Articles

1997 Grünbaum lecteur de Freud

  Adolf Grünbaum lecteur de Freud :
d'une juste critique en porte à faux

 

Oh ! Heureuse ambiguïté de la translittération
Salman Rushdie[1
La chose freudienne, c'est ce que Freud a laissé tomber.
Jacques Lacan[2

En confrontant deux lectures de Freud largement indépendantes l'une de l'autre, celle de Jacques Lacan et celle d'Adolf Grünbaum, voici que l'on tombe sur un fait étrange et inattendu : alors même qu'ils n'interrogeaient guère le même Freud, alors même qu'ils le faisaient à partir de positions fort différentes, Lacan et Grünbaum en reçurent la même réponse. Elle se formule ainsi : il existe un infranchissable fossé entre sens et cause.

Á l'enseigne «ça tombe bien», on établira tout d'abord que, sur trois points essentiels, il y a bel et bien convergence entre les présentations de Freud proposées par Lacan et Grünbaum[3]. Ces trois points (au moins), qui sont à première vue autant de récusations de Freud, sont l'inconscient comme instance, l'herméneutique, la causalité «naturelle».

Une seconde partie, intitulée «ça tourne court», présentera la disparité doctrinale dont relève cette convergence.

La réponse de Freud, deux fois la même en dépit de cette disparité, apparaîtra alors dans son étrange et inquiétante solidité.

Ça tombe bien

I. Non à l'inconscient comme instance

Ça tombe bien. Adolf Grünbaum conteste que Freud fournisse une explication scientifique pour des phénomènes différents mais unifiés, dans leur teneur, par cette explication elle-même : le symptôme (hystérique), l'acte manqué, le rêve[4]. Curieusement, manque à cette liste, pour que nous puissions la dire identique à celle établie par Lacan dans les années cinquante, le mot d'esprit[5]. Récusant les inférences causales de Freud, spécialement la façon dont elles prétendent étayer une théorie du refoulement, Grünbaum conteste donc l'hypothèse qui expliquerait identiquement ces données, soit l'hypothèse même de l'inconscient.

Or, par d'autres voies que les siennes, et tout en séjournant dans le champ freudien, tout en ne prenant aucune vision de l'extérieur sur la psychanalyse, nous sommes arrivés, avec Lacan, à une conclusion fort semblable. Comme, en outre, ces deux démarches, celle de Grünbaum et la nôtre, ont eu lieu indépendamment l'une de l'autre (jusqu'à maintenant on ne sait qui ignore plus l'autre de Grünbaum ou de «Lacan» – disons : de ses élèves), force est de constater : ça tombe bien.

Ça tombe bien aussi par les conséquences identiques que l'on en tire. Pour Grünbaum aussi, ce constat a pour enjeu l'existence même de la psychanalyse en tant que discipline scientifique.

Il est vrai qu'à partir de là un écart intervient puisque, pour Grünbaum, la démonstration du caractère non fondé de l'inconscient récuse quasi définitivement la scientificité de la psychanalyse tandis que, selon Lacan, elle la rend possible, faisant de cette admission de la psychanalyse comme science l'objet d'un vœu très cher et déterminant, dès maintenant, le statut de la psychanalyse aussi bien que son exercice : là où elle n'est pas elle peut, elle (se) doit (d')advenir. Déjà en ceci elle n'est pas une herméneutique.

Il reste que lorsque Grünbaum s'avance en déclarant que la psychanalyse n'a pas de titre véritable à faire valoir pour être admise comme science, son geste ne constitue pas un pavé dans la mare lacanienne. Bien plutôt cette remarque vaut-elle comme une confirmation de Lacan déclarant, parvenu presque au terme de son parcours, que la psychanalyse est un délire… Et Lacan d'ajouter, ce que Grünbaum n'interdit nullement d'envisager : un délire… dont on attend qu'il porte une science[6].

Ça tombe donc bien pour les lacaniens. Qu'on imagine un instant quelle aurait été leur situation vacillante si, s'agissant de l'existence de l'inconscient, la contestation de Grünbaum leur était tombée dessus comme un orage imprévu, un soir de clair été, alors que l'on se promène en tenue légère loin de tout abri. Mais non, ils ont, sans le savoir, sans l'avoir voulu, anticipé l'événement de telle façon que, jusqu'à un certain point en tout cas, cette récusation critique de Grünbaum leur apparaît, à eux, enfoncer une porte ouverte[7].

Ouverte comment ? Par la translittération en français, due à Lacan en 1976, de das Unbewusste[8]. Qui donne : unebévue. Pour Grünbaum cette fois, ça tombe bien, puisque cette translittération fait valoir que les psychanalystes sont désormais privés de l'explication unitaire qu'offrait l'inconscient, celle que permettait, en français, le fait de traduire Unbewusste par «inconscient». Il y a unebévue, unebévue et encore unebévue ; et, de là, interdiction d'inférer depuis cette réitération – si d'ailleurs réitération il y a, ou lorsque réitération il y a –, l'existence d'une instance psychique nommée «inconscient». Si inconscient il doit y avoir, il n'est jamais… qu'en instance ; il n'est jamais une instance. Unbewusste, unebévue n'est pas tant une hypothèse qu'un événement. Un événement qui obvie ; qui obvie comme événement. Autrement dit ce qui est présenté par Grünbaum aux États-Unis comme un abus de Freud a déjà acquis, chez Lacan, le statut de quelque chose dont l'ascèse désormais s'impose. Ça tombe bien. Le «progrès» fait depuis Freud (mais l'on peut supprimer les guillemets, car c'est un progrès véritable d'être parvenu à savoir qu'on ne savait pas là même où l'on avait forgé un savoir) aura justement été de liquider une de ses hypothèses majeures que récuse Grünbaum.

«Bien tomber» n'est pas seulement faire une chute sans gravité. On dit aussi que «ça tombe bien» lorsqu'il y a convergence. En mathématique, en physique, en astronomie, en biologie, dans les sciences mais aussi dans la magie, «ça tombe bien» quand ce qui est produit s'avère identique à ce qui était attendu. Il y a, cependant – et l'on peut être étonné par cette surprise – dans les sciences aussi, toujours surprise, et même émerveillement[9]. Or, ici, entre Grünbaum et Lacan, la surprise du «ça tombe bien» est d'autant plus grande qu'à la différence de l'expérimentation scientifique, elle n'était, semble-t-il, aucunement préparée, trafiquée à l'avance, convoquée à se produire (ou à ne pas se produire, ce qui est aussi un résultat).

II Non à l'herméneutique

Non moins distinctement caractérisée, il y a convergence à l'endroit de la récusation de l'herméneutique.

Grünbaum a-t-il su que Lacan se décida à mettre sur le marché des livres ce que l'on a, à l'époque, intempestivement fomenté comme étant ses Écrits parce que Paul Ricœur s'apprêtait à publier, de son côté, De l'interprétation[10] ? C'en était trop ! Malgré toutes ses réticences (largement justifiées) à l'endroit de cette publication d'écrits signés de son nom, il était exclu, aux yeux de Lacan, en 1965, de laisser tout l'impact éditorial à l'annexion herméneutique de Freud.

Grünbaum sut-il que Ricœur, qui fut un temps auditeur du séminaire de Lacan, dut cesser d'y participer et même de lire Lacan pour pouvoir faire son cours et écrire son livre sur Freud ? Ce geste anticipait sur ce que ne toléra pas Lacan, sur ce que ne tolère pas Grünbaum, cet impérialisme herméneutique, celui-là même du religieux en effet[11], et qui va, écrit non moins justement Grünbaum, avec une «hostilité idéologique à l'encontre de la pensée scientifique»[12] , celui qui impute abusivement à Freud, selon les propres termes d'Habermas, une «auto-mécompréhension scientiste»[13]. Une des (rares) constantes de la position de Lacan fut, contrairement à ce que Grünbaum laisse parfois entendre qu'il pense à ce propos, le souci de rendre raison de la psychanalyse, de rendre la psychanalyse en raison. C'est le mathème, relevant d'une raison qui ne saurait être qu'une et donc commune.

Trait pathognomonique discret de cette rencontre Lacan Grünbaum à propos de Freud savant, de Freud rejetant d'un revers de main la Geisteswissenschaft[14] : tous deux s'intéressent à l'Esquisse[15]. Grünbaum sut-il que Lacan étudia ce texte de Freud très en détail ? Que ce fut Lacan qui en fit valoir l'intérêt à un moment où personne ne l'avait pris en compte ? Et surtout, que, comme Grünbaum, Lacan, à l'endroit de l'Esquisse, aura à la fois admis que Freud en vienne à délaisser la teneur neurologique de cet écrit tout en ne cessant jamais de lui donner sa portée épistémologique essentielle ?

III Non à une certaine inférence causale

On le voit, vis-à-vis de Freud aussi, et pas seulement à l'endroit de ses faux amis herméneutes, nous trouvons entre Grünbaum et Lacan d'étonnantes convergences. Allons tout de suite à l'une des plus décisives aux yeux de Grünbaum. Grünbaum nous offre une critique en règle d'une position que crut devoir prendre Freud concernant certains rêves qui, disait Freud, alors qu'ils paraissaient aller à l'encontre de sa théorie du rêve comme satisfaction d'un désir, satisfaisaient cependant le désir de lui donner tort, justement en tant que théoricien du rêve. Grünbaum récuse que Freud puisse inférer cette interprétation du rêve lui-même dont il est à chaque fois question. Sait-il que Lacan, notamment en 1957 et en 1963, mit en jeu ce même refus, et au même endroit ?

Le cas retenu par Lacan est un peu plus retors mais aussi moins analytiquement sommaire que celui auquel se réfère principalement Grünbaum[16], alors même que, pour chacun, la question paraît être de tromper Freud. Grünbaum relève chez Freud le cas d'une patiente qui rêve d'aller passer ses vacances avec sa belle-mère alors qu'il la sait très opposée à cette idée (d'ailleurs, elle venait, quelques jours auparavant, de prendre des dispositions pour éviter la proximité redoutée). Freud interprète le désir de ce rêve comme étant celui qu'il puisse avoir tort (il venait d'expliquer à sa patiente sa théorie du rêve réalisation de désir)[17]. Le cas que reprend Lacan n'est qu'à première vue contraire. Il s'agit de la dite «jeune homosexuelle», apportant à Freud des rêves qui, en tous points, étaient censés le satisfaire lui, Freud, tout au moins pris en tant que thérapeute, qu'instrument de ses parents. Ceux-ci en effet, affolés par le comportement «courtois» de leur fille avec une demi-mondaine, attendaient de Freud qu'il la remette dans le droit chemin du mariage et de la maternité. Ils avaient conduit leur fille chez Freud après que celle-ci se soit jetée par-dessus le parapet d'un pont enjambant une voie ferrée, alors que, se promenant avec sa dame, la jeune fille avait rencontré, par hasard, le père, le regard courroucé du père. Dans les catégories lacaniennes établies tout au long du séminaire L'angoisse, la liaison avec la dame est un acting-out, un transfert sans analyse, tandis que se jeter par dessus le parapet est un passage à l'acte (sur fond, donc, d'acting-out, avec l'acting-out comme marche-pied). Or justement les rêves que la jeune fille apportait à Freud semblaient dire qu'elle s'engageait dans la voie de la conformité souhaitée par ses parents, alors même qu'elle ajoutait, éveillée et un brin provocante, que, mariée, elle n'en serait que plus à l'aise pour courtiser la dame. Freud interpréta ces rêves comme menteurs, destinés à le tromper. Lacan reviendra par deux fois au moins sur ce cas[18]. Dès la première fois, ce sera, d'une façon fort grünbaumienne, pour faire valoir que l'inférence de Freud était symboliquement non fondée.

[…] est-ce que ce quelque chose qui s'exprime dans le rêve doit purement et simplement être conçu dans cette perspective de la tromperie ? En d'autres termes dans son intentionnalisation préconsciente ? Il ne le semble pas, […]

Lacan va donc tenter de dire en quoi ces rêves jugés par Freud trompeurs sont en fait des réalisations de désir. Il le fait en se référant à la «première position» de la patiente, celle d'avant que ne s'engage sa liaison avec la demi-mondaine, alors qu'elle était dans l'attente d'un enfant du père, laquelle attente fut déçue puisque le père, dans ce même moment, fit un enfant non à sa fille mais à sa femme – la liaison avec la demi-mondaine étant alors réactive à cette déception. Suite, donc, de la citation ci-dessus :

Ce qui se formule, ramené au signifiant, c'est précisément ce qui est détourné à l'origine, dans la première position […] ceci qui se formule de la façon suivante, venant du père, à la façon dont le sujet reçoit son message sous une forme inversée […] : «tu auras un enfant de moi».

[…] C'est toujours le même contenu de l'inconscient qui s'avère, et si Freud hésite, c'est, très précisément, faute d'arriver à une formulation tout à fait épurée de ce qu'est le transfert. Il y a dans le transfert un élément imaginaire et un élément symbolique, et, par conséquent, un choix à faire.[19]

Selon Lacan, Freud inférait à tort que sa jeune patiente voulait le tromper, alors même que c'était le cas. Mais pourquoi, répond Lacan récusant ainsi cette inférence, admettant même qu'elle veuille le tromper, ne pas choisir d'être dupe de cette manœuvre transférentielle et interpréter ces rêves eux aussi comme des réalisations de désir ? C'était aussi ce qu'allait écrire Grünbaum dans La psychanalyse à l'épreuve, à propos du rêve des vacances avec la belle-mère, à savoir qu'

[…] il n'y a rien dans le contenu manifeste proprement dit qui exclue de manière déductive la satisfaction du désir inconscient putatif de la compagnie de sa belle-mère, à la fois sur le plan de la motivation et sur celui de la représentation, comme l'exige la théorie freudienne.[20]

En récusant cette inférence, Lacan marquait que Freud était en manque du ternaire symbolique imaginaire réel. Comment cela ? Freud ne put appliquer ce ternaire au transfert, c'est-à-dire distinguer le transfert imaginaire (le mentir) et le transfert symbolique (la vérité portée par le mensonge, celle qu'indiquent aussi bien Lacan que Grünbaum).

Ainsi, toujours selon Lacan, ce défaut constituait-il la limite de l'analyse avec Freud, cette limite même que Freud réalise, avec la jeune homosexuelle, en la laissant tomber en un passage à l'acte identique à celui par lequel elle s'était elle-même laissée tomber. En effet, en 1963, la critique lacanienne du ratage de Freud se déplace, glissant du signifiant vers l'objet. Freud ne s'intéresse pas, dit alors Lacan, à un certain petit reste du cas. Quel petit reste ? Ayant noté que Freud remarque que

quelque avance que fasse la patiente dans son analyse, ça lui passe, si je puis dire, comme de l'eau sur les plumes d'un canard […][21]

Lacan ajoute que Freud désigne la place de ce petit reste en disant :

ce devant quoi je m'arrête, je bute, c'est quelque chose comme ce qui se passe dans l'hypnose.

Or, dans l'hypnose (qui donne accès à toute sortes de choses, par exemple à des souvenirs refoulés),

[…] la seule chose qu'on ne voit pas, dans l'hypnose, c'est justement le bouchon de carafe lui-même, ni le regard de l'hypnotiseur qui est la cause de l'hypnose.

Ici où la fonction du petit a, de l'objet, est si prévalente, […] Freud donne sa langue au chat : «Je n'arriverai à rien» se dit-il, et il la passe à une confrère féminine. C'est lui qui prend l'initiative de la laisser tomber.

Autrement dit, Freud se trouvait prié, par le transfert de cette jeune fille, de lui tenir lieu de qu'il avait dû laisser tomber pour fonder la psychanalyse, d'hypnotiseur ! Refus. Le problème est repris par Lacan dès le début de la séance suivante de son séminaire.

La dernière fois […] j'ai fait surgir devant vous comme caractéristique structurale de ce rapport du sujet au petit a, la possibilité essentielle, la relation, on peut dire, universelle concernant le a. Car à tous les niveaux vous la retrouverez toujours et je dirai que c'en est la connotation la plus caractéristique puisque justement liée à cette fonction de reste, c'est ce que j'ai appelé, emprunté du vocabulaire et de la lecture de Freud à propos du passage à l'acte que lui amène son cas d'homosexualité féminine, le laisser tomber, le niederkommen lassen.[22]

Et Lacan d'avancer, aussitôt après avoir redit que Freud laissa tomber sa patiente, que ce «laisser tomber» est le «corrélat essentiel» du passage à l'acte. C'est poser le «laisser tomber» comme une détermination nécessairement présente dans tout passage à l'acte, indication clinique précieuse s'il en est. Lacan ne dit pas ici immédiatement que Freud passa à l'acte, mais il est exclu de ne pas tirer cette conclusion, et il la tirera d'ailleurs lui-même dès la fin de cette séance[23].

Ainsi voyons-nous que par deux fois Lacan épingle le passage à l'acte comme un laisser tomber. Une première fois chez la jeune fille, c'est le fameux niederkommen lassen, qui prenait appui sur son acting-out, sur la monstration au père de sa liaison avec la dame, une seconde fois chez Freud, lorsque Freud laisse tomber sa patiente en l'envoyant aller se faire voir ailleurs, chez une femme qui plus est – ce qui était justement et très exactement à ne pas faire pour la raison majeure que tout, dans le cas, suggérait de le faire, que tout poussait à recréer la situation de l'acting-out – alors que, en allant parler à Freud, dans ses tête-à-tête avec lui, la jeune fille se subjectivait déjà autrement qu'en montrant au regard paternel comment on peut donner ce qu'on n'a pas.

Deux fois, dans ce cas, c'est-à-dire dans cette chute, ça tombe mal. La chose freudienne sera donc, pour Lacan, exactement ce que Freud aura laissé tomber, et de la façon la plus concrètement liée à sa pratique : une jeune fille, adressée à une femme puis que Lacan, en quelque sorte, recevra chez lui. Or la constitution de ce reste qui choit ne se produit pas n'importe où mais là même où Freud s'engage dans une inférence abusive et pas n'importe comment, en réglant son passage à l'acte sur cette inférence abusive (les rêves de la jeune fille visent à le tromper). Ainsi la lecture lacanienne de ce cas offre-t-elle à Adolf Grünbaum une claire confirmation de sa critique de l'inférence abusive.

Il est vrai que, dans le cas étudié par Grünbaum, la récusation de l'inférence à laquelle Freud s'autorisait paraît impliquer celle de la théorie du rêve comme satisfaction de désir tandis que dans le cas étudié par Lacan cette même récusation de l'inférence implique, à l'opposé, de s'en tenir à cette théorie. Mais dans leur rejet de l'inférence, tel est le point décisif pour notre présent propos, leurs positions sont identiques.


 

IV Deux chemins qui mènent à Freud ?

Si, par trois fois au moins et qui ne valent certes pas comme trois points mineurs (l'inconscient, l'herméneutique, la causalité), ça tombe si bien que ça, devrons-nous conclure à une pleine et entière harmonie entre Grünbaum et Lacan ? Ce serait négliger que les conclusions ne valent souvent que ce que valent les chemins qui y conduisent. Et l'on peut imaginer la situation suivante où, quoiqu'ayant conclu pareillement, chacun démontre non fondé le chemin de l'autre, tant et si bien que l'accord recouvrirait une sorte de destruction réciproque, au bout de laquelle, loin de se renforcer l'une l'autre, les deux mêmes conclusions s'annuleraient l'une l'autre, quitte à ce que, de leurs cendres mélangées, resurgisse le phénix de l'inconscient des «freudiens».

Nous nous intéresserons donc maintenant aux chemins, à propos desquels voici une conjecture. Tandis que la lecture lacanienne de Freud s'est gardée de la métapsychologie comme d'un marécage duquel on ne sort pas une fois que l'on y a mis un doigt de pied, celle de Grünbaum est construite sur une autre négligence (au sens où «négliger» aurait une éminente valeur heuristique) : celle du littéral[24].

Ceci amène une question, celle par laquelle nous entrons dans l'étrangeté annoncée au début de cette étude : chacun des deux chemins aurait-il, dans Freud, fait l'impasse précisément sur ce que promeut l'autre ? Ici, dès lors que l'on admettrait qu'il existe bien quelque chose comme un «tout Freud» (nous l'admettons provisoirement, au titre de ce que cette hypothèse peut nous apporter heuristiquement), deux figurations sont en principe envisageables, selon que la ligne de fracture lacanienne dans Freud est identique, ou pas, à celle de Grünbaum. Si c'est le cas, les deux abords de Freud sont complémentaires :

                                                   Freud

             OGrünbaum  O        Lacan  O

Dans l'autre cas, la figuration peut se dessiner, au plus simple, ainsi :

 

                                                   Freud

             OGrünbaum  O        Lacan  Om = métapsychologiel = le littéral freudienn = autre chose

Sans discuter pour l'instant laquelle de ces deux figurations serait à retenir comme pertinente (si tant est qu'il ne faille pas en dessiner et élire une autre encore), notons que la seule juxtaposition, le seul voisinage, sinon l'identité de ces deux coupures de Lacan et de Grünbaum en Freud nous met en présence d'un fait parmi les plus étranges : après la découpe dans Freud, chacun des deux morceaux retenus (m, l), suivant ensuite sa logique propre, finirait par donner le même résultat, à savoir récuser l'existence de l'inconscient, refuser d'assimiler la psychanalyse à une herméneutique, soutenir qu'elle ne peut revendiquer, en son régime spécifique, un type de causalité qui a fait ses preuves dans les sciences expérimentales. N'est-il pas des plus curieux que Freud nous livre ainsi, disons «la même chose», par deux voies si différentes ?

Or, avoir spécialement relevé dans Freud ce qu'y néglige Grünbaum a conduit Lacan à fournir, sur la base de mêmes attendus critiques que Grünbaum, une autre réponse que Grünbaum sur l'inconscient et aussi bien sur la causalité – puisque, pour l'herméneutique, il suffit que soit faite la critique pour que l'affaire soit entendue.

 

Ça tourne court

Il y a quelque chose comme un tourner court dans la lecture de Freud que propose Grünbaum, un tourner court qui néglige le littéral et un certain nombre de choses qui vont avec : le fantasme[25], l'après-coup[26], la sexualité[27], le style[28]. Or c'est précisément cette négligence qui, en durcissant trop le problème qu'il construit, empêche Grünbaum de laisser place aux réponses proposées par Lacan[29] aux deux points qui nous ont retenus, à l'unebévue et à une modalité de la causalité que Grünbaum n'envisage pas, qui n'est pas celle du traumatisme (au sens Freud/Breuer de la méthode cathartique), qui n'est pas non plus celle du désir inconscient, qui est celle, mise au jour par Lacan, de l'objet cause (dont une première figuration fut cet agalma qui tant attirait Alcibiade en Socrate, qui faisait le désir de l'eraste Alcibiade focalisé sur l'éromène Socrate). Tel est ce que nous souhaitons maintenant montrer.

I La méthode freudienne

Levons un premier et fondamental malentendu concernant la méthode. Ici encore nous nous accordons avec Grünbaum lorsqu'il déclare (il s'agit de Freud) :

Et une fois qu'il eut répudié son éphémère modèle neurobiologique de la psyché, après 1896, il persista à s'estimer autorisé à proclamer la scientificité de sa théorie clinique uniquement en vertu d'une solide et directe garantie épistémique provenant des observations qu'il pratiquait sur ses patients et sur lui-même. En bref, durant toute la carrière de Freud à l'exception des toutes premières années [selon Lacan lecteur de l'Esquisse, elles ne font pas exception !], son critère de scientificité fut méthodologique et ne fut pas ontologiquement réductif.[30]

Bien qu'ayant pris acte de ceci, Grünbaum ne saisit pas que ce primat de la méthode crée une tension définitivement, décisivement non réductible. Plus exactement il ne repère pas que cette tension n'est pas entre les deux pôles qu'il suppose, entre métapsychologie et «théorie clinique» (cette théorie existe-t-elle, indépendamment de la métapsychologie ?), qu'elle est ailleurs. Certes Freud déclarait à propos de la métapsychologie :

Ces idées ne constituent pas les fondations mais le faîte de tout l'édifice et elles peuvent sans dommage être remplacées et enlevées.[31]

«Enlevées» ? Qu'on demande donc à n'importe quel artisan du bâtiment ! Si on enlève le faîte d'un édifice, celui-ci subit, quasi instantanément, d'importants dommages ! Cette remarque nous offre une preuve maçonnique (on dit aujourd'hui «en béton», ce qui vaut comme l'opposé verlan du «laisser tomber»), que la distinction du faîte et des fondations ne tient que d'une manière très relative, que l'édifice est aussi bien cul par-dessus tête, que son faîte supporte ses fondations. Ainsi Grünbaum n'est-il pas… fondé à opposer, dans la page même où il nous rappelle cette phrase de Freud, théorie clinique et métapsychologie. Il écrit en effet, procédant à un montage de bouts de citations de Freud :

Significativement, le «bien des choses qui sont plus proches de l'observation» n'est évidemment rien d'autre que la théorie cliniquement fondée de la personnalité, de la psychopathologie, et de la thérapie. La pièce maîtresse de ce corpus d'hypothèses est la théorie du refoulement […]

Et dans un contraste affiché avec la métapsychologie décrite comme «superstructure spéculative» qui peut être écartée, si nécessaire «sans dommage ni regret», Freud considérait explicitement que sa théorie clinique était «la partie la plus essentielle» de ce qu'il avait forgé.[32]

Mais qu'est donc la théorie du refoulement sinon une construction éminemment métapsychologique ? Même si l'on trouve dans ses textes de quoi le lui faire dire, même si d'aucuns ont tenté de la mettre sur pied[33], il n'y a pas, dans Freud l'opposition qu'y voit Grünbaum entre une métapsychologie qui, elle, est précisément définie par Freud, et une «théorie clinique» qui, elle, n'a aucune existence ni consistance propre, qui est, en tant qu'isolable de la métapsychologie, une invention post freudienne à laquelle Grünbaum adhère[34]. Une des meilleures preuves que nous puissions donner de ceci est sans doute le fait que Freud, développant sa théorie du refoulement, créa le concept de «refoulement primaire», d'Urverdrangung, un concept métapsychologique s'il en est. Or Grünbaum prend très largement appui sur le refoulement comme si jamais son concept n'avait provoqué, appelé, suscité l'invention théorique d'un refoulement primaire. Autant dire que son «refoulement» n'est pas exactement celui de Freud. Comment d'ailleurs le serait-il, dès lors que Grünbaum néglige la fonction du littéral dans Freud ?

L'opposition, le clivage, la tension qu'instaure la méthode freudienne ne saurait donc passer là où Grünbaum nous dit qu'elle est. Elle est entre le cas et quelque élucubration théorique que ce soit, indépendamment du statut (lui aussi théorique) qu'on lui attribue. Le cas prime. Dans cette analytique, le cas repousse, pour se constituer comme cas, tout ce qui se voudrait savoir sur le cas antérieur au dépliement analytique du cas et applicable au cas. Ce savoir, exigence méthodologique de départ, est aussi peu certain que celui qu'écartait le cogito en son doute hyperbolique. Comme Descartes, Freud invente une méthode, pas seulement une théorie liée à une technique. Le conseil «technique» de Freud (en fait méthodologique), repris avec force par Lacan, crucial car il fait toute la différence entre la thérapie analytique et toute thérapie médicale, d'aborder chaque nouveau cas comme si aucun savoir n'avait été acquis des cas précédents, veut aussi dire (même si certaines demandes de Freud paraissent aller à l'encontre de cette exigence méthodologiquement essentielle[35]) que, quand bien même l'analyste serait par exemple fort désireux de confirmer une étiologie qu'il aurait cru inférer de cas antérieurs, il devra laisser de côté cette demande qu'il adresserait au cas pour être l'analyste freudien de ce nouveau venu qui lui demande une analyse et à qui il répond : «dites n'importe quoi, dès lors que ça vous tombe dessus (Einfall), ça tombera bien». Demander au cas qu'il confirme quoi que ce soit est mettre la demande là où elle n'a pas de place dans le cas, c'est-à-dire chez l'analyste.

Ainsi, lorsque Grünbaum note

[…] le simple fait que la méthode psychanalytique d'enquête clinique par association libre ne puisse pas justifier le type requis d'inférences causales […][36]

lui répondons-nous : — «En effet !» Mais pour ajouter aussitôt, cette règle de la méthode freudienne : — «D'ailleurs, on ne le lui demande pas». Psychanalyser n'est pas enquêter. Autant dire que cette impuissance (disons-la telle), que Grünbaum fait cruciale[37], ne l'est pas, méthodologiquement, pour nous. Autant dire que lorsque Grünbaum écrit que faute de fournir la preuve qu'apporte la guérison (celle de la méthode cathartique, avec sa théorie du traumatisme pathogène)

[…] aucun être rationnel ne pourra, serait-ce sous le supplice de la roue ou du chevalet, admettre que les associations libres permettent de déceler des agents pathogènes ou d'autres types de causes ![38]

nous le suivons dans le fossé qu'il souligne si justement entre l'association libre et la causalité naturelle, tandis que nous apparaît non démontrée la fin de sa déclaration, celle qui exclut, sans même les envisager, «d'autres types de causes».


 

II Le littéral freudien

Grünbaum use fréquemment de cette figure de style dont il vient d'être question et qui consiste à prendre l'interlocuteur dans la tenaille d'un «c'est (tout) ça ou rien» – ce qu'il appelle lui-même, à l'endroit d'auteurs qu'il critique, des «pseudo-contrastes»[39]. Ces tenailles sont souvent forgées à partir de passages à la limite. Ainsi encore, dans la déclaration suivante :

Mais tant que les étiologies de Freud n'ont pas de justifications adéquates [ce qui veut dire expérimentales, aux yeux de Grünbaum[40]], sa thérapie ne peut prétendre en aucune manière être une «thérapie causale».[41]

Autre type caractérisé de pseudo-contraste : l'affirmation réitérée selon laquelle l'admission sociale de l'homosexualité devait provoquer un déclin des paranoïas[42]. L'équ