– Pourquoi, demande-t-on à Lacan, gardez-vous si longtemps les gens en analyse ?
– Je leur apprends à compter jusqu’à trois.
«Un monstre et son psychiatre», il s'agirait d'un tel couplage dans l'étude qu'Anne-Marie Vindras consacrait récemment à ce cas d'Ernst Wagner, sur lequel Roberg Gaupp, son psychiatre, attirait, avec autant de détermination que de constance, l'attention de la communauté scientifique de l'époque. «Il s'agirait»…, car l'étude fait précisément valoir qu'aussi monstrueux qu'aient été ses actes, Wagner ne saurait être purement et simplement identifié comme monstre, de même qu'aussi subtile qu'ait été la présentation clinique de sa paranoïa, Gaupp ne saurait être identifié comme psychiatre.
Encore fallait-il, pour obtenir pareil résultat, que l'étude d'Anne-Marie Vindras fut méthodologiquement orientée. Notamment, qu'elle procède à l'envers de la démarche psychobiographique. En effet, Wagner ayant produit une œuvre «littéraire», loin d'expliquer l'œuvre par la biographie ainsi que le suggère un discours que la psychanalyse a trop souvent conforté, Vindras prend l'œuvre comme une production susceptible d'éclairer d'un jour inédit certains des problèmes majeurs soulevés non par la biographie mais par quelque chose de plus circonstancié : le cas. Autrement dit, selon une formule dont il nous semble qu'il n'y a plus guère lieu de démontrer la fécondité, elle «lit avec de l’écrit»[4]. Autant, en tout cas, que le lui permet l'absence presque absolue de cette littéralité souabe qui est un de ces traits majeurs du cas Ernst Wagner qu'elle n'a certes pas manqué de noter[5]. Une telle démarche, c’est-à-dire méthode, qui prend l’œuvre elle-même comme écrit lecteur, trouve de nombreux échos dans une des modalités les plus contemporaines du littéraire, que ce soit en France avec cette école du minuscule (Bergounioux, Michon) ou ailleurs (Rushdie, en Angleterre, Ôé au Japon, Auster aux States). Chaque fois, la fiction ne s’avère pas moins fictive, ni moins susceptible de porter au savoir une vérité, dès lors qu’elle s’applique, certes non sans reste, à dire ce qui est.
On tâchera de montrer, sur un point précisément, qu'un tel usage de l’œuvre, est d’une incontestable valeur heuristique. Le point en question est un de ceux qu'A.–M. Vindras met le plus en valeur : ce que l'on pourrait appeler l'attelage Wagner Gaupp, lui-même redoublant le clivage des langues souabe et haut allemand. Qu'en est-il de cet attelage ? On sera amené à conclure qu’il en va de rien de moins que d'une double et conjointe récusation :
1. de l'existence elle-même d'une psychiatrie qui se voudrait compréhensive,
2. d'une maladie mentale – la paranoïa – qui, cette psychiatrie, la justifierait.
Or cette réponse est donnée à Vindras dans une œuvre de Wagner, unique s’il en est – puisqu’un paranoïaque dûment étiqueté s’y fait psychiatre à l’endroit d’un autre paranoïaque non moins dûment étiqueté[6].
Mais tout d'abord, un peu de profondeur de champ. Freudien.
Méthode et mathème
Pli psychiatrique et méthode freudienneSigmund Freud invente une méthode pour l'accueil et le traitement de ce que l'on ne parvient décidément pas à appeler autrement que folie[7]. Ce que Lacan, lui, ne fit pas. Et pour cause : c'était fait ! Ainsi n'y a-t-il pas, entre eux, comme sur pratiquement tous les autres points qui prêtent à interprétation, la moindre concurrence. L'on peut discuter des différences entre les versions freudienne et lacanienne (au singulier, s'il y en a qu'une pour chacun) de l'hallucination, du délire, du symptôme hystérique, du deuil, de l’objet, de la pulsion, du phallus, de la sexualité féminine, de la nosographie, etc., comparer bijectivement les avantages respectifs de ces versions, tracer le domaine de chacune, repérer, du coup, les plages de recouvrement et celles où chacune rend compte de quelque chose que néglige l'autre, comparativement évaluer la pertinence de ces versions dans leurs diverses applications, inscrire chacune, à sa place dans l'histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse, mettre au jour leurs fondements, etc. Il y a, entre ces versions freudienne et lacanienne, bien des confrontations possibles. Sur la méthode (mise en œuvre dès lors que la réponse au symptôme, motif de la demande, est l'invitation faite au patient de se prêter à la règle fondamentale), non. Il y a là une définitive et irréductible disparité entre Freud et Lacan, bête à dire dans sa teneur : Lacan adopta la méthode freudienne, tandis que Freud, lui, tel Descartes, à cet endroit, inaugurait.
Certes, l’on devrait écrire l'histoire de cette adoption. On discuterait alors la thèse selon laquelle s'il adoptait cette méthode freudienne, c'est qu'elle était déjà largement la sienne (et tout le problème serait alors celui des limites de ce «largement»). On devrait remonter jusqu'à ce à quoi Freud, en sa méthode, redonnera vie, à savoir la suppression de la fonction «secrétaire de l'aliéné» (ce que sont Gaupp pour Wagner et Vindras pour leur attelage), corollaire de l'invention du paradigme des maladies mentales – Lanteri-Laura nous ayant donné à la fois une histoire de ces paradigmes psychiatriques successifs et une théorie de ce domaine[8]. Et comment ne pas remonter jusqu'à l'instauration pinélienne de cette fonction secrétaire ? On tomberait alors sur ce fait, récemment mis en valeur par Postel[9], dont on ne sait s'il est plus énorme ou plus méconnu et qui peut se dire d'une formule : la psychiatrie est née siamoise ; ses praticiens tout au moins, qui, d'emblée, répartirent les réponses données à l'aliéné en réservant le traitement moral au non médecin, au laïc plus exactement, au «non-ordonné» du droit cannon.
Si donc, en se constituant, la psychiatrie prenait un pli que Postel analyse et duquel, ajoute-t-il, elle ne se serait jamais départie, la question se pose : la psychanalyse serait-elle venue se loger, se lover dans ce pli ? L'habiter autrement ? Certes, elle opère un décrochage au regard de la médecine moderne et qui peut se chiffrer en termes de discours[10]. Mais si la psychiatrie est d’emblée double, la question se pose de savoir si ce décrochage méthodologique (notamment constitué par la place attribuée au savoir) par lequel se constituait la psychanalyse au regard de la neuro-psychiatrie n’avait pas déjà, en celle-ci, sur telle plage de ce doublage, sa place marquée. Si, étude faite, tel devait s’avérer le cas, certains faits trouveraient leur explication, et d’abord que le ternaire perversion / névrose / psychose, que «pernépsy», ait bel et bien été, un siècle durant, un lieu clinique commun, et le reste assez largement – ceci en dépit du fait qu'il repose, en psychiatrie, sur la supression de la fonction secrétaire et en psychanalyse sur sa remise en acte !
Qu’en est-il, précisément de cette siamoiserie psychiatrique ? Postel fait valoir que Pinel ne se chargeait pas lui-même du traitement moral que pourtant il proposait comme étant la méthode à mettre en œuvre pour soigner l’aliéné – et non plus le fou. Ce traitement moral, c'était Pussin. Mais surtout, si l'on a pu spontanément croire que ce clivage Pinel/Pussin était contingent, qu'il tenait au hasard non répétable d’une rencontre (tant l'autre conjecture paraît mettre le doigt sur un fait épistémologiquement tératologique), Postel nous détrompe. Il nous présente en effet une série de paires où, chaque fois, il est aisé de distinguer le clerc et le laïc, non pas le «laïque», lui opposé au «profane», à celui qui ne saurait pas[11]. Il y eut William Tuke et le docteur Fowler (se chargeant lui, de la partie médicale et apothicaire), Broutet et Gastaldy, Coulmier et Royer-Collard. Le cas peut-être le plus criant est alors Willis, célèbre pour son polygone, pour ses travaux sur l'hystérie, pour avoir soigné Georges III, Willis qu'on en vint donc à appeler the duplicate doctor à la suite d’une aventure aussi rocambolesque que typique. En effet, pour pouvoir appliquer lui-même le traitement moral, Willis, conformément au pli pinélien, devait cacher qu'il était doctor. Pourtant, le jour où on lui fit un procès pour exercice illégal de la médecine, il lui fallut bien, à l’ultime moment précédant le jugement, sortir son diplôme de sa poche ; de là cette nomination : the duplicate doctor ; elle continue de marquer tout un chacun, ainsi que le rend patent la longue liste de ceux qui, aujourd’hui encore, ont suivi un double enseignement de psychiatre et de philosophe.
Or, on devait l'apprendre très récemment, exactement en 1994, il y eut, aussi, deux Gaupp[12], l'un appliquant le traitement moral, l'autre favorable à la loi hitlérienne de 1933 sur la stérilisation des malades mentaux. Gaupp lui aussi comme duplicate doctor, doit être ajouté à la série postélienne – pour ne rien dire ici du cas fictif présenté par Werfel, opposant le médecin aryen au juif – à Freud de fait[13]. Devra-t-on dire, depuis ce dernier cas construit par Werfel mais auquel l'histoire a donné corps, qu’une analyse achevée serait celle où l’on serait parvenu à lever… l’âme nazie infantile ? Klein en tout cas, ne démentirait pas le propos, ni Lacan, à qui il est arrivé de situer le transfert comme un exercice sadique par lequel l’analysant questionnerait ce que son analyste a dans le ventre.
Lacan, dans la méthodeDifférent en cela de Pierre Bergounioux qui, un certain jour, put mettre ses pas dans ceux de Descartes, qui put s’apercevoir comme Descartes, non sans émerveillement, que la pensée pouvait prendre sa radicale indépendance par rapport à la situation dans laquelle elle se produisait, Lacan n'est pas cartésien : il problématise d'une certaine façon le passage à l'acte du cogito mais n’a nul besoin de le réitérer comme acte. En revanche, méthodologiquement, il est freudien, au point de ne jamais éprouver la nécessité de problématiser comment il le devint. Conformément à l'alternative que déploie son «second graphe»[14], construit pour rendre compte de la logique du fantasme et de l'acte psychanalytique[15] à partir d’une lecture du cogito, (soit l’alternative «ou je ne pense pas, ou je ne suis pas»), Lacan, parce qu’il y est, ne pense pas son freudisme méthodologique. Il est freudien, alors que beaucoup de ceux qui se disent freudiens, en fait, pensent freudien (id est : métapsychologiquement), autrement dit, ne le sont pas. Ainsi ne trouvons-nous guère, chez Lacan, de problématisation du freudisme comme méthode.
En revanche, pour autant que ses élèves assument leur décalage historique avec Lacan, ces questions méthodologiques resurgissent une fois encore, à leur niveau ; elles reviennent autrement que chez Freud. Pourquoi ? Du fait que ces élèves choisissent, avec Lacan, d'inscrire son paradigme RSI dans la méthode freudienne. En effet, à partir du moment où, aux contraintes de la méthode, s'ajoutent celles du paradigme, le terme «lacanien», qui n’apparaît qu’au niveau des élèves[16], devient une détermination plus réduite que «freudien» ; mais aussi, et c'est le revers de la médaille, mieux circonscrite, et contraignant, du coup, à revenir sur des problèmes que l’on a pu, un temps, considérer comme réglés.
Méthode et paradigme, ces deux types différents et non concurrents de contrainte font-ils bon ménage en tout point ? Ils pourraient, notons-le, être essentiellement non concurrents mais cependant localement contradictoires. Cette possibilité se fait d'ailleurs d'autant plus présente que le paradigme prétend davantage, ainsi que le fait RSI, fournir les dimensions de toutes choses analytiques, cette chose fût-elle la méthode freudienne. Or le problème fut par Lacan, dans les dernières années de son frayage, assez sérieusement remodelé.
Comment ? En psychanalyse lacanienne, la pluralité des mathèmes[17] ne fait pas le champ, a fortiori pas champ mathémique ; c’est la méthode, freudienne, qui fait le champ, lequel est «freudien», donc, de ce fait). Mais pourquoi ? Parce qu'en dépit de certaines connexions intéressantes, établies ou à établir entre eux, les mathèmes ne forment pas un réseau tel ceux que déploient les mathématiques, la physique, la chimie ou encore les différentes langues formulaires en leurs syntaxes[18]. Il n'y a pas, dans les longues chaînes de pensées, id est de théorèmes, construites à partir d'axiomes bien définis (par exemple ceux dont l’éventail règle la coexistence des trois géométries d’Euclide, de Riemann et de Lobatchevsky), ce côté bric à brac que l'on trouve avec la série des mathèmes lacaniens. Qui plus est, ces mathèmes ne sont pas validés comme l'est un programme de recherche (en chimie, en médecine) s'intégrant dans toute une série d'autres programmes, les résultats de chacun venant conforter ceux des autres, ceci jusqu'à produire chez les savants et jusque dans le public ce qu'Isabelle Stengers appelle, fort à propos, «un témoignage qui ne puisse être disqualifié»[19]. L'explication de Gide grâce au schéma L ne produit aucun programme de recherche sur Proust ou sur Genet. Il est vrai que, par exemple, le premier graphe de Lacan, le «point de capiton», peut être considéré comme rendant compte du «famillionnaire» mais aussi d'Hamlet, et, en effet, par extension, de la Trilogie de Claudel[20] ; mais en dépit de leur indéniable intérêt, l'important reste le fait que ces extensions trouvent rapidement leurs limites, qu’il y a donc là une certaine pauvreté mathémique. Ça tourne court pour chaque mathème, et l'ensemble n'en est justement pas un, tandis qu'en outre il reste toute une série de questions essentielles qui ne donnent aucune prise au(x) mathème(s) – tel est le cas du bouclage de l'analyse.
Mais voici une difficulté supplémentaire : dès lors qu'à partir de 1975, le ternaire RSI est devenu lui-même un mathème, ceci, de facto, lui enlevait le privilège qui était le sien jusque-là d'être condition de possibilité de tout mathème possible au champ freudien (ce qui est facile à vérifier dans les schémas L et R, dans le premier graphe, dans le schéma du bouquet renversé, etc.). Or le fait qu'RSI ne soit plus désormais, au moins en principe, qu'un des mathèmes possibles pour l'étude de tel problème donné (notamment : le cas Joyce dans le séminaire Le sinthome), un tel fait porte atteinte à la situation d’ensemble (ou, plus justement : de non ensemble) des mathèmes : il est désormais clair que l’essaim des mathèmes n’est pas le déploiement du programme instauré par RSI – une situation dont Jean-Claude Milner prenait acte, en allant même jusqu'à avancer que ce statut partiel, partial du mathème lacanien est aussi celui du mathème le plus dur, du mathème mathématique). Or cette précarité, cette limite désormais établie, pousse à amarrer, à garder amarré le champ freudien à la méthode freudienne.
On le voit, le livre d'Anne-Marie Vindras en tant qu’il effectue un certain tour dans la méthode, vient en son temps[21].
OÙ disparaissent le médecin et son malade
Il y a, en psychiatrie et donc aussi en psychanalyse, une pensée de la lésion. Avec la paralysie générale, elle eut son heure de gloire ; elle eut aussi, notamment avec la paralysie générale, ses déboires, lorsqu’elle prétendit légiférer, voire régler la pratique, là même où elle n’avait pas fait ses preuves. Outre l’extension du modèle lésionnel de la paralysie générale, ce fut, non moins exemplairement, l’hystérie de Charcot, fondée sur le pseudo-concept de «lésion fonctionnelle», ce fut le ridicule où sombrait le maître. Tel est donc le versant Pinel ; politique aussi, Postel le souligne, donc social (ou vaut-il mieux dire étatique ?). Sa caractéristique majeure consiste en ce que seul celui qui aura été consacré à cela pourra toucher, ainsi que la doctrine de la lésion l’implique, à ce corps – le sien – que l’homme adore. Lacan le notait, d’ailleurs tardivement (comme si pareille remarque clinique réclamait… de la bouteille) :
Il n’y a de fait que du fait que le parl’être le dise ; il n’y a pas d’autres faits que ceux que le parl’être reconnaît comme tels en les disant ; il n’y a de faits que d’artifices. Et c’est un fait qu’il ment, c’est-à-dire qu’il instaure, dans la reconnaissance, de faux faits, ceci parce qu’il a de la mentalité, c’est-à-dire de l’amour-propre. C’est le principe de l’imagination. Il adore son corps. Il l’adore parce qu’il croit qu’il l’a. En réalité, il ne l’a pas, mais son corps est sa seule consistance – mentale, bien entendu. […] C’est un fait constaté même chez les animaux : le corps ne s’évapore pas, il est consistant, et c’est ce qui lui est, à la mentalité, antipathique, uniquement parce qu’elle y croit, d’avoir un corps à adorer ; c’est la racine de l’imaginaire. Je le panse, P A N S E, c’est-à-dire je le fais panse, donc je l’essuie, c’est à ça que ça se résume.[22]
S’il y a bien cette adoration, cette idolâtrie du corps, ce culte phallique et, comme il se doit, à ce titre partiellement voilé, toucher ce corps, ne peut qu'obéir aux mêmes règles, dépendre des mêmes tabous que ceux qui concernent les idoles ; et l’acte médical (cf., ci-dessus, le «je panse») restaurateur de l’idole, ne peut se différencier absolument d’un acte sacerdotal.
Mais Pinel inventa Pussin. Or, sur cet autre versant, moral, c’est-à-dire sensiblement moins sacralisé (n’oublions pas que le christianisme annonce la résurrection des corps, qu’il est une religion du corps glorieux), une autre alternative que le dualisme corps-esprit fut historiquement présentée. Elle opposait les tenants du processus et ceux du développement. Mais, comme les premiers semblent bien, en dernier ressort, se laisser inscrire dans la théorie lésionnelle, l’alternative première reprend le dessus et la véritable opposition paraît alors bien être celle de la lésion (fût-ce sous une forme processuelle) et celle du développement, lui compréhensible.
Quand comprendre est expliquer […] «on se comprend» n’a pas d’autre substrat que«on s’embrasse», et chacun voit quand même quece n’est pas tout à fait ce que nous faisons […]Jacques Lacan, le 18 03 76.Ici même intervint, intervient l’attelage Gaupp Wagner. Quel psychiatre a poussé, plus avant que Gaupp, la compréhension d’un cas de paranoïa ? Qui a, plus que Gaupp, joué, avec un patient, ce jeu-là ? C’en est au point que cette mise elle-même nous offre, comme sur un plateau, la définition gauppienne de la paranoïa : la paranoïa est la maladie mentale qui offre le plus petit reste échappant à la compréhension. A cet égard, la citation de la thèse de Lacan donnée page 15 par A.–M. Vindras, faute d’être lue sans en rater aucun mot, est trompeuse :
Posons ici que c’est en ce travail [La Psychopathologie générale de Jaspers] que nous avons trouvé le premier modèle de l’utilisation analytique de ces relations de compréhension dont nous avons fait le fondement de notre méthode et de notre doctrine.
Evidemment, il ne faut pas négliger, lisant ceci, que «l’utilisation analytique» des relations de compréhension, est autre chose que l’utilisation de la compréhension. Il y a là un décrochage qui fait que Lacan ne fut justement pas Gaupp, et où viendra s’inscrire, avec l’analytique et comme analytique, rien de moins que le mathème.
Ce décrochage se laisse indexer d’un nom : Descartes. Descartes, ce n’est pas, après avoir relevé le fait, comprendre qu’avant l’orage les hirondelles volent bas au nom d’on ne sait quel savoir météorologique qu’on leur imputerait ; c’est noter qu’elles le font parce qu’à ce moment-là le vent rabat près du sol les moucherons et que, si elles ne volent pas à la même hauteur qu’eux, les hirondelles seront privées de leur repas favori[23].
Mais quel effet aura pareil décrochage à l’endroit de la compréhension ? Le «lire avec de l’écrit» (les «petites lettres» cartésiennes que Lacan mettait en valeur[24]) subvertit la compréhension. Le chiffrage tant de l’histoire que de la structure du cas de Marguerite Anzieu avec le nœud borroméen à quatre nœuds de trèfle[25] a quelques vertus explicatives, c’est ce à quoi il prétend et, en tout cas, ce peut être discuté, comme peut être discutée la teneur de ce chiffre borroméen pris en lui-même[26]. Mais appréhendé dans le jeu des possibles transformations isomorphes du cas et de son chiffrage, le cas apparaît quelque peu étrange, une sorte d’OVNI qui n’offre plus guère de prise à la compréhension.
Or, voici justement le décrochage que n’effectuait pas Gaupp avec Wagner, et c’est là, pour nous, tout l’intérêt de leur attelage, sa valeur enseignante.
Gaupp, disons plus exactement le Gaupp jusqu’à tout récemment jugé présentable, celui du traitement moral, Gaupp, nul ne l’ignore qui aura lu ses successifs articles concernant Wagner, a joué trés serré. Tout fut très tôt en place pour que Wagner le rejette violemment, le haïsse, le considère comme son ennemi, veuille le détruire, souhaite sa mort ; et c’est bien ce qui se produisit. Gaupp était cet intrus qui avait le pouvoir de priver Wagner de la responsabilité de ses actes, de la juste punition que, selon Wagner, ils méritaient.
Qui plus est, Gaupp franchit un autre pas, par lequel il glisse d'une position d'expert, de clerc, à celle d'un laïc, d’un Pussin appliquant (sans le savoir, sans le vouloir explicitement) le traitement moral. En effet, il publie le cas, en février 1914. A partir de cet acte, dont on se demande s’il n’est pas intempestif, voire abusif, au regard même du soin à apporter à Wagner dans sa maladie désormais reconnue[27], Gaupp aura tenu bon pour faire valoir sa compréhension du cas. Non seulement son cas (sic) sera lu par l’intéressé lui-même, mais cette publication offre aussi, du coup, cette compréhension qu’en a Gaupp à qui voudra s’en emparer, à commencer par un certain public, qui, tel celui du mot d'esprit selon Freud, pourra être dit le public du cas (Publikum). La disparité entre ce public du cas et l’Offentlichkeit est d’ailleurs manifeste lorsque Gaupp produit Wagner au 55e congrès des psychiatres de l’Allemagne du Sud-Ouest, dans le contraste entre l’accueil enthousiaste des psychiatres assemblés et le tollé «médiatique» (dirait-on aujourd’hui) suscité par cette initiative.
Le 1er septembre 1915 Wagner, qui a lu la monographie que lui consacrait Gaupp, furieux, met son psychiatre à la porte de sa chambre d’hôpital : il dit clairement qu’il ne veut pas être «présenté» ; et Gaupp ne sait pas lire le déplacement, à savoir qu’il ne s’agit pas tant d’une présentation actuelle (que Gaupp, sur l’instant, n’envisageait pas) que de la publication de son cas qui, elle, avait bel et bien eu lieu. En 1918 seulement, Wagner aurait fait un pas dans le sens d’adopter la version de Gaupp ; en 1920 il dit encore à Kretschmer désapprouver la publication par Gaupp de sa biographie. Qui plus est, à la même époque, Wagner ne manque pas d’affirmer que les railleries dont il est l’objet sont dues au fait que les malades et infirmiers ont pu lire, sous la plume de Gaupp, l’aveu de sa bestialité. Plus tard, mais de la même façon, toujours selon Wagner, la publication par Gaupp de son cas aurait fourni à Werfel le matériel pour le plagier. Gaupp et sa publication sont donc bel et bien, quasi en permanence, par Wagner incriminés. Pour une part, la publication alimente la persécution alors même que, par ailleurs, il semble bien que Wagner y reconnaisse qu’il s’agit bien de lui.
En effet, le rapport Wagner Gaupp paraît basculer en mai 1920, et l’on sait qu’en 1932 Wagner jouera le jeu d’une présentation de son cas dont la seule perspective l’avait tant fichu en pétard en 1915. Moins d’un an après cette bascule, Wagner envoie à Gaupp son Délire[28]. Selon Gaupp, le point de virage transférentiel aurait été le suivant : s’étant enfin reconnu dans sa présentation, Wagner aurait fini par faire sienne la compréhension que Gaupp manifestait à son endroit. Le cas devient ainsi paradigmatique ; il est ainsi élevé au rang de cas idéal, au sens où un Wittgenstein l’aurait sans doute admis : dès lors que le malade entérine lui-même la compréhension de son cas que formule le médecin, celle-ci se confirme comme exacte. Gaupp n’est d’ailleurs pas peu satisfait d’un pareil résultat :
Et celui qui, à partir d’un point de vue d’observateur scientifique, regarde tout essai d’interprétation psychologique des tableaux de la pathologie clinique avec un grand scepticisme, celui-là, dans le cas Wagner, ne pourra se soustraire à une telle analyse psychologique […] ; ici, il n’a absolument pas besoin de faire cette analyse par lui-même : le zèle critique de Wagner dans son introspection et son auto-analyse suffit et lui fournit clé en main le matériel prêt à l’emploi[29].
Gaupp exhibe en outre, pour preuve de cette réussite en effet remarquable, une lettre de Wagner dans laquelle celui-ci écrit sans doute l'une des plus belles critiques du délire que jamais psychiatre ait reçue[30].
Après l’avoir quelque peu conquise, puis perdue, Gaupp aurait donc fini par regagner la confiance de Wagner, au moins dans une large mesure, tandis que celui-ci – mais il s'agirait d'un seul et même mouvement – se faisait psychiatre de son propre cas. Gaupp est trop fin clinicien pour négliger tout ce qui fait ombre à cette idyllique communion. Pourtant, le «la» est ainsi donné, et ces ombres paraissent presque faites pour que la lumière de la compréhension partagée soit d’autant mieux mise en valeur.
Où l’explication compréhensive apparaît comme lésionOr, nous allons l’apprendre de Wagner, une telle compréhension entre le psychiatre et son malade, presque sans reste, apparaît un summum de malentendu. Wagner, dans ses œuvres théâtrales, nous fait savoir qu’elle opère une annihilation du sujet.
Développons, théoriquement, la logique de cette annihilation avant d’en constater l’effectivité dans l’attelage Gaupp Wagner. La compréhension de Wagner, justement parce qu’elle en est une, invite Wagner à se reconnaître dans ce qu’elle propose comme étant bien lui. Or elle est partielle, et donc aussi partiale. Notamment en ceci que Wagner est un cas. La compréhension est donc, dans cette partialité elle-même, une lésion. Autrement dit : le point où Wagner, après avoir enfilé le vêtement que Gaupp aura taillé à ce qu’il croyait être sa mesure, refusait de s’identifier à l’image qu’ainsi Gaupp lui tendait, ce point de refus, qui donc souligne la valeur lésionnelle de la compréhension, est aussi celui où Wagner récuse le pli psychiatrique, la duplication de Gaupp. Ainsi la compréhension elle-même, loin de se constituer comme une psychiatrie non lésionnelle, apparaît-elle une lésion : Pussin s’avère être un avatar de Pinel (comme, dans une des plus connues des épopées hindoues, Krishna se révèle finalement être Shiva), Willis joue cartes sur table.
C'est clairement ce que Wagner indique dans son interprétation de la double mort de Louis II de Bavière et de son psychiatre-expert, le docteur von Gudden. Et c'est sur ce point, en effet décisif et conclusif, que Vindras boucle sa présentation du cas.
On aura lu comment cette présentation fait valoir une suite de nominations de Wagner : «grand bouffon», «animal humain», «bête de l’apocalypse», «monstre» ; mais justement, chaque fois, il y a cette marque que la nomination en question ne convient pas. De là à l’horizon, cet idéal, ce vœu (que, parfois, Anne-Marie Vindras semble faire sien), d’un homme qui réponde à Wagner enfin comme il se doit… comme si une nomination, enfin, devait être la bonne – illusion qui vient exactement à la place de ce que Lacan écrivait S().
La compréhension titille particulièrement cette illusion d’une juste nomination du sujet. Serait-ce donc que la reconnaissance de Wagner comme malade mental, que cette identification, elle, tiendrait ? N’est-ce pas ce que suggère la communion du psychiatre et du malade dans la compréhension du cas du second par le premier ? Or, on ne peut justement qu’écarter cette solution ne serait-ce que parce que Wagner veut être reconnu comme littérateur notamment et très explicitement pour échapper à la catégorie de malade-mental-écrivant-un-texte-présentant-un-intérêt-scientifique pour les psychiatres. Freud est lui aussi tombé dans ce piège narcissique («Ah… / je rris / de me voirr / si foolle /en ce mirroir»), faisant de Schreber un psychiatre aussi judicieux que… lui. Ce vêtement, dont l’affublent les spécialistes réunis en congrès, ne va pas à Wagner. Pour quelle raison ? La réponse se trouve dans la conclusion de son Délire.
Soit donc la fable «la grenouille et la souris», respectivement le malade et son psychiatre[31]. Une variante de cette fable est connue comme exemplifiant le sadisme. Selon cette version (où la souris est un scorpion), la grenouille a accepté de prendre à sa demande le scorpion sur son dos, pour lui permettre de traverser la rivière
– Mais tu avais promis de ne pas me faire de mal !
crie bientôt, outrée la grenouille au scorpion, lequel vient, en plein millieu de la traversée, de la piquer mortellement.
– Oui, répond le scorpion, mais je n’ai pas pu m’en empêcher !
Dans la version de Wagner (de sa pièce «Délire, Louis II, roi de Bavière»), c’est la grenouille qui, friponne, plonge pour noyer la souris. Mais bientôt intervient un troisième larron, le busard, qui les mange toutes deux. L’innocente souris est donc elle aussi punie, ce qui est immoral, mais s’il apparaît qu’elle avait de mauvaises pensées, ça en est fini de son innocence :
Ceux qui pensent mal sont plus pervers que ceux qui agissent mal.
Tous coupables, donc. Mais voici que Louis II propose à son psychiatre une autre version, où, cette fois, c’est la souris-psychiatre qui prend l’initiative ; elle attire la grenouille–malade dans son piège, lui servant non pas des mouches vivantes (le régal des grenouilles) mais des graines mortes. Voici donc la compréhension. Elle se chiffre dans cette image du cerveau de Wagner qu’Anne-Marie Vindras a fort pertinemment mis à l’entrée de son livre. Cette compréhension sans analyse (mais la dire telle est un pléonasme) est une «provocation», et qui «énerve» la grenouille[32].
Qui l’énerve tant et si bien qu’une troisième version intervient, qui ne fera pas tant d’histoire et qui se conclura quasi instantanément par un acte. Qu’a donc affaire la grenouille avec la souris ? Pourquoi se compliquerait-elle la vie avec elle ? L’énervement a produit la question ; il fournit aussi la réponse :
Elle n’avait qu’à prendre la souris par la queue, ou au collet, comme ça !
Et Louis II de joindre le geste à la parole : il précipite son psychiatre dans le lac.
Du point de vue de Louis II, il était exclu que von Gudden comprenne (c’est-à-dire enserre : une parenthèse «comprend») Louis II comme malade mental. Et encore davantage exclu qu’il joigne l’acte à la pensée de cette maladie, c’est-à-dire qu’il contribue à la destitution de Louis II au nom de cette compréhension, aussi savamment informée soit-elle. Le faire quand même (et toute l’histoire – qu’on s’y reporte – tourne autour d’un tel «quand même») fut un forçage ; Gudden en était d’ailleurs averti, mais passa outre son propre savoir. Le passage à l’acte du roi prend la valeur d’un ré-acte, seul à pouvoir alors manifester le refus que suscite un tel forçage.
Ce sur quoi opère ce forçage, ce par rapport à quoi il passe outre se laisse formuler ainsi : nul ne peut dire à quiconque, au nom de ce qu’il croit saisir compréhensivement de ce quiconque : «tu es ceci»[33]. En revanche, dans une interlocution, il reste possible qu’un sujet se comprenant lui-même comme étant ceci (un con par exemple) et le formulant auprès d’un autre («Qu’est-ce que je suis con !»), cet autre puisse le confirmer dans son jugement («En effet !»). Et l’on songe ici au célèbre «Mais vous ETES foutu»[34] de Lacan. L'analyste répondait ainsi à la déclaration, demeurée textuellement ambiguë, de son analysant, en dépit du fait qu'elle s'accompagnait d'une mine catastrophée : «J'ai le sentiment d'être foutu». Une bonne part de la pertinence de la réplique tient justement au fait qu’il s’agit d’une réplique tandis que l’autre part de pertinence tient à ce que cette réplique, conformément à la logique du second graphe de Lacan, fait glisser le sujet du penser à l’être.
Or Louis II, en sa folie, pas plus que Wagner en la sienne, ne donnait pas de prise à la possibilité que lui soit dite une telle réplique. Et l’erreur majeure de von Gudden fut donc de négliger ce point. Il ne s’agit pas tant ici de la compréhension comme telle que du lieu d’où elle se produit. Mise en jeu hors de cette situation exceptionnelle où le sujet fraye la voie à ce qu’elle puisse avoir son lieu, elle est exactement ce à l’endroit de quoi l’interlocuteur d’un Louis II ou d’un Wagner ne peut (c’est même ce qu’ils nous enseignent) que s’abstenir.
S’agissant de Louis II, l’ironie du sort aura fait que le peuple, que l’Offentlichkeit ne suive pas le jugement du Publikum, que, pour finir, le roi, en construisant ses châteaux, réalise l’entreprise la plus économiquement rentable de la Bavière, démentant ainsi, par le mythe qu’il reste pour son peuple, mais un mythe aux retombées sonnantes et trébuchantes, le jugement des spécialistes. N’était-ce pas à Georges III, cet autre roi fou, que son médecin disait, plus subtil en cela que von Gudden :
Sire, je ne vais tout de même pas Vous mettre, à Vous, la camisole !