Articles

1994 Du blablabla ou autres paroles imposées

Du blablabla ou autres

paroles imposées

   

La psychanalyse, c'est quitter un type qu'on aime bien

pour retrouver un sexe qu'on n'a jamais perdu[1].


Taire, taire 

En tant que les paroles offertes à sa résonance peuvent en recevoir leur véritable absence de portée, la chambre de l’hôpital psychiatrique où l’adolescent fut enfermé[2] n’est, semble-t-il, pas un si mauvais lieu. Comme l’adolescent s’y tait, ces paroles sont principalement le fait de ses visiteurs : infirmières, médecins, parents. Le creux de leurs paroles sonne là, intolérable. Ce serait à crier si crier n’était pas en rajouter.

 

Il se cantonne donc dans un silence, l’adolescent, et peu lui importe si l’on en vient à appeler cet acte un symptôme. Ou alors, lorsque son frère Hugo tient à toute force et non sans le bel optimisme de circonstance à traiter avec lui de son avenir (ce primat de l’avenir, une figure obligée dans une société dite de progrès et sans doute l'une des plus grandes escroqueries légales du siècle), lorsqu’il n’en peut plus de voir ce frère à ce point incapable de s’intéresser à autre chose qu’à cette illusion («l’avenir de la jeunesse, une périphrase pour dire le gâtisme»[3]), il y va de son corps, il… fait le poirier, jusqu’à ce que l’autre, tout de même, finisse par avoir le tournis.

 

— Mais tu ne connais pas la pub qui dit : «nous sommes prêts à marcher sur les mains pour vous plaire» ?

— Si, mais il ne faut pas prendre ça à la lettre, voyons !

 

Mais voici maintenant qu'entrent dans l'hospitalière chambre sa mère et le petit ami d'icelle, Fabby, nanti de son impressionnante quéquette. Il le sait déjà :

 

Quand maman est en visite, inutile de faire la conversation, elle parle pour dix.

 

— Tu as l’air en pleine forme, a dit maman. N’est-ce pas qu’il est en pleine forme, Fabby ?

 

Elle est contente, la maman, d’avoir appris de la bouche du médecin que son fils n’a qu’une légère psychonervose. Ainsi va-t-elle pouvoir partir, accrochée au bras de son phallophore adoré, sur la Côte d’Azur. Fabby, déjà, pose culotte, de façon – dit-on – à montrer au malade les beaux maillots de bain que le couple vient d’acheter. Suit le récit d’une exhibition du même ordre, la veille au soir, chez des amis ; qu’est-ce qu’on a rigolé ! Et l'on rigole encore un peu en évoquant c'te rigolade pas tout à fait terminée ! Faut-il préciser que ce complaisant récit laisse de marbre l’adolescent ? Entre temps, sa maman a quand même pensé à déballer les nougats qu’elle lui apportait et qui ne le mobilisent pas plus que ses paroles. Mais, déjà, dit-elle, il faut filer.

 

Paroles, gestes, actes (ou absence d’actes), tout sonne faux dans la chambre de l’adolescent hospitalisé. Et vain. Dans tout ce fatras que l'on vient, Dieu sait pourquoi, ici étaler, il n'est jamais question d'un dire qui lui serait adressé. «Hors de question de dire», serait-ce là ce qu'on appelle un schizophrène ?

 

Répondre «oui» ne serait pas une raison pour déployer notre savoir clinique. Bien plutôt sommes-nous tenus de songer, lisant Leïf Panduro, à cette vanité non seulement du savoir mais même des mots, à la parole comme «inanité sonore» de bibelots précisément non abolis. Promenez-vous, lecteur, dans une brocante ; une fois n'est pas coutume, prêtez attention aux bibelots que vous trouvez sans aucun intérêt et plutôt laids : voici les mots. L’on songe aussi, plus loin historiquement mais non moins proche subjectivement que Mallarmé, au «words, words» de Shakespeare, même si Hamlet cause beaucoup, malgré tout, dans sa mélancolie, tandis que le moderne adolescent danois, lui, se tait.

 

Comment appréhende-t-il les adultes, cette race qui légitimerait le racisme si elle existait ? Les adultes surgissent devant lui comme des gens qui ont la mâchoire en mouvement du matin au soir, des donneurs de conseils, des vantards écœurants dans l’étalage de leur réussite sociale, professionnelle, familiale. Que peuvent être les paroles en droite ligne venues de ce béat contentement de soi et du monde dont même certains psychanalystes – ça me sidère – font mine ?

 

Si j’avais un tant soit peu de pouvoir sur les gens, je réécrirais la constitution. Et tout en haut, j’écrirais en lettres capitales : «Interdiction formelle à toute personne de plus de trente ans de prononcer plus de vingt mots par jour sous peine de mort»[4]

 

L’on atteint ici exactement les séances ultra-courtes sur le tard pratiquées par Jacques Lacan. Explicitement, d’ailleurs, Lacan situait cette sienne innovation comme une réponse à un mode de parler qu’indexe le terme de blablabla[5].

 Du blablabla 

Curieux terme d’ailleurs, et somme toute non encore stabilisé comme déjà l’indique le Robert dans son hésitation on ne peut plus signifiante entre «blabla» et «blablabla». Et pourquoi pas : «blablablabla», etc. ? Cette réplication est d’ailleurs une possible réplique à opposer au blablabla de quelqu’un (l’on se trouve par exemple entendre que, comme le chameau, il blatère lorsqu’il pense déblatérer) : l’on accompagne son discours vide, comme la batterie ponctue une ligne mélodique, d’un :

 

— Bla/bla/bla/bla/bla/bla/bla/bla/bla/bla/bla/bla/…

 

jusqu'à ce que le blablabla s'arrête. Cela équivaut à faire le poirier.

 

Il y a là une indication de ce que, pris comme signifiant, ce mot de blablabla comporte quelque chose de borroméen : il peut se composer d’un très grand nombre d’anneaux tous semblables, les «bla[6]», tout en restant le même, le même mot, la même chaîne borroméenne. Et, comme pour cette chaîne, l’épreuve décisive est celle de la coupure. Comment est-ce que ça se défait le blablabla ? Est-ce que, si l’on coupe un bla, les autres sont libres ? Est-ce qu’alors ça cesse de blablater ? Le Robert entérine le fait que deux bla sont déjà le blablabla, ce qui pourrait correspondre au cas dégénéré de la figure fondamentale à trois que les dictionnaires privilégient.

 

Blablabla daterait de la seconde guerre mondiale. Est-ce là un signe discret de ce qu’un certain rapport à la parole se serait à l’époque mis en place ou (s'il est vrai que les artistes en prirent acte les premiers – cf. Dada) déployé, généralisé, consolidé ? En son prétendu mutisme, le schizophrène (qui apparaît en quelque sorte massivement dans la clinique au moment même où se trouve par la langue nommé le blablabla) aurait-il, avant tout autre, pris la mesure de cette modification ?

 

Différent en cela du paranoïaque, aurait-il su, lui, ne pas la négliger ? Si l’on veut bien ne pas trop tirer sur une telle généralité (due au fait que nous avons bien besoin de béquilles comme nous le voyons clairement depuis Dali), je dirai que le paranoïaque, lui, passe outre, car il lui importe non pas tant de parler, de patauger dans le blablabla comme tout un chacun, que de parler de ce qui lui parle, de parler en second ; or, curieusement, ce parler non pas en direct mais en témoin d'une parole déleste largement son discours de son poids de blablabla (car le blablabla n'est pas léger, contrairement à ce que l'on croit tout d'abord, le blablabla pèse, le blablabla étouffe). Ailleurs, c’est par le biais non d’une abstention ni d’un mode d’énonciation particulier mais du symptôme qu’un tel délestage semble intervenir.

 

Il apparaît très remarquable que cet ordonnancement de certains modes de la parole prise en tant que blablabla a son répondant au niveau de la séduction. Le mutisme schizophrénique mais aussi l'énonciation paranoïaque sont singulièrement dépouillés de tout effet de séduction (l’on ne dit pas de suscitation d'un intérêt). A l'inverse, il est connu que le séducteur déploie tous les fastes de la parole justement en tant que blablabla. Même si son discours en tant que blablabla se doit de n’être pas absolument quelconque, nous n'admettrons pas trop vite que l'objet de la quête du séducteur se trouve trompé ou se trompe à partir du sens de ce discours et de ce qu’il peut comporter de promesse. La performance séductrice paraît bien plutôt liée au blablabla comme tel, reçu comme tel. Il est permis de douter que Zerline ait cru, ne serait-ce qu’un seul instant, au hochet du mariage qu’agite devant elle Don Juan, tant et si bien que reste à nos yeux étonnante la facilité avec laquelle, pourtant sur le point de se marier, Zerline lui cède. Mozart et Da Ponte nous indiqueraient-ils ainsi cette loi selon laquelle plus ostensiblement une parole se présente comme blablabla plus elle a de chances de réussir en tant que parole séductrice ?

 

Que l’on tâche d’imaginer un instant l’inimaginable : les milliards de milliards de milliards de mots que chaque jour produit l’humanité au seul titre du blablabla. Y a-t-il une autre production humaine quantitativement aussi importante que celle-ci ? L'on est loin du compte, en tout cas, avec les quelques 350 tonnes de sperme chaque jour inutilement dépensées (5 millions de rapports sexuels quotidiens, multipliés par 7 grammes à chaque fois perdus). Et il semble bien que la production d'aucun objet manufacturé n'égale, en importance, celle du blablabla. Sans doute faudrait-il, pour rencontrer un même ordre de grandeur, se tourner du côté de la nature, invoquer la chimie de la respiration avec sa création d’oxyde de carbonne.

 

Etant donné cette marée de blablabla à laquelle le psychanalyste ne saurait qu’être sensible, lui dont la pratique – disait Lacan – est de bavardage, ou ce marais bien fait pour l‘absorber, l’on aura saisi qu’une sorte de vœu dès lors survient comme immanquablement. Comment ne pas souhaiter un autre statut de la parole, et qui ferait contrepoids, ou espérer quelque autre chose qui aurait cette même fonction de couper court au blablabla s’il devait s’avérer que la parole toute entière reste bel et bien prise dans cette fange ?

 Acte de peu de parole[7] 

Ainsi allons-nous être amenés à quelque peu déplier comment Lacan a tourné autour de la parole. Nous y sommes poussés ne serait-ce que par l’intitulé de notre colloque qui comporte (sans doute ce point ne fera pas difficulté) deux termes lacaniens, c’est-à-dire introduits par Lacan dans le champ freudien, «parole» et «acte», et ici liés au terme, lui parfaitement freudien, de séduction.

 

Inscrite dans cet intitulé, la notion d’«acte de parole», si donc on la rapporte à l'histoire du frayage de Lacan, apparaît réaliser une sorte de compression temporelle. Lacan mit l’accent sur la parole en 1953, tandis que ce ne fut que treize ans plus tard qu’il devait donner à l’acte une place non moins cruciale. Or, à soi seul, noter cette distance nous suggère que la réduire ne va pas de soi. Ce que confirment encore deux raisons, l'une générale, l'autre circonstanciée.

 

1. En effet, question de style mais aussi question de stratégie à l’endroit d’un lacanisme toujours prêt à se déployer, il est à remarquer que ce que Lacan apportait au fur et à mesure des années de son séminaire ne se laisse pas sagement ranger à côté de ce qui aurait été déjà là et, du coup, comme définitivement advenu dans le passé[8] ; Lacan n’était pas Gide, qui déclarait que son œuvre était toute entière présente à son esprit avant qu’il n’en ait écrit la première ligne ; qui plus est, aucun de ses frayages n'aura été pris, par Lacan en tout cas, comme absolument définitif. Leur logique serait bien plutôt celle-ci : dès que c’est écrit, et notamment parce que c’est écrit, l’on en vient bientôt à admettre que «Ça n’est pas ça». La logique du signifiant est celle de l’effacement des traces.

 

2. Quant à ce qui concerne spécifiquement notre interrogation d’aujourd’hui, une mise en question de la notion d’acte-de-parole paraît inévitable. N’était-ce pas précisément dans un certain reflux de ce que Lacan – un temps – attribua de vertus à la parole qu’il en vint à introduire sa problématisation de l’acte ? L’acte n’a-t-il pas pris chez lui cette place éminente qui allait être la sienne précisément parce qu’il dut admettre que la parole comme telle n’avait pas cette portée d’acte qu’il lui reconnaissait en 1953 – fût-ce sans la nommer ? Là encore, la réponse semble bien être oui.

 

Mais traitons le problème synchroniquement, non plus historiquement, en référence à l’histoire du frayage de Lacan. Ce n’est pas parce qu’une parole peut avoir sa fonction dans l’acte que l’acte comme tel est situable comme acte de parole. Autrement dit, il n’est pas du tout établi que la parole nous permette de situer l’acte en tant qu’acte ; bien au contraire, il se pourrait bien que l’on rate la dimension propre à l’acte dès lors qu’on l’aborde en l’épinglant, réductivement, comme acte de parole.

 

Certes, l’acte manqué et le passage-à-l'acte peuvent ici nous égarer. Pourtant, lorsque la fiancée perd sa bague de fiançaille, l’événement dont il s’agit, s’il a bien la portée d’une parole – ce que Freud a clairement démontré en liant d’une manière essentielle l’acte au manque – ne se laisse pas réduire à cela. Oui, il s’agit même d’un dire. Mais comment négliger que la bague en tant qu’objet reste bel et bien perdue, que nulle autre, fût-ce une seconde bague identique à la première, jamais ne la remplacera ? Qu’il soit ou non pris en compte dans ce qu’il comporte d’un dire (ici, rompre ou pas les fiançailles), l’acte, on le voit à ce seul cas de l'acte manqué, n’en prête pas moins à conséquences ailleurs et autrement que ce que la parole peut en recueillir. Cette bague-ci, définitivement, réellement, manquera.

 

Quant au passage-à-l'acte, sans doute le terme doit-il une part de son succès à l'obsession. C'est elle, avec ce qu’elle comporte d’un «Patience, ça va venir !», qui donne du dit «passage» une version selon laquelle ce qui devrait passer serait bel et bien déjà là. Inscrit, pourquoi pas ? C'est à elle encore que le passage-à-l'acte doit la sorte de crainte et donc l'évitement dont il fait l'objet. Dégagé de cette obsessionnelle version, le concept de passage-à-l'acte se saisit à partir de ce fait que l'acte est d'un autre registre, incommensurable à tout ce qu'il peut bien faire passer comme parole. De même que l’acte, l’acte manqué et le passage à l’acte inaugurent, instaurent un définitif avant/après.

 

A l'endroit de la parole, nous avons affaire, chez Lacan, à une sorte de mouvement tournant. Tout d'abord l'accent est par lui mis très fortement sur la «fonction de la parole» (mais tout de même prise dans le «champ du langage», ce qui n'a pas suffi à calmer les enthousiasmes de l'époque), ceci constituant le point le plus connu de son enseignement. L’on a certes fait, durant tout un temps, des gorges chaudes de la «parole pleine» et je puis me souvenir, à ce propos, d'un petit incident de séance, d'une remarque naïve que je fis, un jour, à Lacan, lui disant alors spontanément ce que je découvrais, non sans quelque surprise et sur un mode associatif :

 

— Mais ce que vous disiez à Rome à propos de la parole, c'est exactement ce qu'écrit Karl Barth !

 

Il connaissait l'œuvre du grand théologien protestant, et n'était pas content, mais pas content du tout de cette remarque, sa mimique me le disait ; il me manifesta aussi sa réaction en arrêtant là, d'un signe agacé, la séance. Ainsi confirmait-il la justesse mais aussi les limites du propos en me le faisant payer deux cents francs. Et je ne doute pas aujourd'hui que le côté ramasse-chrétien de la parole pleine (alors associée à des termes comme «révélation», «vérité», et même «miracle»[9]) a bel et bien historiquement joué à la fois en faveur et aux dépens du mouvement lacanien, ceci dans un formidable malentendu dont Françoise Dolto est la plus éclatante réalisation.

 

Ce n'est pas que cette notion d'une parole pleine ne mi-dise une certaine vérité, aussi bien chez Karl Barth que chez Lacan. Ainsi :

 

Comment la parole, en effet, épuiserait-elle le sens de la parole […] sinon dans l'acte qui l'engendre ?

 

Ou encore :

 

L'expérience psychanalytique a retrouvé dans l'homme l'impératif du verbe comme la loi qui l'a formé à son image[10].

 

Mais, chez Lacan, un ver creuse ce beau fruit de la pleine parole, ceci d'entrée de jeu puisque, déjà, il y a une tension, à Rome, en 1953, entre parole et langage, c'est-à-dire entre parole et écrit. L'écrit se trouvera ainsi bientôt situé comme étant «la racine de l'acte de la parole»[11] ; il y a parole lorsque un événement d'écriture (dont le lieu peut parfaitement être l'oral, cas le plus commun dans l’analyse et… dans la vie) advient comme contemporain au langage.

 

Ainsi se trouve engagée, via l'écrit, une sorte de dérive par rapport à l'idéo-théologie de la parole pleine qui, on le sait, n'est autre que le Christ ressuscité (figure paradigmatique de l'acte de parole). Il faudrait certes déployer le pas à pas de cette dérive, ce qui est exclu dans le cadre d'un bref exposé et force nous est donc d'arpenter à grandes enjambées les séminaires de Lacan. Epingler l'inconscient comme «discours de l'Autre» aura bientôt permis à Lacan de cerner l'incomplétude de cet Autre, sa radicale incapacité à répondre à la question du sujet (au «Ché vuoi ?»), et lui aura donc également permis de localiser la réponse à cette question au lieu, lui non purement symbolique, du fantasme. Dès lors la parole comme telle ne pouvait plus être conçue comme étant le grand, le seul recours. Creusant encore davantage cette dérive, le séminaire L'acte psychanalytique va ensuite constituer un tournant majeur. Ainsi nous retrouvons-nous, au terme de ce parcours, en un point que l'on peut imaginer situé à cent-quatre-vingts degrés du point de départ : de la parole pleine, nous débouchons sur la parole imposée.

 La parole en tant qu'imposée 

Cette notion est venue en droite ligne d'une présentation de malade. Je n'ignore pas que certains ici présents peuvent trouver inconvenant cet exercice et donc ne pas pardonner à Lacan de s'y être prêté. Mais c'est un fait qu'il y tenait, et un fait aussi qu'y avoir assisté a trés sensiblement modifié mon abord de Lacan et donc la présentation qu’aujourd’hui je fais de lui.

 

Il se trouve que vendredi <a eu lieu> ma présentation de quelque chose qu'on considère généralement comme un cas, un cas de folie assurément, un cas de folie qui a commencé par le sinthome «paroles imposées». C'est tout au moins ainsi que le patient articule lui-même ce quelque chose qui me paraît tout ce qu'il y a de plus sensé dans l'ordre d'une articulation que je peux dire être lacanienne : comment est-ce que nous ne sentons pas, tous, que <les> paroles dont nous dépendons nous sont en quelque sorte imposées ? C'est bien en quoi ce qu'on appelle un malade va quelque fois plus loin que ce qu'on appelle un homme normal. La question est plutôt de savoir pourquoi est-ce qu'un homme normal, dit normal, ne s'aperçoit pas que la parole est un parasite, que la parole est un plaquage, que la parole est la forme de cancer dont l'être humain est affligé ? Il est certain que, là-dessus, Joyce <peut> nous donner un petit soupçon.

 

[…] le cas que je présentais avait subi une aggravation après avoir eu le sentiment – sentiment que je considère quant à moi comme sensé – le sentiment de paroles qui lui étaient imposées. Les choses se sont aggravées non seulement quand il a eu le sentiment que des paroles lui étaient imposées […] mais qu'il était affecté de ce qu'il appelait lui-même télépathie, qui n'était pas ce qu'on appelle couramment de ce mot, à savoir d'être averti de choses qui arrivent aux autres, mais [qui voulait dire] que, par contre, tout le monde était averti de ce qu'il se formulait lui-même par devers lui, à savoir ses réflexions les plus intimes, et tout spécialement les réflexions qui lui venaient en marge des fameuses paroles imposées.

Car il entendait quelque chose, «sale assassinat politique» par exemple, ce qu'il faisait équivalent à «sale assistanat politique». On voit bien là que le signifiant se réduit à ce qu'il est, à l'équivoque, à une torsion de voix. Mais à «sale assistanat» ou à «sale assassinat» dit «politique», il se disait à lui-même, en réponse, quelque chose, à savoir quelque chose qui commençait par un «Mais…» et qui était sa réflexion à ce sujet. Et ce qui le rendait tout à fait affolé, c'était la pensée que ce qu'il se faisait comme réflexions en plus – en plus de ce qu'il considérait comme des paroles qui lui étaient imposées – c'était cela qui était aussi connu de tous les autres. Il était donc, comme il s'exprime, «télépathe-émétteur», autrement dit : il n'avait plus de secret. Et cela même, c'est cela qui lui avait fait commettre une tentative d'en finir […].[12]

 

Le nom en cinq lettres du malade comporte notamment et dans l’ordre les trois lettres LùCAù ! Mais sans doute n’est-ce pas là la seule raison qui a conduit LaCAn à épingler ce cas comme «psychose lacanienne», une psychose dont l’appréhension ce jour-là lui fait dire que les classiques de la psychiatrie n’en ont pas décrit le tableau, pas même les bons cliniciens comme Chaslin[13]. Certes, tout un chacun n’est pas confronté à cet ordre d’expériences dont le malade donne quelques exemples ; pourtant, on vient de le lire, Lacan universalise non cette expérience singulière mais ce qu’elle comporte et qui s’en déduit quant au statut de la parole.

 

La notion d’une «marge» (dans la citation ci-dessus), d’une pensée en marge des paroles imposées, nous renvoie à l’écrit. In text, il y a la parole imposée, la parole émergente, celle qui vient parfois «par rafales» dit LùCAù ; et il ajoute que ces envahissantes paroles «ne sont pas réflexives», ce qui équivaut, précise-t-il, à reconnaître qu’elles ne sont pas de lui (même si son activité poétique met en jeu la même opération de contraction de mots, même si certains mots de la parole imposée furent, au départ, des mots de sa propre poésie[14]). En revanche, il reconnaît comme étant de lui la «réflexion» en marge. Exemple :

 

Parole imposée : — Ils veulent me monarchiser l’intellect.

En marge : — Mais la royauté est vaincue.

 

Or cette réflexion «aussi» (Lacan appuyait ce mot dans son dire ci-dessus transcrit) est connue de tous, ce qui rendait Lacan pas spécialement optimiste, ce qui le poussait même à suggérer que la seule issue, pour le sujet habité par un savoir ainsi inexorablement su par l’autre, ne pourrait être que le suicide. Mais comment LùCAù. sait-il que sa réflexion est sue ? D’où tient-il cette certitude ? Ici encore, nous repérons qu’il s’agit d’un fait d’écriture, puisque intervient ce que la grammatologie appelle un déterminatif. En effet, un signe lui est donné, qui lui prouve que sa pensée, pourtant intime et censée demeurer en son «jardin secret», a été reçue. Exemple d’un tel déterminatif : il note que le visage de son interlocuteur un bref instant se fige. Autre exemple : une phrase entendue à la radio s’adresse à lui : Pierre Bouteiller — «Je ne savais pas que j’avais des auditeurs qui avaient ces dons-là !», ou encore : «Voilà ce que je veux dire à un poète anonyme».

 

Le cas le mieux déplié est celui de la Radioscopie de Roger Treno, directeur du Canard enchaîné, par Jacques Chancel. L’entretien porte sur l’anticléricalisme. Ecoutant l’émission, LùCAù en vint à dire : — «Roger Treno est une sainte».

 

Ils ont éclaté de rire tous les deux à la radio, d’une manière qui n’avait aucun rapport avec ce qu’ils disaient[15].

 

Ainsi LùCAù conclut-il – non sans logique – qu’il a bel et bien été entendu, jettant du même coup un vif éclairage sur ce que peut vouloir dire «être entendu», à l’occasion par un psychanalyste.

 Problème 

L’universalisation à laquelle procède Lacan lorsqu’il déclarait, dans le droit fil de cette présentation, que «[les] paroles dont nous dépendons nous sont en quelque sorte imposées» est-elle recevable ? Abusive ? Légitime ?

 

Il apparaît en tout cas que si l’on entreprend de répondre à cette question depuis l’abord freudien du symptôme, la réponse pencherait nettement en faveur du oui. En tant que surdéterminé, le symptôme est fabriqué à partir de certains signifiants qui ne sont pas quelconques, loin s’en faut. Et le choix ni la liberté du sujet parlant ne sont certes pas aussi grands que la linguistique a pu le laisser croire. Ce sont ceux-là, et nuls autres. Á vrai dire, il n’y a guère de choix, dans une langue donnée. Á quoi peut bien faire appel «assassinat», sinon à «assistanat» (voici l’imposition de la «lalangue»), voire à «assastinat», un mot forgé par LùCAù (car il faut bien inventer quand la lalangue se dérobe, ce que ceux qui s’instaurent en ses maîtres et possesseurs appellent «néologisme») ? Ces mots interviennent comme pour mieux nous contraindre à saisir que leur pâte signifiante joue bien hors sens, que le renvoi lettre à lettre prime sur le sens, au moins dans un premier temps. ùùùAS, qui peut être isolé dans le nom propre LùCAù, vaut comme un tel élément discret littéral, et Lacan ne manque pas de faire remarquer à son interlocuteur qu’«assassinat et assistanat, cela glisse [je souligne] l’un sur l’autre».

 

Un symptôme névrotique, un scénario pervers ne sont certes pas une hallucination ni une interprétation délirante. Tant et si bien qu’il nous faudrait faire correspondre à l’universalisation à laquelle procède Lacan, une variété des sortes d’impositions, et donc noter d’un pluriel la phrase précédemment transcrite :

 

[les] paroles dont nous dépendons nous sont en quelques sortes [sous-entendu : «différentes»] imposées.

 

Il y a plusieurs sortes d’imposition, mais l’on sort pas de l’imposition. Pour chacun, le glissement métonymique reste une dimension essentielle du langage.

 

S’agissant de la psychose lacanienne, la solution qui se présente immédiatement comme étant susceptible de réduire l’imposition signifiante à son statut de blablabla serait le suicide, ce que Lacan, dans son commentaire de sa présentation, indiquait en termes mesurés :

 

Jusque là, il se contentait d’avoir des paroles imposées, mais c’est [][16] très spécifiquement ce sentiment d’être aperçu qui me désespère. Je dois dire qu’il n’y a plus moyen de vivre, d’en sortir. Je ne vois pas du tout comment il va se retrouver. Il y a des tentatives de suicide qui finissent par réussir.

 

Ailleurs, là où l’incidence d’un effectif jardin secret laisse croire au sujet que les paroles dont il dépend (celles qui le constituent, soit qu’il les reçoive soit qu’il les forge) ne lui sont pas imposées, c’est le symptôme qui, dans le réel, rappelle le sujet à l’ordre du signifiant, de la parole imposée. En lui faisant toucher du doigt à quel point cet ordre reste celui de l’imposition, la psychanalyse le conduirait-elle au suicide ?

 

Certes, ce ne serait pas nécessairement un mauvais signe pour l’analyse si l’analysé était, par la grâce de la sienne, advenu comme davantage susceptible de se suicider. Que l’on sache, ceux qui se suicident ne sont ni les moins sensibles ni ceux qui misent le moins. Mais, ici précisément, ici surtout, s’avère décisive la remarque selon laquelle, pour être imposées, les paroles n’en sont pas moins du blablabla. Qu’est-ce qui leur donne ce statut ? La sexuation, le fait que, pour ce qu’il en est de l’accès à une identité sexuelle, le sujet ne dispose d’aucun signifiant premier auquel il pourrait accrocher un autre signifiant – comme «assistanat» vient répliquer à «assassinat». Pour Lacan c’est le phallus qui vient comme miroiter dans ce trou du symbolique. Mais son statut n’est pas celui d’un signifiant tout à fait comme les autres puisque, dès qu’on le prendrait au collet d’un autre signifiant, le phallus, lui, a glissé ailleurs. Son statut est celui d’un objet dénoté, il est, du blablabla, la seule «Bedeutung»[17], il est, en tant que seule Bedeutung, ce qui fait que toute parole aussi pleine ou imposée qu’on la voudra restera du blablabla.

 

Ainsi apparaissent comme étant un seul et même dire l’affirmation selon laquelle la parole en tant que fondamentalement imposée est du blablabla et l’assertion selon laquelle «il n’y a pas de rapport sexuel»[18].

 Hommage à L’enfant imaginaire 

Or, à relire aujourd’hui L’enfant imaginaire, il nous apparaît que ce n’est en rien forcer les choses que de prendre acte du fait suivant : Conrad Stein loge son enfant imaginaire précisément dans cet incomblable fossé entre un langage en tant que fondamentalement «mal foutu» et le réel d’une sexuation qui n’est jamais un donné et à laquelle le symbolique n’offre aucune prise effective.

 

Déjà l’épinglage de cet enfant comme «imaginaire» nous indique que sa place est bien celle que nous disons entre symbolique et réel. Nous répliquera-t-on qu’il s’agit d’une (malencontreuse) homonymie entre l’imaginaire steinien et celui de Lacan ? Faisons valoir que non.

 

Á cet égard, la preuve la plus tangible est l’extrême discrétion avec laquelle Stein nous présente cet enfant imaginaire. Certes, il fait titre à cet ouvrage, certes une explication de ce titre y figure en quatrième de couverture, mais justement, lecture faite, l’on retire de là l’impression que la promotion de l’enfant imaginaire est davantage affaire d’éditeur que d’auteur. S’il a d’ailleurs fallu ainsi expliciter la portée du titre à cet ultime lieu d’écriture, n’était-ce pas parce que cette explicitation restait absente du texte ? Très remarquablement, l’on chercherait en vain «enfant imaginaire» dans l’index de la seconde édition. Comme s’il était mis à l’index de l’index ! Mais non. L’enfant imaginaire brille par son absence dans l’index pour la raison bien simple qu’il n’est que dessiné par touches discrètes, ici et là, dans les quelque 370 pages du texte. Aucune de ces pages ne problématise comme telle la figure de l’enfant imaginaire et c’est en cela même qu’il trouve son véritable statut, et c’est de cela que nous rendons ici hommage à Conrad Stein. Bien mieux que toute affirmation plus ou moins claironnée, la discordance entre titre et texte de cet ouvrage confirme que cet enfant est un dé-corps, imaginaire comme tel.

 

Ainsi peut-il prendre certaines valeurs, que Stein lui donne effectivement, mais à chaque fois de cette façon discrète (aux deux sens de ce terme) : outre son statut d’objet, il peut être image de soi, image de l’autre et, bien, sûr, phallus imaginaire ; cette polyvalence elle-même nous semble être la véritable raison qui fait que Stein, à fort juste titre, n’appuie pas trop sur la chanterelle «enfant».

 

La justesse de cette discrétion nous semble aussi démontrable selon la logique du raisonnement par l’absurde. Il est en effet certaines lignes de l’ouvrage qui nous provoquent à nous demander si la nomination de l’enfant imaginaire ne conduit pas Stein à trop tôt boucler son avancée, à la faire (provisoirement ?) tourner court. Ainsi page 270, après avoir reconnu au livre sa valeur de phallus imaginaire, Stein croit pouvoir déployer les deux branches de ce qu’il nous présente comme une «antinomie», laquelle aurait deux versions : 1/ «[…] entre l’idée d’assister à l’union des parents et l’idée d’avoir le phallus […]», et 2/ «[…] on ne saurait lire dans un livre et simultanément écrire ce même livre». Stein paraît alors présenter la seconde antinomie comme donnant son fondement à la première. Or, ni l’une ni l’autre ne constituent une effective antinomie. S’agissant de la première, y objecte la classique scène où l’enfant, assistant à un coït parental, produit sur le champ un phallus fécal. Pour la seconde, il me faudra parler en première personne puisqu’il se trouve que j’ai écrit un livre précisément afin de faire valoir qu’écrire peut avoir une fonction de lecture, que c’est même ce que l’on appelle déchiffrement, et que c’est ce qu’indiquait Freud en donnant au rêve son statut de rébus[19]. Déchiffrer un rébus est l’écrire autrement, c’est donc bel et bien l’écrire, c’est exactement faire ce que Stein nous présente comme antinomique !

 

Le problème s’accuse encore davantage lorsque Stein, quelques pages plus loin (pages 322-323), récuse la conjecture freudienne d’une perception première, ceci, en quelque sorte, au nom d’une troisième antinomie, celle qui ferait incompatibles «[…] le champ de la théorie réaliste (ou scientifique) avec celui du mythe interprétatif […]». Or, si l’on s’intéresse de plus près aux diverses modalités de l’écriture, il apparaît que la dite perception n’est pas d’un statut si univoque chez le parlêtre ; il apparaît que celui-ci peut parfaitement donner à telle perception le statut d’un pictogramme, tant et si bien qu’elle advient ainsi comme susceptible d’être reprise en de nouvelles inscriptions – ceci conformément à ce que nous présente Freud dans son schéma «scientiste» du chapitre VII de la Traumdeutung. Ainsi tel malade présenté par P. Guiraud[20], voyant le col de celluloïd de son infirmier, interpréte-t-il aussitôt «C’est Loulou Lloyd», ce qui, au niveau d’une retombée du sens, veut dire que sa fiancée Loulou lui fait parvenir d’Angleterre un paquet par le biais de la compagnie Lloyd. La perception première aura d’emblée joué comme écriture et, de plus, comme une écriture à translittérer en une autre écriture, moyennant quoi elle fait sens.

 

On le voit ici très manifestement, nous ne coupons pas exactement au même endroit dans Freud, et cette discussion avec Stein devrait se prolonger en un débat sur l’hallucination, qui n’a pas ici sa place. Nous nous serons donc ici limité à interroger la pertinence de la nomination «enfant imaginaire», c’est-à-dire à rendre explicite une question portée par l’ouvrage où elle fait titre.

 Conclusion… qui s’impose 

Sans doute sera-t-il aussi apparu que j’ai voulu l’exposé qu’on vient de lire conforme à ce que m’imposait le titre de notre colloque. Si tant est que j’y sois parvenu, j’aurai ainsi parlé non pas tant de la parole imposée que parlé dans le fil de la parole imposée. Ça n’en était pas moins pour autant – vous l’aurez entendu – du blablabla.



[1]  Définition d'un a