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1991 L'oeil du silence

 

L’œil du silence Eloge de la lecture

Maria Tasinato L’occhio del silenzio, Arsenale Editrice, Venise, 1986,traduction de.Jean-Paul Mangarano et Camille Dumoulié,Avec un dessin et une présentation de Pierre KlossowskiEditions Verdier, Paris, 1989 

Heureux qui n’a pas encore lu ce petit précieux bijoux de livre, un grand bonheur de lecture lui est réservé. Toutes affaires cessantes, qu’il se précipite en librairie puis s’y plonge, délaissant sans plus s’en soucier cet écho, lequel ne saurait donc mieux faire que de s’en tenir là.   Je pour-suis cependant, une curieuse rencontre m’y pousse. L’œil du silence se présente en effet comme dépliant l’une des deux plus longues citations auxquelles aura eu affaire le lecteur de Littoral n°1. C’était en 1981 ; cinq ans après, mais en Italie, venait au jour ce dépliement ; il faudra encore cinq années pour qu’il soit traduit en français. Etait-ce une citation de Freud ? Ou de Lacan ? Que non, de saint Augustin — dont on peut en effet revendiquer la présence dans ce numéro inaugural tant restait et reste vraie cette identification (pointée par Lacan) de la réalité psychique comme réalité religieuse[1].   La citation figurait une scène, avec ce que ce terme peut comporter d’effet de surprise, de portée traumatique, d’engendrement de symptômes. Non pas une scène quelconque mais quelque chose comme la scène primitive du lisant. S’il est exact qu’il est attendu du psychanalyste qu’il «lise autrement»[2], alors l’éclair que Maria Tasinato projette, en démiurge, sur cette scène primitive du lisant pourrait peut-être l’aider à mieux cerner les coordonnées de cette autre façon de lire. Cet éclair en effet est propice à permettre au lecteur de L’œil du silence de se dégager d’une emprise qui constitue l’issue de cette scène primitive, une façon de lire qu’elle nous impose comme naturelle et qui ne l’est nullement.   C’est justement l’acte d’un «lire autrement» que présentifie cette scène. Seulement voilà, ce n’est pas celui que l’analyse privilégie. Raison de plus pour s’y intéresser.  L’acte d’Ambroise   Abordons cette scène depuis cette façon de lire qu’elle a fini par imposer, où silence et solitude (composantes d’où résulte un être justement dit absorbé[3]) paraissent comme un accompagnement de la lecture qui va de soi. La scène nous apprend que cette manière ne prévalut qu’à la suite de toute une série d’avatars, qu’elle n’est qu’une des modalités contingentes de lire ; mais aussi et surtout que cette modalité est proprement une aberration, et qui fait scandale – un scandale qui reste largement étouffé. L’aberration est celle de la lectio tacita, un nom presque oublié. Le scandale, lui, montre quand même parfois le bout de son nez ; ce fut le cas avec le procès intenté à Flaubert pour avoir mis à nu le bovarysme, autrement dit pour avoir révélé qu’il n’y a pas de lectio tacita, que tout acte de lecture, quelle que soit sa modulation, aussi solitaire soit-il (et même, s’agissant de Madame Bovary, aussi secret soit-il), garde quelque chose d’essentiel à ce qu’était lire avant la scène primitive qui nous occupe, reste un acte social où un public est impliqué, donc une lectio publica.   Soit donc, dans Littoral n°1, p. 131, la citation des Confessions d’Augustin (ce n’est pas exactement la même traduction que nous trouvons – avec le texte latin – en ouverture de l’essai[4] de Maria Tasinato, p.15-16). Que rapporte ce récit ? Les recherches historiques les plus récentes[5] confirment qu’Ambroise aura été le tout premier à pratiquer la lecture silencieuse. Dans ce passage des Confessions, Augustin (à la conversion duquel Ambroise n’aura pas été pour rien, non seulement parce qu’il fut son maître mais aussi en tant que frayeur de la lecture silencieuse comme nous le montre le fait que cette conversion, avec l’intervention décisive du «prends et lis», «tolle et lege», est explicitement liée à la lecture silencieuse d’Ambroise, un détail que Maria Tasinato ne pouvait certes pas rater[6]), Augustin, donc, nous dit être scandalisé par cette pratique d’Ambroise. Voici qu’Ambroise ne joue plus le jeu. Quel jeu ? Celui de la lecture à haute voix, à propos de laquelle il faut aussitôt ajouter qu’elle n’était pas une pratique solitaire, loin s’en faut puisque, en l’exerçant, le maître s’exposait à être questionné par ses élèves. Questionné sur quoi ? Sur le texte qu’ils lisaient ensemble – quoique chacun avait en cette lecture une place et une fonction différentes et attitrées. Mais qu’entend-on ici par «texte» ? Non pas seulement ce qui était couché sur le papier mais ce qui en parvenait à l’élève par le canal du maître, autrement dit non pas une suite de lettres agglutinées mais cette suite déjà ponctuée.   Au temps d’Ambroise en effet, le blanc entre les mots n’avait pas été inventé, pas plus d’ailleurs que la grande majorité des signes de ponctuation qui sont aujourd’hui ceux qui vont avec l’usage de l’alphabet latin. Lire à haute voix était donc déchiffrer un texte en lui apportant une ponctuation (il fallait notamment distinguer les mots, les propositions, les phrases, prévoir les tournures interrogatives ou exclamatives, placer son souffle au bon endroit, etc.) ; je dis une ponctuation, non pas sa ponctuation, car l’autorité du maître-lecteur n’était pas telle qu’elle pouvait à elle seule garantir que la ponctuation qu’il réalisait en lisant à haute voix fût a priori équivalente à celle, éminemment problématique, qui se dégagerait du texte lui-même. Ainsi l’élève trouvait-il un enseignement dans cet exercice en interrogeant non seulement ce qui était couché sur le papier mais aussi son maître, notamment dans sa façon de ponctuer[7] . Lisant, le maître exposait, mais aussi s’exposait. Suscité par sa lecture, son dialogue avec ses élèves faisait partie de cette lecture en même temps que de son enseignement.   Voici donc que, lisant silencieusement, Ambroise ne joue plus ce jeu et qu’à bon droit Augustin s’en émeut, nonobstant le respect qu’il garde pour Ambroise et qui lui fait conclure son récit de son trouble d’un :  Malgré tout, quelle que fût en cela son intention, ce grand homme [Ambroise] le faisait en vue du bien.  L’émotion d’Augustin   Qu’est-ce donc qui a imposé à Augustin ce «malgré tout» ? Qu’est-ce, précisément, qui fait pour lui scandale lorsqu’il surprend Ambroise en lecteur silencieux ? Cinq points méritent d’être relevés.   * Ambroise, lisant ainsi, ne met plus en jeu son autorité. Pire encore, cette autorité lui sert maintenant à imposer le silence à ses élèves. Comment ceux-ci s’autoriseraient-ils à faire intrusion dans son absorbement – puisque, désormais, c’est comme intrusion que se trouve située la moindre de leurs interventions. Augustin : [...] qui, d’ailleurs, aurait osé être une gêne pour quelqu’un d’aussi absorbé ? [intentus : a) énergique, intense, violent, b) tendu, attentif, absorbé, appliqué, c) attentif, vigilant / Gaffiot]   * Ambroise, lisant ainsi, se refuse au dialogue (nous verrons plus loin comment le constat d’un tel refus devra être tempéré). Et Maria Tasinato va même jusqu’à faire de son nom d’Ambroise le nom de celui qui se refuse au dialogue questionnant (cf. p. 22). Tacite legens, il maintient, remarque-t-elle encore, le secret sur ce qu’il a lu comme sur les questions que cela soulève en lui. De là un troisième point.   * Ambroise, lisant ainsi, se préserve peut-être aussi [...] d’être dans la nécessité de fournir des explications ou de disserter sur quelque chose  de plus difficile qu’on viendrait à lui demander [Augustin encore].   La lecture silencieuse, en empêchant l’intervention de l’élève en tant que susceptible d’introduire une question trop difficile que le maître préfère éviter, refuse donc la survenue elle-même de ce type de question.   * Ambroise, lisant ainsi, transforme décisivement le rapport maître élève. Privé de cet enseignement qu’il recevait de la lecture du maître, l’élève Augustin n’a plus que le recours d’aller écouter Ambroise quand celui-ci prêche publiquement. En une de ces éblouissantes formules dont elle a le secret, Maria Tasinato écrit : [...] en somme, Ambroise aime ou lire en se taisant ou parler comme s’il lisait : sans que les autres, en intervenant, l’interrompent (cf. p. 34).   C’est qu’en effet le sermon lui aussi, avec sa mise en scène, interdit l’intervention de l’auditeur ! Ici, la façon dont Augustin dans son rapport à Ambroise se trouve comme ballotté d’un lieu insatisfaisant à un autre qui ne l’est pas moins (encore que ce soit chaque fois d’une façon différente) nous évoque la position de l’analysant qui participe au séminaire de son psychanalyste : il n’y a de dialogue platonicien ni dans l’un ni dans l’autre lieu. Est-ce de ce trou qu’une question surgit, comme une modulation du «Che vuoi ?» ? Ce sera un cinquième et dernier point.   * Ambroise lisant ainsi suscite une question de l’élève à son endroit, tant il est vrai qu’il fait preuve d’une «inconvenance alarmante» (cf. p. 35) :  Quel rite pratique-t-il ? A quelle divinité rend-il les honneurs ?   Afin d’apprécier la pertinence et l’importance de cette question, il convient de se souvenir ici que l’acte de lire «seul» (ces guillemets seront justifiés plus loin) comporte un grand danger auquel parait la lecture dialoguante, ce danger même qui a tant effrayé les clercs catholiques avec cette détermination, qu’apportait la Réforme, de laisser chacun accéder directement aux textes sacrés. La lectio tacita inaugure ce rapport solitaire et direct d’un sujet à l’Ecriture. Mais c’est une situation que le Démon peut exploiter à son profit. Pour parer à ce danger (il y va du salut du lecteur), mieux vaut aborder les Ecritures avec tout ce que l’Eglise a déjà construit à leur propos. Malheur à celui qui est seul ! S’il tombe il n’y a pas de second pour le relever [8]!   Dans la lecture publique, ce sont les élèves qui, sans qu’il y ait là de paradoxe, exercent cette fonction de contrôle du lecteur. En se faisant silencieuse avec Ambroise, la lecture expose le lecteur à une absence de contrôle qu’une élémentaire prudence pastorale interdit de tolérer. La question : «à quel Démon Ambroise s’expose-t-il ?» se révèle donc bel et bien cruciale et grave. Et qu’Ambroise l’ait suscitée n’est certes pas à porter à son crédit.   Pourtant, une autre donnée vient quelque peu tempérer son acuité. S’il est vrai que la lectio publica déplie mieux que ne le fait la lectio tacita la structure du lire, les éléments que nous y trouvons plus manifestement isolés ne devront pas être absolument absents dans la lecture silencieuse d’Ambroise. C’est Augustin encore qui nous donne la formule de cette impossibilité lorsqu’il écrit : [...] nous conjecturions que, pendant le peu de temps qu’il [Ambroise] avait trouvé pour restaurer son esprit, à l’écart du vacarme causé par les affaires d’autrui [...]   Il n’est certes pas démontré que jamais quiconque ait pu ainsi se mettre dans cet écart (feriatus ab strepitu causarum alienarum). Certes,     Sa lectio est un festin («feriatus») solitaire célébré pour rendre absents les présents, auxquels il ne reste qu’à le regarder (cf. p. 29).   Pourtant le silence de sa lecture protège Ambroise[9] de l’intervention des démons qui, différents en cela de Dieu, n’ont pas d’accès direct aux arcanes de son âme et qui se trouvent donc privés de cet accès possible que leur offrait sa lecture du texte à haute voix : [...] le lecteur silencieux est plus en sécurité contre les démons que celui qui lit à haute voix, ne serait-ce qu’en n’offrant l’occasion d’aucune mimesis phonique (cf. p. 90).   En outre, la posture d’Ambroise lisant silencieusement peut être vue non pas tant comme solitaire mais, au contraire, comme dénotant qu’Ambroise est parvenu à un dialogue silencieux avec la divinité. Telle sera l’interprétation de la scène primitive du lisant écrite par Isidore de Séville[10], où la façon de lire d’Ambroise se trouve justifiée et même «exaltée» (le mot est de Maria Tasinato, p. 24) : La lecture silencieuse est plus agréable aux sens que celle à voix déployée ; l’intellect, en effet, s’instruit davantage [amplius enim intellectus instruitut] tandis que la voix de celui qui lit demeure au repos [...]   Quelle transmutation des valeurs ! Pas seulement, d’ailleurs, celle, inversée, du silence. Voici donc que, sous la plume d’Isidore de Séville, l’acte de se refuser au dialogue enseignant devient l’acte même où l’intellect peut trouver à davantage s’instruire.   Le problème qui nous occupe est de saisir comment ce modus legendi d’Ambroise a cessé de faire scandale, comment, pierre de scandale, il est devenu pierre d’angle pour cette façon de lire aujourd’hui encore valorisée. Avec Maria Tasinato, entrons plus au vif de ce dont il s’agit.  [...]et cor intellectum rimabatur  [...]   Augustin précise ce qu’en lisant Ambroise est en train de faire. Ici se présente un intéressant problème de traduction. Dans la citation de Littoral, on pouvait lire : Lisait-il, ses yeux couraient sur la page dont son esprit perçait le sens ; mais sa voix et sa langue [...]   Tandis que Maria Tasinato, carrément... ne traduit pas : Mais quand il lisait ses yeux étaient conduits à travers les pages, et cor intellectum rimabatur, la voix et la langue, en revanche [...]   Un mot, ici, de la méthode philologique qui est celle de Maria Tasinato, puisque tout son livre vient comme à la place de cette traduction qu’elle s’interdit – à mon avis à fort juste titre. Ce qui rend la lecture d’études de philologues à la fois si intéressante et si généralement désolante (je parle de celles qui s’adressent à un public plus vaste que les seuls professionnels) est une foultitude de remarques de détail liées non pas à un mot mais à un rapport entre deux signifiants (S1 Æ S2), remarques toujours instructives, souvent passionnantes, en règle amusantes, tandis que la perspective d’ensemble donne l’impression de ne ressembler à rien tant le fouillis et même la confusion y semblent dominer ; on se surprend à s’interroger : «comment tant d’érudition et de travail en vint-il à déboucher sur un tel marais ?» Rien de tel ici. Maria Tasinato sait se perdre au fil des mots qu’elle ne traduit pas mais, pour peu qu’on accepte de la suivre dans ses choix lorsqu’elle se trouve à tel carrefour verbal, on s’aperçoit que ce qui semblait d’abord une errance ou une digression vient bientôt recouper tel point déjà fréquenté, si bien qu’une problématique se dégage qui n’a rien d’un fouillis. Cette méthode évoque l’association dite libre (où priment, comme ici, le détail et le détour) et ses émergences imprévues mais réglées pourtant, ce qui ne s’aperçoit qu’après-coup.   Maria Tasinato ne traduit donc ni cor, ni rima. Qu’est-ce à dire ? Qu’Ambroise lise silencieusement, cela ne rend pas pour autant son dialogue avec Dieu ineffable. Sur quoi donc sa lecture se règle-t-elle ? Ambroise lisant cherche la rima, la «fissure séparant un mot d’un autre» (p. 26). Lire est produire la fissure, scinder, briser le texte[11], disjoindre les mots comme le sont parfois les planches d’un parquet. Il y a là plus qu’un écho au concept lacanien du signifiant comme coupure.   Mais rima introduit aussi l’idée inverse, non plus rendre lisible mais tergiverser («trouver quelque rima se dit de ceux qui tergiversent» – p. 25), autrement dit tourner le dos au texte[12], le fuir en cachette. Ces deux valeurs antithétiques se font d’autant plus présentes pour Augustin qu’Ambroise, en lisant silencieusement, ne rend plus compte de ce qu’il lit. Quelques pages plus loin, Maria Tasinato retrouve le fil de rima [13]: [...] rimor qui, dans la langue augurale justement, signifie fendre les viscères (de la victime sacrifiée) afin de les examiner pour en tirer des auspices. Ambroise, tacite legens, maintient le secret aussi bien sur ce qu’il a lu – dont il devine l’«intellectum» dans le secret de son propre cor – que sur les autres tourments intérieurs [...]   Plus loin encore, elle nous parlera joliment de la «dilatation miroitante de la rima[14]». Sa lecture silencieuse expose en effet Ambroise à être rimosus, ce qu’on dit d’«une surface, généralement en terre cuite, pleine de rimae et inapte, par conséquent, à retenir quoi que ce soit[15]». Le contraire même de la lecture enrichissante, édifiante. On voit que par deux fois, à propos de la rima, se manifeste une antinomie concernant le sens de la lecture silencieuse, une antinomie au sujet de laquelle la question pour nous se pose de savoir si elle lui est intrinsèquement liée.   Afin d’y répondre, étudions l’association de cor et de rima. Concernant ce premier terme, on aurait certes souhaité que Maria Tasinato fût plus prolixe en recoupements. Elle nous dit seulement que, chez Augustin, opposé à «vox, os, lingua, aures, labia et en général à tout ce qui se trouve foris», au-dehors, le cor s’«apparente à anima, animus, mens»[16], puis conclut : Cor, en somme, suggère ce qui, chez l’homme, est séparé (du corps ou de ses membres) : quelque chose en désaccord profond avec la résonance du chœur accordé de plusieurs voix consentantes [les italiques, qui, ici, suggèrent plus qu’une simple accentuation du dit, sont de Maria Tasinato].   Le cor semble bien refuser de se laisser situer à l’intérieur du dualisme du sensible et de l’intelligible ; mais aussi récuser celui de l’interne et de l’externe. De fait, il est à noter que c’est plutôt l’acte d’Ambroise qui com-pose l’opposition interne / externe et non pas que, ce dualisme étant donné, Ambroise y inscrit son acte. Sa lecture silencieuse «soustrait»[17], pour Augustin, le cor d’Ambroise. Maria Tasinato écrit qu’Ambroise devine l’intellectum du texte que silencieusement il lit dans le secret de son propre cor[18], mais aussi que le cor d’Ambroise lisant serait « [...] en train de sillonner, de labourer l’“intellectum”, ou bien le texte, afin de le comprendre»[19]. Ce curieux cor serait donc à la fois l’instrument et le contenant de la lecture silencieuse, mais aussi ce qui permettrait à Ambroise non seulement de se soustraire à l’accord qui est comme la fine pointe de la lecture dialoguante, mais en outre de laisser être l’élève, l’interlocuteur, hors champ des déterminations de la rima.   On le voit, un des traits essentiels de la détermination du cor [20]dans la lecture silencieuse reste cette exclusion. Un savoir faire se fait inaccessible à l’autre ; mais aussi le savoir qui en résulte. La lecture silencieuse telle que l’in-augure Ambroise, se constitue comme quelque chose d’essentiellement non bouclé.  Le temps du lire silencieux   Il reste quelque chose d’inachevé, de suspendu, de non déchu dans la scène primitive du lisant. Augustin, silencieusement, interroge Ambroise qui, silencieusement, interroge le texte en sa rima : rien ne vient attester qu’Ambroise touche véritablement au texte, le saisisse comme il peut l’être, en un éclair ; il n’y a aucun indice qu’Ambroise, tacite legens, rencontre victorieusement le kairos.   Le temps du lire silencieux reste celui de ce suspens. Déchiffrant le texte, Ambroise, en fin stratège, s’apprêterait-il à s’emparer soudainement du kairos ? Ou bien se trouve-t-il déjà dans cette malencontreuse position de celui qui l’a laissé passer ? Mais comment le savoir ? Le seul savoir certain est celui de ce suspens.   De cet état des choses caractéristique de la lecture silencieuse, Maria Tasinato nous fournit deux preuves notamment. Etudiant les rapports de kairos et graphè, elle en vient à mentionner la métaphore platonicienne de l’écriture sur l’eau et écrit à ce propos : [...] tous les deux [kairos et graphè] doivent être rapportés à l’instantanéité – l’irruption soudaine de la pensée – et marquent – n’oublions pas que graphô signifie «je grave» – une via rupta [une route], toujours à recommencer, jamais tracée une fois pour toutes[21].   La lecture silencieuse doit être qualifiée d’unendliche[22]. Ainsi se révèle-t-elle n’être pas à proprement parler un déchiffrement. Un déchiffrement, en effet, ou n’aboutit pas et donc n’est pas un déchiffrement, ou se révèle avoir bel et bien été un déchiffrement, auquel cas l’opération se présente comme temporellement finie.   Si donc lire est bien tracer une route («Lecteur vient de legere, c’est-à-dire parcourir ; c’est bien pourquoi d’un bateau aussi on dit qu’il parcourt le lieu par lequel il passe[23]»), la citation ci-dessus transcrite de Maria Tasinato ne nous suggère-t-elle pas une possibilité au seuil de laquelle se maintient son essai, celle d’un lecteur qui, comme tel, réalise le «je grave» frayant cette route ? Il s’agit ici d’une lecture non plus avec une voix, pas non plus celle de l’œil du silence, mais d’une lecture avec de l’écrit, et qui mérite d’être nommée une translittération. Le moment où Maria Tasinato nous dit : « [...] n’oublions pas que graphè signifie “je grave” [...]» serait précisément le moment où elle se trouverait l’oublier.   Ainsi son essai se boucle-t-il sur un très cohérent éloge de l’hypnose. Le nom d’Ambroise avait été accueilli comme celui de qui se refuse au dialogue. Pour finir, le nom d’Endymion viendra cristalliser la conséquence de ce refus, c’est-à-dire dénoter  [...] un mythe du sommeil en même temps que [je souligne] de la lecture : l’endormissement infini [je souligne] du livre – Endymion dort éternellement – sous le regard aimant de son insatiable lecteur[24].   Voici donc cette indéfinie hypnose, conséquence rigoureusement amenée de cette façon de lire qu’inaugurait Ambroise. En sa préface, Pierre Klossowski nous dit le mot juste, juste le mot, lorsqu’il nous avoue demeurer à jamais l’otage du labyrinthe déployé par Maria Tasinato, donc l’otage d’Ambroise – tant il est vrai que celle-là serre de près celui-ci. Mais, Pierre Klossowski, une figuration de kairos, aussi belle soit-elle, et même à la diffracter en profil dextre, face et profil senestre, est-elle seulement possible ? Peut-on jamais saisir le kairos en statue ? Vous aviez, nous dites-vous, plus simplement désigné cette figuration si heureusement reproduite en couverture du livre de Maria Tasinato : enfant dans la fleur de sa puberté. Que donc cette fleur éclose, fût-ce au prix de sa puberté, que le un en trois advienne comme un trois en un ! Et saint Ambroise lui-même n’y reconnaîtra plus un sien.  



[1]  Faut-il un argument encore ? Qu’on se reporte à ce qui ressemble fort à un «appareil psychique», cette carte de l’âme «telle que l’a dessinée l’unanimité des mystiques» nous dit quelqu’un qui s’y connaît : «A l’extrême surface, les diverses facultés intellectuelles ; un peu plus bas, l’ensemble des puissances affectives ; enfin, au plus profond, la zone sacrée – centre ou cime – où s’établit le contact réel avec Dieu, où s’opère l’impression dont Marie Guyard [Marie de l’incarnation] parle souvent» (Henri Brémond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France, T. VI, A. Colin, Paris, 1967, p. 37). Quelle figure topologique fera équivaloir centre et cime ?[2]  Lacan explicite ce lire autrement notamment dans son séminaire du 11 juin 1974 : « [...] cet état dit pudiquement d’attention flottante qui fait que, justement, quand le partenaire – là, l’analysant – en émet une, une pensée, nous pouvons en avoir une tout autre, que c’est un heureux hasard d’où jaillit un éclair ; et c’est justement là que peut se produire l’interprétation ; c’est-à-dire qu’à cause du fait que nous avons une attention flottante nous entendons ce qu’il a dit – quelquefois simplement du fait d’une espèce d’équivoque, c’est-à-dire d’une équivalence matérielle –, nous nous apercevons que ce qu’il a dit – nous nous en apercevons parce que nous le subissons – pouvait être entendu tout de travers. Et c’est justement en l’entendant tout de travers que nous lui permettons de s’apercevoir d’où ses pensées, sa sémiotique à lui, d’où elle émerge. Elle émerge de rien d’autre que de l’ex-sistence de lalangue. Lalangue ex-siste, ex-siste ailleurs que dans ce qu’il croit être son monde.[3]  Claire Brunet rend par le mot «absorbement» l’anglais absorption qu’elle rencontre notamment dans le titre du livre qu’elle traduisait récemment : Absorption and Theatricality. Painting and Beholder in  the Age of Diderot (Michael Fried, La place du spectateur, Esthétique et origines de la peinture, Gallimard, Paris, 1990). Une introduction de ce terme dans le contexte de la lecture serait on ne peut plus bienvenue. Elle y lèverait le voile sur l’horizon de contemplation (ce que veut dire absorbement chez Bossuet) qu’instaure la lecture silencieuse, un horizon qui d’ailleurs ne transparaît qu’au travers d’un texte censé ne poser aucun problème de lecture, texte unique et stable, support diaphane d’un sens que la lecture révèle d’autant plus aisément qu‘il ne s’agit pas véritablement de lui mais de cet horizon. Dans son Eloge de la variante, Bernard Cerquiglini a fait valoir d’où nous venait cette version du texte, à quel point elle était une construction forcée, liée à la mise en place de la notion d’auteur et à quelle mé-lecture elle donnait lieu  notamment quand le philologue la considérait comme un acquis et donc un instrument possible pour l’exercice de sa science (Bernard Cerquiglini, op. cit., Seuil, Paris, 1989).[4]  Car ç’en est un.[5]  Gérard Genette, Figures I, Structuralisme et critique littéraire, Paris, Seuil, 1966, p.170 (cité par Maria Tasinato p. 21)[6]  Page 38 de son livre, elle relève que saint Augustin lit «en silence» le passage de l’Epître aux Romains que le hasard lui avait désigné.[7]  La thèse que j’ai pu proposer dans Lettre pour lettre  (Toulouse, Erès, 1984, p. 89) selon laquelle la ponctuation relève de l’Autre me paraît dans cette configuration de l’acte de lecture clairement confirmée.[8]  Ecclésiaste, 4, 10 (cité par Maria Tasinato p. 54).[9]  On peut ici mentionner la position de Jeanne Pantaine exigeant qu’on lui lise à voix basse les lettres qu’elle reçoit de façon à ce que sa persécutrice de voisine ne puisse pas, à cette occasion, avoir prise sur elle (cf. Jean Allouch, Marguerite, ou l’Aimée de Lacan, Paris, EPEL, 1990).[10]  Lequel écrit : «quand [...] nous lisons, Dieu parle en nous» (cité par Maria Tasinato p. 23).[11]  Rima «dériverait du thème rheg du grec rhegnymi : je scinde, je brise [...]», Maria Tasinato, p. 25.[12]