Interventions

1992 Une sœur comme soi

 

Une sœur comme soi

   

[...] on naît et nous voilà

contraints d’estimer ces gens-là

Georges Brassens

  

Le poète, certes, vise expressément son père en ces deux vers ici mis en exergue ; il ne semble pourtant pas abusif d’affirmer que la sorte de récusation dont ils sont implicitement porteurs concerne aussi bien chacune des relations qu’impose l’appartenance à un groupe familial, donc, également, le plan des frères et sœurs. Autre remarque que ces vers suggèrent : le poète est pudique, il ne dit pas «aimer», seulement «estimer» ; mais on entend d’autant mieux qu’il s’agit bel et bien d’amour.

  

Pour introduire à un discret problème clinique

 

Le devoir d’aimer, oui, empêche l’amour, au point que l’on pourrait comme écrire une loi : plus ce devoir sera imposé comme devoir (et la famille, singulièrement, grossièrement, impudiquement même, se montre propice à une telle imposition[1]), moins l’amour sera possible. Or, étant par essence un don[2], il est de sa teneur de n’advenir comme effectif que sur fond de pouvoir n’être pas. Dieu lui-même l’avait compris[3], tout au moins si l’on en juge par cette approche théologique du péché qui en fait le moyen dont Il se serait servi pour rendre effective la liberté humaine ; sans cette liberté de pécher, sans cette possibilité du péché, le divin commandement lui-même, le «tu aimeras ton prochain comme toi-même» ne saurait obtenir que ce que peut fournir l’application d’une règle, rien qui approche un tant soit peu une réalisation des trois vertus théologales.

 

Le plus étrange n’est-il pas dès lors de devoir constater (dans la clinique mais déjà trivialement dans ce que peut apporter l’observation la plus courante) que l’exigence de ce devoir d’amour obtient parfois ceci : le sujet, apparemment, y souscrit, autrement dit, selon une très belle expression française, «donne le change». Il ne le sait pas forcément. Il peut même croire aimer «véritablement» dans son obéissance à l’imposition d’amour. Pourtant, vient parfois un jour où, ouvertement, cette embrouille se dénoue : un frère aura «aimé» son frère ou sa sœur, une sœur sa sœur ou son frère, jusqu’au jour où meurt le parent qui aura fait imposition de cet amour fraternel. Et l’on croit que la querelle qui alors vient au jour dans la fratrie est d’héritage... Oui, si l’on veut ; mais l’enjeu n’est pas l’héritage à recevoir, bien plutôt celui qu’on n’a pas su refuser et qui fut généreusement octroyé ante mortem.

 

On l’entrevoit à cet exemple : plus souvent qu’à deux, l’impératif «Aime-moi !», c’est à trois au moins que se présente le jeu de cette exigence du devoir aimer : «Aime-le (ou la) !». Joué à deux, en effet, l’impératif d’aimer soit se dégonfle rapidement, dès lors qu’il apparaît pour ce qu’il est, une demande[4], soit reçoit la réponse qu’il mérite, celle que Carmen inflige à Don José, ce «jamais Carmen n’a menti» qui sonne d’autant plus comme une loi éthique que nul n’ignore, entendant cette parole, qu’elle concerne l’amour. A trois, l’impératif tient mieux.

La structure ternaire  autorise, qui plus est, un déploiement possible : «En l’aimant, tu m’aimeras !», ou encore, quasi chantage : «je ne t’aimerai que si tu m’aimes en l’aimant !».

Ce privilège de la ternarité, sensible dans ce déploiement, ne surprendra pas le lecteur de Freud, non seulement parce qu’il évoque le complexe d’Œdipe, mais aussi, mais peut-être surtout parce qu’il nous renvoie aux trois personnes du mot d’esprit, dont ce n’est pas le moindre coup de génie de Freud que de l’avoir inscrit comme étant une «formation de l’inconscient»[5] alors même qu’un tel épinglage n’a rien de vraisemblable – nul n’identifie spontanément le mot d’esprit à une formation psychopathologique.

 

Ce sera sur une telle structure à «trois au moins» que nous allons nous fonder dans le problème clinique qui va nous occuper. D’où nous vient ce problème ?

  

Si Gilbert Maurey a pris l’initiative de me proposer d’intervenir dans cette journée d’Etudes Psychothérapiques centrée sur «les frères et les sœurs», cela a tenu essentiellement à sa lecture d’un livre, Marguerite, ou l’Aimée de Lacan[6], dont le statut est avant tout celui d’une monographie clinique et où, en effet, le problème sororal est apparu central.

 

«Sororal», le mot est lâché. Il fut récemment l’objet d’une tentative d’insertion dans la langue française, par quelques-uns, écrivains reconnus, donc en position de réussir une telle insertion : Marguerite Yourcenar, Michel Tournier. Si je le retiens ici, et le pousse à mon tour en avant, c’est qu’en prélevant son sens sur ce que subsumait jusque-là le mot de «fraternité», il récuse la sorte de désexualisation dont restait porteur ce terme. Tous frères, n’est-ce pas ? C’est, notait Lacan, un point de vue qui ne peut prendre son assise que depuis une ségrégation. Tout se passe dans cette correspondance, dans cette connivence, dans ce renfort l’un par rapport à l’autre du fraternel et du ségrégatif, comme s’il fallait bien que la libido s’y retrouve... coûte que coûte. Autant donc analyser la fraternité, c’est-à-dire y isoler, y distinguer deux termes qui eux dénoteront chacun un rapport à un objet sexué : la fratritude et la sororité.

 

Il n’est pas tout à fait exact de dire, comme ce fut formulé ci-dessus, que le problème sororal fut central dans le cas Marguerite. Non pas seulement parce qu’on ne peut jamais, dans une telle prise de parti en clinique psychanalytique, asserter que selon la temporalité freudienne de l’après coup, laquelle nous contraindrait à dire que le problème sororal y aura été central. Mais surtout parce qu’il apparaît immanquablement que quiconque s’avance à ainsi dire le vrai d’un cas s’avère lui-même en faire partie. Or ce fut Lacan qui, dans la monographie de sa thèse[7], connue sous le nom de «cas Aimée», avait établi ou cru avoir établi que la véritable persécutrice de sa patiente était sa sœur aînée. On le voit, le problème était alors reconnu comme essentiellement sororal.

 

Cependant, dès la publication du cas en 1932, un point faisait difficulté pour Lacan, je veux dire pour l’interprétation qu’il proposait, et ce ne fut pas un de des moindres mérites de son écriture de la folie que d’avoir transcrit un trait allant à l’encontre sa version du cas comme cas d’autopunition. Aimée, remarquait-il, n’est pas menacée elle-même par ses persécuteurs ; ceux-ci (ils forment un groupe, qui a toute une histoire) en veulent très précisément à la vie de son fils. Le délire apparaît donc «centrifuge» , ce qui ne colle pas avec l’autopunition qui est une punition tournée vers soi, centripète. Ce trait, comme un grain de sable dans les rouages interprétatifs, ne cessa pas de tarabuster Lacan qui, durant quasi quarante années, n’allait cesser de revenir sur le cas «Aimée», de l’envisager autrement.

 

Pourtant, ce fut d’ailleurs que vint l’intervention décisive, celle qui allait nous contraindre à reconsidérer la position jusque-là accordée à la sororité dans le cas. En effet, à l’occasion de l’enquête menée par Elisabeth Roudinesco pour son Histoire de la psychanalyse en France[8], Didier Anzieu, qu’elle interrogeait, confirmait la rumeur qui déjà s’amplifiait : oui, cette «Aimée» dont Lacan avait fait cas dans sa thèse était en effet sa mère. Or cet acte de dévoilement, comme tout acte qui mérite ce nom, n’allait pas être sans conséquences. Il avait notamment la portée d’une levée de censure. Désormais, la plus grande partie de ce que Lacan avait dû masquer pour pouvoir publier le cas devenait accessible : des noms propres prenaient consistance littérale, jusque là couverts par des acrophonies ou nominations restées vagues (P.B. s’avérait être Pierre Benoit, Mme Z cachait l’actrice Huguette ex-Duflos, tous deux persécuteurs principaux de Marguerite Anzieu, la «sœur aînée» se nommait Elise mais surtout était surnommée Nêne dans la famille, un trait capital pour l’étude du cas, M. se révélait être la ville de Melun, E. celle d’Epinay sur Seine, etc.), les dates se précisaient au jour et souvent à l’heure près, ce qui permettait de retrouver les documents d’époque, notamment les commentaires auxquels avait donné lieu sur-le-champ le passage à l’acte le plus spectaculaire de Marguerite. On saisit aisément que l’acte de Didier Anzieu ouvrait la possibilité d’une étude à nouveau la plus exhaustive qui soit possible, du cas «Aimée», désormais re-nommé comme cas Marguerite.

 

Avec une telle reprise (reprise, ainsi traduit-on aujourd’hui en français la «répétition» kierkegaardienne, celle qui permet de distinguer deux sortes d’amour, l’amour selon la réminiscence et celui selon la reprise, l’acte de répétition), qu’allait-il advenir à la version sororale proposée par Lacan en 1932, autrement dit à la thèse de la persécution non reconnue par la malade comme exercée par sa sœur aînée ? L’ampleur du matériel ainsi nouvellement surgi, sa teneur également, ne permettaient pas de s’en tenir simplement à compléter les blancs de la publication de 1932. Et comme, en outre, la rencontre du jeune psychiatre Jacques Lacan et de cette patiente internée d’office à l’hôpital Sainte-Anne s’avérait ne s’être pas cantonnée aux seize mois durant lesquels ils s’entretinrent à bâtons rompus mais, au contraire, se révélait avoir eu des suites directement articulables à la folie de Marguerite (notamment : l’analyse de Didier Anzieu avec Lacan sans que ni l’un ni l’autre ne sachent... qui ils étaient... l’un pour l’autre[9], l’un le fils de son ex-patiente, l’autre l’ex-psychiatre de sa mère), il était manifeste que la version proposée par Lacan en 1932 devait être reconsidérée. Ainsi apparut-t-il que le vif de la persécution subie par Marguerite ne tenait pas tellement à l’action de sa sœur aînée Elise, celle qui avait en effet «pris sa place»[10] auprès de son mari et de son enfant ; plus décisive se révéla la persécution subie par sa mère Jeanne qui, à la suite de l’accident où devait brûler vive sa fille aînée, sa véritable aînée, sa première née, attribuait à une sienne voisine la responsabilité de l’accident et, plus largement, celle de la persécuter en jouissant de son malheur de mère ayant perdu une enfant.

 

On le voit, après avoir été reconnu central dans cette psychose paranoïaque, le problème sororal prenait place dans une configuration plus vaste, laquelle devait nous contraindre d’épingler le cas comme étant de «folie à deux»[11] : Marguerite était essentiellement persécutée par la persécution subie par sa mère, laquelle y réagissait en l’assignant à une place de tenant lieu de son aînée morte (elle lui avait d’ailleurs donné le même prénom : Marguerite).

 

Nous retrouvons donc maintenant ce qui avait été seulement indiqué d’emblée, cette structure ternaire de l’imposition d’aimer. Pas exactement cependant, si l’on considère son contenu. Car ici l’imposition ne serait pas à proprement parler d’amour mais (plus impitoyablement ?) d’être. Cette imposition se laisserait écrire d’une façon légèrement différente que ce que nous avons mis en titre : une sœur comme :«sois !». C’est d’un «sois-la !» qu’il s’agit, tant il est vrai que le concept même d’un remplacement de la sœur morte, en supposant un binaire remplacée/remplaçante, compte (au moins implicitement) jusqu’à deux et donc suppose ce minimum d’acceptation de la perte qu’on ne saurait prêter à Jeanne si l’on tient compte, comme il se doit, de la persécution dont elle est l’objet.

 

Toute la symptomatologie psychotique de Marguerite ouvertement manifestée (passages à l’acte, illuminations, fomentation délirante, interprétations délirantes, etc.), débouche sur le passage à l’acte qui allait ouvrir la possibilité de ce que Lacan appellera le «soufflage» de son délire. Cette folie s’avère ainsi comme lui ayant permis, de passer de l’une à l’autre de ces deux formules, d’«une sœur comme “sois !”», l’imputation, l’assignation lui venant de sa mère, à «une sœur comme soi», un franchissement où elle se dégageait un minimum de cette assignation ; elle s’en dégageait suffisamment en tout cas pour ne plus avoir désormais recours à cette efflorescence symptomatique, elle qui avait obtenu un signe de Jeanne qui la reconnaissait pour ce que son acte avait produit, sa différenciation d’avec sa sœur Marguerite comme soi : Jeanne s’enferme dans son délire (en apprenant l’acte potentiellement matricide de sa fille) tandis que celle-ci, prévenue de cette réaction maternelle, peut désormais tenir le sien en réserve. Tel fut le fait majeur du cas. Celui-ci, en tant que réalisation du passage susdit, mérite le nom de transe, à condition d’y lire aussi, comme d’ailleurs le fait le dictionnaire, la trance, à condition surtout de faire porter à ce mot, dans la conjonction de ses deux significations, l’agonie de la possession, ce qui n’alla pas sans... transports.

 

Mais faire valoir ici ce passage du «sois !» au «soi», au soi comme n’étant «pas ça», réclame que ce terme de soi soit articulé selon les coordonnées qu’il reçoit de l’analyse.

  Qu’est soi ? 

Il serait sot de prétendre ici en quelques lignes répondre à cette question qui a occupé les hommes depuis la nuit des temps et à laquelle ils ont depuis au moins aussi longtemps répondu de manière si riche et si variée ; si folle aussi, ce qui apparaît dès lors qu’on n’est pas de plain-pied avec une culture, l’hindouiste par exemple qui va jusqu’à identifier ce soi à rien moins que... l’univers, cette entité que le sujet rejoint dans sa dernière métempsychose, en laquelle certes il se dissout... enfin, mais qui, simultanément, en cette dissolution elle-même, devient... lui.

 

Laissant de côté de tels abîmes, force nous est de cerner la question en la limitant à celle-ci : qu’aura apporté la psychanalyse quant à ce qu’on appelle «soi», ou encore, en un remarquable dédoublement : «soi-même» ? Ainsi formulé, le problème reste encore trop vaste pour que nous puissions faire autre chose qu’indiquer ce en quoi il consisterait.

 

Ce n’est pas le propre de la psychanalyse d’avoir, au soi, accordé le statut non d’un donné mais d’un produit. Non d’un être mais d’un «désêtre» – un mot de Lacan. L’hypothèse de l’inconscient fait valoir que loin de s’exclure, les notions de sujet et de produit vont de pair, que le parlètre (un autre mot de Lacan) ne se subjective qu’en se reconnaissant produit, seul biais possible, pour lui, de ne l’être plus, de le dé-s’être. Mais comment signifier cela, hors l’expérience ? Il faut nous contenter d’allusions, de quelques touches.

 

Lorsque Lacan en venait à conclure que «le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même», des oreilles malveillantes ont voulu croire ou faire croire qu’il ouvrait la porte de l’exercice analytique à «n’importe qui». Il a certes pour cela fallu couper la formule du contexte théorique qui lui donnait sa portée. Mais on n’est pas si regardant, en certains endroits... Ainsi lit-on, moyennant quoi on lève les bras au ciel, scandalisé, que le psychanalyste lacanien serait quelqu’un qui se sustenterait d’un «Je m’autorise de moi-même», étrange rabattement de la troisième sur la première personne, et lecture tout de même curieuse de la part de freudiens qui ont pourtant appris, dans la seconde topique de leur maître, à distinguer... le moi du ça. Cette inconvenance ici de la déclinaison en première personne de ce qui se formule en troisième nous met sur la voie de ce qu’il en serait du «soi».

 

Et puisque nous réunissent fratritude et sororité, ce sera en tout premier lieu les faits de transitivisme qui ici se présenteront d’emblée. Lacan y fut très tôt attentif, ce que nous montre ce texte de 1938[12] :

 

[...] qu’on s’arrête un instant à l’enfant qui se donne en spectacle et à celui qui le suit du regard : quel est le plus spectateur ? Ou bien qu’on observe l’enfant qui prodigue envers un autre ses tentatives de séduction : où est le séducteur ? Enfin, de l’enfant qui jouit des preuves de la domination qu’il exerce et de celui qui se complaît à s’y soumettre, qu’on se demande quel est le plus asservi ? Ici se réalise ce paradoxe : que chaque partenaire confond la partie[13]  de l’autre avec la sienne propre et s’identifie à lui ; mais qu’il peut soutenir ce rapport sur une participation proprement insignifiante de cet autre et vivre alors toute la situation à lui seul, comme le manifeste la discordance parfois totale entre leurs conduites.

 

Il est cohérent, dès lors qu’on prend acte de cette sorte de non localisation de soi-même caractéristique du transitivisme, d’en venir à considérer que ce soi-même ne peut jamais avoir de statut que celui d’un produit. Rassemblant comme en une même gerbe l’objet perdu de la répétition freudienne, l’objet transitionnel de Winnicot, mais aussi l’objet de la pulsion au sens freudien de ce terme, Lacan donnait corps à ce produit en lui donnant le nom d’objet petit a . Dans la citation ci-dessus, bien antérieure à cette nomination, cet objet est néanmoins signifié dans la «participation proprement insignifiante» qui n’est pas sans évoquer celle du psychanalyste dans la cure. Soi est cela, en tant que perdu d’emblée ; soi adviendra comme soi dans l’opération où cette perte pourra être subjectivée.

  

Son nom de romancière au pays de sa conquête

 

Comment Marguerite Anzieu aura-t-elle réussi à mettre en place ce minimum de soi-même comme perdu qui lui aura permis de se dispenser, à partir d’un certain jour, d’avoir recours, si l’on peut ainsi dire, à une symptomatologie paranoïaque ? Je ne puis, dans le cadre qui m’est ici imparti, répondre d’une manière qui puisse apparaître pertinente à cette question qui a exigé près de six cents pages. Etant écartée l’idée saugrenue de résumer ce travail, il ne me reste plus qu’à le supplémenter. Or il se trouve que sa publication, il y a un an, eut notamment comme effet d’amener au jour un certain nombre de matériaux concernant le cas – ainsi l’interprétation en psychanalyse caractérisée par ce qu’elle provoque d’apport de données nouvelles et susceptibles de la confirmer ou de l’infirmer (c’était, en fin de compte, la seule forme de validation qu’admettait Freud). Un supplément, tel sera le statut du problème clinique que nous allons traiter.

 

Soit donc l’une de ces données tout récemment survenues. L’on savait déjà, grâce à la monographie publiée par Lacan en 1932, que Marguerite avait envisagé de partir en Amérique :

 

Là-dessus son mari apprend coup sur coup qu’à son insu elle a envoyé son congé à l’administration qui les emploie [ils travaillent tous deux au bureau des Postes de Melun], et qu’elle a demandé un passeport pour l’Amérique en faisant usage d’un faux pour présenter l’autorisation maritale requise. Pour elle, elle invoque qu’elle veut aller chercher fortune en Amérique : elle sera romancière. Elle avoue qu’elle eût abandonné son enfant. Actuellement, cet aveu ne provoque en elle qu’un médiocre embarras : c’est pour son enfant qu’elle se fût lancée dans cette entreprise. Sa famille l’adjure de renoncer à ses folles imaginations[14].

 

De fait, la famille provoquera la première hospitalisation en psychiatrie notamment pour empêcher ce départ. Mais voici qu’à la suite de la publication de Marguerite, ou l’Aimée de Lacan près de soixante-dix ans plus tard, certains documents surgissent des archives de la clinique où eut lieu cette première hospitalisation. Ils confirment l’information donnée par Lacan et la datation que j’avais pu établir. Toutefois il y a plus. Voici un de ces documents, porteur du faux mentionné par Lacan (la présentation du texte dans la page a été respectée) :

 

                                                                              Monsieur le préfet,

 

                                                                               Je soussignée Madame

                                                             Anzieu dite‡‡ Peyrols Marguerite

                                                             née à Chalvignac Cantal le 4 juillet 1892

                                                             agée de 32 ans    -    nez aquilin

                                                             taille 1 m 66             bouche ovale

                                                             cheveux bruns        menton pointu

                                                             front haut                visage osseux

                                                             sourcils bruns         teint brun

                                                             Yeux gris

                                                             ai l'honneur de solliciter de votre

                                                             bienveillance un passeport pour

                                                             me rendre aux Etats Unis d'Amérique

                                                                                     et

 

                                                                         Marguerite Peyrols

                                                             Mme Anzieu - 23 rue St Barthélémy Melun

   

                                                                         vu pour autorisation maritale

Vu

Le mari :                                                                                            Anzieu

R Anzieu

 

On lit en outre, en marge : «Vu et transmis avec avis favorable [un mot illisible] le 14 / 10 / 24».

 

Une chose, tout spécialement, nous intrigue : le nom de «Peyrols», ou le surnom si l’on préfère, puisque Marguerite se présente, à la troisième ligne, comme «dite‡‡ Peyrols»[15]. D’où vient ce nom propre ? Comment expliquer son apparition ici ?

 

Et cette survenue ira-t-elle, une fois située, jusqu’à nous contraindre à modifier notre version du cas ? Car tel est le statut du détail dans la clinique freudienne qu’il suffit qu’un seul ne soit pas situable dans la version du cas dont on a construit la conjecture pour mettre cette construction en question. Cette clinique si particulière est celle du puzzle, ainsi que Wittgenstein l’avait noté. Or il est dans la logique du puzzle d’exiger que chacune de ses pièces trouve sa place dans la figure d’ensemble. Quid, donc, de ce «Peyrols» ? Tel se laisse formuler le problème clinique auquel nous nous confrontons aujourd’hui. Plusieurs hypothèses sont possibles. Etudions-les.

 

Marguerite, première hypothèse, aurait emprunté ce nom à quelqu’un. Il n’y a, à notre connaissance, aucun personnage de l’entourage de Marguerite qui porte ce nom de Peyrols, ceci restant vrai qu’on se réfère au milieu d’où elle vient, un village auvergnat, ou au groupe familial amical et professionnel  qui était le sien à Melun au moment où elle écrit cette lettre. Admettre que ce nom soit le nom de quelqu’un, devrait conduire à rechercher si, parmi les personnages non identifiés de leur nom et qui furent cependant mentionnés dans l’étude du cas, il n’y aurait pas quelqu’un susceptible de s’être nommé Peyrols. S’agirait-il de la voisine de Jeanne Pantaine que celle-ci avait élevée au rang de persécutrice ? La conjecture est un peu grosse... De fait, nul dans le département ne s’appelle aujourd’hui Peyrols et il y a peu de chances que ce fût le cas en ce temps-là. En outre, vérification faite, tel n’était pas le nom de cette voisine ni de personne dans le village ou les villages proches, ni de personne dans la famille qui serait allé habiter ailleurs. Echec donc.

 

Deuxième hypothèse : Marguerite aurait elle-même inventé ce nom. Que tel fut effectivement le cas, nous aurons certes, faute d’un témoignage direct et explicite de sa part, le plus grand mal à le démontrer. Tout au plus pourrions-nous ici faire valoir, en décomposant les éléments littéraux de ce nom, que Marguerite en effet en usa ailleurs, ce qui rendrait cette composition au moins probable. Ici notre échec ne s’avère pas si absolu que précédemment. Si en effet, selon une perspective qui fut identifiée comme lacanienne, celle du jeu de mot interprétatif[16], l’on décompose ainsi ce nom en deux syllabes :

 

Peyr    / rol (s non prononcé)

pierre / roule

 

il apparaît, dans le texte même de la folie de Marguerite, qu’à ces deux mots co-respondent quelques homophones. Son persécuteur principal se prénomme Pierre (Pierre Benoit) et l’on peut même se souvenir à ce propos qu’en le vitupérant comme «Robespierre»[17] elle avait déjà su inscrire ce «pierre» dans un nom propre. Ceci constitue à vrai dire un assez imposant argument en faveur de cette hypothèse. On aurait même, avec ce «Robespierre», presque l’ensemble des composants littéraux de Peyrols :

PEYR/ ROls

ROber PIERre

 

(avec inversion E/I, I/E étymologiquement fondée puisque le «pey» de Peyrols équivaut au «piè» de pierre).

 

«Pierre qui roule n’amasse pas mousse», dit un proverbe dont le sens commun, à en croire le dictionnaire, serait : on ne s’enrichit pas en changeant souvent d’état ou de pays. On retrouve donc ici la liaison (elle sémantique) entre l’idée d’un tel départ en un autre pays et la pierre qui roule

 

Un autre argument littéral vient appuyer cette lecture. Si l’on se demande en effet pourquoi ce choix de l’Amérique au moment où elle signe Peyrols, rien ne se présente dans le cas, tout au moins tant que l’on s’en tient au moment précis de cette démarche. Si l’on accepte, en revanche, le fait qu’une explication puisse être donnée bien après l’événement auquel elle se rapporte (ce dont prend acte la théorie freudienne de l’après coup), il deviendra alors possible de faire valoir un texte extrait du second roman[18] de Marguerite, Sauf votre respect, qui, d’ailleurs, est le récit d’un départ. Voici ce texte :

 

Je pars si vite qu’avec mes semelles en caoutchouc je ramasse une pelle et me relève presto subito mais en jurant. Qui vend ses souliers, ces nouveautés ! Je tousse, j’éternue ! Les Américains ? [notre question ! Mais voici la réponse] Je ne me fie pas à mes souliers jaunes ; je porte plainte, j’examine mon soulier. Votre pointure me demande un étranger, et la vôtre dis-je ? On se comprend à force de mimiques. Les Américains ont la mariée, elle a pris sa valise pour aller chez eux quand on lui parlait de Jérôme, renvoyez-la cette bécasse[19].

 

Nous abstenant ici d’une explication d’ensemble et de détail de ce texte, retenons seulement le surgissement de ce Jérôme qui, lui non plus, n’a pas de correspondant dans le cas mais qui, venu comme peyrol dans ce contexte «américain», comporte la même suite littérale, ERO :

 

jEROme

pEyROls

 

Dans ces textes écrits par Marguerite, publiés par Lacan dans sa thèse et que Lacan a en outre pris la peine de faire reconnaître pour leur valeur littéraire auprès de poètes, artistes et littérateurs parmi les plus connus du moment (René Crevel, Salvador Dali, Paul Nizan, Paul Eluard, Joë Bousquet) se rencontrent quelques mentions non négligeables de la pierre qui roule.Ainsi par exemple dans cet extrait de son premier roman Le détracteur :

 

L’amour est comme le torrent, n’essaye pas de l’arrêter au milieu de sa course, de l’anéantir, de le barrer, tu le croiras subjugué et il te noiera.

[...]

Je connais toutes les pierres de mon pays, les bleues, les blanches, les brunes : ce sont mes amies, je leur parle. Que fais-tu là ?

Je sers d’escalier pour pratiquer le bois, si je te gêne, roule-moi, donne-moi de l’élan, de bond en bond, je foulerai tout, le torrent me recevra[20].

 

Cette invention métaphorique de l’amour comme quelque chose à quoi nul ne peut résister, pas plus que la pierre qui roule emportée par le torrent ne peut échapper à son destin, vient donc elle aussi appuyer notre seconde hypothèse de lecture.

 

Qui plus est, en occitan, langue qu’on parlait au pays d’origine de Marguerite, «Peyrol» est certes un nom de lieu, «le pierreux», et «peyroù» le nom d’un chaudron en pierre pendu à la crémaillère de la cheminée (ce qui pourrait être articulé avec le mortel accident, Marguerite l’aînée brûlée vive pour s’être trop approchée de la cheminée) mais on trouve également «peyroù» comme nom de l’éphémère rond que l’on fait dans l’eau en y jetant une pierre[21]. Or, un tel phénomène nous évoque l’expression que Marguerite employait lorsqu’elle disait à Lacan comment Pierre Benoit était entré dans son délire : «cela a fait comme un ricochet dans mon imagination»[22].

 

Dès lors tout le problème, concernant cette lecture de Peyrols comme un mot forgé par Marguerite, tient en un mot : cette lecture gagne en vraisemblance. Mais en vérité ? Pour la vraisemblance, on ne saurait toutefois négli