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1998 Comment Lacan inventa petit a

Comment Lacan inventa l'objet petit a

 

Aussi étrange que cela puisse paraître, malgré le poids, aujourd'hui de dizaines de kilos de gloses lacaniennes, d'introductions à Lacan et autres dictionnaires censés en faciliter l'accès (mais, en fait, brouillant les pistes), à ma connaissance tout au moins, personne n'a encore repéré précisément en quoi a consisté l'invention de l'objet petit a, comment elle fut produite, ni même à quel moment précis elle eut lieu[1].

 Le «veinte» perdu de la parole bouclée

Lacan invente le petit a. Vu son étrangeté, il faut d'abord dire un mot de ce que serait cet objet. A la place des x heures de cours qui s'imposeraient mais qui, s'agissant d'un objet hors le domaine de la marchandise, ne conviennent peut-être pas spécialement, voici un expression susceptible d'indiquer ce dont il s'agit. Elle est en espagnol du Mexique, où l'on dit, assez couramment, souvent comme une exclamation : «¡ Me cayó el veinte !». Pour le dire autrement dans la même langue (mais aussi : pour remettre à plus tard la difficile traduction), l'expression correspondrait à quelque chose comme «Me di cuenta bruscamente», «je me rendis soudainement compte… », comme dans l'éclair d'une illumination. En Espagne, on dirait «cai en la cuenta de que…» où l'on retrouve le verbe caer, tomber, de l'expression mexicaine. Dans cet emploi, ce caer a des équivalents en français ( on «tombe» sur une idée ou une idée vous «tombe» dans la tête) ainsi qu'en allemand (l'Einfall freudien associe lui aussi l'idée qui survient et la chute). Un équivalent argentin serait «Se me prendió el foco», formule qui a l'avantage de souligner que c'est mon foyer – ma tête, mon cerveau – qui se serait mis à s'enflammer (et non pas moi qui me serais mis à l'allumer – une neutralité qui est plus marquée encore si l'on note que c'est, textuellement, non pas mon foyer mais le foyer qui s'est illuminé… à mon endroit, donc, sous-entendu, le mien)[2]. De même, dans «Me cayó el veinte», un certain objet, une piécette de vingt centimes, un centavo de peso, est tombée «à», c'est-à-dire «de» moi, de ma poche, de mon corps ; c'est elle, la piécette, le sujet grammatical de la phrase, sinon exactement l'agent de l'action. Justement, avec ce «Me cayó el veinte», tout se passe comme si la piécette et moi étions pris, chacun à sa façon, dans une même action, une action telle qu'il n'y aurait pas même lieu d'en préciser l'agent[3]. Tant et si bien que je ne crois pas fausse ni même abusive la relative méprise dans laquelle je tombais lorsque l'on me dit cette expression pour la première fois, une de ces intéressantes méprises dues à cette infamiliarité (Unheimlichkeit) que l'on peut avoir dans une langue étrangère et néanmoins fréquentée. J'entendais en effet, d'ailleurs sans doute aidé par le contexte, quelque chose comme «Je me suis fait remonter les bretelles», ou «Je me suis fait moucher», ou «…river mon clou». Il s'agirait plus exactement de quelque chose comme : «Eureka !», ou : «Mais oui, bien sûr, c'est ça !» ; et l'on imagine sans peine un Champollion mexicain crier de joie, à l'instant où il sut avoir déchiffré les hiéroglyphes : «Me cayó el veinte». Le misunderstanding accentuait la part de l'Autre dans la parole, tendait même à faire de cet Autre sinon l'agent du moins l'instrument de l'action, du bouclage de la parole, de la parole… à proprement parler… résolue ; mais le seul fait que, dans l'expression «moi» ne soit que quelqu'un à qui il arrive quelque chose – la piécette tombe de moi – suffit à marquer qu'en fin de compte, n'en déplaise à une linguistique aussi indigente que sommaire, il n'y a pas de «je» maître de la parole[4], que c'est au contraire la parole qui, elle-même, d'elle-même, se boucle – ou ne se boucle pas, auquel cas «je» peut encore s'illusionner d'en avoir la maîtrise.

Notons ici que la sexualité est, elle aussi, pronominalement au neutre. Il est intempestif, à propos de l'acte sexuel de dire «“je" jouis», ou même «“je" fais l'amour». La jouissance corporelle en question n'a semble-t-il pas grand chose à faire avec un «je», comme nous l'enseigne le fait que les déboires de cette sexualité – impuissance, frigidité et tutti quanti – sont pour une part liés à l'illusion sinon à la croyance  que «je» baise ; ils viennent indiquer, dans le réel du symptôme, que tel n'est précisément pas le cas.

S'agissant de la neutralité de la parole, l'on ne peut, bien sûr, manquer de convoquer Michel Foucault citant le fameux «Qu'importe qui parle ?» de Beckett au tout début, puis à l'ultime fin de sa conférence «Qu'est-ce qu'un auteur ?»[5].

Mais comment sont liés, ou déliés, la parole ainsi mise à sa place et cet objet, dont il est question dans «Me cayó el veinte» ? Pour répondre, questionnons : d'où vient cette formule qui, littéralement, se lirait : «le vingt (m') est tombé !» ? Eh bien non, ce n'est pas une histoire de roulette, où le joueur gagne trente six fois sa mise quand il a joué le 20 et que le 20… tombe ; ça n'est pas à un profit qu'est liée  la parole qui se boucle, mais une perte, à un tomber, comme déjà l'a manifesté notre petite enquête translangue. Il s'agit d'une histoire de cabines téléphoniques, lesquelles, au Mexique, avant que les cartes téléphoniques ou de crédit ne soient silencieusement, insidieusement, régulièrement et obstinément mangées par les machines, marchaient avec une pièce de vingt centavos, centimes de peso. Une somme non négligeable pour certains de ceux qui téléphonaient de là et qui ne disposaient pas de téléphones privés. Celui qui faisait ainsi appel devait donc mettre ces vingt centimes dans la boîte, puis composer le numéro demandé. A l'instant où l'interlocuteur décrochait, un bruit caractéristique annonçait au parlant que la machine avait bel et bien avalé ses vingt centimes. Ce pouvait être comme la fin d'une sorte de fol espoir : «Et si j'allais récupérer mes vingt centimes, plutôt que de (me) les voir bouffés ?». Eh bien non, dès lors que s'engage la conversation, c'est fini, c'est perdu, «me cayó el veinte ». Remarquablement, la signification de l'expression place cette chute à la fin de l'acte de parole : un «eureka», un brusque «se rendre compte que (ou de ce que)» est une conclusion, est non pas une question mais un terme mis à une question. L'expression opère donc un court circuit puisque cet objet qui est perdu au début, à l'instant où la parole s'engage, l'est aussi à la fin, au moment de l'euréka, de l'accord, de la chute finale de la tension.

Tel est l'objet petit a de Lacan, un objet d'emblée perdu dont toute parole qui se boucle réalise la perte. «Tout est cuit – dit l'indianiste Charles Malamoud à propos de la pensée qu'il étudie – il ne s'agit que de recuire»[6].

Que Lacan ait produit cet objet, personne ne le conteste.

 L'invention de l'objet petit a

Le moment de cette invention n'est pas n'importe lequel. Comme pour bon nombre de véritables innovations théoriques, celle-ci se produit sur fond d'affolement. Le nord est perdu, ceci jusqu'aux fondements de la problématique, qui paraissent bien, eux aussi, vaciller. Tout ça, dans… L'Angoisse (séminaire 1962-63). Tant et si bien que, s'il n'y avait à garder en tout et pour tout qu'une seule séance des séminaires de Lacan, il faudrait, à mon avis, conserver celle-ci, du 9 janvier 1963, y compris le passage à l'acte de Lacan (comme on doit bien le désigner) dont la sténotypie enregistre la trace au sein de pages aussi indispensables que mal fagotées, bourrées de ratures, de soulignages intempestifs, de corrections manuelles faites par Lacan, de commentaires d'élèves, de fautes diverses. S'il fallait, dans ces pages, réduire encore le matériel à deux ou trois lignes, alors nous choisirions celles-ci, qui marquent rien de moins que le pas le plus important franchi par Lacan depuis l'invention du ternaire symbolique imaginaire réel en 1953[7]. L'invention de petit a a lieu dix ans plus tard, et ça fait, maintenant trente cinq ans que la chose s'est produite.

I En crise

Pour la présenter, partons donc de l'affolement, du vacillement du frayage de Lacan. La crise est situable non dans tel ou tel des recoins de son enseignement mais le concerne dans son ensemble. Il y en a plusieurs signes patents, dans L'Angoisse.

— Restait ambigü, dans les formules par lesquelles Lacan tentait à l'époque d'écrire la division du sujet, le terme d'«autre», tantôt objet, reste de la division du sujet, tantôt image, l'autre du miroir.  Cette ambiguïté fut telle que Lacan lui-même ne recula pas, contre sa propre algèbre, contre le graphe, à écrire i(a) l'objet du fantasme, celui avec lequel le sujet barré entretient un rapport de poinçon.

— Autre signe de la grave crise que subit le frayage de Lacan en cette fin d'année 1962 : notre impuissance à trancher, aujourd'hui encore, dans la transcription de ce séminaire, en maintes occurrences, entre «Autre» et «autre». Pour un établissement critique de ces passages, sans doute vaudrait-il mieux aujourd'hui, plutôt que de forcer les choses là où les solutions se dérobent, se décider à écrire en français avec un mot inventé – tel le mot «otre» qui a pour lui l'avantage d'une stricte homophonie – cette impossibilité de distinguer petit et grand otre, une impossibilité qui marque les limites d'une distinction conceptuelle s'avèrant ainsi subir une rude contestation.

Eh bien, à partir de ce 9 janvier 1963… terminé. Petit a, comme objet, n'aura plus rien à voir avec le petit autre. Tel est le pas majeur, décisif, crucial. Il tient en une phrase très simple, aux conséquences immédiates, nombreuses, explicites, capitales elles aussi du coup, et parfaitement repérables dans leur statut de conséquence, comme nous le verrons dans une ultime partie de cette présentation.

Lacan, au début de cette séance, en vient très rapidement à rappeler sa thèse, celle selon laquelle l'angoisse est un moment où l'objet petit a vient dans l'Heim, dans «la maison de l'homme»[8], lieu d'une absence dont la place est marquée, sur le schéma du bouquet renversé[9], par col du vase au lieu de l'Autre, c'est-à-dire dans le miroir-plan de l'Autre. Cette théorie de l'angoisse se vérifie cliniquement notamment avec la fine remarque que ça n'est pas l'absence du sein qui angoisse mais sa présence bouchant le trou de l'Heim dans l'Autre, et de même pour le regard, la voix, etc. Lacan parle alors, textuellement, de :

[…] quelque chose que je désignerai d'emblée d'abord par la lettre (a), que vous voyez ici trôner au dessus du profil du vase.[10]

Ce «d'emblée» apparaît pour le moins étrange… D'une part cette désignation ne date pas de ce jour-là, d'autre part elle annonce la phrase décisive que je suis donc en train, ici, d'amener pas à pas.

Il faut ainsi (faussement) littéraliser «d'emblée» parce qu'il y a quelque chose qui ne tient pas, ou plus, dans la construction même de Lacan. Quoi ? De quelle antinomie de la raison ternaire (S.I.R.) relevaient les signes que nous venons dé repérer ? De celle-ci : il est devenu impossible de persister à appeler «petit autre» 1/ le vase dans l'Autre et 2/ le bouquet de fleurs qui vient dans l'encolure du vase, l'objet dont la présence dans l'Heim provoque l'angoisse. C'est d'autant plus difficile que Lacan a justement repéré, via Karl Abraham, ceci dès le séminaire Le transfert…, que cet objet partiel est précisément un reste qui échappe au jeu de la libido réversible entre i(a) et i'(a). Hormis dans la confusion la plus grande, la lettre «a» ne peut donc désigner à la fois, dans son algèbre, l'autre et ce qui, essentiellement, échappe à l'autre – même si l'autre peut se trouver l'avoir dans le col.

Un facteur positif essentiel, qui va décisivement contribuer à lever enfin cette ambiguïté, vient de la topologie, science non (géo)métrique des surfaces. Depuis le séminaire L'identification, l'année précédant L'Angoisse, Lacan sait distinguer deux sortes différentes d'objets, les objets spéculaires (ils ont une image dans le miroir) et ceux qui ne le sont pas. De là à mettre en rapport ces deux sortes d'objets avec les deux petits autres qui, jusque là, sont non pas «confondus» mais, dans leur non-distinction terminologique, maintenus entre eux dans un lien demeurant confus, il n'y a qu'un pas qui sera justement définitivement bouclé ce 9 janvier 1963. Il s'agit justement du même pas par lequel Lacan invente l'objet petit a (sa plus importante invention, dira-t-il plus tard). Mais l'important est aussi de savoir comment, ce jour-là, il l'invente.

Nous avons noté un premier point d'affolement de l'algèbre lacanienne, lisible sur le schéma du bouquet renversé. Il y en a un second, il y a une seconde incidence de ces deux petits autres, non moins affolante, cette fois sur le graphe[11]. On ne peut en aucune façon rabattre l'un sur l'autre deux étages que justement le graphe distingue comme relevant respectivement du symbolique et de l'imaginaire (l'étage du milieu et celui du dessus). Or, si l'on inscrit i(a) à la place du «petit a» du fantasme, alors que i(a) est comme il se doit localisé à l'étage imaginaire, on annule le déploiement de ces deux étages, ce qui met le graphe par terre, ce qui détruit, du même coup, la distinction paradigmatique du symbolique et de l'imaginaire. Lacan a eu beau le faire dans une séance précédente[12], il ne peut plus méconnaître que ça ne va pas.

Voici donc deux mathèmes majeurs, le graphe et le schéma du bouquet renversé, bien mal en point. Lacan a donc explicitement dans l'idée qu'il va lui falloir revoir sa copie. Et d'ailleurs, depuis quelques semaines, on le tarabuste. Par exemple le 28 novembre 1962 il commence sa séance par dire qu'on le presse de mieux articuler le «Stade du miroir» et le «Rapport de Rome», autant dire, dans l'esprit quelque peu simplificateur de ceux qui le questionnent, l'imaginaire et le symbolique. Voici donc le texte du 9 janvier :

Il est clair que ceci [entendez : les problèmes qui viennent d'être rappelés] suppose un pas de plus dans la situation de précision de ce que nous entendons par cet objet (a). Je veux dire, cet objet, nous le désignons par (a) justement [entendez un écho de la remarque qui vient d'être faite sur la lettre a]. Je remarque que cette notation algébrique a sa fonction.

Voilà ! Tout est dit. Cette dernière phrase, si simple, est le point pivot après dix années d'enseignement appuyé sur SIR, pour tout ce qui sera la suite de cet enseignement.

Le pas décisif

Certes, la phrase peut paraître à la fois trop simple et opaque, même à ceux qui se souviennent peut-être que, dans Lettre pour lettre, à propos de Hans, j'ai dû souligner que, selon Lacan étudiant ce cas historique, la formalisation est la chose cliniquement décisive[13]. Suivons donc l'explication que donne Lacan de cette ultime remarque. Il s'agit la suite immédiate du texte cité :

Elle est [la notation algébrique] comme un fil destiné à nous permettre d'en reconnaître, sous les diverses incidences où il nous apparaît, l'identité. Sa notation est algébrique : (a) ; justement pour répondre à cette fin de repérage pur [je souligne] de l'identité, ayant été déjà posé par nous que le repérage par un mot, par un signifiant, est toujours, et ne saurait être que métaphorique, c'est-à-dire laissant en quelque sorte, en dehors de la signification induite par son introduction, la fonction du signifiant lui-même.

L'assertion selon laquelle la lettre «a» est de l'algèbre réalise donc – ne reculons pas devant le mot – une épuration. L'invocation de la métaphore vient ici marquer la distance existante entre le mot et la chose, le fait que le langage, comme l'a définitivement établi Ferdinand de Saussure, n'est pas une nomenclature. Dans le pas qui est ici franchi, il ne s'agit pas de mettre un terme à cette irrémédiable distance entre mots et choses ; bien au contraire, il va s'agir de l'entériner, de la verrouiller. Comment ? En laissant tomber radicalement la valeur métaphorique de la lettre «a», c'est-à-dire le renvoi de cette lettre au petit autre. Autrement dit, en remarquant que petit a est de l'algèbre, Lacan opére une coupure, un clivage entre la signification de cette lettre (son renvoi métonymique au petit autre spéculaire, la lettre «a» étant la première du mot «autre») et sa fonction de désignation (de l'objet non spécularisable). Il y a clivage entre la signification du signifiant et la fonction du signifiant comme tel. Le signifiant constitue bien, en le désignant, un objet dans son identité, mais au prix de devoir ne plus rien signifier du tout.

Comme pour enfoncer son clou, Lacan ajoute (ce sera la fin de nos citations) :

Le terme bon, s'il engendre la signification du bon, n'est pas bon par lui-même et loin de là, car il engendre, et du même coup, le mal.

A vrai dire, cette dernière phrase est une de celles où Lacan a corrigé la sténotypiste. Laquelle avait écrit :

Le terme pont, s'il engendre la signification du pont, n'est pas pont par lui-même et loin de là, car il engendre, et du même coup, [virgule, ou point, et plus rien]

Comme la phrase de la sténotypie n'est semble-t-il pas achevée, Lacan y ajoutant «le mal» de sa blanche main, comme en outre il est peu probable que Lacan ait dit «n'est pas pont par lui-même»[14], ce qui sonne mal en français (on attend, malgré son «gongorisme», «n'est pas un pont par lui-même»), alors que le «n'est pas bon» ne heurte pas l'oreille, je propose de mettre au compte de la sténotypiste l'apparition de ce «pont» (s'il est vrai qu'on doive ainsi lire les lettres raturées par l'écriture manuscrite de «bon»). Ceci, certes, ne nous tient pas quitte avec cette rature. Mais, pour l'instant, il nous suffira de traiter le terme «autre» comme le sont ici ce «pont» ou ce «bon» pour conclure que, de même que le terme« bon» n'est pas bon (ni le terme «pont» un pont), de même la lettre «a» n'est pas autre.

Voici donc la coupure constituante de l'objet petit a comme tel.

Et Lacan de joindre le geste à la parole et à l'écriture. Le cross-cap, plus précisément l'inscription, la réalisation d'une certaine coupure sur cet objet lui ayant permis d'y isoler l'objet petit a, voici Lacan donnant à ses auditeurs cet objet petit a réalisé en carton. La formule de ce don est d'ailleurs on ne peut plus «surréaliste». Il leur dit, en son passage à l'acte :

La partie résiduelle, la voici. Je l'ai construite pour vous, je la fais circuler. Elle a son petit intérêt parce que, laissez-moi vous le dire, ceci, c'est (a). Je vous le donne comme une hostie, car vous vous en servirez par la suite. Petit a c'est fait comme ça.[15]

Ce passage à l'acte est important. Il fait partie de l'invention de l'objet petit a. Mais comment ? Mais pourquoi est-il comme appelé par l'algébrique invention ? Pourquoi, en tout cas, va-t-il avec ?

Résumons, ou condensons le propos : une coupure, produite par un signifiant pur, est elle-même constituante de l'objet petit a en tant que déchet, qu'objet chu, séparé, perdu. Nous évoquions l'invention du ternaire SIR ; on le voit, en juillet 1953, la production de l'objet petit a la redouble et donc la confirme. Il faut en effet que le symbolique soit distinct de l'imaginaire, pour que ce signifiant, défini bien plus drastiquement que celui des linguistes, intervienne comme coupure.

La littéralisation, la formalisation est donc le pas décisif. Lacan, dans son interprétation du rêve de l'injection faite à Irma, donne cette même fonction à la formule chimique[16]. Ce trait est donc trois fois majeur : dans l'invention de l'analyse (ce rêve est dit inaugural par Freud lui-même), dans celle d'RSI et dans celle de l'objet petit a.

Il reste un reste de cette production formelle d'un reste. Le passage à l'acte est l'indice d'emblée présent qu'un autre mode de la transmission est en jeu que celui, purement formel, des sciences exactes. Encore que dans les sciences exactes aussi, Lacan le notait, on ne saurait se passer absolument de la parole pour présenter les jeux purement formels des petites lettres.

 Conséquences

Il y aurait quatre inventions majeures de Lacan, pas une de plus. Quatre pas décisifs, ce qui est beaucoup pour un «doctrinaire» (il se qualifia ainsi lui-même), comme l'indique déjà qu'il n'y en eut, en tout et pour tout, que deux chez Bouddha :

I/ la découverte que le désir provoquant la souffrance, pour en finir avec celle-ci, il fallait renoncer à celui-là,

2/ la découverte de la voie moyenne (refus de l'ascétisme strict).

 

Chez Lacan, les quatre pas auraient été les suivants (tous datables quasi à la seconde près) :

1/ L'invention du stade du miroir (1936)

2/ L'invention du ternaire SIR (8 juillet 1953)

3/ L'invention de l'objet petit a (9 janvier 1963), disparate par rapport aux trois autres, en tant que conséquence de chiffrages bien qu'étant elle-même un chiffrage

4/ L'invention de la chaîne borroméenne (1974).

Mentionnons maintenant un certain nombre des suites immédiates de l'invention de l'objet petit a, car ces suites sont autant d'indices qu'un événement théorique majeur a bien eu lieu ce 9 janvier 1963. Ajoutées les unes aux autres, ces conséquences font preuve de l'existence de l'événement en question, un peu comme on a prouvé l'existence de Dieu par l'incompréhensible présence de l'idée d'infini dans l'esprit humain, c'est-à-dire borné : il fallait bien qu'existe un être lui-même infini pour avoir mis cette idée d'infini dans un tel esprit limité.

I Conséquence sur le deuil

Le 23 janvier 1963, le séminaire s'engage dans une reformulation de la problématique du deuil qui montre qu'il y a un avant et un après le 9 janvier 1963. Du deuil, en effet, il a été question le 28 novembre précédent. Qu'en disait alors Lacan ? Il situait l'«identification régressive» du deuil décrite par Freud (tout au moins, présentée comme telle par Lacan), comme étant l'identification à l'objet : exemplairement, celle d'Hamlet à Ophélie. Voyant Ophélie sacrifiée, morte, Hamlet entre dans une «fureur de l'âme féminine». Dans cette fureur, Hamlet accepte tout, y compris de lutter contre sa propre image spéculaire, à savoir Lærte.

Nous avons ici la distance, la différence qu'il y a entre deux sortes d'identifications imaginaires, celle au (a) i(a), image spéculaire telle qu'elle nous est donnée au moment de la scène sur la scène [Lacan a en effet peu avant identifié comme étant Hamlet Lucianus, le criminel de la pièce], celle plus mystérieuse, dont l'énigme commence d'être là développée, à quelque chose d'autre, l'objet, l'objet du désir comme tel […] [entendez : Ophélie]. [cet objet] est réintégré sur la scène par la voie de l'identification justement, dans la mesure où, comme objet, il vient à disparaître […] c'est par cette voie que se place le retour d'Hamlet […][17]

On peut s'en douter, cette distinction de «deux sortes d'identifications imaginaires» apparaît des plus problématiques après le 9 janvier 1963, puisque seul un objet énantiomorphe[18] peut se prêter à une telle identification et que l'objet petit a, lui, tel que le réalise la topologie, n'offre pas cette possibilité. On peut donc s'attendre à un effectif et notable changement de paysage théorique entre ce 28 novembre 1962 et le 23 janvier 1963. Et en effet :

— En novembre, sous un mode qui reste flou, petit a est en jeu dans l'identification imaginaire au Lucianus (Hamlet III, 2, 120 et sq.) de la pantomime (l'hésitation «(a)/i(a)», dont on ne sait si elle est de Lacan ou de la sténotypiste, est, en tout état de cause, significative). Tant et si bien que, relevant du même flou sur ce qu'il faut entendre par petit a (image ou objet ?), Lacan distingue alors fort mal de cette identification une autre identification, elle aussi imaginaire, qu'il dit aussi lui-même être mystérieuse, énigmatique, à Ophélie perdue.

— Le 23 janvier (attention, l'écart doctrinal reste mince, même s'il est clair et distinct), il ne s'agit plus de deux identifications imaginaires mais du mouvement régressif qui, dans le deuil, fait virer l'amour en identification[19]. Or, dans l'amour, la fonction de l'objet petit a, sous son nom d'agalma, fut isolée par Lacan, ceci peu avant L'Angoisse, dans le séminaire Le transfert… : «on est amant avec ce qu'on n'a pas»[20]. Si «ce qu'on n'a pas» est aussi «ce qu'on n'a plus», pour autant qu'on aura basculé d'une position d'éromène à une position d'éraste[21] (justement en ayant perdu cet agalma), alors l'identification à l'objet perdu du deuil freudien s'explique : elle est une identification qui, par voie régressive, retrouverait l'objet qu'on n'a plus. Mais si cet objet est bien petit a, et non pas le petit autre, cette identification sera «à l'être» de cet objet, non pas à l'image de l'autre comme objet perdu. Et Lacan de mettre les points sur les i (la remarque concerne le cas de l'endeuillé s'identifiant régressivement) :

Dans cette régression, où (a) reste ce qu'il est, instrument, c'est avec ce qu'on est qu'on peut, si je puis dire, avoir ou pas.

On est amant avec cet instrument : un petit a perdu, trouvé dans l'autre comme Alcibiade le localisait en Socrate. L'identification régressive de deuil garde à ce petit a sa fonction d'instrument. Mais cet instrument est devenu l'être du sujet alors qu'il était son manque à être[22].

On voit donc, à cet endroit du deuil, a quel point fut capitale la distinction topologique de deux sortes d'objets, et notamment comment elle lève certaines fâcheuses ambiguïtés de la séance du 28 novembre concernant le deuil.

Ce virage concernant l'identification régressive du deuil va d'ailleurs de pair avec un autre et non moins crucial changement, que l'on se limitera, ici, à noter sans le commenter. En novembre 1862, l'objet du désir était Ophélie, prise en tant qu'objet vers lequel se dirigeait le désir, comme objet de «l'intention désirante» – dirons-nous juste le temps de nous faire entendre –, autrement dit comme objet phénoménologique, comme objet en avant du désir ; en janvier 1963, il s'agira, dans l'identification régressive, de l'objet cause du désir, de l'objet en arrière du désir, de l'objet qui, en tant que manquant, fait désirer et non pas qu'on désire.

II Conséquence sur l'autoérotisme

Autre indice majeur du changement qui s'est opéré par la coupure instauratrice de l'objet petit a : va aussitôt suivre ces remarques sur le deuil, ce 23 janvier, une définition lacanienne absolument inédite de l'autoérotisme. L'autoérotisme est «désordre des petits a», c'est-à-dire «manque de soi» ; ce soi, en effet, sera donné avec l'identification imaginaire du stade du miroir, identification qui doit la prégnance constituante de l'image à petit a. (Lacan ne dit pas que l'autoérotisme tel qu'il vient de le repositionner ne mérite plus guère son nom, étant bien plutôt un alloérotisme — sans doute jugeait-il introduire assez de «remue-méninge» sans, en plus, heurter de front les croyants et les mordus de Freud).

Entrevoie-t-on l'importance de ce qui se joue là ? Une telle paradoxale définition de l'autoérotisme est impensable dans le cadre de la doctrine freudienne. Celle-ci, en effet, se donne au départ, comme axiomatiquement, l'existence d'un sujet psychologique, ou d'un appareil psychique. Ce n'est donc pas seulement la conception d'un sujet psychologique qui ici saute, c'est aussi le fait quà ce sujet psychologique on a donné valeur, statut d'axiome posant une existence : il existe un tel sujet.

Via la mise en place du ternaire SIR en 1953 et maintenant l'invention de l'objet petit a, c'est celle du stade du miroir en 1936 qui continue à faire des ravages dans la métapsychologie. Cette subversion de l'idée d'autoérotisme est d'ailleurs aussi (comme les deux inventions que nous venons de rappeler) une conséquence d'un autre abord des psychoses ; celles-ci, en effet, ne s'en laissent guère conter sur ce point d'un sujet psychologique premier et ordonnateur de l'expérience : quand c'est l'autre qui tire les ficelles, comment oser prétendre que le sujet psychologique est premier ?

Mais ce sont aussi les toutes premières conséquences de la naissance de petit a qui nous importent. De fait, certaines des conséquences majeures de cette invention sont déjà là ce 9 janvier 1963, précises, construites, rigoureuses.

Immédiatement après l'invention topo-algébrique de petit a, suit, dans le texte de cette séance, le dégagement d'un champ que l'on peut dire être celui de l'objectalité, différent de celui de l'objectivité scientifique en tant que l'esthétique transcendentale lui aurait donné ses coordonnées. Et l'on ne s'étonnera pas de la mention, ici, par Lacan, de ce qu'il revendique avoir introduit et qu'il appelle alors sa «division» réel, symbolique, imaginaire. Ni non plus du rappel du non moins inaugural stade du miroir.

III De deux sortes bien différentes d'objets

Ayant convoqué ces données basales, Lacan peut prendre appui sur ce que j'appellerai sa «circoncision» de petit a pour, maintenant, clairement distinguer deux sortes d'objets.

C'est ainsi que le mathème i(a) change de valeur dès lors que vont être séparés l'objet petit a, objet sans image spéculaire et le petit autre qui, lui, est à ranger dans la classe des objets énantiomorphes. Ainsi le mathème i(a) doit-il désormais être lu autrement, alors même qu'il s'écrit toujours de la même façon. On ne lira plus : i de (a) : «image, de l'autre», mais : i : «image de l'autre», de (a) : «soutenue, dans sa brillance, par l'objet petit a». Cette nouvelle lecture est une autre formulation de l'invention de l'objet petit a.

Les successives répartitions des traits dans l'une et l'autre catégorie d'objet vont quasi d'elles-même, un peu comme, au bridge, l'on peut parfois faire très rapidement toute une série de plis dès lors qu'un pli essentiel a été réussi.

Evidemment, ce sont les situations où il y aurait passage d'un statut à l'autre d'un «même» objet qui retiennent surtout l'intérêt de Lacan, notamment en ce qu'elles confirment, jusque dans leurs bizarreries, qu'il y a bien en effet deux différentes catégories d'objets. Lacan mentionne l'Unheimlichkeit, où le regard n'est plus tenu par l'image spéculaire, ou ne se tient plus dans cette image, moyennant quoi il y a passage de l'image spéculaire à celle du double, avec sentiment d'étrangeté et angoisse.

[…] voilà le point où quelque chose se passe dont je crois que par l'articulation que nous donnons à cette fonction de petit a nous pouvons montrer la généralité, la fonction, la présence, dans tout le champ phénoménal […]

Ce virage de l'image spéculaire au double permet donc une première distribution : il y a l'objet échangeable, communicable et l'objet privé, incommunicable, «corrélatif du fantasme», ajoute Lacan sans s'en expliquer, pour l'instant, davantage.

L'autre cas de passage étrange, ou de passage à l'étrange, et qui, aujourd'hui, prend toute sa dimension si on songe aux affaires de don d'organe, concerne le «Je vais te le couper» de la mère castratrice. Très lacanien en ceci, Lacan, loin de s'en effrayer prend la menace dans le fil de sa propre logique, poursuivant le geste jusque dans ses ultimes conséquences. Où serait, interroge-t-il, l'objet en question, une fois coupé ? Réponse : ce phallus flappi sera devenu un objet commun, échangeable. Il y a étrangeté dès lors qu'ainsi pris, cette manière de faire un ustensile de l'objet en question contreviendrait à son statut. Il devient un objet phénoménologique (nouveau trait), amovible (autre trait) ou encore un objet de partage (autre trait encore).

[…] il y a deux sortes d'objets, ceux qui peuvent se partager, ceux qui ne le peuvent pas. Ceux qui ne le peuvent pas, quand je les vois quand même courir dans ce domaine du partage, avec les autres objets, dont le statut repose tout entier sur la concurrence (cette concurrence ambigüe qui est à la fois rivalité mais aussi accord), ce sont des objets cotables, ce sont des objets d'échange… mais il y en a <d'autres> – et si j'ai mis en avant le phallus c'est, bien sûr, parce que c'est le plus illustre au regard du fait de la castration –, vous le savez, d'autres que vous connaissez, les équivalents les plus connus de ce phallus, ceux qui le précèdent, le scybale, le mamelon […] quand ils entrent […] dans ce champ où ils n'ont que faire, le champ du partage, quand ils y apparaissent, l'angoisse nous signale la particularité de leur statut, de ces objets antérieurs à la constitution du statut de l'objet commun, de l'objet communicable, de l'objet socialisé, voilà ce dont il s'agit dans le petit a.

Dressons donc la liste des traits différentiels :

                           Objet petit a                                    objet phénoménologique                    non spécularisable                                          spécularisable                   non échangeable                                              échangeable                   non communicable                                         communicable                   non commun                                                     commun                   non partageable                                               partageable                   non ustensile                                                    ustensile                   non amovible                                                    amovible                   non cotable                                                        cotable                   non socialisé                                                     socialisé                   corélatif du fantasme                                      non corrélatif du fantasme                   antérieur à l'objet commun                           postérieur à l'objet a                   en rapport avec la perte                 pas en rapport immédiat avec la perteIV Un catalogue devenu possible

Une confirmation essentielle, pathognomonique du fait que Lacan est là en train de frayer une distinction tenable est la conséquence suivante : il devient dé