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1993 Sincérités libertines

 

Sincérités libertines[1]   

Ferenczi à Freud, lettre du 3 août 1908 :

Je me suis permis de faire provisoiremernt envoyer mon courrier à votre adresse.

 

Le vicomte de Valmont à

la marquise de Merteuil, lettre LXXI :
Si vous trouvez cette histoire plaisante, je ne vous en demande pas le secret.
Á présent que je m'en suis amusé, il est juste que le public ait son tour. 

 

Mauvais présages

 

Lorsque Etudes freudiennes vous propose, Madame, Monsieur, un orateur, peut-être êtes-vous, juste au moment de l’entendre, plutôt bien disposé envers lui ; peut-être vous calez-vous alors dans votre fauteuil comme on règle, à l’instant du miam-miam, l’emplacement de sa chaise au restaurant cher à son palais. De même qu’à ce que l’on vous apporte dans votre assiette, vous accordez volontiers à cet orateur ce que les Japonais appellent l’amae, une indulgence a priori, mesurée mais franche, octroyée à l’étranger, et qui donne quelque aisance aux premiers échanges, d’autant plus que l’autre vous l’accorde aussi et que chacun sait donc qu’il en dispose et sait que l’autre sait qu'il en dispose[2].

 

Eh bien cette fois, par exception, je vous le demande Madame, Monsieur, dépêchez-vous de retirer à l’orateur cette confiance a priori, ou presque, que votre gentillesse, généreusement, s’apprêtait à céder. Et puisque je me permets de vous faire d’entrée cette opaque demande, «opaque» puisque vous ignorez pour l’instant quelles en seront les conséquences, me voici tenu de m’en expliquer.

 

C’est que… je m’apprête à commettre un attentat ! Oh ! pas un grand attentat qui ferait beaucoup de bruit, non, tout juste un petit attentat local et qui, je l’espère, passera assez inaperçu. C’est donc le moindre des égards vis-à-vis de chacun d'entre vous que de vous proposer, juste avant de réaliser ce malveillant projet, de quitter la salle. Juste avant ? Ce n’est pas sûr ! Et puisque vous m'avez retiré votre confiance, certainement vous dites-vous maintenant : – «N'a-t-il pas déjà commencé ? Cette proposition de quitter la salle ne serait-elle pas la première pièce de l’infernale machine dans laquelle il nous aurait déjà pris ?» Vous le voyez, je vous dis les choses avec franchise, seulement voilà, il se pourrait bien que cette franchise soit cela même par quoi je vous embarquerais. Ma sincérité ne viserait pas à vous dire le vrai mais, vous le disant, à réaliser chez vous une certaine opération pour l'instant (et pour cause) non explicitable.

 

Ce faisant, nous ne serions pas très éloignés de la correspondance Freud Ferenczi où la sincérité a une fonction des plus ambiguës – ne serait-ce que parce que c’est au nom de la sincérité que Ferenczi tente de prendre Freud à son propre piège (la sincérité est essentielle à l’analyse[3]) sans se rendre compte que, du coup, c’est lui-même qui y tombe, et également dans ses relations avec Gizella et Elma.

 

La «franchise» nous contraint aussi à noter d'emblée que nous n’abordons pas le problème que nous pose cette Correspondance Freud Ferenczi[4] en y réfléchissant ni en y pensant – deux activités que la psychanalyse, ne serait-ce que de par sa méthode de la libre association, a rendues des plus suspectes. Nous l’abordons en acte ne serait-ce que parce que nous n’avons pas le choix. En effet, l’acte est déjà là, en tout cas déjà bien entamé : nous sommes réunis parce que vient d’avoir lieu la publication de cette correspondance. Il est de fait qu’elle nous… re-groupe.

 

L’attentat, certes, ne vise pas votre vie, ni à détruire en chacun de vous ce cœur étranger que l'on appelle soi-même ; il portera atteinte, il porte déjà atteinte à cette chose plutôt tératologique : le groupe. Il ne vous touchera donc, si tant est qu’il vous atteigne, que par ricochet, que dans votre rapport au groupe. Qu’est-ce à dire ?

 

Eh bien la responsabilité en incombe à la Correspondance Freud Ferenczi ! Pour m’en expliquer davantage, et peut-être davantage vous embrouiller (à moins que cette correspondance ne soit déjà une embrouille, auquel cas vous embrouiller serait peut-être équivalent à mettre en œuvre ce plus d’embrouille qui est parfois nécessaire au débrouillage), je vous narrerai mon aventure de lecteur de cette correspondance. Cette miniaventure m’est évidemment propre, elle fait donc partie de mon idiotie et je ne m’autoriserais pas à vous en faire part si, de plusieurs personnes d’horizons psychanalytiques différents, je n’avais eu le témoignage qu’elles la vécurent également.

 

Cette correspondance, oh oui ! nous l’attendions. Etait-ce trop ? Etait-ce déjà fomenter ainsi une déception ? L’école de psychanalyse à laquelle j’appartiens avait même misé sur elle, misé au sens le plus concret, donné de l’argent. Aussi, le jour enfin venu, me suis-je précipité, crayon en main, à la lire. Il s’agit d’un gros livre ; et certes les heureuses surprises ne manquaient pas. Pourtant, la lecture se prolongeant, un certain ennui finit par se manifester, que la suite puis la fin du parcours ne fit que confirmer et même accuser.

  

Bizarre publication

 

L’ennui, notait Lacan, c’est sérieux : «ennui», anagramme «unien», «sérieux», homophone «sériel», l'ennui est sérieux pour survenir quand fait série la monotone suite des «uns». Mais souvenons-nous de ce bon mot de Winnicott : alors qu’une assistante sociale qui avait l’habitude de recevoir dans son bureau, entre autres personnes, certaines plutôt «dérangées», et qui devait alors s’adonner quelque peu à la psychothérapie lui demandait :

 

— «Quand donc, Docteur, faut-il adresser au psychanalyste quelqu’un qu’on tente de soigner avec des entretiens ?»,

Winnicot, après un temps, répondit :

— «Lorsque cette personne vous ennuie».

 

C’était fort bien vu ! C'était très très très très fort. Les choses sérieuses commencent souvent avec le surgissement de l’ennui pas n’importe où, pas du côté où les choses se produisent, mais du côté où elles s’offrent à être accueillies. Ne bâillez pas déjà, Madame, Monsieur, je ne tenterai pas de vous ennuyer, mais j’ai été amené, de par la faute à cette Correspondance Freud Ferenczi et aussi, il faut bien le dire, par la faute d’Etudes freudiennes (qui m’a proposé de prendre la parole à son propos, sinon sans doute n’aurais-je jamais publiquement dit ce que je m’apprête à dire), à vous procurer, au terme de ce bavardage, un certain ennui. Avoir un ennui attente à quelque chose d’établi, tel sera donc l’attentat.

 

Voici donc un point de départ, au moins pour ceux chez qui cette expérience a surgi : à la lire, la Correspondance Freud Ferenczi ennuie. Comment en rendre compte ? Ce départ égratigne déjà quelque peu le souhait que ce soit intéressant, captivant, le vœu que ça apporte quelque chose d’essentiel, un vœu qui a peut-être présidé à ce gros travail que je dirai de confection de cette correspondance. Car, notez-le, cet objet que nous avons chacun entre les mains est bien un objet fabriqué, et pas simplement par l’imprimeur ; il est le fruit, de la part des éditeurs et traducteurs, de certains choix de fabrication qui ne sont pas neutres même s’ils s’imaginent bienvenus voire les meilleurs. Afin de vous rendre sensible cette fabrique, interrogeons en prenant un brin de recul : pourquoi publie-t-on ainsi la correspondance de Freud en la dualisant ? Pour ne parler que des publications en français, citons : Freud-Pfister (1963/1966)[5], Freud-Lou Andreas Salomé (1966/1970), Freud-Zweig (1968/1973), Freud-Jung (1975) et maintenant Freud-Ferenczi (1992)[6]. C’est tout de même étrange et même insensé. Imaginez un physicien étudiant le mouvement des planètes en les prenant deux à deux : Terre-Lune, Saturne-Soleil, Vénus-Mars, Junon-Lune, etc. ; avec une telle méthode  on n’aurait jamais trouvé la loi de la gravitation ! Il y a là, incontestable, l’intervention d’une censure, et dont il conviendrait d’étudier en détail les incidences concrètes. Or, la publication d’un ouvrage n’étant pas un acte solitaire, c’est bien le groupe qui doit avoir quelque intérêt à ce que cette censure soit maintenue[7].

 

La lever serait redistribuer les cartes autrement, d’une façon qui rende le (ou les) jeux mieux lisible(s). L’on pourrait par exemple publier, dans la même série d’ouvrages, la correspondance de Freud avec tous ceux à qui il a écrit, en insérant à leur place chronologique les lettres reçues par lui, quel qu’en ait été l’envoyeur. Quelle joie ce serait que de disposer ainsi des lettres écrites par Freud un même soir, puis celles du lendemain, etc. Et gageons que, souvent, cette juxtaposition ne manquerait pas de piquant ; l’on peut le conjecturer à simplement noter comment Freud parfois parvenait si bien à mettre de l’huile sur le feu qui couvait entre certains disciples. Ce serait un autre parti, peut-être une autre censure, mais, en attendant, l’on aurait appréhendé les choses autrement. Un des effets caractéristiques de l’actuelle et persistante censure est simple à observer : en publiant de cette façon bifocale la correspondance, on fait insidieusement pencher les choses vers une two-bodies-psychology, avec ce résultat lui aussi double de rapprocher (croit-on – il s’agit d’un semblant) la correspondance ainsi mise en scène de la dite «situation» analytique et réciproquement de rapprocher celle-ci de celle-là. Le dérapage auquel ont donné lieu les théories du contre-transfert, si justement critiquées par Safouan[8], la non prise en compte du caractère radical de la disparité entre la position de l’analysant et la fonction du psychanalyste, trouvent, dans ces manipulations éditoriales, un point d’origine et de permanent soutien.

 

Par parenthèse, ajoutons que cette remarque à l’endroit du rôle des éditeurs ne concerne pas que les lettres ; l’œuvre de Freud, en allemand comme dans ses diverses traductions n’est pas moins artificiellement fabriquée[9]. Freud n’a jamais écrit d’ouvrage intitulé «Résultats, idées problèmes I» (titre qui peut sembler assez plat mais qui n’en véhicule pas moins pour autant une épistémologie bien précise) ; il n’a pas non plus écrit «Névrose, psychose et perversion» (ici c’est une clinique qu’on nous propose), ni, comme l’on nous le fait encore croire, un livre intitulé «Métapsychologie», puisqu’il écrit au contraire à Lou Andreas-Salomé[10] qu’il n’y parvient pas non tant par impuissance que par impossibilité, se limitant donc à publier l’un après l’autre quelques articles logeables à cette enseigne. Evidemment, les reprendre par la suite, les rassembler sous l’intitulé «Métapsychologie», même si ce fut fait du vivant de Freud n’est pas une opération neutre puisqu’elle donne à croire que Freud est parvenu à rendre effective cette vision métapsychologique globale, alors même que ce qui importe, pour le statut même de la métapsychologie et, à travers elle de la psychanalyse, est qu’il n’y soit pas parvenu. Mensonge donc, semblant. Qui calculera le prix que nous payons pour cela ?

 

Convient-il de lier cet ennui provoqué par la lecture de la Correspondance Freud Ferenczi à cette mise en scène bifocale due à l’éditeur ? J’en suis venu à conclure que oui, qu’il y a là en tout cas un des facteurs à l’origine de cet ennui. La chose m’est tombée dessus lorsque, lisant ce qui dans cette correspondance se rapportait de plus en plus nettement à la partie fine à quatre (Freud, Ferenczi et ses deux partenaires féminines qui vont aussi devenir des partenaires de Freud, mais à vrai dire elles l’étaient d’emblée)[11], il me vint à l’esprit les deux mots de «liaisons dangeureuses» que j’inscrivis aussitôt, en marge page 348 de l’ouvrage. On lit, dans le plus illustre des romans libertins par lettres où la plurifocalisation, notons-le, est un élément capital de notre jouissance de lecteur[12] :

 

Les complaintes amoureuses ne sont bonnes à entendre qu’en récitatifs obligés, ou en grandes ariettes [définition du récitatif obligé selon Rousseau : «C’est ce qui, entremêlé de ritournelles et de traits de symphonie, oblige pour ainsi dire le récitant et l’orchestre l’un envers l’autre, en sorte qu’ils doivent être attentifs et s’attendre mutuellement»[13]].

 

Si ce qui ne fut d’abord qu’une association d’idées résiste à l’épreuve de la critique, s’avère ne pas renvoyer seulement à mon idiotie, alors il faudra conclure que le surgissement de la psychanalyse aurait donné lieu, en ce début du vingtième siècle, à quelque chose comme un retour d’un certain libertinage, un libertinage peut-être moins osé que celui de la grande époque du XVIIIème, un libertinage qui, en tout cas, ne se revendique pas comme tel mais qui se trouve déjà dénoté (outre ce retour du roman par lettres) dans le balancement entre divan analytique et lit. L’atteste ce que Ferenczi réalise avec son analysante fiancée qu’il transporte du divan au lit et du lit au divan (un divan sur lequel il lui arrive de connaître bibliquement une femme, le transformant alors en lit), qu'il passe, aussi, de divan en divan en l'envoyant en analyse chez Freud avant de la récupérer, si l'on ose dire, sur le sien devenu chaste désormais. Mais voici le trait libertin par excellence : quoi qu'il se passe, Ferenczi prend bien soin en tout cas de mettre Freud dans le coup en le lui écrivant.

  

Affreux soupçon

 

Evidemment, un affreux soupçon se développe à partir de là, et qui va constituer comme la nouvelle pièce de la machination dont vous n'ignorez plus maintenant que j’ai été l’objet avant de m’en faire ici l’instrument. Ne serait-ce pas à ce discret libertinage que se résumerait, purement et simplement, cette partie fine à (au moins) quatre ? Autrement dit : y eut-il là, exemplairement dans l'analyse d'Elma (mais celle de Ferenczi est, elle aussi, en cause[14]), de l’analyse, un moindre bout d’analyse ? ou bien seulement l’effectuation d’une certaine jouissance libertine dont chacun, à sa place et un temps, aurait fait son miel ? J’en demande pardon au groupe de poser cette incongrue question qui met en cause telle légende, tel précepte fondamental, telle croyance peut-être essentielle au bon fonctionnement du groupe. Mais la psychanalyse, et spécialement l’école de Ferenczi, ne nous encourage-t-elle pas à poser ces questions «malvenues», y compris et surtout si elles paraissent d'abord malvenues à l’endroit même de l’analyse ?

 

Il est clair que si tel était le cas, si donc il ne devait s’être agi que de libertinage là où certains nous disent qu’il y eut de l’analyse, le soupçon se développe tel un cancer : pour d’autres, ne faudrait-il pas en juger pareillement ? C’est évidemment, de proche en proche, toute la théorie (car je crois qu’il faut ainsi nommer la chose, comme on dit à si juste titre «théorie sexuelle infantile») de la transmission de l’analyse qui se trouve ainsi contestée :  celle qui voudrait qu’à partir d’une première analyse héroïque car faite en «auto», qu’à partir de la plus que remarquable autoanalyse de Freud, toutes les autres furent produites comme des hétéro-analyses[15], chacun se trouvant en fin de parcours analytique presque élevé au rang de Freud puisque ayant été mis dans la position de pouvoir s’auto-analyser («presque» car il a fallu ce marche-pied de l’aide d’un psychanalyste : dans cette théorie l’acte de Freud reste incommensurable à toutes les autres analyses qui le suivirent, ce qui implique, soit dit en passant, qu’on doive reconnaître ici l’existence de deux sortes d’analyses). Vous le voyez, la question finalement se pose de savoir si ont été analysés ceux qui nous auraient analysé, ou auraient analysés ceux qui nous ont analysés. Bref la question se pose de la pertinence de la seconde règle fondamentale de l’analyse (l'on ne s’en étonnera pas trop dès lors que nous évoquons Ferenczi) : faut-il nécessairement, ainsi qu'on le prétend, avoir été analysé par un psychanalyste pour être en mesure d'analyser à son tour ? Les faits, partiellement en tout cas, semblent démentir la règle, de là l'appel à une légende des origines en guise d'histoire. Mais, plus décisive s'avère encore cette objection de principe : qui pourrait prétendre savoir ce qui doit être vérifié dans tous les cas ? Qui connaît «tous les cas» ? Dès lors, pourquoi la règle, pourquoi a priori exclure l'exception qui est aussi notre origine ? Ne serait-on pas ainsi plus proches de la grande liberté de Freud à cet endroit, comme en témoigne par exemple ce qu'il écrit à Ferenczi à propos d'un certain Dr Van Emden «[…] qui a appris la psychanalyse sur lui-même»[16], donc tout comme lui, Freud. Si bien qu'à lire Freud, l'attentat auquel je me livre (au double sens, ici possible, de ce mot) pourrait bien s'avérer n'être qu'un pétard mouillé.

  

Libertines correspondances

 

Le problème, pour l’instant, est donc celui-ci : la mise en parallèle de la Correspondance Freud Ferenczi avec l’ouvrage de Choderlos de Laclos est-elle pertinente ? Et jusqu'où ? Une des façons d’en décider est de mesurer si elle a une valeur heuristique, si lire cette correspondance avec, comme grille de lecture, le texte Les liaisons dangereuses révèle, dans cette correspondance, quelque chose qui s’y trouve en effet.

 

Il faudrait de très nombreuses pages pour faire jouer jusque dans les détails (qui sont les choses importantes, on le sait, dans l’analyse) les Liaisons dangereuses comme grille de lecture de ce secteur évoqué dans la correspondance et que j'isole provisoirement et artificiellement comme étant la partie fine à quatre ; il me faut donc ici limiter les choses à quelques indications.

 

Si l’on va aujourd’hui acheter l’édition la plus courante des Liaisons dangereuses, l’on tombe sur cette image qui nous évoque aussitôt le couple de la fille et de la mère dans lequel s’est empêtré le désir de Sándor.

              

La serviette

 

Á vrai dire la possible mise en parallèle des deux ensembles de personnages ne se limite pas à ces deux-là, elle retrouve la structure à quatre. Pris comme lui entre deux femmes (la jeune et la vieille) et un confident, Sándor est Valmont (parfois sous la forme de son double[17] le Chevalier Danceny). La prude et sage et indéracinablement fidèle Gizella apparaît un avatar proche de la Présidente de Tourvel, laquelle a pour double Madame de Volanges dont la fille Cécile est à la place d’Elma. Valmont, il est vrai avec moins d’inhibition que Sándor, porte son désir sexuel à la fois sur Cécile et sur la présidente de Tourvel, comme Sándor balance entre Gizella et Elma. Mais un des axes cruciaux des Liaisons dangereuses est évidemment le lien du Vicomte de Valmont et de la marquise de Merteuil, qui est comme le creuset d'où part et où revient tout ce qui se passe ailleurs, de même que ce qui se passe dans les déboires amoureux de Sándor avec les deux femmes, durant tout le temps où les choses sont aiguës, ne cesse de partir et de revenir dans le pot commun Ferenczi-Freud. Or la marquise de Merteuil nous apparaît une assez bonne incarnation de Freud, et même comme sa figure prémonitoire ou, si l’on préfère, un premier brouillon de Freud. Si cette figure de Freud en Marquise de Merteuil en fait un libertin, notons, avant de mettre cette identification à l'épreuve, qu'elle situerait les accusations de pansexualisme dont il fit l'objet comme un retour de la condamnation des libertins au XVIIIème siècle (la sodomie de Sade le conduit en prison, ce qui était peu puisque le crime était alors passible de la peine de mort[18]).

 

On a tendance, aujourd’hui encore (mais sans doute est-ce maintenant la fin de ce penchant), à ternariser la partie fine, à mettre Freud en dehors du coup. Ainsi André Haynal écrit-il, dans son introduction[19] :

 

Bien sûr, la correspondance entre Freud et Ferenczi retrace cet épisode particulièrement délicat pour Elma, sa mère et Sándor.

 

Comme si l'affaire (et non pas l'«épisode») n’était pas «délicate» pour Freud aussi ! Certes l’auteur de ces lignes nous présente ainsi ce qu’il suppose être une pensée d’Elma au moment d’envisager la publication des lettres, mais rien ne prouve qu’Elma, dans ses hésitations, n’ait pas aussi songé à protéger Freud ! De toute façon, une ambiguïté demeure dans la phrase ci-dessus citée, ce qui ne nous étonne pas trop si l’on note que Ferenczi lui-même était déjà habité par ce préjugé qui exclut Freud de la partie fine[20] :

 

Dans le combat mouvementé que je dois mener contre trois adversaires à la fois : contre E[lma], Madame G. et moi-même […]

 

Ferenczi compte bien quatre cependant, et s’il ne mentionne pas ici Freud, tout indique qu’il s’agit de Freud lorsqu’il nous parle de lui-même, ou, plus exactement, de lui-même en tant que ce lui-même serait un objet aimable aux yeux de Freud. Freud, quant à lui, se sait évidemment libidinalement impliqué, même s’il l’indique à Ferenczi en usant du déplacement[21] :

 

Ce sera une joie [Freude] pour moi de pouvoir dépenser pour elle beaucoup de libido [elle : il s’agit de la femme de Jones qu’il prend alors en analyse, mais comment, dans ce contexte, ne pas penser à l’analyse d’Elma ?]

 

L’identification de Freud en marquise de Merteuil, pour être inattendue, paraît-elle abusive ? Certes, et d’ailleurs comme chacune des autres, sur bien des points, elle l’est. La Marquise, que l'on sache, n’a pas inventé la psychanalyse. Pourtant il est un trait commun plus que frappant entre elle et Freud, outre le fait capital que l’un et l’autre conçoivent l’accès à l’objet désiré comme une conquête guerrière (on raconte que le capitaine Laclos écrivit son chef-d’œuvre juste après avoir vu s’envoler l’espoir d’une action militaire glorieuse[22]), c’est à savoir que Freud et la Marquise sont tous deux des personnages exceptionnels (ils se présentent comme tels sur «la scène du monde», et obtiennent de certains qu'ils admettent la validité de cette présentation), des personnages qui, par un certain «travail» sur eux-mêmes (le mot est bien écrit, et à ce propos, dans Les liaisons dangereuses), se sont élevés au dessus des autres mortels.

 

La marquise fut un jour, piquée au vif dans son amour-propre par Valmont qui s’était permis de lui donner un conseil pour la réalisation d’une certaine entreprise en laquelle elle s'engageait (l’on songe ici au terrible et sauvage accrochage entre Freud et Ferenczi en Sicile, au double refus de Freud à Ferenczi[23] puis de Ferenczi à Freud, ce dernier ayant le statut d'un «défi»[24], d'une liberté prise vis-à-vis de Freud mais en le défiant – «libertinage», ne le méconnaissons pas, vient de «liberté», libertinus : affranchi) ; la marquise répond à Valmont par une lettre à nos yeux capitale car elle est l’exact équivalent de la légende du héros qui, jusqu’à aujourd’hui ou enfin l'on entreprend d'écrire une histoire critique du mouvement analytique, a si bien fonctionné dans le groupe analytique, que ce soit pour le meilleur ou pour le pire. Il faudrait lire en son entier cette lettre LXXXI, l’une des plus longues de l’ouvrage, et dont la partie consacrée à l’autoengendrement commence par :

 

Ah ! Gardez vos conseils et vos craintes pour ces femmes à délire, et qui se disent à sentiment ; dont l’imagination exaltée ferait croire que la nature a placé leurs sens dans leur tête ; qui, n’ayant jamais réfléchi, confondent sans cesse l’amour et l’Amant ; qui, dans leur folle illusion, croient que celui-là seul avec qui elles ont cherché le plaisir en est l’unique dépositaire […]

 

Ne passons pas trop vite sur le fait que l’on a là une anticipation de la pulsion avec son objet toujours déjà substitutif (son objet en tant que reconnu comme ne lui étant pas essentiel). N'est-ce pas pour avoir fait valoir, avant Freud, ce peu d'importance de l'objet de satisfaction que le libertin s'est trouvé condamné ? Mais, pour l'instant, lisons, un peu plus loin, le faire valoir de la légende de l’autoengendrement :

 

Je dis mes principes et je le dis à dessein : car ils ne sont pas comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, ils sont le fruit de mes profondes réflexions ; je les ai créés, et je puis dire que je suis mon ouvrage [je souligne].

 

On voit ici qu’il serait très erroné d’imaginer que le libertin est un sujet sans principes ; c’est au contraire quelqu’un qui a un clair et franc souci de s’en tenir strictement à ses principes.

 

[…] dès ce moment, ma façon de penser fut pour moi seule […]

 

L’on songe ici à l’affaire Fliess et au célèbre «j’ai réussi là où le paranoïaque ne réussit pas»[25], à la façon dont Freud fit valoir qu’il y eut là pour lui une expérience cruciale mais désormais verrouillée derrière un véritable acte d'un maître : il n'y reviendrait pas, il garde désormais définitivement pour lui une mise qu’il ne re-miserait plus jamais pour l’avoir logée et sertie en la remise de son for intérieur.

 

Ce travail sur moi-même […] j’y gagnai ce coup d’œil pénétrant auquel l’expérience m’a pourtant appris à ne pas me fier entièrement mais qui, en tout cas, m’a rarement trompée.

 

Descendue dans mon cœur, j’y ai étudié celui des autres. J’y ai vu qu’il n’est personne qui n’y conserve un secret qu’il lui importe qui ne soit point dévoilé […] Nouvelle Dalila, j’ai toujours, comme elle, employé ma puissance à surprendre ce secret important. Eh ! de combien de Samsons modernes, ne tiens-je pas la chevelure sous le ciseau !

 

La marquise de Merteuil fait valoir son travail sur elle-même comme Freud fit valoir son auto-analyse, avec ce même résultat, publiquement revendiqué, de possession de soi et de possibilité de maîtrise de l’autre, un résultat que nul désormais ne peut contester, qui est seulement à prendre ou à laisser. N’est-ce pas là un des traits les plus frappants de cette Correspondance Freud Ferenczi que leur liaison, aussi intime fût-elle, laisse Freud absolument inchangé ? Que Freud n’aurait pas été différent de ce qu’il a été s’il n’eût point rencontré Ferenczi ?

 

Voici donc juste quelques indications à verser au dossier qui ferait valoir la pertinence du parallèle entre les deux parties fines à quatre, une pertinence qui, bien sûr, est aussi une impertinence. Je m’en tiendrai là, surtout pour vous laisser à cette jouissance, à cette joie que l’on éprouve à lire Les liaisons dangereuses en pensant à Freud, Ferenczi, Gizella et Elma et à relire la Correspondance Freud Ferenczi en songeant au quadrille Marquise de Merteuil, Valmont, Cécile Volanges, présidente de Tourvel. Ce double exercice, je le garantis, est un régal ! Et un régal qui vaut largement preuve !

  

Lettres pipées

 

Mais la preuve du libertinage analytique ne me semble pas résider essentiellement dans le parallèle que l'on peut faire, en effet jusqu'à un certain point, entre les deux «situations dramatiques» (pour le dire ainsi) des deux parties fines à quatre. La preuve la plus pertinente est d'ordre formel et non pas liée à tel ou tel contenu de situation. Elle consiste essentiellement en la façon dont on opère avec les lettres, la façon dont elles sont écrites, la façon dont elles circulent. Nonobstant la censure que j'évoquais au départ, la bifocalisation de la correspondance, et justement à l'endroit où cette bifocalisation ne fonctionne plus, c'est-à-dire à propos de la partie fine à quatre, il apparaît, si l'on s'intéresse à la fonction de la lettre, non plus un parallèle mais une véritable identité de fonction entre Les liaisons dangereuses et la Correspondance Freud Ferenczi.

 

La première question qui se pose est celle de savoir comment il a bien pu se faire que nous ayons aujourd'hui en mains ces lettres au contenu si souvent intime. Psychanalystes, nous n'allons tout de même pas nous réfugier derrière la réponse qui fait état de leur intérêt scientifique pour nous en tenir là quittes avec la question. Il semble tout de même bien plus juste et plus précis d'avancer que si nous les avons en main, c'est que, d'une certaine façon, faute d'avoir été mises dans la «corbeille à papiers» dont parle Ferenczi, c’est-à-dire celle de Freud[26], elles nous étaient destinées, comme nous sont destinées ces lettres dont le XVIIIème siècle faisait romans. Il y a lieu de lire la Correspondance Freud Ferenczi comme un roman par lettres.

 

Cet ultime dépôt des lettres en nos mains n'est pas un fait de hasard. En permanence, les uns et les autres ont beaucoup fait pour que ces lettres, comme l’on dit, passent à la postérité, et chacun ne pouvait ignorer absolument, en écrivant telle puis telle lettre qu'elle n'était pas seulement destinée à qui, soi-disant, elle était adressée. Comme dans Les liaisons dangereuses, les adresses des lettres sont ici pipées, et donc se trouve également d'emblée pipée la lettre elle-même, ce qui s'y dit. D'ailleurs, entre l'adresse manifeste et nous (la postérité) , les lettres, comme dans Les liaisons dangereuses, étaient souvent lues par qui elles transitaient, ou par tel autre auquel celui qui l'avait reçue s'empressait de l'adresser ; les lettres changeaient d'adresse avec une incroyable facilité, ou, dit autrement : les adresses étaient extraordinairement… flottantes.

 

Ce mélange, cet emmêlement des adresses, cet enchevêtrement des phrases où quelque chose est dit à quelqu’un mais pour être par ce quelqu’un rapporté à quelqu’un d’autre ceci afin d’obtenir chez ce quelqu’un d’autre un certain effet, voire un certain acte tout en obtenant aussi quelque chose de celui qui sert de go between, n’est pas seulement isomorphe à ce qui se joue au plan libidinal mais sert bel et bien les placements et déplacements libidinaux. La lettre n’est pas, ici comme dans l’analyse, essentiellement consacrée à la circulation de l’information, elle est elle-même acte, donc réglage de la jouissance, aveu de jouissance, jouissance elle-même. Le libertinage est l’éthique des pulsions au sens où Freud découvre que l’énergie pulsionnelle est toujours celle d’une seule et même libido. Et, réciproquement, la théorie freudienne de la libido apparaît après coup comme étant la raison même du libertinage, son logos, sa moyenne et extrême raison.

 

Considérons un instant la chose du point de vue de Ferenczi : sa rencontre avec Gizella, premier emmêlement libidinal, est d’emblée adressée à Freud : «Je ne suis pas aussi seul que vous le supposez»[27] lui écrit-il en lui annonçant la nouvelle. Et Freud restera là constament présent entre eux deux, ne serait-ce que par le biais de cette «communauté analytique»[28] que Ferenczi ne cesse de vouloir réaliser avec Gizella et avec Freud (sincérité, sincérité). Il est donc clair que Ferenczi n’informe pas Freud de ce qu’il lui arrive lorsqu’il rencontre Gizella, que, l’informant, il le défie et que ce défi fait intrinsèquement partie du lien avec Gizella. Plus globalement, il semble qu’on puisse admettre qu’il y aurait, libidinalement, chez Ferenczi, une certaine compatibilité entre l’investissement de Freud et de Gizella (hormis le fait concomitant et évidemment majeur de l’absence de désir sexuel pour Gizella), tandis qu’il y a incompatibilité entre l’investissement libidinal porté sur Elma et ceux placés en Freud et Gizella[29]. Entre ces deux pôles (ou bien Elma et avec elle une possible paternité, ou bien Freud/Gizella[30]), les choses ne cessent d’osciller sans jamais pouvoir se stabiliser, et la circulation des lettres et des personnes, comme les jeux entre divans et lits, ne cessent d’ordonner, de marquer, de ponctuer, en leur emmêlement même, les temps de cette oscillation.

 

Le comble du comble de ces procédés se trouve avec la lettre 268 Fer, justement à cette page 348 de l'ouvrage où j'avais inscrit, sans d'ailleurs voir à l’époque le lien, les deux mots de «liaisons dangeureuses» (oui, avec cette faute d’orthographe alors inaperçue et qui s‘avère de l’ordre du lapsus calami, tant il est vrai qu’il y a un bonheur, qu’il y a de l’«heureuse» dans ce danger que courent les anges ainsi liés). Ferenczi, dans cette lettre, communique à Freud le contenu de la lettre qu'Elma, alors en analyse chez Freud, avait écrite à Gizella, laquelle Gizella l'avait donc bel et bien donnée à Ferenczi !!! Voici comment il présente à Freud son acte de divulgation (c’en est, rabelaisiennement parlant, à se taper le cul par terre, c’est, aujourd’hui lu par nous, d’un comique achevé, et comment persister après en avoir ri, à lire cette phrase au premier degré ?) :

 

Comme Elma a tendance à cacher certaines choses, ou plutôt à les mettre en évidence ailleurs, je veux, dans l'intérêt de son analyse, vous communiquer le contenu de sa lettre d'aujourd'hui.

 

Et l'on s'étonne avec ça qu'Elma, sur le divan de Freud, soit muette ! Cette circulation absolument ouverte de la lettre (ouverte car il ne resterait plus à Freud que de la remettre à Elma pour que le circuit paraisse bouclé, Elma n’ayant plus alors qu’à réincorporer sa vomissure) correspond exactement, on le voit clairement ici, à un degré zéro de l'analyse.