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1992 De la méthode freudienne

 

De la méthode freudienne

avant toute chose freudienne

   Si le clinicien qui présente [Lacan traite ici de la présentation de malade] ne sait pas qu’une moitié du symptôme..., c’est lui qui en a la charge, qu’il n’y a pas de «présentation de malade» mais dialogue de deux personnes et que, sans cette seconde personne [une discrète allusion à la trinité des personnes dans le Witz selon Freud], il n’y aurait pas de symptôme achevé..., celui qui ne part pas de là est condamné à laisser la clinique psychiatrique stagner dans les voies d’où la doctrine devrait l’avoir sortie. Souvent, autour de la table de bridge, lorsque quelque étourdi demande : «A qui est-ce de donner ?», comme on le dit à l’école primaire, «c’est celui qui le dit qui y est». Questionnant : Lacan lecteur de Freud ?, voici donc que... nous y sommes. Où ça ? A proprement parler, c’est toute une histoire. Mais, est-ce si sûr que «nous y sommes» ? Existe-t-il, à cet endroit, un quelconque «nous» ? En tout cas, je puis attester que Conrad Stein «y est», ce qui ne peut s’avérer rien d’autre qu’être légèrement à côté. Le prouve en effet un de ces petits événements qui tant retenait Freud : me parlant pour la première fois au téléphone de son projet pour ces journées, il les intitulait : «Freud lecteur de Lacan». A vrai dire, je n’ai pas tout de suite compris qu’il s’agissait d’un lapsus ! D’ailleurs, je n’en suis toujours pas certain aujourd’hui. J’étais en effet très préparé au surgissement de cette formule qui, elle aussi, est toute une histoire – une histoire que j’avais quelque peu travaillée et peut-être n’est-ce pas un événement de pur hasard que Stein, étant donné ce qu’il savait de ce travail, ait lâché cette formulation à l’interlocuteur que j’étais pour lui dans ce coup de fil. Freud lecteur de Lacan. Pour traiter cette question, l’on ne pourrait éviter de faire appel à Michel Foucault, à sa théorie de la discursivité[1] qui est aussi une théorie de la fonction auteur, puis à l’appropriation/transformation de cette théorie par Lacan. On verrait ainsi qu’en tant que fondateur de discours, et non pas seulement auteur d’une œuvre, Freud aurait comme d’avance constitué la place qui allait être celle de Lacan dans son «retour à... Freud». Du point de vue discursif, Freud aurait d’autant plus carrément accueilli Lacan comme étant freudien qu’il aurait, véritable démiurge, dès le départ tiré les ficelles qui allaient être celles d’un de ses plus actifs épigones[2]. La question telle que la présentait Stein en son peut-être lapsus s’est donc bel et bien historiquement et théoriquement posée ; elle a donné lieu, chez Lacan, à toute une élaboration doctrinale. Et même à un bon mot : interrogé sur la façon dont, à son avis, Freud aurait accueilli son travail, Lacan – dit-on – aurait, répondu : «Je ne crois pas qu’il m’eut désavoué». Retenons ici, de cette problématique, la notion qu’un fondateur de discours ne peut être lu comme un littérateur, un scientifique ou un chroniqueur. Une telle contrainte relève d’une loi qui pourrait s’énoncer : un quelconque texte publié ne pourra jamais être lu que d’une façon conforme avec cette lecture même qu’appelle ce texte en tant que sa publication aura fait acte. Cette loi me paraît si cruciale que je ne crois pas inutile d’en donner ici deux exemples qui, tout en ne relevant pas de la théorie de la discursivité, feront pourtant référence dans la suite de notre discussion. L’on ne lit pas les dialogues platoniciens de la même façon, l’on n’y trouve donc pas les mêmes thèses, si l’on part de l’idée que Platon nous y livre sa position ou si, avec l’école de Tübingen, l’on admet que le vif de l’enseignement dans les écoles philosophiques de l’Antiquité (y compris la platonicienne) était transmis oralement à ceux-là seuls qui en étaient jugés dignes, les élèves (chacun d’entre eux y ayant déjà mis – misé – du sien[3]), et que donc Platon n’écrivait et ne publiait pour un plus large public que ce qu’il jugeait bon de faire savoir... à ceux qui n’étaient pas dans le coup. Il est ici patent que la lecture de Platon dépend de ce qu’on reçoit comme ayant été son acte. De même la publication de la correspondance de Freud, jusque là mise sous le boisseau, risque-t-elle de déplacer ce qu’on situe aujourd’hui comme ayant été son enseignement. Nous avons quelque peu travaillé, dans l’école à laquelle j’appartiens, la lacanienne, la différenciation des publics chez Freud. Mayette Viltard[4], lisant en particulier l’ouvrage sur le Witz, a pu ainsi noter que Freud distinguait conceptuellement trois publics respectivement nommés : Publikum (le public choisi de chaque mot d’esprit, ou encore Fliess pour Freud à un moment donné, ou encore la «communauté des savants» – c’est à ce public-là que Freud adresse la plupart de ses «publications»[5]), Bevölkerung (la population, possiblement représentable, par exemple par un «conseil de l’ordre») et Offentlichkeit (le public quelconque, disons, en langage d’aujourd’hui, en dépit du fait que par définition ce public n’a pas de figure, les médias). Les écoles philosophiques de l’Antiquité, qui étaient également des lieux thérapeutiques[6], savaient jouer, elles aussi, de telles distinctions[7]. Soit, maintenant, Descartes. Il est certes possible d’enseigner Descartes sous forme de thèses opposées à d’autres thèses d’autres auteurs. On nous parlera de la différence de deux substances, du statut des vérités éternelles, de mille autres choses encore qui se présentent comme des retombées de l’acte du cogito. C’est oublier cependant que Descartes, en nous proposant son Discours de la méthode, nous invite (ses commentateurs modernes ont mis l’accent sur ce trait) non pas tant à adopter ses thèses qu’à le suivre lui, en sa méthode, celle qu’il nous présente pourtant comme lui étant strictement personnelle. Ainsi nous indique-t-il comment le lire effectivement en nous faisant savoir que cela n’est possible que si nous acceptons de mettre nos pas dans les siens, que si nous nous plions à l’exercice qu’il a inventé et auquel il a choisi lui-même de se plier. Il y a certes une sorte de tyrannie dans de telles indications. Elle est présente dans tout échange langagier où, auditeur-lecteur, nous ne garderons les coudées franches qu’au prix de n’être pas lecteur de ce qu’il comporte d’écrit. Chaque lecture particulière se trouve donc devoir définir ses propres modalités non pas a priori mais en fonction de la particularité de ce qui se présente comme devant être lu. Cette loi, remarquons-le ici, n’est rien moins que constitutive de la psychanalyse, de son invention par Breuer. On le sait aujourd’hui beaucoup mieux qu’il y a ne serait-ce que quelques années[8], Breuer invente la psychanalyse, ainsi que Freud l’écrit, en acceptant de traiter les symptômes de Bertha Pappenheim de la façon que Bertha Pappenheim lui suggérait de le faire.  Il interroge sa patiente non pas en se fondant sur ce qu’il sait, lui, un médecin viennois de la fin du XIX° siècle, mais à partir de ce qu’elle lui glisse elle-même, un «mot clé» (Stichwort – peut-être vaudrait-il mieux traduire mot-souche, ou encore mot-piqûre) qu’il lui refile après l’avoir reçu d’elle et auquel elle réagit en lui livrant le «cercle de représentation» (Vorstellungskreis) ou, comme la chose est aussi désignée, la «scène de son théâtre privé» qui lui correspond. Dans les termes de Lacan, on parlerait du rapport entre un signifiant-maître, un S1, et un ensemble d’autres signifiants en tant que le S1 vient les frapper, les susciter comme une piqûre peut provoquer une inflammation. Tout repose sur le constat premier de l’existence, chez Bertha, de «deux états de conscience séparés[9]» ; en ses moments intempestivement nommés «absence» (puisqu’il s’agit d’une présence ailleurs), elle proférait ce mot que Breuer, le soir venu, alors que l’état d’absence restait dominant, lui renvoyait (on cite le mot «désert»). Il déclenchait ainsi le récit d’une histoire (Breuer est frappé par l’aspect littéraire de ce récit), après quoi et moyennant quoi Bertha se trouvait sortir de son absence, tandis que son aphasie, temporairement, disparaissait[10]. On le voit, Breuer acceptait de mettre en pratique, à l’endroit de Bertha Pappenheim, la leçon de méthode qu’il recevait d’elle. Quelles indications Freud, qui a su tirer quelques conséquences de ce que lui racontait Breuer, nous aura-t-il donné sur la façon de le lire qui devra être la nôtre pour cette raison qu’elle sera celle qu’il sera parvenu à nous imposer ? Cela reste notre question, c’était déjà celle de Lacan.  [...] there is method in’t S’agissant de Freud «frayeur» (ainsi que Lacan le désignait), cette question n’est certes pas que de lecture au sens où la lecture est censée offrir à qui s’y adonne un bain de sens. En reprenant à son compte la trouvaille de Breuer, Freud se trouve avoir fait bien plus qu’écrire des textes «scientifiques» dont il y aurait lieu de s’approprier le sens sinon le mathème. Freud a forgé une méthode complexe d’accueil, d’investigation et de traitement des diverses manifestations de ce que nous appelons encore la folie, une méthode qu’il a comme résumée en lui donnant son nom de Psychoanalyse. Freud n’a pas inauguré une pratique nouvelle dans un cadre déjà établi puis construit la théorie de cette pratique, comme on peut l’avoir fait pour la cure de Sakel ou l’électrochoc. Il nous faut en outre (car il y a de l’outrancier, voire de l’outrage dans ce supplément qui n’est toujours pas d’un autre âge) mettre à son compte le fait qu’il nous propose sa méthode et que, ce faisant, il crée une discipline. Ou encore, pour dire autrement cette ultime conséquence et si toutefois l’on accepte de suivre Lacan sur ce point, qu’il ouvre un «champ» qu’il nous contraint de spécifier de son nom, le «champ freudien»[11]. Une des façons pertinentes de tenir compte de ce que les écrits de Freud ne sont qu’une des pièces de son acte, sera de prendre nous-mêmes acte que Freud invente une méthode. La chose est indubitable ; d’ailleurs, il l’a pensée et explicitement produite ainsi. Sous sa plume, dans le corpus constitué par la Standard Edition, les mots de «méthode», «méthodologie», «méthodologique» apparaissent avec une fréquence supérieure aux mots de la famille «technique». Le score est de 855 contre 824, si j’en crois les ordinateurs américains ! Question : comment se fait-il que nous étonne tant le fait que «méthode» remporte ce challenge ? Dès lors, comme avec Descartes, la question pour nous, comme pour Lacan, comme pour bon nombre d’autres aussi, quelle que soit la diversité de leurs performances créatrices, n’est pas seulement de lire les textes signés Freud pour en recevoir un savoir, voire une vérité (fut-ce celle de l’existence de l’inconscient). Elle est, dans le mouvement même de cet accueil, de déterminer comment nous nous situons à l’endroit de la méthode freudienne. Or la réponse première venue à cette question est parfaitement simple : l’acte de Freud fut tel qu’il nous a conduit à nous faire appliquer sa méthode. Lire Freud, pour certains en tout cas, ce fut d’abord y réagir en entreprenant une psychanalyse. Lire Freud, c’est prendre la parole (un des actes parmi les plus difficiles qui soient, disait Lacan) ; et d’une certaine façon. Pour d’autres, ce fut en outre être titillé en un point particulièrement sensible et d’où ré-activement surgissait ce bizarre désir de psychanalyser. Lire Freud, disons-le ainsi, est alors non pas prendre sa place (encore que la chose puisse ainsi s’imaginariser), mais se faire argument de la fonction «psychanalyste de...» comme lui-même, pour d’autres, l’avait été. Quelle est donc la teneur de cette méthode freudienne pour ainsi solliciter ? Il s’agit certes d’une «méthode d’interprétation», terme que Freud utilise souvent, principalement en rapport avec le rêve. Mais la méthode freudienne se laisse-t-elle résumer à une certaine modalité (freudienne) de l’interprétation ? Discutons ce point à partir du débat, survenu ce vendredi soir, entre Conrad Stein et Moustapha Safouan[12] . Dans son exposé, Safouan nous rapportait un rêve d’analysant, puis l’interprétait en se dispensant d’avoir recours aux associations du rêveur. Un tel procédé, quoique exceptionnel chez Freud, n’est certes pas freudiennement inadmissible[13]. Mais le problème n’était pas exactement là. Stein, en effet, interpellait Safouan en ces termes : 

«Quand vous parlez du rêve : “Je cherche la tombe de quelqu’un”, que faites-vous de la méthode de Freud qui dit qu’une phrase de cette sorte, parfaitement articulée et parfaitement intelligible, est l’effet de l’élaboration secondaire et qu’elle comporte plusieurs termes, par exemple “je cherche”, “la tombe” et “quelqu’un”. Dans le contenu latent du rêve, il n’y a peut-être pas le moindre rapport entre ces différents éléments».

 Auditeur alors silencieux, je me rendis compte sur le champ que le débat ainsi engagé (tout spécialement dans le contexte constitué par ce lieu d’Etudes Freudiennes et ce colloque ayant élu un thème pas tout à fait quelconque à un moment qui ne l’était pas non plus) était un de ces rares temps forts que peut nous offrir ce genre de rencontre – ce que la suite, à mon avis, n’a pas démenti.Par la grâce de son interpellation, il y a de quoi questionner le questionneur : «Pourquoi avoir élu cette découpe de la séquence plutôt que chacune des mille autres possibles ?» Qu’on songe seulement à Brisset, sinon à Wolfson, à ce que chacun d’eux aurait pu faire d’une telle séquence langagière ! L’implicite réponse de Stein à notre interrogation se trouve dans la découpe elle-même telle qu’il l’improvisait, à propos de laquelle on peut remarquer qu’elle correspond exactement à la classique analyse grammaticale d’une proposition. Rien n’assure pourtant qu’elle soit la bonne, celle sur laquelle aura tablé l’inconscient du rêveur. D’ailleurs, la suite de l’intervention de Stein confirme qu’on ne peut lui imputer d’imposer sa découpe au rêveur puisque, au contraire, il propose que le psychanalyste, en de telles occurrences, s’interroge lui-même. Une telle démarche débouchera-t-elle sur l’interprétation du rêve de l’analysant ? Il ne paraît pas que Stein envisage la chose comme nécessaire. Sinon, pourquoi malgré tout avoir ainsi rappelé à Safouan la «méthode de Freud» qui n’est plus exactement celle de Stein ? Freud ne s’empêchait pas de proposer à l’analysant d’associer sur tel élément de son rêve élu par lui, Freud, son psychanalyste (il en témoigne encore dans son texte de 1923 «Remarques sur la théorie et la pratique de l’interprétatyion du rêve»). Ainsi sommes-nous en présence d’au moins trois façons de procéder, ce qui constitue à soi seul un fait dont nous ne pouvons rendre compte qu’en distinguant technique d’interprétation et méthode analytique. Faute d’une telle distinction, le débat lui-même n’aurait plus son lieu. Cette discussion témoigne en outre de ce que la technique de Freud analysant ses rêves dans le temps où il écrivait la Traumdeutung n’est pas exactement celle dont se servent les psychanalystes et les psychanalysants pour l’interprétation des rêves dans l’analyse. Freud, notamment, usait de la page blanche et du stylo. Apparaît à ce propos le plus clairement la nécessité de distinguer méthode et technique (habituellement, que je sache, le psychanalyste ne propose pas à l’analysant d’user de ces instruments – lui en fera-t-on le reproche ? On le devrait, logiquement, dès lors que l’on prend Freud comme modèle). Interprétant ses rêves dans le mouvement de l’écriture de la Traumdeutung, Freud invente à la fois une méthode et une technique. Faute de dissocier les deux, l’on se trouve plongé dans d’insolubles problèmes, y compris «techniques», lesquels reposent notamment sur l’antinomie «associer sur» et «associer à» – cette dernière formule représentant la seule formule acceptable au regard de l’association libre. On y perd aussi la reconnaissance de ce que la publication de la Traumdeutung fut et reste un événement unique, comme tel non reproductible[14]. Pour distinguer sa méthode, Freud ne s’en tient d’ailleurs pas au seul critère de l’interprétation. Il nous présente aussi cent fois son frayage sous le nom de «méthode psychanalytique», un terme qu’il lui arrive de conjoindre avec celui de «méthode artistique» (S.E. XVIII, p.264), mais aussi qu’il oppose notamment à «méthode hypnotique» (S.E. XX, p.17), «méthode de Breuer» (S.E. III, p.177), «méthode cathartique» (S.E. XIX, p.195), «méthode d’abréaction» (S.E. III, p.244), «méthode de Bernheim» (S.E. XVI, p.449), «méthode anatomo-clinique» (S.E. III, p.14). On trouve encore, sous sa plume, des termes comme «méthode d’enquête anamnésique» (S.E. III, p.192), ou «méthode compréhensive» (S.E. XXI, p.22) ; on y rencontre même jusqu’à la très cartésienne «méthode pour diriger sa propre vie» (S.E. XXI, p.77). Mais il y a aussi chez Freud une autre dimension donnée à la méthode, un autre lieu marqué par l’incidence de la méthode. Cette dimension, cet autre lieu, transparaissent lorsqu’il nous indique, par exemple, qu’il y a une méthode de production du symptôme (S.E. I, p.252) ou que la défense elle-même est une méthode (S.E. II, p.122 — III, p.54 — XXIII, p.236). De même nous parle-t-il de méthode à propos de la formation du rêve (S.E. XXIII, p.167), de la recherche et l’obtention de la satisfaction (S.E. XXIII, p.189), du mot d’esprit (S.E. VIII, p.173), de l’obtention de changements dans le psychisme (S.E. VII, p.292), de la conversion dans le somatique (S.E. III, p.175), du censeur des postes (S.E. IV, p.142), de la projection (S.E. XII, p.71), de l’autopunition (S.E. XXI, p.191), etc. Ces utilisations concomitantes du mot méthode chez Freud, singulièrement la dernière série ici répertoriée, nous mettent sur la voie de devoir noter qu’il y a une méthode psychanalytique parce qu’il y a de la méthode dans la folie. Ainsi que le disait celui que Freud appelle «le poète»[15] : Though this be madnessyet there is method in’t.  Un paradoxe de la méthode freudienne Il y a pourtant, chez Freud, quelques traces de ce que la méthode psychanalytique ne se laisse pas cerner si facilement. Notamment, Freud ne parvient pas à écrire ce discours de la méthode dont il a cependant le projet en 1908[16], celui d’une Allgemeine Methodik der Psychoanalyse. Au lieu de cela, nous aurons quelque chose de... ravalé, quelques papiers, certes précieux, sur la technique. La technique, nous l’avons déjà aperçu, n’est pas la méthode. Quel lièvre se lève donc dans l’entrevu de cette difficulté concernant la méthode psychanalytique? Admettons-la donnée ; elle permet l’expérience. Dès lors, si nous réitérons l’expérience grâce à elle, notamment comme psychanalyste, le rapport que nous avons à Freud subit un impitoyable clivage. Rien ne garantit en effet a priori qu’une nouvelle application de sa méthode, même si elle n’est «nouvelle» qu’à être seulement «une de plus», débouchera sur les mêmes conclusions théoriques qui ont été recueillies des expériences précédentes. Freud, d’ailleurs, pousse le cochonnet fort loin en ce sens lorsqu’il recommande au psychanalyste d’accueillir chaque nouveau cas comme si rien de l’ordre d’un savoir n’était acquis des précédents – une des recommandations les plus méthophiles qu’on puisse imaginer, et qui n’est pas sans échos chez Descartes. Freud nous transmet en ses textes une doctrine tout en nous donnant aussi, en tant que promoteur d’une nouvelle méthode, le moyen de la contester. Mais il y a plus encore en cette recommandation. Elle apparaît d’autant plus clairement une bombe qu’elle est précisément donnée comme un point de méthode (et non pas de technique). Un des traits de la méthode freudienne consiste en ce que chacune de ses applications ne peut être telle qu’à mettre à l’écart tout ce qu’elle a livré comme résultats. Ainsi dite, la chose se présente comme ce qu’elle est : quasi suicidaire ! Ceci n’est pas sans conséquences (hormis celles qui consistent à méconnaître ce trait méthodologique plus qu’embarrassant). En effet, un tel clivage entre l’application de la méthode et le recueil, voire le profit tiré des applications passées s’avère ravageant non pas tant en lui-même que là-même où il ne joue plus. Où celà ? Là où se croisent, se superposent et donc interfèrent les déterminations méthodologiques et les points de doctrine. Car en effet, si l’on peut peut-être laisser de côté tout le savoir accumulé par l’expérience (encore que cela soit loin d’aller de soi) afin d’appliquer encore une fois la méthode freudienne, il reste impossible d’oublier que les traits déterminants de la méthode font eux-mêmes partie de ce savoir acquis (fut-ce au titre d’un «simple» savoir-faire). Or laisser de côté tel d’entre eux peut équivaloir à changer de méthode et, par voie de conséquence, d’expérience. Moyennant quoi, l’expérience n’étant plus la même, la doctrine devient elle-même hors d’accès des questions qui viendraient de l’expérience. Après Freud, chacun, dans la psychanalyse se trouve donc devoir boiter, tant il reste vrai que la jambe méthode/expérience reste plus longue que la jambe doctrine/résultats[17]. Boiter, aimait à dire Freud, n’est pas un pêché. L’on pourrait ici tester la conjecture selon laquelle l’intervention de chacun de ceux qui ont fait école dans le champ freudien s’est révélée après-coup porter sur ce point de croisement où la méthode naît du savoir et le savoir de l’exercice méthodique. Le champ freudien laisse-t-il ouverte la possibilité qu’il y ait conflit d’école ? Il semble bien que... parfois oui, ou peut-être par... un heureux manque de foi ; plusieurs affrontements de cet ordre y ont eu lieu qui l’attestent (attribuer à l’esprit anglais la non exclusion du groupe kleinien paraît une explication plus que facile et qui rate l’essentiel). A quoi tient que de tels conflits puissent avoir lieu, qu’il n’y ait pas eu, au moins dans certains cas, une pure et simple séparation sans davantage d’échanges, même si ces échanges se révélaient porteurs de haine ? Il est arrivé à Lacan de noter qu’«une pratique n’a pas besoin d’être éclairée pour opérer[18]». De même lui est-il arrivé, de nombreuses fois, de discuter tel compte rendu de cas signé de tel psychanalyste connu pour n’être pas de son école alors que, depuis belle lurette, on ne le voyait plus discuter de cas écrits par un psychiatre. Qu’est-ce qui ici interdit qu’aient lieu de telles discussions de cas et les rend possibles là ? Le fait qu’une pratique s’avère opérante dans la mesure où elle reste méthodique. J’ai, dans un travail contemporain à celui-ci, indiqué à quel point Freud est fondé de nous présenter sa psychanalyse comme étant une méthode[19]. Notre question ici est bien plutôt de repérer comment Lacan, lecteur de Freud, ou, pour mieux dire, dans une articulation à l’acte instaurateur de Freud, a inscrit son frayage en ce lieu de fragilité où se heurtent méthode et doctrine. Fragilité car c’est le lieu que Freud a voulu tel qu’à la fois elles s’y confortent et s’y excluent l’une l’autre. Mais notons d’ores et déjà un acquis. Il apparaîtra clair que repérer telle ou telle différence doctrinale entre Freud et Lacan, comme entre Freud et Mélanie Klein, ou Karl Jung ou qui que ce soit d’autre ne saurait faire l’essentiel de notre question. C’était le piège grand ouvert par l’intitulé de nos journées et dans lequel, remarquablement, peu d’intervenants sont tombés. Ainsi pouvons-nous rire de ce lapsus de Lacan[20], rencontré dans cette phrase reprise par Philippe Julien et qui mérite d’être complètement citée, tant il est vrai que l’affaire ne se joue pas entre Lacan et Freud mais nous implique bel et bien, ainsi que John Forrester le notait en nous parlant de la structure à quatre : 1/ Freud, 2/ le moniteur, 3/ Lacan et 4/ le lecteur de Freud auquel Lacan s’adresse. L’on retrouve exactement cette structure dans cette citation du tout début de la séance du 27 février 1957 du séminaire de Lacan : J’ai l’intention de reprendre aujourd’hui les termes [par] lesquels j’essaie pour vous de reformuler cette refonte nécessaire de la notion de frustration sans laquelle il est possible de voir toujours s’augmenter l’écart entre les théories dominantes dans la psychanalyse d’aujourd’hui – ce qu’on appelle les tendances actuelles de la psychanalyse – et la doctrine freudienne qui, comme vous le savez, à mes yeux ne constitue rien moins que la seule formulation conceptuelle correcte de l’expérience que cette doctrine même a fondée. «Rien moins que», à ne pas confondre avec «rien de moins que», équivaut, en français, à «nullement»[21]. Si l’on prend ici Lacan «au pied de la lettre»[22], comme d’ailleurs il le recommandait pour chaque analysant mais aussi bien pour lire Freud, si donc l’on entend ce qu’il disait et non pas ce qu’il voulut dire (et qu’on préféra entendre), l’on notera que Lacan est ici en train d’asserter que la doctrine freudienne ne constitue nullement la seule formulation correcte de l’expérience. C’est exactement l’horizon incontournable que Freud met en place lorsqu’il revendique avoir fondé une méthode.  Méthode et cas La méthode met en œuvre un type de questionnement «par exemples et comparaisons». Dans l’histoire de la méthode (la méthode fut mise en place essentiellement en conquérant sur ce qui était jusque là mis au compte du hasard, trait où l’on retrouve Freud), concernant le statut des exemples et comparaisons, c’est Machiavel qui, avec son Prince, inaugure. Machiavel fait cas d’exemples qui lui viennent de l’histoire de façon à ce que le Prince puisse tirer des leçons du passé et ainsi régler son action présente. Ceci implique notamment trois choses. D’abord une mise à distance du savoir su (tant que l’on croit savoir, on n’a pas de leçon à recevoir des cas historiques). Mais aussi, concomitamment, la promotion du cas comme enseignant implique l’idée qu’il est porteur d’une vérité cachée, ce qui appelle à son tour une nouvelle exigence, celle du déchiffrement de cette vérité. Sur ces trois points (non-savoir, vérité, déchiffrement), la résonance du discours machiavélien avec celui de Freud, principalement dans son tout premier frayage, est patente. Entre Breuer, Fliess et Freud, les cas ne cessent de circuler, au plan du traitement (un traitement bien plus «à plusieurs» qu’on ne l’imaginait jusqu’à maintenant où les dossiers commencent à sortir des tiroirs) mais aussi comme lieux élus des débats théoriques. Qu’est-ce qui donc fait que les cas distingués ne se présentent pas, dans le discours méthodologique, comme une pure diversité de laquelle aucun enseignement ne saurait être reçu ? Ici Freud hérite de la notion d’une méthode scientifique, née à la Renaissance, et intervenant fut-ce comme un leurre mais un leurre d’une remarquable fécondité. Le rapport entre les cas ne s’en tient pas à un pur comparatisme dès lors qu’il apparaît qu’au moins partiellement leur multiplicité se laisse ordonner en une grammaire, que les cas se déclinent, qu’ils ont donc des éléments en commun, d’autres qui les différencient, bref qu’ils présentent ce que Wittgenstein appelle, à propos de ses jeux de langage, un air de famille. Dès lors une formalisation s’offre d’autant plus comme  susceptible d’être écrite que déjà les découpes formelles s’avèrent isolées dans telle puis telle famille de cas. Pourtant la formalisation jamais ne subvertit la primauté du cas, même si nul n’ignore qu’elle seule en permet l’abord. Comment oublier que, lors de sa toute première intervention au tout premier congrès international de psychanalyse, Freud ne fit rien d’autre que de parler, pendant quelque huit heures et sans aucune note — de quoi ? — non pas de ses dernières constructions théoriques qui certes en aurait fait saliver plus d’un, mais d’un cas. Un, pas deux, ni plus. Freud savait que c’était par là, fondamentalement, qu’il avait le plus de chances d’être entendu. Or il est historiquement attesté que ce fut principalement sur les cas de Freud que Lacan l’aggrippa ou, si l’on préfère, s’aggrippa à lui. Je ne puis ici reprendre complètement toute cette affaire[23] et me limiterai donc à souligner que, dans ses tout premiers séminaires (y compris ceux qui furent numérotés en négatif), Lacan s’est essentiellement intéressé aux cas de Freud — alors même que depuis une vingtaine d’années il applique lui-même la méthode freudienne. Dora, l’homme aux rats, l’homme aux loups, plus tard jeannot (pourquoi ne faisons-nous pas comme les hispanoparlants qui disent «juanito» ? – ou alors, gardons carrément son nom de freudien en allemand[24]), plus tard Schreber se voient, chacun, être l’objet d’une année de séminaire tandis qu’en permanence certains autres cas de Freud sont pris et repris : la dite «jeune homosexuelle», Anna-O., le rêve de l’injection faite à Irma, famillionaire, le jeu du fort-Da, etc. Cet accent mis sur les cas répétait la démarche de Freud. Encore fallait-il que celle-ci fut telle qu’elle rendit cette reprise possible. A cet endroit, Lacan remarque que les cas publiés par Freud ont ceci de spécifique que leur écriture par Freud nous offre de quoi contester, éventuellement, ce que Freud lui-même en disait. Il y a là un point de méthode capital[25]. La communauté de travail entre Lacan et Freud est d’abord là, méthodologique. L’un et l’autre s’en tiennent à la littéralité du cas – Lacan l’avait fait avec la monographie clinique du cas présenté dans sa thèse de 1932. Parce que Freud ne néglige pas cette littéralité (fut-ce au prix de devoir témoigner d’un certain embarras lorsqu’il doit se rendre à l’évidence du caractère romanesque de ses observations), Lacan peut remettre ses cas à l’étude et donc ne pas s’en tenir à ce que Freud en aura dit, voire théorisé. John Forrester a, là encore à juste titre, noté ce privilège accordé par Lacan aux cas de Freud plutôt qu’à leur théorisation. Quid, alors, de la formalisation ? Freud invente une méthode d’accueil, de traitement et d’investigation[26] de ce qui ailleurs se trouvait catalogué, depuis Falret, comme «maladies mentales». Chez Freud, le paradigme reste le cas. Comme Wittgenstein, Freud a trouvé un nouveau calcul mais n’a pas mis à notre disposition le symbolisme qui lui correspondrait. Bien sûr, ce point pourrait être longuement discuté. Et je me limiterai à deux remarques. Il semble juste d’admettre que l’aspect épidémique de la transmission de la psychanalyse n’est pas tant lié à la doctrine freudienne prise comme réseau de thèses (cette doctrine, appréhendée par un large public, n’apparaît pas d’une teneur très différente de celle d’un Janet) qu’au style de Freud, ses exposés de cas se lisant comme du sir Arthur Conan Doyle — un médecin lui aussi. Beaucoup d’analystes et déjà parmi ceux de la première génération ont témoigné de cette incidence décisive du style de Freud pour leur engagement dans l’analyse, par exemple Sterba ; le style, premier mots des Ecrits. Deuxième remarque, ce n’est pas seulement du côté de Lacan qu’on a pu signifier que quelque chose ne convenait pas dans les explications que pouvait délivrer la sorcière métapsychologie ni dans ce que ces explications pouvaient avoir comme conséquences dans la pratique. Freud mort, c’est tout de même forcer quelque peu les choses que de supposer que son texte aurait, pour les siècles des siècles, réponse à tout[27]. Et l’on peut douter qu’il aurait apprécié ce crédit qu’on lui fait. Ce n’était d’ailleurs pas une position que présentifiait un Rank quand il était secrétaire d’un Freud bien vivant. Il y a, avec et parfois dans ce que Freud nous a apporté de décisif, de grandes zones d’ombre (la sexualité féminine, la didactique), des problèmes mal engagés (tel celui de l’interprétation du transfert, reconnue paradoxale dès lors qu’il était clair que l’interprétation le supposait), d’autres en impasse (tel le traitement psychanalytique des psychoses). A toutes ces questions pouvons-nous, avec les seules armes que nous fournit le commentaire du texte freudien, apporter les réponses heuristiquement plus pertinentes ?  R.S.I., l’hérésie Il est historiquement patent que la réponse de Lacan fut : «non». En 1932, il lui apparaît à la fois que la psychanalyse de Freud s’avère d’une pertinence inégalée si on la compare aux doctrines psychologiques et psychiatriques alors en usage ; mais aussi que la doctrine psychanalytique doit être sérieusement reconsidérée si l’on veut pouvoir, avec elle, aborder ce qu’il appellera plus tard le «champ paranoïaque des psychoses». Limiter aux seules névroses le champ d’action de la psychanalyse e