui répondre : — «Cruel ? Pas question ! Je n’aurais pas “la témérité de vouloir rivaliser avec le destin en entreprenant des expériences si cruelles avec les pauvres frères humains”[43]». Ainsi, au lieu même de cette dérobade dans l’escalade S/M demandée par Ferenczi (une dérobade d’ailleurs relative car, comme dans la plaisanterie sadomasochiste bien connue, c’est en se refusant à être cruel que le partenaire le serait), Freud se barricade-t-il derrière deux points qu’il dit de résistance chez le patient[44] : l’«envie du pénis» quand le futur maître est une femme et, pour l’homme, «la rébellion contre sa position passive ou féminine envers un autre homme[45]».
Freud n’avait pas lu Foucault croit-on savoir, ni les travaux auxquels l’Histoire de la sexualité devait donner une importante impulsion. Freud vivait en un temps où il n’était question ni de queer nation, ni du choix entre rester une closet queen ou faire son coming-out, ni de kiss-in, de glory hole ou de fist fucking, ni de saunas ou de jack-off[46], ni du camp, encore moins du safe-sex. Il n’en reste pas moins que si l’on donnait aujourd’hui à lire cet article à quelqu’un d’un peu au courant de la sexualité dans l’Antiquité en Grèce et à Rome, un tel lecteur n’aurait aucun mal à identifier le point donné comme limite absolue à l’action du maître du maître (son nom en psychanalyse est «didacticien», Lacan lui contestait toute autre existence que de facto), ce point qui est aussi ce devant quoi échoue le concept même de maître de maître, qui donc, comme concept, est un oxymore. En effet, on suppose (telle est l'ontologie de la maîtrise) qu'un maître, même s’il doit apprendre à l’être, ne peut pas ne l’avoir pas été. Or, c’est ce qui se produirait, a-t-on supposé aussi et non moins «gratuitement», s’il s’était prêté ou offert comme katapugon. Dans la pédérastie grecque, l’éromène s’y refusait, de même que, plus tard, le patricien romain, au point que Rome, notait Quignard, identifiait l’impudeur purement et simplement à cet acte honni entre tous[47].