Le deuil, aujourd'hui
Paru dans la revue médicale Tempo
Que n'attend-on pas du médecin, pour peu qu'il s'y prête, et qu'on ne s'autorise pas toujours à lui demander explicitement ! Bien sûr, parfois, la guérison, mais tant de choses encore, qui transparaissent dans la plus mince expérience clinique : qu'il nous assure que nous sommes immortel, qu'il nous garde jeune, qu'il nous donne un enfant, qu'il refuse que nous nous débarrassions d'un enfant qu'on a fait alors même qu'on le lui demande, qu'il fasse en sorte que les nôtres ne nous abandonneront pas, qu'il nous évite toute souffrance, qu'il nous aime, qu'il nous tue, qu'il nous dise ce que nous faisons sur cette terre, qu'il soit toujours là, qu'il sache nous permettre de ne pas nous fourvoyer à côté de notre désir... Bref le praticien est averti d'un fait tout simple : chacun de ses patients attend bien plus de lui que ce qu'il a appris à faire pour eux avec l'aide de la science et de la technique.
Qui pourrait mesurer l'ampleur de ce fossé ? Qui pourrait faire la cartographie exacte de cette zone non résorbée ni même réduite par les progrès de la techno-science ? Chacun donc, s'en débrouille comme il peut ; l'intuition, la sensibilité, le flair, la position subjective du praticien (tous mots bien approximatifs) s'y révèlent de la plus haute importance et font aussi les clientèles. Il y a plus de choses sous le soleil que n'en saisit notre philosophie disait le poète.
Or le deuil est l'une de ces choses à laquelle il arrive que le médecin ait affaire mais qui reste non balisée : il n'y a pas de science du deuil et la thanatologie, comme on l'appelle, si elle a donné lieu a d'importants travaux, ne semble pas cependant pouvoir être dite à proprement parler une science.
On aura compris que, s'agissant du deuil, nul ne saurait jouer au donneur de leçon. La particularité du malade, la singularité de sa situation, l'unicité de sa perte, l'équation personnelle du médecin, voilà autant de données qui, s'agissant du deuil, restent prépondérantes. Aussi nous limiterons-nous à quelques notations susceptibles de rendre plus avertie la pratique de chacun.
Le deuil ? Mais il n'y a plus de deuil !
Le deuil n'est pas une chose telle qu'on pourrait la dire être la même en tous temps et en tous lieux, à tous moments et dans toutes les civilisations. Limitons-nous à la nôtre. L'historien Philippe Ariès, il n'y a pas si longtemps, publiait une capitale étude de l'homme devant la mort. Cette étude concerne le médecin au premier chef. Que fait-elle valoir ? Qu'en occident, depuis le Moyen-âge, le rapport de l'homme à la mort s'est bel et bien transformé un certain nombre de fois (quatre ou cinq fois, pas plus) et qu'à chacune de ces transformations a correspondu une nouvelle conception et une nouvelle pratique du deuil. Tout au moins jusqu'à ce que..., à une date récente (la première guerre mondiale) et en un laps de temps très court, le deuil — ultime figure, si l'on peut dire — se soit évanoui non pas dans la nature mais dans la culture. Plus de tentures sur les maisons, plus de crêpes aux vestons, plus de temps imparti au deuil et ponctué de couleurs codées (noir total, puis noir et blanc, puis discrète couleur), plus d'intervention de l'entourage pour dire à l'endeuillé : «ça suffit !», guère plus de visites au mort (cf.. le petit carton encore inconcevable il y a cinquante ans : «La famille ne reçoit pas»), plus d'arrêt dans l'activité (travail ou loisir) sociale lorsque la communauté perd un de ses membres, et même, plus de funérailles dignes de ce nom. Georges Brassens, d'ailleurs, en prenait acte, :
Mais où sont les funérailles d'antan ?
Elles sont révolues, elles ont fait leur temps
les belles pom, pom pom pom pes funèbres.
Le deuil, notait Ariès, jusqu'à une époque récente, ne fut jamais uniquement ni même principalement une affaire intime. Il s'agissait d'une pratique sociale (voire d'un rituel) de vocifération contre la mort : elle vient de frapper, qu'elle s'en aille, qu'elle nous laisse en paix désormais ! Dans ce cadre-là, communautaire, la consolation des survivants qui avaient été proches du mort avait sa place, avait toute sa place justement en n'ayant pas plus que sa place.
Dès lors, la question se pose de savoir s'il est désormais pour tout un chacun un deuil possible dès lors que, pour la communauté, il n'y a plus de morts (il n'y a qu'à voir l'extrême discrétion avec laquelle on sort les corps morts de l'hôpital, un fait social bien plus que médical). Et la réponse est loin d'être évidente.
L'éradication de la mort
Geoffrey Gorer, un sociologue anglais, fut amené lui aussi à écrire sur la mort et le deuil, mais pas simplement pour raisons professionnelles. Voici dans quelles circonstances il s'engagea dans cette étude. Enfant, au début du siècle, ayant perdu un proche, il avait vécu le deuil tel que ce temps, encore, le pratiquait. Mais une seconde expérience du deuil quelques dizaines d'années plus tard lui fit toucher du doigt tout autre chose. Cela se joua sur un détail, comme pour toutes les choses véritablement importantes. Alors qu'il était dans le moment de ce nouveau deuil, une amie lui téléphona, lui proposant de venir dîner chez elle, avec quelques autres. Il répondit qu'il ne le pouvait pas, étant actuellement en deuil, puis sentit aussitôt la très grande gêne de son interlocutrice. Quelques mots encore, et elle eut vite fait de raccrocher. Puis, plus aucune nouvelle d'elle. Après quelques jours d'un tel silence, Gorer se fit la réflexion suivante :
Si je lui avait dit que j'allais ce soir-là à un rendez-vous galant, nul doute qu'elle ne m'eut rappelé le lendemain pour avoir des nouvelles et pour me proposer de remplacer la soirée manquée !
Cette expérience est exemplaire. Ariès, qui la mentionne, en tire une juste conclusion : le deuil est devenu une maladie, l'endeuillé un pestiféré, et ses larmes accueillies comme le sont les inconvenantes sécrétions du mourant.
Notons tout de suite que si le deuil est une maladie, on ne voit plus très bien ce que peut vouloir dire la notion de «deuil pathologique», notamment en sa forme la plus manifeste : la mélancolie (ici, un gouffre de problèmes s'ouvre sous nos pas).
Mais surtout Ariès lie cet ultime avatar du deuil au nouveau rapport à la mort qui s'est instauré en Occident dans le prolongement du mouvement romantique d'exaltation de la mort. Cette exaltation eut plusieurs versions : la mort comme délivrance, la mort comme fusion avec la vie de l'espèce (ou même de la matière) — il est des biologistes pour promouvoir au nom de leur science une telle fadaise, sans se douter qu'ils ne font alors qu'être porte parole de cette version romantique —, la mort comme bon-heurt, comme réalisation suprême de l'amour. Cette version romantique était déjà une forme de méconnaissance ; puis l'exaltation disparue, restait la méconnaissance, cette façon de ne rien vouloir en savoir, de ne rien vouloir avoir affaire avec la mort et son au-delà, l'anéantissement, et dont les signes ne sont pas moins patents que ceux qui manifestent le rejet du deuil.
Un seul suffira, il est vrai très sûr puisqu'il nous vient de la pastorale catholique, dont nul ne peut nier le sérieux de l'expérience, et qui y regarde à deux fois avant d'en changer les coordonnées. Or c'est ce que fit Vatican II en transformant le sacrement de l'extrême onction en une simple bénédiction des malades. Pourquoi ? Parce que plus personne n'osait (n'ose, c'est toujours vrai) avertir le mourant qu'il allait bel et bien mourir (ici, le texte capital est celui de Tolstoï La mort d'Ivan Illitch) ; c'en était trop que l'apparition du prêtre dans la chambre ait, elle seule, la charge de cette fonction d'avertissement.
Ainsi donc n'y a-t-il plus de deuil dans le même mouvement où il n'y a plus de mort ; car le deuil dépend aussi de la façon qu'a eu de mourir celui qui est mort. Or, plus aucun codage social n'intervient pour donner consistance à cet acte de mourir. Déjà I. Illitch hurlait qu'on le «frustrait» de sa mort, que c'était là l'intolérable, un intolérable mis en place au nom de... son bien.
La mort, dit Ariès, pendant deux millénaires fut «apprivoisée» ; elle est désormais «sauvage». Qu'il n'y ait plus de deuil relève de cette sauvagerie.
Suites actuelles, trop actuelles
Il semble toutefois que cette éradication de la mort, justement pour avoir été poussée aussi loin, pour l'être plus que jamais, trouve une limite, au moins en certains secteurs du tissu social. Elle suscita et suscite ce qu'il faut bien appeler une réaction. S'agirait-il d'une salutaire allergie ? Ce n'est pas sûr !
L'on peut avoir un aperçu de cette limite et de la façon dont les choses y rebondissent en considérant l'incinération. La choisir est aussi récuser la tombe (ce choix participe de l'ensauvagement de la mort, de l'effacement de ses signes). Or que constate-t-on ? Que, là où il n'y a pas de tombe, la chambre du mourant ou telle autre pièce ou tel endroit de la maison que le souvenir associe à sa présence fonctionne comme tombe : on laisse tel quel ce lieu, pendant de nombreuses années. Tout se passe ici comme si, en dépit des efforts accomplis en ce sens, il n'était pas possible de ne pas donner au mort sa tombe (la tombe individuelle ou familiale est pourtant un phénomène récent).
Les premiers à avoir donné corps à cette réaction ne furent pas les médecins, ou plutôt pas ceux dont la pratique restait de plain-pied dans la méthode contemporaine, l'anatomo-clinique. La toute première réaction survint au moment exact où l'on s'engageait sur cette pente de la suppression du deuil (la première guerre mondiale) ; elle fut le fait de cet enfant bâtard de la médecine moderne qu'on appelle psychanalyse. En 1915, Sigmund Freud écrivait «deuil et mélancolie», un court mais dense article où, anticipant sur ce qui n'allait pas cesser de s'accuser davantage, il proposait une solution. Il n'y a plus de deuil social, public. Soit ! Reste le deuil psychique qui est un deuil normal, qu'il faut donc respecter. Freud décrit en quoi consisterait, selon lui, ce deuil normal, celui qui passe tout seul : un travail, auquel se voue l'endeuillé en reprenant un à un chacun des investissements qu'il avait engagé auprès de qui vient de mourir, jusqu'à ce que, ayant récupéré sa mise, il la puisse investir à nouveau sur un autre objet équivalent.
De 1915 jusqu'à aujourd'hui, l'état de délaissement du deuil fut tel que, dans les rares endroits où l'on réagit à cette moderne misère subjective de l'homme devant la mort, ce texte de Freud servit de recours. Ce mouvement fut net aux Etats-unis. Les funeral directors (ils ont un code déontologique qui n'empêche pas le business, loin de là) proclament, texte de Freud en main, qu'il faut faire son deuil, et proposent leur funeral home pour cela. Constatant que la société refuse toute manifestation de deuil, ils font valoir qu'on peut au moins profiter des funérailles pour réaliser le travail du deuil. D'autres aussi s'y sont mis : psychologues, psychanalystes, sociologues, historiens ; ils ont fini par attirer l'attention de quelques médecins qui commencent à s'interroger sur leur rôle et celui des institutions médicales dans l'éradication de la mort et la suppression du deuil.
Il en résulte cependant plus de questions que de réponses. Notamment le glissement selon lequel la description de Freud devient une prescription, loin de faire solution accroît la difficulté en la déplaçant. On ne prescrit pas plus le deuil que l'amour. Voici désormais le pauvre bougre d'endeuillé coincé entre ceux qui lui disent «faites votre travail de deuil» et les contraintes sociale qui s'y opposent non moins farouchement.
Alors ? Alors il faudra bien en venir à prendre acte et à tirer les conséquences de ce que sait tout un chacun, de ce dont témoigne chaque année un nombre impressionnant de suicides, de ce dont la littérature nous parle depuis la nuit des temps (voyez Iphigénie), à savoir que la mort n'est pas, pour l'être parlant, la pire des choses, qu'il n'a pas affaire à la seule mort mais à la «seconde mort» (un mot de Jacques Lacan, mais aussi vieux que la culture indienne), à l'anéantissement. Or ces deux morts ne vont pas toujours nécessairement ensemble la main dans la main. Autrement dit : la vie, qui certes est un bien, n'est pas un souverain bien. L'impasse elle-même où se trouve aujourd'hui portée la question du deuil nous invite à la repenser depuis cette disparité là. BibliographiePh. Ariès, L'homme devant la mort, Paris, Seuil, 1977.
S. Freud, «Deuil et mélancolie» (plusieurs traductions).
G. Gorer, Death, grief, and mourning in contemporary britain, Cressed Press, London.J. Lacan, l'éthique de la psychanalyse (version sténotypie).
L. Tolstoï, La mort d'Ivan Illitch, Le livre de poche.