Point de vue lacanien en psychanalyse
Lacanian Viewpoint in Psychoanalysis
Article de l'Encyclopédie médico-chirurgicale
— «Ce garçon nous ennuie»(réponse du jury reçue par Lacan après saprestation pour le concours du médicat). — «Il existe donc pour ainsi dire une paranoïainconsciente (unbewusste Paranoïa) que l’onrend consciente au cours de la psychanalyse»(Freud, Lettre à Jung du 15 oct. 1908)Introduction
«Je te demande de me refuser ce que je t’offre parce que ça n’est pas ça» [45, le 9 fév. 1972] ; nous entendons, par les effets d’après-coup[1] du dernier groupe syntaxique sur les précédents termes de la phrase : « […] pas ça… que je te demande», mais aussi : «pas ça… que je t’offre», ou encore : «pas ça… que tu me refuserais». Un tel nœud subjectif et textuel vaut comme l’une des plus heureuses formules de Jacques Lacan pour dire ce que fut son accueil des manifestations, diverses, de la folie. Mais n’est-il pas, du coup, légitime d’appliquer un tel refus à ce qu’il nous offre comme témoignage de son expérience, autrement dit à son enseignement ? Cette possibilité nous est nettement ouverte puisque Lacan mit lui-même en jeu ce «ça n’est pas ça» à l’endroit de son propre frayage, introduisant ici une inconvenante donnée clinique, modifiant là l’énoncé d’un problème, contestant ailleurs la validité d’un «acquis», ailleurs encore réagissant à ce que l’on disait qu’il disait. Son frayage ne saurait donc être présenté que depuis une position qui ne serait pas moins critique que la sienne.
Une constante, cependant, traverse ces changements : après la rencontre manquée de 1911 [27] où (via S. Freud, E. Bleuler [8], C.–G. Jung, K. Abraham et quelques autres dont E. Kretschmer[2]) psychiatrie et psychanalyse ont failli s’atteler à certaines communes questions, quitte à ne pas les tirer dans un même sens, après qu’ait eu lieu l’intempestive séparation livrant les névroses aux analystes, les psychoses aux psychiatres et les perversions à la réprobation sociale[3], Jacques Lacan aura, en France, de la façon la plus soutenue, récusé cette séparation. De 1932 à 1981, il fit valoir que la psychanalyse freudienne ne pouvait se détourner du «champ paranoïaque des psychoses»[4] sans se trouver largement incapable d’opérer là même où elle pouvait croire être en terrain conquis ; il ne cessa de la transformer conformément aux leçons reçues de ce champ[5].
1. Statut épistémologique de la consécution : Freud, et puis LacanUn tel point de vue se juge à sa valeur heuristique, qu’il convient donc d’indiquer quelque peu. Mais quel fut le biais de cette incidence du «champ paranoïaque des psychoses» sur une certaine psychanalyse[6] ?
Trois temps doivent être distingués. Cette incidence fut tout d’abord directe, débouchant, après un déjà long parcours de Lacan (1932 - 1953), sur la mise en place du ternaire symbolique imaginaire réel (désormais : S.I.R.) comme paradigme pour la psychanalyse.
Dans un second temps (1953 - 1974), elle fut largement médiatisée par ce paradigme lui-même. Il est alors mis en jeu par Lacan comme une «matrice disciplinaire»[7] dont l’intervention – telles, dans le champ physique, les transformations Newton/Aristote, puis Einstein/Newton – 1) change la signification des concepts établis (exemple : l’agressivité est liée au narcissisme et non plus à la pulsion de mort), 2) déplace les problèmes offerts à la recherche (exemple : il ne s’agira plus d’homosexua-lité dans les psychoses), 3) donne des repères pour décider des questions pertinentes et des solutions légitimes (l’une des fonctions cruciales des mathèmes), 4) modifie l’imagination scientifique elle-même (ce sera la topologie qui bientôt glissera son ver dans la conception d'un «intérieur psychique») et 5) introduit de nouvelles formes de pratiques (ce seront, parmi diverses interventions du psychanalyste (re)devenues possibles[8], les séances ponctuées). Ainsi le travail de Lacan durant ces deux nouvelles décennies correspond-il exactement aux cinq critères qui, selon Kuhn, signent l’effectivité d’un changement de paradigme.
Puis vint une ultime période où Lacan fut amené non plus à problématiser la psychanalyse à partir du ternaire S.I.R. mais à problématiser ce ternaire lui-même. Ce bouleversement, aujourd’hui encore aussi négligé que ses tout premiers pas, n’en marque pas moins l’intervention réitérée d’un nouveau «ça n’est pas ça». La radicalité du questionnement d'R.S.I., fortement accentuée par le chiffrage borroméen[9] de ce ternaire, rendit alors, aux yeux même de Lacan, la psychanalyse proche d’un délire, un délire «[…] dont on attend – disait-il – qu’il porte une science» [46, le 11 janv. 1977]. Cette ultime vectorisation réitérait d’ailleurs une essentielle détermination freudienne : seul cet horizon de scientificité est susceptible d’empêcher que la psychanalyse de Freud ne soit absorbée jusqu’à devenir une tache de Rorschach sur le papier buvard de l’herméneutique[10]. Une telle tension vers la science est d’ailleurs la seule posture susceptible de donner à la psychanalyse les moyens de répondre aux critiques aiguës et néanmoins fondées d’un Wittgenstein [9], [12].
Ce rapide et certes intempestif brossage en trois pas du frayage de Lacan y fait cependant valoir deux traits notables. Au plan doctrinal, il s’agissait, dès 1953, de dégager la psychanalyse de son ancrage dans une pensée dualiste, celle du conflit pulsionnel et psychologisant (Freud témoigne qu’elle ne lui convient pas mais ne trouve pas quoi lui opposer), en la problématisant selon un mode ternaire, voire trinitaire[11]. Au plan historique, il va s’agir d’établir la consécution Freud—Lacan autrement que comme un «retour» du second au premier. En effet cette version d’un «retour à…»[12], un temps promue par Lacan, laissait dans l’ombre ses points de disparité avec Freud, et très particulièrement l’introduction comme telle du ternaire S.I.R. Or, par elle, le paradigme ne sera plus, comme chez Freud, le cas[13], une certaine et précise façon d’aborder le cas ; grâce à elle la psychanalyse disposerait d’une matrice paradigmatique susceptible d’ordonner quelque peu un champ désormais qualifiable, lui, de «freudien»[14]. Le glissement métonymique d’un sens à l’autre du mot «paradigme» rend manifeste que, plutôt que d’être retourné à Freud, Lacan aura déplacé Freud.
2. Ponctuation du frayage de Lacan 2. 1. Avant l’invention du ternaire S.I.R. 2.1.1. La paranoïa en tant que modalité du désirPlusieurs traits, présents dans la thèse de Lacan en 1932 [37][15], rapprochaient Lacan de Freud. Cette convergence entre un jeune psychiatre français informé des thèses de la psychiatrie allemande et le neurologue créateur de la psychanalyse parvenu quasi au terme de son parcours fut en tout premier lieu une question de méthode. En délaissant l’interrogatoire préfabriqué, en optant pour une psychiatrie qui s’élaborerait à partir de monographies cliniques approfondies[16], Lacan donnait un poids décisif au témoignage du malade pris en sa singularité. Sa thèse montre, en acte, que seule cette attention au texte même du discours, tenu notamment au titre du symptôme (cette attention interdit par exemple de transcrire «mal à la tête» par «céphalée»[17]) permet de saisir à quel point les diverses manifestations paranoïaques (interprétation, intuitions et constructions délirantes, passages à l’acte) sont réactivement liées à l’histoire du malade (spécialement à son histoire familiale) elle aussi prise dans sa singularité. Or un partage ici s’effectue puisqu’il s’ensuit que le médecin, dans ce secteur de la médecine «mentale» décidément inassimilable aux autres[18], n’est pas celui qui sait, ayant par avance acquis un savoir appliquable à chaque cas, mais celui qui pourrait en venir à savoir (scilicet[19]) à condition de savoir d’abord n'être pas celui qui sait[20]. Ainsi Marguerite Anzieu, celle qu’il dénommait «Aimée», apprenait-elle à Lacan, durant les quatorze mois où ils parlent ensemble «à bâtons rompus», que la psychose paranoïaque ne relève pas (nouvelle convergence qui allait conduire Lacan vers Freud) du concept de processus tel que Karl Jaspers l’avait défini [33, et 49]. Cette leçon sera pour Lacan définitive, comme il se voit au fait que, plus de trente ans plus tard, il problématisait l’intervention du psychanalyste en tant qu’acte analytique – un terme antinomique à celui de processus. Or, nouvelle convergence, dès lors que les articulations sont clairement établies entre histoire et maladie, le pas à franchir n'est pas si grand, où l'on prend acte de ce que la maladie elle-même est affaire de désir, d'un désir qui, dans la paranoïa, ne parvient pas à trouver la forme de sa manifestation, celle par laquelle il se réaliserait. Une autre convergence suit immédiatement : le médecin peut ici intervenir en permettant qu'un juste biais finisse par être mis en œuvre ; ce sera le resurgissement de la fonction traditionnelle de «secrétaire de l'aliéné», que la psychiatrie avait exclue au moment même où elle adoptait, avec J.-P. Falret et contre celui de l'Enheitpsychose, le paradigme pluriel des maladies mentales [51]. Cette fonction secrétaire ainsi abandonnée était réapparue ailleurs, dans la rencontre de Freud et de l'hystérique ; la voici faisant à nouveau surface de la façon la plus concrète dans celle de Lacan et de Marguerite Anzieu : il publia ses œuvres, les faisant confirmer comme d'authentiques créations littéraires auprès d'un public de lettrés. Un ultime trait, enfin, le rapprochait de Freud, lui paradoxal puisqu’il s’agissait d’un point de contestation : puisque l’inconscient, dans la paranoïa, ne s’offrait pas à l’interprétation (faute d’y apparaître comme ailleurs, c'est-à-dire masqué), la psychiatrie pouvait tabler sur une psychanalyse non pas de l’inconscient mais du moi. Forger une telle psychanalyse du moi, tel était donc le chemin ouvert par sa thèse[21] dans quoi Lacan allait bientôt s’engager.
2.1.2. La toute première intervention, suivie de la grande fresque de 1938Le 3 août 1936, à 15 h 40, prenant appui sur une expérience décrite par le psychologue H. Wallon [70], un psychiatre français de trente-cinq ans, inconnu au bataillon des psychanalystes alors rassemblés en congrès à Marienbad, entreprend de leur proposer rien de moins qu'une nouvelle théorie du moi et de la réalité. A lui seul le titre de son intervention signale sa position marginale : «Le stade du miroir. Théorie d'un moment structurant et génétique de la constitution de la réalité, conçu en relation avec l'expérience et la doctrine psychanalytique». Dix minutes plus tard, l'interruption de l'exposé eut ce mérite de signifier clairement à l'orateur une prévisible fin de non-recevoir. Comme l'on peut s'y attendre s'agissant du tout premier pas de l'introduction d'un nouveau paradigme, ce conflit de Lacan avec l'Association psychanalytique internationale (IPA) sera suivi de bien d'autres. Le fait est que Lacan se remit le soir même au travail[22] et qu'il allait, quelques années plus tard, dans le droit fil de cette intervention inaugurale, proposer la vaste fresque des Complexes familiaux [39].
Ce texte comporte une nouvelle version du stade du miroir, mais aussi procède à une généralisation de la trouvaille du miroir : chez l'être humain, le moi se constitue, en se fondant sur l'autrui et en même temps que s'établit la réalité, laquelle n'a donc pas le statut d'un donné[23]. L'auteur déplie l'advenir de cette double constitution de la personnalité et de la réalité en parcourant la succession génétique des complexes, depuis le sevrage jusqu'aux complexes d'Œdipe et de castration. Cette dialectique, modelée sur La phénoménologie de l'esprit, lui permet en outre de proposer une classification ordonnée de l'ensemble des maladies mentales. Celles-ci ne sont donc pas ici empiriquement juxtaposées mais articulées les unes par rapport aux autres et chacune par rapport à la ligne de l'achèvement possible de la personnalité[24]. Il s'agit de l'écrit le plus panoramique de Lacan. Nous y renvoyons donc, et d'autant plus volontiers qu'il nous paraît aujourd'hui valoir essentiellement par certaines remarques cliniques et analyses de détails, telles la fonction constituante de la jalousie ou, plus inattendue, celle, libératoire, du masochisme. L'incidence du champ paranoïaque des psychoses y est partout sensible, pas seulement dans ce départ pris dans l'autre pour la construction du moi et de la personnalité, pas seulement dans ce suspens résolument mis à l'endroit de la réalité (qu'exige l'hallucination), mais aussi dans cette rencontre – ici réalisée – entre la psychose reçue comme réaction et donc manifestation d'un désir et la définition hégélienne de ce même désir comme désir de désir, désir du désir de l'autre. La clinique et la doctrine lacaniennes ne cesseront jamais de faire valoir qu'au commencement est l'altérité – et non pas l'on ne sait quel narcissisme primaire. De là cette attention au religieux, si caractéristique de Lacan, et qui ira jusqu’à reconnaître l’essentielle identité entre «réalité psychique» et «réalité religieuse», ailleurs pieusement laissée dans l’ombre.
2.1.3. Poursuite du débat avec la psychiatrie et premières incidences sur la psychanalyseDurant les années d’après guerre, Lacan poursuit ouvertement son débat avec la psychiatrie. 1946 donne lieu aux journées psychiatriques de Bonneval, où il critique l’organo-dynamisme d’H. Ey qui «n’a pas les caractères de l’idée vraie» [43, p. 153], ceci au nom d’une psychogenèse qu’il finira par récuser (une des conséquences majeures de l’intervention d’S.I.R.). En 1947, L’évolution psychiatrique publie ses remarques sur «La psychiatrie anglaise et la guerre» ; en 1950 il intervient au Premier congrès mondial de psychiatrie [47, p. 51-54]. Cette période est aussi celle où Lacan ré-élabore, en diverses reprises[25] le «stade du miroir».
Après le déploiement de cette clinique de l’imaginaire que proposait Les complexes familiaux, tout se passe comme si cette problématique, ayant livré sa substantifique moelle, ne pouvait que faire place à un temps de reflux. Ce fut pourtant le temps de surgissement de l’inédite question du temps logique [40], dénomination qui vaut en soi mais aussi pour son opposition au temps vécu promu par E. Minkowski en 1936 [58]. Ce «petit sophisme» fait valoir qu’à certaines conditions l’acte a la portée d’une scansion temporelle où un sujet trouve sa certitude. Lacan n’articulera jamais véritablement cette temporalité logique à celle de l’après-coup.
2. 2. S.I.R. en fonctionRetenons deux points cruciaux où, par le biais d'S.I.R. – l’infernale trilogie –, apparaît nette l’incidence du champ paranoïaque des psychoses.
2.2.1. L’inconscientIsoler comme telle la dimension du symbolique mettait Lacan devant ce fait élémentaire qu’un signifiant ne va jamais tout seul ; il renvoie à un autre signifiant : S1 Æ S2. Déjà les livres canoniques de Freud manifestaient ce trait. Avec le symptôme hystérique, le rêve, les formations dites «psychopathologiques» de la vie quotidienne ou le mot d’esprit (plus surprenant en cette liste mais non moins décisif pour ce qu’il y apporte de spécifique : la fonction du public [55]), chaque fois ce même renvoi d’un signifiant à un autre s’avérait activement opérant. Sur fond de psychanalyse dès lors enfin située comme exercice[26] de parole, la linguistique saussurienne [62][27] ainsi que les prolongements qu’elle pouvait trouver via R. Jakobson [32][28] dans l’anthropologie de C. Lévi-Strauss [53, 54][29] ne pouvaient qu’encourager Lacan à étudier ce S1 Æ S2 Nul sujet n’étant maître du langage qui le constitue, la question ainsi se posait de situer cette dépendance. De là le raccourci : «l’inconscient est le discours de l’Autre», qui provient en droite ligne de la distinction S.I.R. puisque cet Autre symbolique est ici différencié de l’autre imaginaire, celui sur lequel se forge le moi par identification. L’opposition de ces deux systèmes du moi et du sujet, formalisée en différents mathèmes (schéma L, schéma optique, schéma R, graphe du désir), nous paraît rendre compte de larges pans de l’expérience analytique.
Cependant, Lacan n’ignorait pas que cet abord de l’inconscient rapprochait le psychanalysant de celui que Sérieux et Capgras [65] avaient appelé «l’interprétateur» : même attention à la littéralité du discours, même allergie à la persuasion, même tentative de construction d’une histoire totalisante et cohérente, même souci de confirmer en raison les conjectures qui composent cette histoire. Ainsi, voulant préciser la valeur du «de» dans la formule «l’inconscient est le discours de l’Autre» [43, p. 814], Lacan renvoie-t-il son lecteur au de latin, présentifié dans la phrase «de Alio in oratione […]» (ce qui concerne l'Autre dans le discours). Mais, en prolongeant la citation avec une parenthèse : «… (achevez : tua res agitur )» – c'est là qu'il s'agit de ta chose, à qui Lacan fait-il subrepticement appel avec cet «achevez» ? A ceux qui disposaient du mot de passe, qui savaient que Sérieux et Capgras avaient fait de ce tua res agitur la devise de l’interprétateur [65, p.31].
Sans doute est-ce au repérage de cette fraternité de l'analysant et de l'interprétateur que l’on doit l’écart séparant la théorie lacanienne du signifiant de celle de la linguistique structurale, notamment l’accentuation chez Lacan de la fonction de l’écrit en tant qu’irréductible à la parole. Seule cette prise en compte de «l'instance de la lettre»[30] donne sa portée à l'inédite définition du signifiant : «ce qui représente le sujet pour un autre signifiant» (un premier déploiement du fait élémentaire, où le sujet vient s'inscrire barré, , par le rapport inter-signifiant : / S1 Æ S2) ; seul cet appui offert par l'écrit aura permis que se formule le non paradoxal constat clinique selon lequel «il n’y a pas de rapport sexuel», pas de connecteur logique susceptible de lier un ensemble hommes et un ensemble femmes (ce que l’on trouve par exemple chez un Weininger [71] où le connecteur est celui de la complémentarité, ou encore, bien avant lui, dans cette doctrine dominante durant des siècles en Occident selon laquelle le connecteur est l'identité – on considérait qu'il n'existait qu'un sexe, la femme n’étant, anatomiquement, qu’un homme rentré [52]).
Le repérage de cette béance dans le sexuel, loin d’avoir éloigné Lacan de la freudienne libido, le conduisit à distinguer ce qu’il devait finir par appeler la «fonction phallique» ; et la différenciation, enfin conceptuel-lement réglée, du plaisir et de la jouissance, avec le surgissement du couple jouissance phallique / jouissance de l'Autre, n’est pas un des moindres fruits de son déplacement de Freud. Ainsi cet objet si particulier que Freud indiquait dans le fantasme et la pulsion, que Winnicot cernait comme «objet transitionnel» [72], que Lacan nomma «objet petit a», en vint-il, en tant que «plus de jouir» (équivalent à la plus-value de Marx) à prendre sa place dans le fait élémentaire : / S1 Æ S2 ; lorsqu'a lieu cet événement singulier où un signifiant représente le sujet pour un autre signifiant (c’est l’interprétation, au sens psychanalytique de ce terme), il se produit une modification dans l’économie de la jouissance, l’objet en jeu dans cette interprétation est délesté d'une part de sa valeur de jouissance par laquelle il vampirisait le sujet.
2.2.2. Le transfert
Pour le psychanalyste, la difficulté à chaque fois actuelle est de savoir régler son intervention non pas tant à partir du «matériel» que du transfert. Or, nous allons retrouver cette même incidence des psychoses dans la théorie lacanienne du transfert.
Son analyse du symptôme hystérique avait révélé à Freud l’incidence déterminante d’un savoir insu. A l'endroit du savoir, le saisissant fut tout d’abord l’insu. Mais allait bien venir un jour où l’on devrait s’interroger, non moins sérieusement, sur le statut du savoir comme tel – un questionnement qui situe la place de Lacan dans le mouvement freudien. Il y fut d’autant plus poussé qu’il avait mieux repéré que le sujet, dans la psychanalyse, est celui de la science, celui qu’isolait l’acte du cogito cartésien justement à partir d’une radicale suspension (le doute hyperbolique [14, p. 31-32]) du savoir su. Déjà cette suspension faisait valoir que le savoir ne relevait pas seulement de l'opposition su/insu mais aussi d'une autre et plus pernicieuse : supposé/non-supposé. En tant que radicalement non-supposé, le savoir vrai vaut certitude. Un sujet se constitue comme tel en accédant à un tel point local de certitude, et pas simplement de vérité. Ce sont, exemplairement, le déchiffrement freudien du rêve, le «Je pense donc je suis» de René Descartes, le théorème d'incomplétude de Gödel ; l'évanouissement de Champollion [2, chap. 6], au moment précis où il se trouve certain d'avoir percé le mystère des hiéroglyphes égyptiens, en figure un cas non moins exemplaire.
La supposition se présente comme un registre essentiel du savoir, comme il se voit au fait qu'elle permet qu'avec du savoir supposé se forge une tromperie. Avant Lacan, c'est à un «se tromper» qu'était référé le transfert, la belle hystérique étant dès lors invitée à admettre, au nom de la réalité, que son psychanalyste n'était pas le charmant jeune homme dont elle rêvait. Cet abord du transfert comme fallacieuse répétition constituait une impasse pratique, ne serait-ce que parce que sans montage imaginaire et symbolique la réalité n'a jamais rien démontré à personne. Ainsi son questionnement du savoir conduisit-il Lacan à situer autrement le transfert, à lui donner comme figure axiale celle d'un sujet supposé savoir. Ici l'intervention de son réglage sur les psychoses apparaît double. Ne méconnaissant pas que l'image hallucinatoire, prise comme idéogramme, est autrement plus réelle que celle, perceptive, à laquelle on persiste parfois encore à vouloir la confronter, il fut conduit à écarter le faux appui pris sur un tel ordre de la réalité. Mais, ayant défini l'inconscient comme «discours de l'Autre», ne devait-il pas, en bonne logique, référer le transfert à un Autre supposé savoir ? Parce qu'il était averti de l'importance de cet Autre supposé savoir dans les psychoses (exemplairement dans le délire de supposition), Lacan ne commit pas cette bévue [4, chap. 14]. Ainsi sut-il, grâce aux psychoses, lire chez Descartes que la figure d'un Dieu non trompeur, corollaire, on le sait, de l'acte singulier du cogito, est celle non d'un Autre mais d'un sujet supposé savoir.
Une des conséquences majeures de ce pas fut l'ouverture d'une inédite problématisation de la fin ou pour mieux dire du bouclage de chaque psychanalyse effectivement engagée [44] : la destitution du sujet supposé savoir, telle la détumescence de la statue de Lénine, tranche sans sauvagerie le nœud gordien de l'analyse «finie ou indéfinie» [26].
2. 3. S.I.R en tant que problèmeDurant quelque vingt ans, il a pu apparaître que les modifications subjectives que le psychanalysant pouvait attendre de l'analyse seraient principalement obtenues de par l'intervention du symbolique. Wo es war, soll ich werden, «là où c'était, “je” doit advenir», cette formule de Freud, avec le débat de traduction ouvert par Lacan à son endroit, valait quasi étendard pour son école. Cependant, les mises en pratique de ce parti pris en manifestèrent les limites. Curieusement, le comble fut atteint hors cette école. En 1976 Cryptonymie, le verbier de l'homme aux loups, un ouvrage de N. Abraham et M. Torok auquel J. Derrida accordait sa caution [1], et qui joue du signifiant d'une façon d'autant plus débridée qu'elle est davantage translangue, rendait patent, aux yeux de Lacan (qui se sut immédiatement responsable), à quel point il avait ouvert la voie à une démarche en impasse. Dès le début de l'année universitaire 1974-1975 il avait entrepris de réduire ce primat accordé au symbolique sur l'imaginaire. Significativement, son séminaire s'intitule alors R.S.I., en contraste avec S.I.R., titre de la conférence au cours de laquelle il avait pour la première fois produit ce ternaire : S (le symbolique) n’est plus mis en premier.
La question porte désormais sur le ternaire lui-même : en tant que dimensions, le réel, le symbolique et l'imaginaire doivent être, par quelque biais, équivalents (comme sont équivalentes, pour la géométrie, les trois coordonnées cartésiennes). Cependant, cette équivalence ne saurait aller jusqu'à l'identité (une confusion qui sera bientôt posée comme caractéristique de la paranoïa, et l'on voit ici l'ultime intervention du champ paranoïaque des psychoses). Comment donc faire tenir ensemble à la fois la nécessité d'un trois premier, l'équivalence et les différences qui donneraient à R.,S. et I. leur statut de dimensions ? Lacan a pu croire un bref temps que le nœud borroméen lui apportait fort simplement la solution, qu'il lui allait «comme bague au doigt». En effet, ce nœud n’est réalisable qu’à partir de trois ronds de ficelle et rend équivalents chacun de ces ronds, tout au moins de ce point de vue selon lequel en couper l'une quelconque libère les deux autres. Mais comment alors y inscrire ce qui distingue le réel, le symbolique et imaginaire ?
Nous ne présenterons pas ici plus avant la façon dont Lacan a abordé ce problème. Qu'il l'ait résolu (par exemple avec la notion du borroméen généralisé) n'est pas acquis ; et aucun de ses élèves ne s'est jusqu'à présent autorisé à prendre la suite de ce questionnement, a fortiori à proposer une solution.
Cependant le fait même d'envisager concrètement cette ultime question devait conduire Lacan à modifier un certain nombre de thèses jusque-là considérées comme lacaniennes. Une des plus cruciales de ces rectifications concerne rien de moins que l'inconscient. En le renommant unebévue (translittération et non plus traduction de l'Unbewusste freudien), Lacan le désubstantialise, parant ainsi à une pente qui lui est fatale, mais aussi lui refuse un statut d'instance psychique. Une telle récusation a un prix (aujourd'hui ni clairement évalué ni effectivement réglé) mais offre aussi à la psychanalyse cette perspective de pouvoir situer chaque manifestation de l'unebévue en tant qu'événement subjectif singulier, inassimilable à tout autre, allergique à toute incorporation dans un prétendu processus. L'adoption effective d'une telle position par la communauté analytique aurait évidemment des conséquences considérables et non prévisibles sur l'exercice de la psychanalyse[31].
3. Fin et suite : les groupes lacaniens et l'orthodoxie freudienneL'école freudienne fut fondée par Lacan et quelques autres en 1964, moment où lui-même et Françoise Dolto étaient récusés en tant que didacticiens dans l'International psychoanalytic association (IPA). Ce ne fut pas un des moindres mérites de cette école que d'avoir, il est vrai à l'initiative de Lacan, moins de vingt ans plus tard et en plein essor, réalisé sa propre dissolution. Devant ce qu'il considérait comme un échec – le fait de n'avoir pas d'élève, donc pas d'école –, Lacan, pour ce qu'allait devenir son enseignement, prit l'ultime pari de s'en remettre à une partie de sa famille. Comme Freud, il élut une fille, mais tandis que l'épiclérisme avortait dans le premier cas (Ferenczi refusant d'épouser Anna Freud), il semble avoir été mis en place, avec toutes ses caractéristiques [5], dans le second.
Avec ces deux critères 1) familial et 2) refus persistant de la dissolution de l'école freudienne (y compris par ceux-là même qui l'avaient votée), l’on devrait pouvoir ordonner, comme sur une carte, la nébuleuse des groupes qui, en France mais aussi dans les pays hispanophones, se réclament aujourd’hui de Lacan. Comme dans l'IPA et, si l'on en croit le mathématicien René Thom, comme dans les disciplines scientifiques, la plupart des travaux publiés ne présentent pratiquement aucun intérêt. De son côté, l'IPA se divise entre ceux qui rejettent, parfois non sans violence, l'apport de Lacan et ceux qui lui font désormais place[32].
Sans doute le moment n'est-il pas venu, en 1994, de se prononcer sur la portée exacte de cette tentative, qui a nom Jacques Lacan, de laisser la psychanalyse freudienne ouverte au champ paranoïaque des psychoses en lui donnant comme coordonnées le ternaire réel symbolique imaginaire.
3. ConclusionDeux bâtons mis verticalement l’un à côté de l’autre glissent l'un sur l'autre et tombent à terre. Pour qu'ils tiennent debout ensemble, il en faut au moins trois, qu'ils forment une triskèle. Tel serait le problème actuel de la psychanalyse. Si donc il y a un «point de vue» lacanien en psychanalyse, nous espérons avoir montré qu'il s'agit d'un point triple, constitué par le ternaire R.S.I. Cependant, plutôt que d'un point de vue, il s'agit d'une proposition faite par Lacan à la psychanalyse freudienne : admettra-t-elle qu’elle tient ainsi davantage debout avec ces trois ?
Pourtant, ici encore, Lacan aura fait valoir un «ça n’est pas ça». L’ultime trouvaille du sinthome, de la sainteté du symptôme, prolonge certes son accueil de toujours en tant que texte sacré. Y a-t-il lieu cependant de lui accorder le statut d’une quatrième dimension ? Avec quelles conséquences sur les trois autres ? La mort de Jacques Lacan a laissé en plan ces ultimes questions.
Bibliographie Nous devrions ici donner en premier lieu l’ensemble des séminaires de Jacques Lacan qui se présentent comme la voie d’accès la plus pratiquable à un frayage réputé difficile. Cependant, il n’y a aujourd’hui aucune édition critique fiable de ces séminaires : un large aperçu du peu de sérieux de leur publication aux éditions du Seuil est offert avec les quelque 570 errata relevés à propos de la publication du séminaire Le transfert [11]. Ainsi le lecteur potentiel de Lacan est-il tenu de se faire fouineur des diverses versions qui circulent semi-clandestinement sous forme de photocopies. Bon nombre d’écrits de Lacan, et parmi les plus aisément lisibles, ont eux aussi ce même bancal statut éditorial (cf. [47] ou [48]). [1] Abraham Nicolas, Torok Maria, Cryptonymie, le verbier de l'homme aux loups, précédé de «Fors» par Jacques Derrida, Aubier-Flammarion, Paris, 1976.[2] Allouch Jean, Lettre pour lettre, Erès, Toulouse, 1984.[3] — «Un sexe ou l'autre, sur la ségrégation urinaire», cf. [56].[4] — Marguerite, ou l’Aimée de Lacan, EPEL, Paris,1990.[5] — «Gel», cf. [11, p. 189-210].[6] Althusser Louis, Ecrits sur la psychanalyse, Stock/Imec, Paris, 1993.[7] Arnoux Danielle , «La rupture entre Jacques Lacan et Gaëtan Gatian de Clérambault», in Revue du Littoral n° 37, EPEL, Paris, 1993.[8] Bleuler Eugen, Dementia præcox ou groupe des schizophrénies, suivi de Henri Ey : «La conception d’Eugen Bleuler», trad. Alain Viallard, coéd. EPEL–GREC, Paris, 1993 .[9] Bouveresse Jacques , Philosophie, mythologie et pseudo-science, Wittgenstein lecteur de Freud, L’éclat, Combas, 1991.[10] Coll., Le problème de la psychogenèse des névroses et des psychoses, Textes de L. Bonnafé, H. Ey, S. Follin, J. Lacan, J. Rouart, Descl&eacut