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1991 Tel. 53 36 75

 

 

Tel. 36 53 75

  La logique d'une pensée,c'est l'ensemble des crises qu'elle traverse, [...].G. DELEUZE, Pourparlers Question abracadabrantepour une élucubration potentielle :- Si Freud aujourd'hui ressuscitait, comment accueillerait-il ce qui sese dit, ici et là, en son nom ?- Il vomirait.  

  Il s'agira d'indiquer que le frayage de Lacan, s'il doit, dans la psychanalyse, prêter à conséquences d'une façon qui soit conséquente avec ce qu'il aura été (ce qui n'a rien de nécessaire, on peut bien se dispenser de cette exigence-là et on ne manque pas de le faire sans que les petites affaires s'avèrent moins florissantes pour autant), ne le peut qu'à être envisagé dans la séquence de ces trois temps de crise que furent 1936, 53 et 75. Que donc, pour ceux qui tiennent à la conséquence, c'est à ce Lacan tel qu'en 36 53 75 qu'il convient d'adresser leur «allô», notre mot de passe pour l'altérité. En quelques pages, nous ne saurons qu'indiquer. Mais commençons donc...

  

Sur le champ

 

  Freud traçait un champ que Lacan liait à son nom.

 

  Remarquable vertu de la troisième personne, lecteur tu ne sauras pas déterminer, à seulement lire cette phrase, si le nom qualifiant du champ ainsi désigné est celui de Freud ou de Lacan. Mais suis-je bête ? Bien sûr que tu es informé, que donc «champ freudien» veut dire quelque chose pour toi. Ah bien ? Il te semble qu'en 1991 ça n'a plus tout à fait le même sens que du temps où Lacan dirigeait une collection par lui mise à cette enseigne et y faisait paraître sa revue ? Peut-être. En tout cas je te donne acte de ce que localiser un champ relève du politique. Pourtant il s'agit d'un problème assez particulier comme il se voit au fait que, si on n'a pas attendu Lacan pour parler d'une «école freudienne» (même si ce fut surtout le fait des détracteurs de l'analyse), en revanche, il semble bien que le «champ freudien» soit - comment dirons-nous ? - une... «invention» de Lacan ? Lacan introduit et étudie ce terme «champ» dans la séance inaugurale de son séminaire sis à l'Ecole normale supérieure, le 15 janvier 1964. Il le fait d'une manière quelque peu sophistique[1] puisque, ayant pris acte de ce que la science ne pouvait être définie par son objet (qui est changeant), il en conclut qu'il fallait la caractériser comme champ délimité par une praxis ; mais cette nouvelle définition de la science s'avérait alors n'être pas spécifique : le mysticisme comme aussi l'alchimie sont, eux aussi, une praxis délimitative d'un champ. Ainsi se trouve sollicitée la question de l'origine et le champ référé à Freud. On voit aussitôt que l'affaire est pleinement politique, puisque Lacan s'en remet au champ le jour même où il prend publiquement acte de son «excommunication». Mais, pour être politique, cette invention du «champ freudien» n'en a pas moins affaire à l'équivoque grammaticale ci-dessus évoquée.

  Comment s'étonner, dès lors, que le caractère comme nécessaire d'une telle localisation du champ fasse problème au moins autant que solution. D'ailleurs, la solution ne vaut-elle pas ici surtout pour ce qu'elle manifeste du problème ? Plus même, le problème ne se trouve-t-il pas exacerbé par la solution ? Il semble que oui, que l'histoire du frayage de Lacan soit aussi celle d'un questionnement toujours plus exacerbé de ce que «freudien» veut dire. Alors ? Quid du «champ freudien» ?

 

  Identifier, comme l'a fait Lacan, un «champ freudien» revient à user d'une métaphore comme déictique de ce à quoi Freud aura eu affaire et fait valoir. Une métaphore agricole ?[2] Physique ? Optique ? Surréalistiquement magnétique ? Ou, moins spécifiquement, spatiale ? Cette métaphore semble tenir sa pertinence de son peu de contenu. Peut-on, en effet, dire moins ? Freud aurait ouvert... un espace, et qui ne saurait être distingué autrement que... par son nom de Freud.

  De la même discrète et minimale façon Lacan aura parlé de «la chose freudienne». Comment ne pas entendre, en cet usage du mot «chose», cette façon de désigner là où le mot manque, procédé auquel tout un chacun a régulièrement recours : «mais oui, au fait, comment est-ce que ça s'appelle ? Tu sais bien, ce truc, cette chose..., ah zut alors, ça ne me vient pas !». Chose ou champ, il s'agit, en désignant, d'hypothéquer le moins possible, mais là-même où un certain nombre d'hypothèques ont été déjà prises, notamment dans et par l'International Psychoanalytic Association. Ainsi touchons-nous du doigt une des données politiques du problème : proclamer chose ou champ ce qui nous vient de Freud revient à priver l'IPA d'un certain nombre de déterminations qu'elle soutient (et qui la soutiennent) comme institution, notamment celle qui voudrait présenter la psychanalyse comme étant bien évidemment une science.

 

  Certes, cette prudence intervient comme permettant que soient problématisées un certain nombre de questions parmi les plus décisives pour l'analyse, notamment celles qui portent sur son statut épistémique. Mais, corrélativement, à quoi ouvre-t-on la porte ? Si Freud n'a pas seulement créé une école dans un cadre déterminé (en médecine, en philosophie, en...,) mais balisé un champ, dira-t-on qu'il y a place dans ce champ pour diverses écoles ? Une école adlérienne ?, Une autre jungienne ? Annafreudienne ? Frommienne ? Kleinienne ? Et tutti frutti qui poussent dans ce champ ? Freudienne ? Aussi bien ? Ici, ça sent le roussi sinon le paradoxe. Quelles sont donc, de ce champ, les lois de l'hospitalité ? Mais aussi : de quels autres champs celui qu'on qualifie de freudien s'isole-t-il ? S'en réfèrera-t-on à un champ adlérien ? Jungien ? Et tutti quanti ? Lacanien ? Aussi bien ? Ici, ça sent l'inconvenance sinon l'incorrection. Comment se fait-il (mais je ne dis ici pas davantage qu'un sentiment  que certains, qui sait, partageront) qu'on ait tendance, comme ça, spontanément, à rejeter comme n'ayant aucun sens la notion de champ frommien ou annafreudien ou winnicottien alors que, concernant Jung, un tel rejet ne fait plus évidence ? Et Lacan ? Comme avec le nom de Klein il n'apparaît pas que le sien puisse qualifier un champ : «champ kleinien» ou «champ lacanien» sont des syntagmes qui nous choquent. Etrange. Avons-nous raison ? Rien ne l'assure, si - jeu de mot de Lacan - le senti ment. Mais quelle serait la vérité de ce mensonge ? Comment définissons-nous, sans bien le savoir, et l'école et le champ pour ainsi formuler ce qui nous semble ? Sans encore avoir un abord bien conceptualisé de ces deux termes, nous ne pouvons manquer de nous demander si ce n'est pas en épinglant un «champ freudien» que Lacan aurait (sans le savoir ?) créé la possibilité d'une école lacanienne.

 

  Quoi qu'il en soit, vu sous cet éclairage du «champ freudien», le fait de parler de la psychanalyse comme d'une discipline paraît déjà une grossièreté. Qu'est-ce en effet qu'une discipline incapable de se dessaisir du nom de celui qui, en lui donnant sa première impulsion, en a défini le domaine[3] ? En science, on ne mange pas de ce pain-là. Il n'est pas jusqu'à l'égyptologie où l'on commémore d'autant plus tranquillement et dignement Champollion qu'on n'a, depuis belle lurette, plus rien à faire avec ses propres études. Mais c'est parce que ces études ont été telles qu'elles ont pu réaliser cette performance d'être rendues caduques par cela même qui les prolongeait. On est loin, dans l'analyse, d'un tel résultat[4] dont on peut pourtant admettre qu'il vaut comme signe pathognomonique qu'on a bien affaire à une discipline. Un des drames de l'analyse n'est-il pas qu'aucun résultat clinique ou de doctrine ne peut jamais y être déclaré caduc ? De là cette prolifération étouffante d'écrits, mais aussi ce manque de discernement chez ceux qui se trouvent en position de les agréer ou de les refuser.

  Entendrions-nous ce terme de «discipline» non plus comme désignant un secteur du savoir mais au sens d'une règle de conduite commune à un groupe ? Certaines institutions se raccrochent à cela ; constatant la cacophonie doctrinale qui règne chez leurs membres et ailleurs, elles promeuvent le cadre technique de la cure analytique comme critère susceptible de discriminer ce qui est psychanalytique et ce qui ne l'est pas. Nul n'ignore cependant qu'il s'agit là d'un semblant : outre le fait que ces critères ne concerneraient que les seuls névrosés, ils doivent, pour fonctionner comme tels, rester flous là où ils sont requis et inexistants là-même où la pratique présente les plus sérieuses difficultés (soi disant contrat ou pas, l'analyste, pour peu qu'il joue le jeu de sa fonction, ne manquera pas d'être interrogé par l'analysant sur son rapport à la loi). Hormis ce semblant, il est donc exclu de présenter la psychanalyse comme ayant déjà acquis le statut d'une discipline, au sens de «pratique dont les règles, admises, ne font plus problème comme telles».

 

  On saisit l'intérêt du terme «champ freudien», il réside dans son vide même, voire dans la sorte de piétinement sur place qu'il semble aussi signifier. Dire «champ freudien», «chose freudienne», «école freudienne», est reconnaître que le nom lui-même de psychanalyse ne peut venir se substituer, comme terme de référence, à celui qui indexe le frayage de son inventeur (on voit donc que cette considération vient contester le titre de la revue pour laquelle cet article est écrit). Le champ n'est pas psychanalytique, il reste freudien. Comment en serait-il autrement là où ce sont la consistance et même l'existence comme telle d'une réalité dite «psy» qui, heureusement, font problème, qui donc ne peuvent être reçues comme une donnée à partir de laquelle se laisserait définir non plus seulement un champ mais un domaine du savoir ?

  Sur une culture 

  Cette prise du nom de Freud comme trait définitionnel du champ n'est pas sans engendrer nombre difficultés dont une des plus importantes nous paraît être celle-ci : comment, à partir de ce trait, discriminer ce qui fera légitimement partie du champ et ce qui devra en être - non moins légitimement - exclu, le bon grain de l'ivraie (car, comme immanquablement, toute percée, toute pousse advenue en ce champ en vient très rapidement à être logée dans cette alternative) ?

 

  Le critère «Freud», en effet, s'avère loin d'être univoque pour cette raison que, Freud mort, il dépend pour une très large part de ce qu'on (on : généralement l'institution, c'est-à-dire ses gardiens) dit que Freud a dit. Ceci reste vrai même lorsqu'on brandit une formule que Freud lui-même aura présentée comme critère décisif pour déterminer ce qui est psychanalys(t)e et ce qui ne l'est pas. Il n'y a aucune raison qu'une telle formule - songeons par exemple à la croyance en l'existence de l'inconscient - soit maintenue hors discussion et, de fait, tel n'est pas le cas (il y a, dans celle à l'instant mentionnée, trois «gros mots», chacun étant, à lui seul, loin d'accorder les points de vue, et les trois ensemble pas davantage).

  L'appel à Freud comme critère de jugement se produit - contrairement à ce qu'on dit - sur fond d'absence d'élaboration qui fasse dogme ; cet appel entérine cette absence, l'admet. Le texte freudien n'a pas, dans l'analyse, été pris comme texte sacré lui-même intouchable mais donnant lieu à une autre série de textes qui, eux, pourraient servir de base pour ce qui peut être un jugement d'hérésie. Ce n'est pas en ce sens-là, ce n'est pas comme un écrit dogmatique que le texte signé Freud «surplombe» (le mot est de M. Foucault) la littérature analytique. Va-t-on, à s'y référer comme à un critère, le dogmatiser ? Mais il s'agit d'un frayage ! Ne le raterait-t-on pas à vouloir ainsi le prendre pour ce qu'il n'est pas ? On voit que la difficulté à s'en remettre au texte freudien comme critère est au moins double. Il y a d'une part le caractère plurivoque des énoncés freudiens, toujours susceptibles d'être discutés, mais il y a aussi l'énonciation de Freud, sur laquelle on semble contraint de faire impasse dès lors qu'on donne à ses énoncés la portée d'un critère discriminant. Ainsi, par exemple, les conditions définissant le cadre de la pratique analytique. Freud les présentait comme liées à sa personne et admettait que d'autres pouvaient procéder autrement. Passant outre cette remarque, l'institution devait transformer ces conditions en règles dont l'inobservance pouvait constituer un motif d'exclusion. On le voit, le critère ainsi tiré de Freud l'est en dépit d'une posture énonciative proprement freudienne. Mais il apparaît aussi que ce critère construit puis élu n'est en rien de l'ordre d'une élaboration dogmatique forgée à partir du texte de Freud, il s'agit d'une détermination sociologique, d'une résultante de certains rapports des forces dans le groupe analytique, entre les sous-groupes analytiques, d'un privilège accordé à une manière de faire d'abord engagée à l'Institut de Berlin puis reprise par l'IPA. Il est évidemment plus qu'ennuyeux que des questions techniques, pratiques et théoriques soient traitées non pas pour ce qu'elles sont mais en étant versées au plan sociologique.

 

  Mais il est une autre conséquence, elle sociologiquement perverse, de cette difficulté à faire de Freud un critère qui serait véritablement discriminant. Formulons-la ainsi : puisque le critère, comme critère, n'est que très partiellement et maladroitement opérant, le mieux reste encore de faire en sorte de n'avoir pas à s'en servir. L'institution privilégiera donc, parmi ses membres comme dans leur sélection, ceux qui sauront le mieux répéter à leur tour ce que les ténors du groupe disent que Freud a dit, ceux qui, quand une idée quelque peu perturbante leur viendra à l'esprit, s'empresseront de la sacrifier sur l'autel de l'idéologie du groupe ; l'institution privilégiera aussi ceux qui savent le mieux inhiber tout acte qui serait reçu comme intempestif. Une prime est accordée à la fausse modestie, à la grisaille, à l'absence de vague, bref au conformisme. Ici Freud, faute de fonctionner comme critère, est pris en otage : son texte, surmoïquement brandi, devient l'instrument privilégié d'une politique de stérilisation.

  Chacun de ceux qui, dans le champ freudien a été amené pour Dieu sait quelle raison à faire entendre une voix dont rien ne dit qu'elle devait d'abord être la sienne mais dont il ne fallait pas être grand clerc pour très tôt apprendre qu'elle s'avérait discordante, chacun de ceux-là dis-je, a eu affaire à cet eugénisme à visée stérilisante. Lacan n'a pas créé de toutes pièces le problème qu'il a rencontré dans, puis avec l'IPA. Comment cette culture du champ freudien a-t-elle pu en arriver à être fagotée d'une façon telle qu'un Winnicott doive déformer, oui : dé-former, ses propres théories[5] pour montrer qu'elles découlent logiquement de celles de Freud ? Ou encore : fagotée d'une façon telle qu'une M. Klein n'avait d'autre choix pour se faire entendre que d'encourager des disciples qui allaient prêcher sa doctrine jusqu'à ce qu'elle (elle : la doctrine) soit «haïe»[6] ? Qu'est-ce qui, de cette culture, «épouvantait»[7] Winnicott lorsqu'il avait affaire au conflit A. Freud/M. Klein ? Oui : é-pou-van-tait. Quiconque a un tant soit peu visité l'histoire du mouvement psychanalytique peut savoir que des faits tels ceux qui viennent d'être mentionnés à propos du groupe anglais sont loin d'être propres à ce groupe. Comment une parole, celle de Freud, qui fut d'abord reçue comme une bouffée d'air, s'est-elle figée au point de fonctionner comme carcan ? Et qu'en résulte-t-il ipso facto  pour qui se trouve avoir quelque chose à dire en un champ ainsi cultivé ? Je dis que l'épouvante surgit du manque lui-même d'un critère clair et distinct permettant de trier ce qui relève du champ freudien de ce qui n'en relève pas. Faute d'un tel pôle qui serait organisateur de la culture du champ, rien de ce qui peut s'y produire ne peut y prétendre en être légitimement. Aussi, hormis le cas de qui déclare s'en dégager (ce qui, d'ailleurs, reste problématique), voit-on chacun de ceux qui le marquent de leurs empreintes revendiquer Freud avec d'autant plus de véhémence qu'ils savent mieux qu'il n'y a là aucun moyen symbolique de trancher (ceci ne signifie pas que toutes ces revendications se valent).

 

  Pourtant, cette culture si facilement génératrice d'épouvante n'offre pas que cette face qu'on pourra juger négative lorsqu'elle contraint tel et tel à payer un si lourd tribut. Le défaut du critère, en effet, joint à la pertinence admise d'un certain nombre d'analyses locales mais non encore sérieusement contestées (le symptôme hystérique, le rêve, le lapsus, l'acte manqué, le mot d'esprit, bref tout ce qu'est venue quotienter l'hypothèse de l'inconscient) font du champ freudien un point d'appel - qui a fonctionné et qui fonctionne comme tel - pour quiconque n'admet pas comme valide l'accueil que l'ordre actuel de notre moderne société réserve à la folie. Il suffit d'ailleurs pour entrevoir la portée de la subversion freudienne à l'endroit de cet accueil de prendre acte de la modification radicale qu'elle apporte dans le binaire médecin/malade lorsque, s'agissant des formes variées de la folie, elle invite le médecin, s'il veut pratiquer comme tel, à s'admettre comme n'étant pas non-fou, comme n'étant pas d'une trempe essentiellement différente de celle de son malade. Ce point est on ne peut plus précieux, et ce n'est pas un des moindres miracles de la psychanalyse que Freud, là, au moins partiellement, ait été, soit encore suivi. Qu'en résulte-t-il si reste non distingué un critère symbolique déterminant ceux qui font partie à bon droit de «la horde sauvage» ? A cet endroit, Lacan inscrivait sa «Proposition d'octobre 1967 sur le psychanalyste de l'école». Hormis cette expérience, qui ne concerne aujourd'hui qu'une très faible partie des psychanalystes, le résultat le plus fâcheusement intéressant de l'ouverture d'un champ freudien où manque un critère positif d'appartenance mais qui sollicite chacun à s'y produire comme sujet consiste en ceci : viennent s'inscrire en ce champ ceux qu'avec Lacan citant Valéry nous désignerons comme formant un «peuple d'uniques», une certaine espèce d'assujettis, espèce à ranger dans le genre «profession délirante». Que Lacan ait copié dans sa thèse de 1932 sur la psychose paranoïaque les trente lignes de Valéry qui peignent cette manière si particulière de profession (il s'agit de la plus longue citation de la thèse) ne nous paraît pas un fait mineur, ne serait-ce que parce qu'il souligne à quel point Lacan s'arrachait d'un peuple d'interchangeables (celui des sains soignants, alors incarnés par un de Clérambault), en acceptant d'être situé par Valéry et comme psychiatre du même côté que celles et ceux qu'il avait à soigner. Voici ce texte valérien :

 

Je nomme ainsi [profession délirante] tous ces métiers dont le principal instrument est l'opinion que l'on a de soi-même, et dont la matière première est l'opinion que les autres ont de vous. Les personnes qui les exercent, vouées à une éternelle candidature, sont nécessairement toujours affligées d'un certain délire des grandeurs qu'un certain délire de la persécution traverse et tourmente sans répit. Chez ce peuple d'uniques règne la loi de faire ce que nul n'a jamais fait, et que nul jamais ne fera. C'est du moins la loi des meilleurs, c'est-à-dire de ceux qui ont le coeur de vouloir nettement quelque chose d'absurde. [...] Ils fondent chacun son existence sur l'inexistence des autres, mais auxquels il faut arracher leur consentement qu'ils n'existent pas... [...] Si vous doutez, cherchez donc à quoi tend un travail qui doit ne pouvoir absolument être fait que par un individu déterminé, et qui dépend de la particularité des hommes ?

 

  Puis Valéry développe la métaphore de deux électrons qui seraient comme inséparables en chacun de ces uniques :

 

L'une [des deux énergies] est l'éternel mouvement d'un gros électron positif, et ce mouvement inépuisable engendre une suite de sons graves où l'oreille intérieure distingue sans nulle peine une profonde phrase monotone : Il n'y a que moi. Il n'y a que moi. Il n'y a que moi, moi, moi..., Quant au petit électron radicalement négatif, il crie à l'extrême de l'aigu, et perce et reperce de la sorte la plus cruelle, le thème égotiste de l'autre :  Oui, mais il y a un tel... Oui, mais il y a un tel... Tel, tel, tel,. Et  tel autre !... Car le nom change assez souvent...[8]

 

  Que la cacophonie soit de règle en ce peuple d'uniques, pourquoi s'en étonner ? En un certain sens, jugée par exemple à l'aune d'une mise en ordre type DSM III, elle est éminemment précieuse (au moins ne prétend-on pas avoir résolu des problèmes - aussi bien de doctrine que de pratique - qui ne le sont pas). Que le transfert y intervienne en déterminant des choix qui peuvent être vécus comme absolument intimes, pourquoi s'en scandaliserait-on quand on sait la violence des combats doctrinaux dans les sciences les plus dures ? Que des écoles s'y cristallisent sur un mode qui n'est pas sans évoquer la folie à deux, pourquoi ne reconnaîtrait-on pas ce que peuvent comporter de décisif de telles configurations ?

 

  Freud aura défriché un champ qui offrait à la folie un accueil comme nul autre avant lui. Il nous aura fallu quelque peu éprouver la fécondité de son sol, fût-ce au prix d'entrevoir qu'il offre les inconvénients de ses avantages, puis étudier quelque peu la culture si particulière à laquelle il a donné lieu. C'est qu'il était et qu'il reste exclu d'étudier le frayage de Lacan indépendamment du sol où se marquait son tracé. Il est vrai qu'en une sorte de boucle à la Escher, ce fut essentiellement (mais pas uniquement) depuis ce frayage que nous avons pu renommer ce champ et souligner certaines spécificités de sa culture.

  Sur un parcours 

  Prendre acte de ce qu'aura été le frayage de Lacan, voire considérer que l'analyse n'a d'autre choix aujourd'hui que de se poser comme conséquente avec ce frayage passe par un premier pas dont il est remarquable qu'une sorte de pesanteur historique semble le rendre impraticable à la plupart des élèves de Lacan - ceux qui se disent ou/et sont dits tels. De quoi s'agit-il en ce premier pas ?

  D'une rupture. Pour les élèves qui suivaient les séminaires de Lacan (la relative fait ici pléonasme), qui donc avaient toujours à cet endroit au moins un train de retard (Lacan donnait dix ans comme chiffre de ce retard)[9], il s'agissait surtout de courir follement non pas tant pour rattraper un retard que d'ailleurs ils ne savaient que confusément être tel, que parce que ce que Lacan disait effectivement importait à chacun[10]. Il y a du comique dans cette course, puisqu'il suffisait que les élèves grimpent enfin sur un train (un signifiant[11]) pour qu'ils ne tardent pas à se rendre compte que ce n'était pas le bon. Avec cela Lacan, je veux dire l'analyste, savait jouer. Il savait, autrement dit, déjouer, déjouer, parfois, le piège que lui tendaient ses élèves : «Coucou. Nous voici ! C'est bien là notre train n'est-ce pas ?». Patatras. Erreur : ce train n'était pas le bon. Tout, presque tout était à recommencer ! Ce comique scénario, digne d'une bande dessinée, avait lieu sur fond de ce qu'un des élèves disait explicitement : «Pourquoi parlerais-je de la psychanalyse, il le fait tellement mieux que moi !». Et certes, c'était vrai... puisqu'il le disait, mais pas seulement pour cela. Il n'empêche qu'en disant cela l'élève se niait comme élève car un élève est quelqu'un qui pose des questions, ce qui est tout autre chose que de se limiter à demander des explications. Ainsi Lacan qui avait tant d'élèves peut être aussi dit avoir été quelqu'un qui n'a pas eu d'élèves. Il est vrai qu'un autre feu brûlait, dans son... brûleau, je veux dire dans son consultoire, là où il recevait des analysants. Se pouvait-il qu'analysant l'élève finisse, du fait de l'analyse, par effectivement devenir l'élève qu'il était tout en ne l'étant absolument pas, surtout pas ? Qui sait ? La «Proposition d'octobre 1967 sur le psychanalyste de l'école» créait le dispositif susceptible, notamment, d'interroger  ce point.

  Mais filons la métaphore. Certes, en cette course ininterrompue pour attraper un train qui n'était jamais le bon, certains s'essoufflaient et, régulièrement, des grappes de coureurs se composaient, chacun mettant fesses à terre, les coudes sur les genoux repliés et tête entre les mains. Chacun avait-il enfin trouvé son Lacan ? Autrement dit trouvé en Lacan cela même qui l'avait engagé en cette course ? Ça n'est pas sûr. Mais, là aussi, des petites phrases qui se passaient de l'un à l'autre comme sous le manteau, véritable texte pornographique, venaient marquer ce dont il s'agissait. Ainsi entendit-on un élève et non des moindres quant à la notoriété déclarer que Lacan oui, d'accord, mais que ça s'arrêtait en 1966, au moment de la parution des Ecrits .

  On vit aussi une autre figure possible, surtout à partir du séminaire intitulé R.S.I., celle d'élèves complètement largués qui continuaient cependant à assister au séminaire mais déjà acquis au fait qu'ils ne comprendraient jamais rien de ce qui alors se frayait. Ceux-là ne s'étaient pas assis mais déjà ne couraient plus ; ils marchaient..., encore..., traînant la patte faisant contre mauvaise fortune bonne figure..., malgré tout, malgré... lui.

  Mais la fin de la tenue des séminaires, mais la mort de Lacan allaient poser, même à ceux qui avaient tenté de courir jusqu'au bout, un problème certes différent mais tout de même analogue à celui qu'avaient cru solutionner ceux qui s'étaient décidément arrêtés sur le bas-côté, et qu'ils avaient en effet résolu - s'il est vrai qu'une sauvagerie peut faire solution. Voici en effet que les derniers athlètes étaient privés de la carotte après laquelle ils couraient et qu'ils atteignaient d'autant moins qu'elle était tenue à quelque distance en avant d'eux par un bâton fixé sur leur dos. Finalement, en séjournant désormais au point où ils étaient parvenus, ils ne se différenciaient pas, formellement, de ceux qui s'étaient arrêtés quelque temps ou longtemps avant. Et, là encore, une petite phrase qui a effectivement été proférée vient à propos. S'il avait été à Lacan donné dix annnées de production supplémentaires, a-t-on dit, une autre «génération» serait apparue et qui aurait reçu de Lacan les rênes pour la suite. Certes cette phrase ne dit pas tout, rate peut-être même une donnée décisive concernant cette fin (sa familiarisation) mais qu'elle ait été proférée et véhiculée mi-dit  tout de même une vérité à laquelle notre allégorie tente de donner figure.

  Que peut bien faire le coureur dès lors qu'avec la mort de Lacan et la cessation du séminaire il se trouve comme dépossédé de la course ? La solution la plus immédiate est, malheureusement, aussi celle qu'on voit le plus souvent réalisée : chacun s'en tient au point où il a délaissé le parcours à grandes enjambées de Lacan, tel ce président de la République française chu du train officiel en pyjama chez un garde-barrière après avoir confondu la porte des toilettes et celle de son wagon, tandis que le garde-barrière ne put mieux faire que de le prendre pour un insensé en l'entendant se présenter comme étant celui qu'il était.

  Y aurait-il ici un privilège des derniers dans la course ? N'auraient-ils pas en effet eux, dix ans après la mort de Lacan, rejoint enfin le dernier train, et donc fait, pour leur propre compte, l'ensemble du parcours, ce qui les rendrait eux et eux seuls, capables de nous en parler avec justesse ? J'ai déjà suggéré que la réalisation de cette figure s'est vue quelque peu entravée, notamment avec l'étude du noeud borroméen dans les derniers séminaires. Hormis quelques rarissimes exceptions, têtes d'ailleurs souvent nouvelles venues dans l'auditoire du séminaire, personne (pas plus les vieux «barons» que les plus jeunes) ne suivait, et, de ce point de vue, l'introduction du borroméen mettait tout le monde sinon d'accord du moins au ban d'une discipline, d'un exercice auquel la très grande majorité se refusait. Je reviendrai sur ce moment si particulier, me limitant ici à confirmer mon dire non par un bon mot cette fois mais par un acte : le suicide de Pierre Soury (un des très rares à travailler avec Lacan lors des derniers séminaires, à être un élève-interlocuteur) venait témoigner de ce que le frayage alors tracé avec Lacan ne pouvait être repris avec quelqu'un d'autre. Aucun des plus susceptibles de tenir lieu désormais d'interlocuteur (quelqu'un de l'Ecole de la cause freudienne, ou de la revue Littoral, Soury a tenté les deux) ne s'avérait, au bout du compte en position de pouvoir le faire. Ce suicide (de celui le plus susceptible de prolonger l'ultime percée de Lacan) nous signifiait qu'avec la mort de Lacan quelque chose de cette percée avait tourné court, comme irrémédiablement.

  Ainsi donc, ce possible privilège des derniers étant exclu et alors même que la poursuite de la course n'était plus possible, chacun se trouvait, dans son rapport au frayage de Lacan, comme fixé à un certain moment de ce frayage, donc à une certaine thèse alors soutenue. Il serait ici facile d'associer bijectivement des noms propres et de tels moments (tels : la parole pleine, le symbolique revu, la discursivité). Il me paraît plus important de remarquer qu'un autre temps s'ouvrait avec la fin de la possibilité elle-même de la course derrière Lacan, de remarquer aussi que même rester assis sur le bas-côté n'avait plus le même statut que lorsque Lacan continuait à problématiser à sa manière les questions cruciales de l'analyse. De quoi s'agissait-il dès lors ? De prendre acte de cette différence imparable puisque factuelle, de ne plus rester cloué sur le bord de la piste dès lors que le public lui-même avait déserté les gradins. Fallait bien qu'i s'lève, l'élève, qu'i s'rende compte que c'était à lui désormais, Lacan radicalement absent, de..., comme Lacan l'y avait invité, ... l'ouvrir[12].

  Ce premier pas, cette rupture avec une position... d'assis'tait, impliquait qu'on ait pris acte de ce que Lacan - parlons sans fausse pudeur - était mort. Comment se fait-il que fort peu de dits élèves aient été en mesure de franchir un tel Rubicon ? Qu'ils aient laissé, durant quelques décennies, Lacan parler la psychanalyse comme s'il était seul[13] ne leur facilitait certes pas les choses. Mais il y a une autre et plus insidieuse raison : ils entrevoyaient, s'ils lâchaient leur point d'ancrage dans Lacan, dans quel pataquès ils allaient tomber.

 

  Quel pataquès ? Privé de la possibilité de se référer à la doctrine lacanienne comme à quelque chose de su dès lors qu'il aurait cessé de n'en prendre en compte qu'un morceau localisé (Lacan chantre des vertus de la parole, Lacan logicien de la psychanalyse, Lacan héraut d'un lien social nommé discours analytique), l'élève se trouve devoir produire comme tel l'enseignement de Lacan, autrement dit, en une temporalité qui est celle, freudienne, de l'après-coup, explicitement dire ce que cet enseignement aura été. Or le problème n'est pas tant qu'il l'ignore absolument mais plutôt que, s'il commence à se demander ce qu'était cet enseignement au lieu de croire le savoir, il va avoir affaire aussitôt, pour peu en tout cas qu'il n'en écarte pas tel ou tel morceau a priori, à des assertions à première vue clairement contradictoires. Y a-t-il ou pas création métaphorique dans et même de la psychose ? Lacan a dit les deux ! La psychanalyse est-elle ou n'est-elle pas une science ? Lacan a dit les deux ! La science est-elle le nec plus ultra du transmissible ou bien un fantasme ? Lacan a dit les deux ! Le sujet supposé savoir est-il l'analyste ou ne l'est-il pas ? Lacan a dit les deux ! Le désêtre en fin d'analyse concerne-t-il l'analysant ou l'analyste ? Lacan a dit les deux ! Lorsqu'un symptôme trouve son sens, s'en trouve-t-il balayé ou renforcé ? Lacan a dit les deux ! Lacan s'est-il occupé de la formation des analystes ou a-t-il récusé l'usage du concept de «formation» à ce propos ? Là encore, il a pu dire les deux. L'inconscient est-il une invention de Freud ou de Lacan ? Lacan a soutenu les deux ! Or il ne s'agit pas d'une querelle de propriété, est ici en question rien moins que la définition elle-même de l'inconscient.

  Point n'est besoin de multiplier davantage les exemples. Confronté à cette difficulté, à ce «toutfoul'camp» (il est tout fou le champ, tout foule aussi), l'élève de Lacan (de là l'camp), soucieux de transmettre cet enseignement qui lui importe, se trouve comme désemparé au sens propre du terme : cet enseignement lui-même, en tout cas les traces qu'il a laissées, le dé-s'empare de cela même dont il croit devoir s'emparer pour le transmettre[14], dont il a pu croire - à tort, il le sait maintenant - s'être déjà emparé - quand ce n'est pas s'en être paré.

  Tel Descartes faisant vertu du doute en le rendant hyperbolique, il ne lui reste plus comme solution que de pousser à son extrême limite le constat, autrement dit de décider de ne recevoir aucune formule de Lacan comme représentative de son enseignement, comme disant, ou même comme montrant cet enseignement. Plus rien ne vaut de soi-même (ceci ne fait d'ailleurs que reporter au plan de la lecture de Lacan sa définition du signifiant par le signifiant, autrement dit, on l'a noté[15], une définition aristotéliciennement non valable) : chaque point, chaque trait, doit être problématisé. Il n'est aucune phrase de Lacan dont je puisse dire sans plus qu'elle recèle son enseignement, aucun énoncé que je puisse livrer tel l'objet de la cène en disant : voici, ceci est la chair et le sang de l'enseignement de Lacan. Toute énonciation de ce type s'avère aujourd'hui être une mascarade mais une de celles qui par son faux sérieux ne mérite de meilleur accueil que de se taper le cul par terre à force de rire (ainsi voit-on désormais une large part des élèves de Lacan faire obstacle à la transmission de son enseignement, phénomène qui n'est pas nouveau dans l'analyse puisque Winnicott le décrivait à propos des disciples de M. Klein).

 

  Comme pour l'expérience du doute cartésien, on ne peut ici sortir de la catastrophe qu'en s'y engageant complètement. En effet choisir, heuristiquement, d'accueillir comme problématique chacun des traits qu'a pu dessiner le frayage de Lacan, n'en privilégier a priori aucun comme disant avec certitude ce qui y fait enseignement ne peut avoir tout d'abord pour effet direct qu'une paralysie générale affectant qui s'engage dans cette voie. Mais, comme il reste exclu (puisque impossible) de tout problématiser en un seul moment, en une seule fois, ce sera cette impossibilité elle-même qui nous apportera le biais grâce auquel il deviendra possible de ne pas en rester à cette paralysie. L'élève devra, en un geste qui restera au moins un temps reconnu comme intempestif mais qu'il sera aussi nécessairement contraint de revendiquer comme étant de son cru (il ne peut plus ici s'abriter derrière ce que son maître a dit en faisant semblant de n'y être pour rien) explicitement dire ce dont il préjuge  qu'aura été l'enseignement de Lacan. Le voici désormais, par la grâce de ce «préjuger» (l'infinitif souligne l'acte), en position d'élève, autrement dit en train d'admettre Lacan comme son maître.

  On aura saisi ce qui différencie ce point d'impossibilité de celui propre à l'expérience du cogito :  alors que René Descartes en sa solitude croit pouvoir tirer du cogito quelques conséquences certaines (ce que «je» suis, puis la distinction des deux substances, et de là toute une chaîne de savoirs qui reçoivent leur certitude de celle du cogito), l'élève de Lacan se trouve, au contraire, contraint à une contingence qui donne sa suite logique à la suspension du savoir à laquelle il s'est lié. Le voici amené, avons-nous dit, à préjuger (position qui, nous l'admettons, n'a pas bonne presse sur le marché si florissant des faux savoirs).

 

  Mais il n'est pas pour autant contraint à le faire bêtement. Tous les préjugés ne se valent pas, certains peuvent s'avérer heuristiques tandis que d'autres le seront moins, voire n'auront pour effet que de faire tourner court la problématisation. Il ne peut être jugé de cette différence qu'à l'épreuve, donc dans un nouveau temps. Ce temps pour comprendre[16] devrait aussi pouvoir être celui où les élèves  débattraient entre eux et avec d'autres, notamment des préjugés que chacun aura engagés (alors qu'il n'y avait aucun débat possible, seulement des accusations de trahison, dès lors que tous croyaient ne faire rien d'autre que redire ce que le maître disait). En attendant que de tels débats puissent avoir lieu, si tant est que d'autres facteurs ne viennent pas en empêcher l'effectuation, la question se pose de savoir de quelle façon élire tel préjugé plutôt que tel autre.

 

  Parvenu à ce point, je ne puis que dire les raisons d'un choix qui a été le mien et celui de quelques autres mais où s'est avérée déterminante l'option de départ ici déjà mentionnée, l'interdiction à laquelle nous nous soumettions désormais de sélectionner a priori telle ou telle tranche ou période du frayage de Lacan[17]. A tout prendre, certaines balises se présentaient comme d'elles-mêmes, que nous allions élire comme étant nos préjugés, et qui, en cet instant de voir[18], nous sautaient d'autant plus vivement aux yeux que nous les avions depuis belle lurette sous le nez, tel le mot

 

E               U               R               O               P              E

 

sur une carte d'Europe, resté illisible au sens de : trop gros pour être lu.

  Sur au moins trois balises[19] 

  Si l'on demandait à quelqu'un un peu averti, seulement un peu, ce que lui évoque le nom de Lacan d'un point de vue théorique, il me semble qu'une, deux, peut-être même trois dates s'imposeraient : 53, début prétendu de ce qu'on appelle pompeusement LE séminaire, 36, le fameux mais encore insaisissable Stade du miroir, puis, qui sait ?, peut-être aussi 75, moment où une rumeur commence à faire savoir que Lacan, dit-on généralement sans y avoir regardé de plus près, s'embrouille dans ses noeuds. Voilà de gros sabots. Cependant, chaussons-les. En effet par trois fois l'événement nous importe non pas en tant que tel mais comme faisant signe de crises qui sont à la fois et indissociablement un moment critique des rapports de Lacan à l'IPA et un moment critique  du frayage de Lacan.

 

  53 : certes il existe une ou plusieurs versions[20] de ce qui aurait fait événement à ce moment-là. Y en a-t-il plusieurs chez les lacaniens ? Ce n'est pas sûr. Leur version est-elle, aujourd'hui encore, une pure et simple reprise de celle mise en circulation par Lacan lui-même («l'excommunication») ? C'est assez probable. Et fâcheux. Pour quelle raison fâcheux ? Lacan, parce qu'il apportait quelque chose d'essentiel pour la psychanalyse, ne pouvait faire autrement que de tenir compte de ce que nous avons nommé la culture freudienne telle qu'elle était fagotée, il ne pouvait éviter d'avoir une politique pour sa théorie, celle qu'il avait à inscrire dans le champ freudien ; or un des éléments clés de cette politique se trouvait être l'histoire elle-même du rapport de la doctrine lacanienne avec cette culture, donc p