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1993 Un Jacques Lacan sans guère d'objet ni d'expérience

Elisabeth Roudinesco

Jacques Lacan Esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée*   

Un Jacques Lacan,sans guère d’objet ni d’expérience 

Extrait – en forme de reproche – du brouillon d’une lettre de François Perrier à Jacques Lacan :— « vous divisez pour ne jamais régner.»  

Prologue (où l’on dit l’essentiel, c’est-à-dire le malentendu) 

Cette remarque, ou pointe, ou pique, ou vérité première, ou demande, fut écrite à Lacan peu après la fondation de l’Ecole freudienne (la lettre est datée du 12 janvier 1965). Ce serait pourtant aujourd’hui seulement – ainsi en va-t-il parfois des textes – qu’elle trouverait une réponse conforme à sa teneur :

 

— Mais oui, mânes de Perrier. N’est-ce pas là l’acte analytique ? Celui par lequel l’analyste en tant qu’objet divise le sujet – effectivement, comme c’est ici si bien dit – pour ne jamais régner ?

 

 Elisabeth Roudinesco cite semble-t-il très largement (p. 414) cette lettre. Loin d’y localiser le malentendu, de la problématiser ou de l’interpréter, elle se contente de la trouver «sublime» et de nous la présenter comme donnant «un portrait de Lacan d’une grande vérité». Nous allons tout de suite le montrer, cette connivence avec Perrier et cette absence d’une lecture critique de sa lettre reviennent à mettre en œuvre un semblant. L’épouvantail en question est celui-là même qu'agitait Perrier à l’époque, reprochant à Lacan, dans cette même lettre, d’avoir «[…] institutionnalisé tout seul […]» alors que lui-même, François Perrier, avait refusé à Lacan (qui explicitement le lui demandait) de proférer le «Je fonde […]», premier mot de l’acte de fondation de l’Ecole française de psychanalyse[1]. Par cette demande, Lacan indiquait ainsi, non en discourant mais en acte, à qui pouvait l’entendre, que ce «je» fondant (c’est le mot : un «je» qui est chocolat comme l’«on est marron», c'est seulement à partir d’un tel «je» qu'il peut y avoir de l'école) était un «je» subjectivé, c’est-à-dire passé en troisième personne, un quiconque donc. Perrier, qui rêvait d'être à tu et à toi avec Lacan, c’est-à-dire d’être considéré par lui comme un rival, qui le quitta en disant : «Je ne suis pas n'importe qui !» (ce qui est pourtant la définition première du psychanalyste), ne sut rien entrevoir de cette finesse : il se déroba, puis hurla que l’autre agissait tout seul ! Or E. Roudinesco en rajoute sur ce malentendu. En écrivant ce qu’auraient été les circonstances et conditions qui donnèrent lieu à la profération de ce «Je fonde […]», elle ne peut s’empêcher d’évoquer l’appel du 18 juin de Charles de Gaulle ; elle «profite» ainsi du fait que cette déclaration, qui n’était d’ailleurs pas inédite pour tous, ce 21 juin 1964 (ce qui met un bémol sur l'aspect «coup de trompette» de l’événement), fut pour finir, mais pour finir seulement, dite par un magnétophone (qui serait à Lacan, selon elle, ce que  Radio Londres fut à de Gaulle). Cette analogie avec de Gaulle est à la fois trop et pas assez d’honneur fait à Lacan ; elle méconnaît et nous pousse à méconnaître qu’on ne fonde pas une école comme un parti politique. Pourquoi ramener la singularité problématique de l’événement à une référence supposée connue ? Pourquoi, dans le surgissement de ce magnétophone, ne pas entendre une leçon à la manière de Diogène le cynique, c’est-à-dire en forme de bon mot agi ? Ainsi Roudinesco commence-t-elle son récit par : 

«Pour lancer son appel du 21 juin […] –  je souligne car il y a là un “suivez mon regard… ” – […] et fonder son école, Lacan eut recours à un stratagème. Il rédigea un texte et en fit lecture devant un magnétophone.»

 Oui certes, ça n’est pas faux, c’est une condensation et comme telle tendancieuse. Cependant les choses ne se passèrent pas ainsi puisque, si Lacan eut recours à un «stratagème» (déjà ce mot…, pourquoi pas «dispositif» ?), ce fut tout d’abord de demander à Perrier de lire son texte (on notera l'équivoque). Le magnétophone ne vint donc qu’en second et comme une réponse au refus de Perrier (un refus qui était un piège). Or la condensation, subtile distorsion, a pour effet de faire passer le magnétophone en premier, Roudinesco ne relatant qu’une page plus loin le refus de Perrier, trait où se signale à quel point son récit est tendancieux. Ainsi renforce-t-elle par un léger coup de pouce sa présentation gaullienne de l’«homme providentiel», qu’elle pourra par ailleurs critiquer dans le sillage de Perrier. C’est mettre, comme Perrier, un chapeau sur la tête de quelqu’un, en l'occurrence Lacan, puis dire à qui veut l'entendre : «Regardez-le, avec son chapeau, comme il est… (ceci, ou cela, ça dépend du chapeau)». Selon Kierkegaard, une telle opération caractérise le débat philosophique. Et c'est en effet de ce côté-là que Roudinesco tire son Lacan, ceci, nous le verrons, jusqu’à escamoter le psychanalyste.  Hystérisation ? 

Il existe désormais quelque chose comme une communauté des supposés connaisseurs de Lacan, composée des lacaniens, les pro, et aussi  de ceux qui se sont fait une religion à propos de Lacan et qui désormais s’assoient dessus – dessus son propos, dessus cette religion, dessus Lacan ; cet ensemble compose un Publikum au sens de Freud et dont le trait unaire identificatoire est une «communauté réduite aux acquis». Or, par delà ce Publikum, le fait est que le Jacques Lacan d’E. Roudinesco atteint aujourd’hui en France un large public. Identifiera-t-on cet autre public à l’Offentlichkeit de Freud ? Quoi qu'il en soit, cette performance – ça en est une – nous apparaît plus énigmatique que l’on ne l’imagine, et il n’est pas si aisé d’en énoncer le statut. En tout cas, elle ne saurait être sérieusement étudiée qu’indépendamment de deux réactions suscitées par cette publication : l’agacement souvent injustifié des premiers et l’accueil non-critique, parfois franchement béat, des autres (y étant inclus bon nombre de ceux que l’on appelle «critiques»).

 

Formulons donc une hypothèse : quelque chose, dans ce pavé, à l’endroit de Lacan, se montre ou se dit (l’on aurait du mal, sans cette hypothèse, à rendre compte de l’intérêt que cet ouvrage a pu obtenir, ne serait-ce que sous la forme d’un remous). Mais quoi ? Et comment (ce qui est sans doute la même question) ?

 

Or voici qu'avoir abordé cet ouvrage depuis l'intérêt qu'il a suscité nous met la puce à l’oreille. Nous devons en effet immédiatement noter que la distinction freudienne Publikum / Offentlichkeit ne convient pas tout à fait. Parmi les lecteurs de ce Jacques Lacan, une place spécifique et non négligeable revient à cette branche de la famille en charge de gérer les productions de l’auteur Jacques Lacan et, à travers elle, à tous ceux (aujourd’hui nombreux) qui sont réglés sur Lacan par son biais. Cette fois, cette partie de la famille a réagi haut et fort, faisant savoir sa désapprobation ulcérée[2]. Or il est clair que la survenue de cette désapprobation (prévisible, ce qui n’est pas spécialement bon signe) fait, elle aussi, partie de la performance. Et l’on peut, du coup, conjecturer que certaines approbations dont est susceptible de «bénéficier» ce Jacques Lacan ne sont que des désapprobations de cette désapprobation (et de ce dont elle s’origine) ; pour y intervenir en négatif, la référence familiale n’y est pas moins nette. Dans ces deux camps, la performance aura ainsi consisté à provoquer ce que nous proposons d’appeler un soulèvement, fût-ce sous la forme minimale et maintenue intime d’un haut-le-cœur (chez ceux qui désapprouvent) ou d’un soulagement (chez ceux qui les désapprouvent). Pour ce public-ci, flotte, désormais à ciel ouvert, un certain parfum de scandale, même si la teneur de ce scandale n’est pas la même (tout au moins, le croit-on) pour chacun de ces deux camps.

 

Au regard des problèmes usuels de transmission dans le domaine scientifique, et par rapport aux deux autres que nous avons tout d’abord distingués, ce public «enfamilialisé» fait tache. Etant le plus inattendu, il mérite d’autant plus notre attention. L’ouvrage d’E. Roudinesco va au devant de ce public, le sollicite, le titille en un point sensible.

 

Nous ne discuterons pas la question mal posée de savoir si E. Roudinesco en fait trop ou pas assez question divulgation de ce que fut la vie familiale, amoureuse et sexuelle de Lacan. Le fait est que Lacan souhaitait que sa vie privée ne soit pas ainsi déployée au grand jour, offerte au premier curieux venu. Il reste non prouvé qu’il ait eu tort sur ce point. Savoir avec qui il couchait tandis qu’il écrivait sa thèse en 1932 n’aide guère à la lire (premier témoin : E. Roudinesco) et pourrait bien, au contraire, embrouiller son monde[3]. On le sait, ce morceau de sa famille à qui il s’en est remis pour la transmission de son enseignement fait beaucoup pour satisfaire à ce souhait d’une certaine discrétion et, on le voit, E. Roudinesco, elle, passe outre, non sans la collaboration d'autres membres de la famille Lacan.

 

Afin de situer ce passer outre, il y a lieu de rappeler que Lacan, en confiant certaines charges qui tenaient à sa position de «frayeur» dans le champ freudien à certains membres de sa famille (la gestion de ses archives, la publication de son séminaire et de ses écrits, voire la direction d’une «sienne» école) a lui-même ouvert la voie et donc la vanne. E. Roudinesco n’a pas créé de toutes pièces, fruit de son imagination, cette familialisation d'une transmission. Pour avoir aussi eu affaire à cette familialisation, notamment à propos des problèmes d’établissement des séminaires de Lacan, nous avons tâché d’en rendre compte d’une autre façon qu’elle, en faisant valoir que l’option prise par Lacan était celle d’une transmission épiclère. Cette théorie, autant que faire se peut, c'est-à-dire très largement, respectait ce souhait de discrétion quant à sa vie privée déjà mis en acte par Lacan de son vivant[4]. Elle n'était en rien psychologique, ni caractérologique, tout lecteur de bonne foi l'accordera. E. Roudinesco n’a malheureusement pas pris la peine de la discuter[5] et son ouvrage en pâtit. Ainsi précipite-t-elle son Jacques Lacan dans la vanne dont l’accès était laissé seulement entrebâillé par Lacan, faisant valoir du coup ce qui restait maintenu au second plan de notre étude, à savoir le fait que Lacan, en optant pour l’épiclérisme, avait, par-delà sa mort, possiblement laissé sa famille en morceaux. En effet, s’il y a plusieurs filles (ou, ce qui revient au même pour l’épiclérisme, des garçons non héritiers), l’épiclérisme est aussi une élection : une fille, et nécessairement une seule, peut, en se mariant comme il convient selon la règle du jeu épiclère, assurer la transmission du kléros. De cette élection au conflit puis du conflit à l’éclatement familial il n’y a qu’un ou deux pas, aisément franchissable(s). Le scandale que nous mentionnions est déjà là : qu’un psychanalyste, en mourant, accepte de laisser ouverte la possibilité d’un tel éclatement de sa propre famille – il est vrai qu’on attend aujourd’hui en France du psychanalyste, par-delà un léger vernis de non-conformisme toujours de bon aloi, qu’il s’incline devant les idéaux œdipiano-familiaux, qu’il fasse en sorte que les filles soient des filles, les gendres des gendres, le père un père, la maman une maman, le zizi un zizi, l'absence de zizi une absence de zizi, etc. (soit : l’exact opposé de l’enseignement de Lacan sur le signifiant qui, en aucune façon, ne saurait se signifier lui-même). D’ailleurs, dans bon nombre de travaux contemporains, n'est-ce pas cela même que nous promettent les analystes ? Ne nous garantissent-ils pas qu’ils nous fignoleront un Nom-du-Père bien à sa place pour faire tenir le Symbolique (majuscule, Votre Honneur), une libido (minuscule, elle) bien réglée sur un bon objet, une paternité et une maternité heureuses, avec leurs modes d'emploi garantis Freud ? Dans un tel contexte d'ordre moral, cela risque donc d’être bien en vain que Judith Miller fasse remarquer que son père s’est «rapidement extrait» de ce «milieu bien pensant»[6] qu’il abominait. Comme les cigognes au printemps, le bien pensant est de retour.

 

Voile levé sur une vie privée, présentation d’une famille en morceaux, en quel sens peut jouer ce double scandale ? Les mots qui nous sont venus ci-dessus, ceux de «soulèvement», de «haut-le cœur», d’«ulcère» et de «soulagement» nous mettent sur la voie de cette connivence entre histoire et hystérie que Lacan soulignait et sur laquelle, curieusement, E. Roudinesco reste bouche cousue (alors que rien n’est plus vrai !). En nous basant sur les réactions scandalisées ou tristement apologétiques de cette catégorie de ses lecteurs que nous isolons comme étant une «communauté réduite au familial», conclurons-nous que ce Jacques Lacan provoque aujourd’hui un fort mouvement d’hystérisation à l’endroit de… Jacques Lacan ?

  Un pas de côté 

L’histoire, masque sous lequel s'avance E. Roudinesco, ne nous livre pas si facilement que ça du vrai de vrai, du fait réel, indiscutable[7]. Nous pourrions aisément multiplier les lectures critiques de tel et tel événement prétendument «historique» qui nous est offert. A ce sujet, E. Roudinesco n’entend pas jusqu’où va la remarque que Lacan faisait à propos de l’histoire, à Yale University, en novembre 1973 et qu'elle cite (p. 485-486) :

 

«Sans le document écrit, vous savez que vous êtes dans un rêve. Ce que l’historien exige est un texte : un texte ou un bout de papier ; de toute façon, il doit y avoir quelque part, dans une archive, quelque chose qui certifie par l’écrit et dont le défaut rend l’histoire impossible… Ce qui ne peut être certifié par l’écrit ne peut être considéré comme de l’histoire.»,

 

puis commente :

 

«Pour un homme qui avait passé sa vie à donner un enseignement oral, à déshistoriser son histoire et à parler par allusion et anecdote, le défi lancé à l'historien était de taille […]»

 

Si le défi n’est pas une pure et simple invention d’E. Roudinesco[8], tout au moins sa taille est-elle largement majorée par elle[9], comme il se voit déjà dans l'exagération suivante, poussée jusqu'à l'erreur : non Lacan n'a pas «passé sa vie» à «déshistoriser» son histoire, ni même à donner un enseignement oral. Il a aussi écrit, et écrit au sens fort de ce terme, qui n'est pas coucher une phrase sur du papier ; il a aussi, comme tout un chacun, été l'historien de sa propre histoire, ceci, comme tout un chacun, d'une façon souvent tendancieuse[10]. Mais surtout Roudinesco lit cette phrase comme si Lacan n'avait jamais souligné, dans des termes les plus appuyés et les plus nets, que, dans Freud, le rêve relève, justement… de l'écriture[11] – ainsi l'opposition rêve / histoire, sur laquelle elle croit pouvoir tabler (pour relever, elle, le prétendu «défi» ?), pourrait-elle bien s'avérer pipée, et la phrase de Lacan être plus «vicieuse» qu'elle ne le voit. Il ne s'agit pas essentiellement d'une affaire de bonne ou de mauvaise histoire, même si cet aspect du problème ne peut certes être négligé, même si s'avère capital que l'historien choisisse de se faire la dupe de cette illusion selon laquelle il existerait une histoire radicalement non orientée a priori. En tirant l'histoire vers l'écrit (comme le fait la traduction dite littérale pour la traduction), Lacan, dans cette phrase, la dirige vers ce défaut essentiel à l'écrit qui rend toute histoire fondamentalement impossible[12]. De là sa confluence avec l'impossibilité du «faire désirer» de l'hystérie.

 

Il y a donc lieu de dégager – on va le voir, nous y sommes contraints – l'espace de notre lecture. En quatrième de couverture de ce Jacques Lacan, l'on nous prévient en effet : «l'histoire retiendra, avec Elisabeth Roudinesco, […]». Peut-être ! Mais… à quelle place nous assigne-t-on ainsi ? A quelle pression, lecteur, sommes-nous ainsi d’emblée soumis ? Nul ne sait certes ce que l'histoire retiendra, et nul ne peut donc sans abuser s'en prévaloir. Il y a là comme un bluff, dans lequel nous ne sommes pas tenus d’entrer.

 

Cette abstention a le mérite d’ouvrir une question qui engage notre lecture : pourquoi a-t-il ainsi fallu nous suggérer de nous aligner sur ce que l'«histoire retiendra» ? Serait-ce d’ailleurs là le décisif critère de notre aujourd'hui ? Et n'avons-nous de choix, comme subrepticement on nous le propose, qu'entre nous y soumettre ou apparaître dès maintenant comme n'étant décidément pas dans le coup ?

 

On le saisit à seulement articuler cet ensemble de questions, l'appropriation de l'histoire dont ce livre est porteur est double. Il ne serait pas seulement un livre d'histoire (Historie, en allemand), si tel est bien son statut, c’est-à-dire, très platement, une actuelle écriture d’un certain passé, mais le livre de ce que l'histoire sera. Il ne s’agirait pas seulement de ce qui est présentifié (Historie) comme ayant été (Geschichte), mais aussi de ce qui est d’ores et déjà aujourd’hui (Historie) ce que sera (Historie du futur) ce qui a été (Geschichte). A lui seul, un tel supplément, un tel étirement, un tel dédoublement de l'histoire (par mainmise sur l’avenir) nous indique que ça n'est décidément pas au sein de cette discipline que cet ouvrage trouve une place conforme à sa teneur.

 

Sans donc nous laisser prendre au piège, avec seulement un discret pas de côté, accueillons donc ce Jacques Lacan pour ce qu'il est : une présentation de Lacan.

  Présence et absence d’Elisabeth Roudinesco 

Et une présentation signée : celle de quelqu'un qui n'a pas purement et simplement endossé la peau de l’idéale, abstraite et largement trompeuse figure d'un historien censé écrire d'un lieu situé au-dessus de la mêlée. Ainsi E. Roudinesco répond-elle, à sa façon qui nous concerne et nous importe, à ce constat mis par Lacan à l'entrée de ses Ecrits, une invite aussi : ils ne seraient, disait-il, appréhendables qu'en y mettant du sien[13].

 

Lecteurs de cette biographie, ce «sien» nous est sensible. Et il va bien au-delà du simple fait que, pour la plupart des cas, nous n’avons aucun mal à repérer qui E. Roudinesco a à la bonne[14], qui elle a à l’œil, qui elle ménage, qui est pour elle un allié, qui n’est pas de son camp, quelle partie de la famille Lacan la soutient, quelle autre l'exècre, etc, ni aucun mal à distinguer les témoignages qu’elle accueille sans guère de souci critique de ceux dont elle récuse le dire (parfois intempestivement) comme inconvenant.

 

Peut-être plus essentiellement, cette mise propre à E. Roudinesco nous est-elle sensible dans ce que nous nommerons sa façon. Celle-ci ne comporte pas seulement certains tics de langage, ainsi la si insistante référence à l’initiation[15], qu’elle affectionne tout particulièrement sans jamais la problématiser ni tenir compte de la remarque de Lacan selon laquelle nous vivons désormais en un temps et lieu justement marqués par son défaut. Cette façon comporte surtout, nous l'avons vu, une manière souvent à l’emporte-pièce de raconter, de situer, d’interpréter, comme s’il n’y avait là pas de problème, comme si la chose dite allait de soi. Pour citer encore ici un autre mot qu’elle affectionne, mentionnons ladite «grave crise mélancolique» (p. 31) de Jacques Lacan, dont le moins que l’on puisse remarquer à son propos est qu’elle n’est pas un fait clinique établi (Malou, Althusser, la mère de Françoise Dolto se voient attribuer le même diagnostic, qui apparaît ainsi comme une sorte de diagnostic favori). Il est vrai que, dans l'esprit d'E. Roudinesco, tout se passant comme si la conception d’Aristote était une vérité éternelle, l'idée de mélancolie va de pair avec la pensée géniale[16].

 

Mais voici que cette mise d’E. Roudinesco nous est sensible au point que – confirmation de son incidence – nous saute aux yeux disons une certaine absence d’Elisabeth Roudinesco elle-même dans le récit qu’elle forge pour nous. Faut-il en effet assigner au seul estimable et compréhensible souci de ne pas se mettre soi-même en avant, le fait que le nom d’«Elisabeth Roudinesco» n’apparaisse pas dans l’index ? Une telle non-mention va au-delà. Elisabeth Roudinesco fait effectivement partie de cette histoire, au moins autant que bien d’autres membres de l’Ecole freudienne ou de groupes politico-intellectuels à la fois contemporains et connexes à cette école qu’elle mentionne ici ou là. Le lecteur non informé doit attentivement lire son Jacques Lacan pour entrevoir son lien de parenté avec Jenny Aubry, sa grande amitié avec Laurence Bataille, sa proximité avec Louis Althusser, etc. ; mais cette même soigneuse lecture ne lui livrera explicitement que peu de choses de ce que furent ses engagements à la fois politiques et psychanalytiques de l’époque[17] et l’histoire de ses rapports avec bon nombre de ceux dont elle brosse le portrait et narre les actions.

 

Ainsi par exemple, et pour commencer par le plus amusant, le récit qu’elle nous offre (p.488) d’un Lacan quittant sans payer une librairie où il venait de se saisir de quelques livres, laissant le caissier interdit et donc empêché de lui réclamer son dû, s’éclaire-t-il singulièrement si l’on sait que ladite librairie était précisément tenue par… E. Roudinesco. N’est-il pas, du coup, notable que les royalties obtenues grâce à son Jacques Lacan vont payer la dette alors contractée par Lacan ? Que Lacan est donc, ne serait-ce que par ce biais, mis du côté de ses lecteurs ? Il y a là ce que l’on a coutume d’appeler une ironie de l’histoire, laquelle se trouve masquée par ce trop de discrétion dont E. Roudinesco marque sa présence et son action dans l’histoire. Gageons que si elle avait plus carrément voulu son Jacques Lacan pour ce qu’il est, une sienne présentation de Lacan, l’ironie et l’humour (hormis l’ouverture, elle, discrètement humoristique du Lacan au vinaigre) auraient été moins radicalement absents de son ouvrage.

 

Pour être plus précis, notons qu’E. Roudinesco apparaît deux fois en tant qu’actrice de l’histoire qu’elle nous offre en récit, mais en usant à chaque fois d’une circonlocution telle que son nom reste non mentionné – de là l’absence de ce nom dans l’index. La première fois (p. 256), elle fait surface en tant qu’auteur de l’Histoire de la Psychanalyse en France, la deuxième fois (p 547) en tant qu’«auteur de ce livre» (le Jacques Lacan, en fait en tant que journaliste à Libération). Rien donc, datant d’avant 1982.

 

Ainsi donc la promotion du nom d’Elisabeth Roudinesco vêtue en historienne associée à la criante absence de son nom et de son action dans l’histoire même qu’elle nous conte fait-elle problème. L’on songe à ce que les gymnastes appellent un «rétablissement», une réapparition ailleurs, dans une autre position, après un certain mouvement et donc une certaine disparition. C’est ce mouvement qui nous importe, pas seulement son (provisoire) aboutissement. Disons même que seule la prise en compte de ce mouvement comme tel permet de lire ce Jacques Lacan, de cerner quel en est l’enjeu. Nous remonterons donc le temps au moins d’un cran, ce qui nous renvoie à La bataille de cent ans.

  Une difficulté de méthode 

La présentation d’E. Roudinesco est d'autant plus nettement la sienne qu'elle subit, l’on peut s'y attendre, le poids de son histoire, ce qui nous renvoie, a minima, à l'écriture de La bataille de cent ans. Quel était en effet le problème qui se posait après la publication de ces 1200 pages ? Comment cette publication engageait-elle une suite ?

 

Il est dans l’ordre d’une histoire contemporaine d’exiger bientôt certains remaniements. Connexe à l’histoire, à une histoire encore chaude, encore en cours, la publication d’histoire contemporaine fait elle-même partie de l’histoire, on la conçoit telle en tout cas… (même si cette conception, essentiellement non fondée, relève déjà de l’hystérie).

 

En l’occurrence, il est difficile de ne pas voir – et l'itinéraire d'E. Roudinesco en témoigne – que le formidable développement des études historiques ayant élu pour objet le mouvement freudien prit, en France, son départ au moment même où Lacan cessait de soutenir, en le renouvelant, son enseignement. Un président d’une des deux sociétés d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse alors créées a même déclaré, lors d’une Assemblée Générale de ladite société, qu’il ne fallait pas croire que désormais l’histoire tenait lieu de théorie – une dénégation, et du meilleur cru. On ne dira certes jamais assez tout ce que nous devons aujourd’hui à ces travaux historiques, qui désormais posent la question de savoir comment il a pu se faire qu’ils se développèrent si tard (comme si déjà jouait une incompatibilité, mais alors, à l’époque, «en faveur» de la théorie). Il n'empêche, l'on ne lira pas ces histoires de la même façon si on en fait des tenants-lieu de la théorie ou si on les met au service d’un questionnement qui, comme Althusser déja le soulignait, ne peut se dispenser d’une théorie.

 

L’histoire contemporaine suscite des réactions, provoque, de par son propre mouvement, la survenue de matériaux nouveaux, tandis que, par ailleurs, d’autres données bientôt surgissent ici ou là qui doivent sans attendre être intégrées, situées, réclamant, elles aussi, que soient prises en compte les rectifications qu’elles imposent. Il était donc dans la logique de La bataille de cent ans d’en appeler à une suite, et E. Roudinesco ne l’a pas méconnu.

 

Mais comment procéder ? Il ne se présente guère que deux solutions, dont aucune n’est absolument satisfaisante. L‘on pouvait choisir de récrire ce travail qui reste, aujourd’hui encore, et de très loin, inégalé. Mais il n’est pas sûr que, sur certains points décisifs, le remaniement n’ait pas dû être d’une ampleur telle qu’il rendait inconvenante la conception d’une simple «nouvelle version» de la même histoire. Changez la lame du couteau, puis changez le manche… Autre solution, elle aussi boîteuse, l’on pouvait, laissant tel quel le premier ouvrage, lui apporter un supplément l’actualisant en fonction des nouvelles données, mais ceci, immanquablement, allait poser de délicats problèmes à l’endroit de ce qu’il convenait non pas simplement de supplémenter mais de modifier. Et ce n’est pas l’un des moindres mérites du Jacques Lacan que de nous livrer certains faits et considérations remarquables qui, pour diverses raisons (certaines nécessaires, d’autres contingentes) n’avaient pas été recueillis pour La bataille de cent ans. On le conçoit, à l’épreuve, il pouvait s’avérer qu’aucune de ces deux solutions n’était véritablement satisfaisante.

 

Est-ce de là qu’a surgi l’idée d’une biographie de Jacques Lacan ? C’est en tout cas là qu’une telle biographie, dès lors qu’elle était signée Elisabeth Roudinesco, devait s’inscrire nécessairement. Et le problème se compliquait à partir du moment où l’on s’apprêtait à faire jouer le décrochement, l’écart séparant une histoire de la psychanalyse en France d’une biographie d’un psychanalyste français, fût-il le plus important. Aux contraintes du problème historique que nous venons de déplier, s'ajoutait la complication d'un changement d'objet (puisque le nouvel objet était désormais «une vie, un système de pensée»).

 

Venait ainsi au jour une sérieuse difficulté, où la richesse même de La bataille de cent ans, ouvrage dans lequel il allait bien falloir puiser, faisait désormais accéder ce pavé en deux tomes au statut d’un objet source, mais aussi d'un objet embarrassant. Ici encore, il n’y avait guère que deux solutions. Pour l’écriture d'un Jacques Lacan, soit l’on décidait de tout reprendre à zéro, quitte à devoir y inscrire de très nombreuses et fastidieuses redites (au regard de La bataille de cent ans), soit l’on considérait comme su bon nombre des données déjà rassemblées et présentées, centrant ainsi l’ouvrage à venir sur l’exigence de lui apporter compléments et rectifications, et l’on se trouvait immanquablement écrire une biographie passablement de guingois, pas véritablement unifiée ni autonome par rapport aux deux tomes antérieurs de La bataille de cent ans.

 

Telle fut la solution choisie, comme il se voit déjà au seul fait d'un privilège excessif aujourd'hui accordé aux choses nouvelles venues depuis La bataille de cent ans et ici présentées souvent à la va-vite (exemples : l'utilisation non critique du témoignage de Marc-François Lacan, l'importance théorique sur-évaluée accordée à l'interview de Lacan par Françoise Giroud paru dans l'Express, l'absence d'analyse des témoignages concernant l'étude du borroméen associée à des jugements hâtifs à son propos). Il apparaît clairement que cette solution a le statut d'un compromis symptomatique : l’ouvrage d’aujourd’hui fut annoncé comme un tome III, mais l’on chercherait en vain cette indication d’un tome III dans ses pages : il est et il n’est pas un tome III, un supplément ; il est et il n’est pas une biographie (on en parle comme telle, sans qu'il s'annonce comme telle). Se voulant une étude historique de Jacques Lacan, le nouveau volume ne se suffit pourtant pas à lui même, ne se boucle pas sur lui-même comme peut l'attendre l'acheteur d'aujourd'hui qui entrerait dans Lacan par son biais[18].

 

Nous eussions préféré, seule façon de ne pas céder au compromis boîteux, qu’Elisabeth Roudinesco, pour sa présentation historique de Lacan, reprenne tout à zéro, quitte à écrire à nouveau un ouvrage en plusieurs tomes (tel le Nietzsche de Curt Paul Janz), quitte à devoir prendre son temps, selon cette belle formule de Marguerite Yourcenar constatant, après vingt ans consacrés à son Hadrien : «En matière de livre, il faut savoir attendre». Mais ce n’est pas ici notre préférence qui importe ; importe le livre que nous avons en main.

  Un clivage peut en cacher un autre 

Avant même de l'ouvrir, en regardant seulement sa couverture, nous sommes avertis qu'il va s'agir d'un binaire : une vie (seulement esquissée) et un système de pensée (lui revendiquant le statut d'un objet historique). Pour peu que l'on se soit intéressé à Freud, l'on songe immanquablement à Ernest Jones, à son The Life and Work of Sigmund Freud, lui aussi binaire. Par comparaison, apparaît où Roudinesco innove : Lacan n'aurait pas tant produit une œuvre qu'un «système de pensée»[19].

 

S'agissant d'un psychanalyste, ce clivage vie/système de pensée apparaît certes loin d'aller de soi. Mais soit, jouons le jeu que l'on nous propose, étudions comment dans cette présentation de Lacan signée Elisabeth Roudinesco se met en place et intervient cette distinction. Plusieurs points sont à relever.

 1) Confluence 

Tout d'abord, d'une manière on ne peut plus habituelle, Roudinesco nous présente certains traits décisifs du système comme venant en droite ligne de la vie, de la vie comme un roman, une «destinée balzacienne». En ses termes cela donne : «Tout se passait comme si son propre roman familial continuait à envahir sa doctrine» (p. 477). Mais pourquoi «envahir» ? Pourquoi pas «alimenter» ? Ou étayer ? Quel préjugé cache cet «envahir» ?

 

Soit le cas du Nom-du-Père. Roudinesco cite tout d'abord Marc-François Lacan sans autre commentaire, sans se demander si Marc-François entendait quoi que ce soit à la doctrine de son frère, sans se démarquer de l'affirmation suivante (p.26) :

 

Jacques a reçu le nom d'Emile à cause du grand-père paternel qui, plus qu'Alfred, a joué un rôle important dans la découverte du nom-du-père.

 

Puis elle nous fournit une autre origine, familiale elle aussi (p.220) :

 

Nul doute que sa théorie du nom-du-père, qui formera le pivot de la doctrine lacanienne[20], trouva l'un de ses fondements dans le drame de cette expérience vécue au milieu des décombres et de la guerre.

 

Il s'agit de Judith, qui ne put, à sa naissance, porter le nom de «Lacan». Judith fait aujourd'hui remarquer qu'il est loin d'être établi que cette «expérience» fut pour son père un drame. Nous ajouterons que Roudinesco, quant à elle, ne propose aucune articulation entre ces deux origines familiales du Nom-du-Père, ce qui serait pourtant exigible dès lors que l'on s'engage sur cette voie d'une recherche des origines. Ceci ne l'empêche pourtant pas de déclarer par la suite (p. 373) :

 

Grâce aux précieux souvenirs de son frère Marc-François, on sait fort bien (sic !) aujourd'hui que la genèse du concept de nom-du-père trouve son origine dans la place occupée par Emile Lacan à l'intérieur de la généalogie familiale.

 

Faute d'entrer dans une psychanalyse de Lacan, faute d'établir les maillons qui lieraient des choses fort différentes, le fait de maudire Dieu[21] (ce qui est arrivé à plus d'un et d'une), le fait d'avoir une fille hors mariage (ce qui est aussi arrivé à plus d'un et d'une) et l'invention du Nom-du-Père[22] (ce qui n'est arrivé qu'à Jacques Lacan), ce savoir d'une ou des origine(s) ne peut que relever d'une psychologie à la six quatre deux, mais bien faite pour satisfaire les faux curieux.

 2) Une vie couleur psy et sans analyse 

La psychologie est d'ailleurs très présente dans cette vie qu'on nous décrit, et nous ne pouvons que nous en étonner de la part de quelqu'un qui n'ignore pas tout de Politzer, de Canguilhem, de Foucault ou d'Althusser qui, chacun à sa manière, nous ont enseigné, comme Freud, à quel point la psychologie était un bourbier pour la raison analytique[23].

 

Roudinesco brosse un portrait psychologique de Lacan. Elle le fait à coup d'anecdotes, de nominations (cf. «Sa Majesté», «fils d’Alfred») et de petits traits, dispersés ici et là dans son ouvrage mais qui donnent pour finir, l'esquisse d'un personnage  déplaisant. Citons dans l'ordre, sans souci d'exhaustivité, p. 29 : «L'arrogance était le trait majeur […]» (qu'en sait-elle ? a-t-elle soupesé tous les traits pour qualifier celui-ci de majeur ?), p. 103 : «Par tempérament, Lacan était un homme libre […] (on a bien lu : «tempérament»), «[…] il était animé, en 1932, d'une farouche volonté de puissance […]» (bigre !), «Parvenu à l'âge d'homme, Lacan n'avait donc eu que des souffrances bourgeoises […]» (mais qui sait ce que furent les souffrances de Lacan enfant, qui peut prétendre les avoir calibrées ?), p. 145 : «[…] une formidable propension à revendiquer la toute-puissance du moi […]» (qu'est-ce que peut bien être une «toute puissance du moi» si le moi est une image construite sur une autre image ?), p. 161 : «[…] cet homme qui aspirait lui-même à devenir un chef […]», p. 412 : Lacan est présenté comme le tenant d'une «conscience désirante» (sic !), p. 420 : il est dit avoir eu une «tendresse particulière pour les hommes qui aimaient les hommes», p. 451 : il nous est offert comme étant «devenu un tyran», p. 477 : on nous assure qu'il éprouvait toujours, «[…] à la fin de sa vie, la même haine envers les mères, […]» (les haïrait-il en tant que plurielles ?), p. 500 : il nous est présenté en «enfant capricieux», affirmant «le primat de son ego», etc.

 

Il ne s'agit pas seulement d'un «féroce» (cf. la citation un peu plus bas) portrait d'un Lacan détestable et enmoïsé, d’un portrait qui ne peut, par son caractère outrancier, que nous amuser et auquel l'on peut opposer d'autres portraits ni plus ni moins valables