La fonction secrétaire,
élément de la méthode freudienne
Madness in great ones must not unwatched go.Shakespeare, La tragédie d’Hamlet, III, 1.
Le secrétaire est la langue de son maître.Machiavel
Il y a, il y eut (y aura-t-il ?), de nombreux (autres) mots pour dire ce qu’aura frayé Freud d’une façon telle que la chose freudienne y trouverait son statut. D’ailleurs, «chose freudienne» est l’un d’entre eux, pas le moins marqué. Ces mots ne se valent pas, ni n’ont les mêmes conséquences.Ils ne sont pas non plus forcément en bons... termes les uns avec les autres.Certains eurent leur heure de gloire, puis disparurent de l’usage. Plus grand monde ne revendique aujourd’hui la «psychologie des profondeurs». Les métaphores s’usent, ou s’avèrent ne plus convenir. Mais ces mots sont-ils tous des métaphores ? D’autres paraissent définitivement implantés. Ainsi le nom de Psychoanalyse auquel Lacan n’aura pas porté atteinte alors même que la freudienne «réalité psychique» ne lui apparaissait plus comme une référence nécessaire[1]. Mais ce que dénote chacun de ces mots si unanimement reçus perdure-t-il dans l’être autant qu’il y paraît ? Le sens comme la dénotation de ces termes ne subissent-ils pas bien plutôt les contre-coups (possiblement indirects) des modifications ou innovations théoriques postérieures à leur promotion ? Cette «réalité psychique» a-t-elle le même sens chez qui use aujourd’hui de la métapsychologie et chez qui la récuse au nom de l’herméneutique[2] ? Quid alors du psy de «psychanalyse» sur quoi l’un et l’autre n’ont plus l’illusion de se rencontrer ?D’autres termes encore sont admis ici et récusés ou simplement inutilisés là. Tel reste aujourd’hui le cas du concept de «champ freudien», référence essentielle chez les lacaniens mais qui, ailleurs, ne fait ni chaud ni froid.D’autres enfin viennent au premier plan, puis s’en éloignent tout en n’étant jamais explicitement exclus, puis y reviennent à nouveau. Un de ceux-là nous retiendra, celui de «méthode». Ne la qualifions pas prématurément en la disant «freudienne» ou «psychanalytique». Ou plutôt, puisqu’il nous faut tout de suite l’indexer ne serait-ce que pour en parler, choisissons de la dire «freudienne», sans absolument tout ignorer de ce qu’une telle qualification peut emporter de préjugés ou comporter de légende. Rien ne peut être avancé par qui s’empêcherait radicalement au départ de dire une bêtise, chose d’ailleurs impossible à réaliser puisque le dire silencieux qui pourrait apparaître comme une solution ne serait pas lui-même garanti de n’en être pas une. Etudions d’abord le discours de la méthode en Freud ; ce premier pas nous permettra ensuite de confirmer que le discours freudien vaut en effet comme un discours de la méthode, qu’il est donc plus qu’admissible, qu’il est heuristiquement important de distinguer et de nommer comme tel le discours de la méthode freudienne. Ainsi serons-nous susceptibles de situer la fonction «secrétaire» comme un élément essentiel de ce discours de la méthode freudienne. Discours de la méthode en Freud Le discours de Sigmund Freud fut celui d’une méthode par lui promue. Il y a là quelque chose qui, ainsi formulé, mérite d’être considéré comme un événement, comme un fait. Encore faut-il que le fait se signifie justement dans la formule. Freud présente explicitement son frayage comme étant celui d’une nouvelle méthode. Dire ainsi l’événement relève d’ailleurs quasi du pléonasme : les mots de «frayage» et de «méthode» renvoyant tous deux à la voie (Odos)[3].Certes, cette nouvelle méthode, dans le texte freudien, se caractérise comme «méthode d’interprétation», avec comme référence et réalisation majeures la Traumdeutung. Pourtant Freud use au moins autant de fois du terme de «méthode psychanalytique»[4]. Celle-ci se définit notamment par opposition à d’autres méthodes, épinglées par lui comme telles : cela va de «méthode anatomo-clinique» à «méthode de Breuer» en passant par «méthode hypnotique», «méthode de Bernheim», «méthode cathartique». Dispensons-nous ici d’entrer dans une étude différentielle (dont on peut pourtant entrevoir qu’elle serait fort instructive) pour nous limiter à cinq remarques. 1) L’hystérique, donneuse d’une leçon de méthode Breuer invente la psychanalyse, ainsi que Freud le souligne, en acceptant de traiter les symptômes de Bertha Pappenheim de la façon que Bertha Pappenheim lui suggérait. En cela même il crée une méthode.Breuer choisit d’interroger sa patiente à partir d’un «mot clé» (Stichwort – peut-être vaudrait-il mieux rendre ce terme par mot-souche, ou encore mot-piqûre) qu’il lui refile après l’avoir reçu d’elle soit directement soit via sa famille. On cite le mot «désert». Bertha y réagit en lui disant le «cercle de représentation» (Vorstellungskreis) ou «théâtre privé» d’où, d’ailleurs, il provenait – un récit dont Breuer note d’emblée l’aspect littéraire (le secrétaire est déjà là). Dans le langage de Lacan, on parlerait du rapport entre un signifiant-maître, un S1, et un ensemble d’autres signifiants en tant que le signifiant-maître vient les frapper, les susciter comme une piqûre peut provoquer une inflammation.La chose repose sur le constat de l’existence, chez Bertha, de «deux états de conscience tout à fait séparés[5]», la conscience normale alternant avec des moments intempestivement nommés d’«absences» puisqu’il s’agit d’une présence ailleurs. Breuer, le soir venu, alors que l’état d’absence était dominant, reprenant la balle au bond, lui renvoyait ce mot-piqûre ; ayant livré son récit, Bertha se trouvait sortir de son absence, tandis que son aphasie, temporairement, disparaissait[6]. Breuer s’aperçut bientôt qu’il devait interroger de cette façon un à un les symptômes de Bertha et que ceux-ci s’évanouissaient quand lui était dit le récit de la scène où ils s’originaient. Breuer acceptait de mettre en pratique, à l’endroit de Bertha Pappenheim, la leçon de méthode qu’il recevait d’elle – méthode étant ici à entendre au sens où on a pu opposer, à propos de l’apprentissage de la lecture, telle «méthode globale» à telle autre, plus épellative. Il est clair que, dès ce temps inaugural, la fonction secrétaire fut effectivement mise en œuvre par Breuer : il transcrivait les récits, le rapport de chacun au symptôme qui lui correspondait, transmettait certains d’entre eux à Freud mais à d’autres également, comme en témoigne son rapport sur le cas aujourd’hui publié. Wittels, dans sa si fraîche présentation de Freud traduite en français dès 1925, reste plutôt sceptique sur cette attribution par Freud à Breuer du mérite d’avoir inventé la méthode psychanalytique. Wittels use d’une métaphore pour dire son appréhension de leurs rapports et apports respectifs dans cette invention : Breuer a vu l’inconscient s’éclairer comme Bruecke a vu la rétine. Mais Freud nous a donné la lentille à l’aide de laquelle les images de la psychanalyse deviennent visibles[7]. Ce n’est pourtant pas si simple, comme il se voit au seul fait que les psychanalystes ne sont pas tous d’accord sur la lentille elle-même, son principe ni son utilisation. Si pourtant tout ne se trouve pas perdu pour autant, cela tient à ce que l’invention fut celle d’une méthode, au fait que la méthode prime sur la doctrine. 2) Méthode et technique La méthode n’est pas la technique. Différentes techniques de repérage des phénomènes lésionnels relèvent de la méthode anatomo-clinique mais ne se confondent pas avec elle : supposons que la résonance magnétique ou toute autre nouvelle technique exploratoire de l’intérieur des corps finisse par rendre caduque la radiographie aux rayons inconnus, ceux encore dits X, cette mise à la retraite ne portera nullement atteinte à la méthode anatomo-clinique.Méthode et technique méritent d’autant plus d’être précisément distingués qu’historiquement cette distinction fut elle-même constituante de la notion moderne de méthode (en Grèce, la méthode reste pensée comme un art, techné, et cette identification – hormis le secteur médical avec Galien – ne sera dénouée qu’à la Renaissance, soit au moment, inaugural, où la méthode advient comme scientifique). Pourquoi, en dépit de Freud chez qui ça n’était pas le cas, privilégie-t-on, dans l’analyse, les problèmes dits techniques[8] aux dépens des problèmes méthodologiques (pour ne citer que lui, le Vocabulaire de la psychanalyse n’a aucun item «méthode» alors qu’on y trouve «technique active») ? Devoir poser cette question apparaît d’autant plus étrange que, d’une part, le ravalement de questions méthodologiques en considérations techniques a pour effet de rendre insolubles certains des problèmes soulevés, et que, d’autre part et réciproquement, distinguer méthode et technique offre cet avantage tout de même appréciable de rendre envisageable l’innovation technique tout en maintenant la pratique ancrée dans la même méthode. Ceci nous conduit à une troisième remarque. 3) Méthode, pratique et champ Lacan n’a certes jamais revendiqué le monopole de l’exercice de la psychanalyse pour lui-même et ceux qui souscriraient à son enseignement. Il a, au contraire, en permanence reconnu qu’ailleurs, et là même où rien n’était passé de cet enseignement, que là aussi, où d’autres ont fait école (que ce soit la perspective adaptatrice de l’Ego-psychology ou Mélanie Klein), il s’agissait bel et bien de psychanalyse. Nous trouvons dans Télévision la formule peut-être la plus ramassée de cette position lorsqu’il déclare qu’: Une pratique n’a pas besoin d’être éclairée pour opérer [...][9]. Or c’est la méthode qui définit la pratique comme une. Oui, une pratique «n’a pas besoin d’être éclairée pour opérer»... pour autant qu’elle est méthodique. Ainsi Lacan peut-il souvent discuter, dans ses séminaires, tel puis tel autre cas clinique publié par un psychanalyste alors que, si je ne fais pas erreur, on ne trouve, chez lui et durant plus de quarante ans, pas la moindre discussion un tant soit peu développée d’un cas publié par un psychiatre. On aperçoit ici qu’il doit y avoir un certain rapport entre méthode freudienne et champ freudien. Nous reviendrons sur ce rapport, que l’on rencontre aussi ailleurs, notamment, avec Machiavel, à propos de la pratique politique. 4) Méthode et folie Freud, très remarquablement, ne limite pas son usage du mot méthode à propos de la façon selon laquelle, à son avis, le médecin doit procéder. Il note et écrit que la défense est une méthode, de même la recherche et l’obtention de la satisfaction, ou encore le mot d’esprit. Se repère, à partir de ces indications, qu’il y a une possible méthode freudienne parce qu’il y a de la méthode dans la folie. Shakespeare le proclamait, et Freud aimait le citer[10] : Though this be madness, yet there is method in’t[11]. 5) Paradoxe de la méthode en Freud Ces remarques à propos de la méthode freudienne telle qu’on peut la situer dans le texte freudien ne sauraient cependant nous faire négliger que la problématisation de la méthode comme telle s’y trouve en difficulté. Un indice de cette difficulté nous est donné par le projet qui habitait Freud en 1908, celui d’écrire une Allgemeine Methodik der Psychoanalyse, un projet qu’il ne put mener à bien, nous laissant, au lieu de cela, quelques papiers sur la technique. Pourquoi Freud n’a-t-il pas réussi à coucher noir sur blanc, en lui donnant son nom, son discours de la méthode ? Cette méthode, il l’a cependant mise en place et il y en eut, il y en a quelques-uns pour la reprendre, chacun, à son compte. Or ceci met ce chacun, à l’endroit de son texte (du savoir dont ce texte est porteur) en une certaine difficulté spécifique, en un porte-à-faux dont il reste surprenant de constater à quel point Freud l’a radicalisé. Freud nous recommande en effet d’aborder chaque cas nouveau comme s’il était le premier, autrement dit de laisser de côté, afin que cette nouvelle psychanalyse qui s’engage en soit une, tout le savoir acquis des cas précédemment traités. Lacan reformule cette exigence en ces termes : C’est qu’aussi bien la psychanalyse est une pratique subordonnée par destination au plus particulier du sujet, et quand Freud y met l’accent jusqu’à dire que la science psychanalytique doit être remise en question dans l’analyse de chaque cas (V. «L’homme aux loups», passim, toute la discussion du cas se déroulant sur ce principe), il montre assez à l’analysé la voie de sa formation[12]. Or ce trait méthodologique isole, pour qui met en œuvre de la méthode freudienne, comme deux «fournaises»[13] différentes, d’où peuvent se produire de nouveaux énoncés, se formuler, en leur actualité, les problèmes que l’analyse soulève. Il y a le texte de Freud, l’inventeur de la méthode qui, fait tout spécialement enseignement en tant que témoignant d’une expérience inaugurale, donc cruciale et largement accueillie comme paradigmatique ; mais il y a aussi ce qui peut se recueillir de la mise en œuvre (chaque fois unique) de la méthode, ce qu’on appelle la pratique analytique. Ces deux fournaises n’ont pas le même statut, les modes de production, de mise à l’épreuve et d’acceptation ou de rejet des énoncés n’y sont pas les mêmes, l’argument d’autorité n’y intervient pas semblablement, ni non plus le mode de constitution du savoir en tant que faisant lieu commun. Il y a là une disparité véritablement écartelante. Freud a voulu cet écartèlement, mot où s’entend ce que Lacan appelait cartel, un lieu tout spécialement approprié pour rendre opérant cet écartèlement.Chacun des praticiens de la psychanalyse se trouve donc mis par Freud en position de devoir en permanence trancher quant à savoir si ce qu’il accueille comme vérités venues de l’une et l’autre de ces deux fournaises se révèle compatible ou pas, ceci non seulement d’une manière interne à chacune d’entre elles mais aussi dans la confrontation de leurs énoncés respectifs. Le principe freudien radical est de les maintenir distinctes. Freud, autrement dit, inscrit dans sa méthode un trait qui, appliqué[14], est susceptible d’en récuser à chaque instant les résultats. Il y a, dans la méthode freudienne ainsi spécifiée, un point quasi suicidaire. Mais, né de ce point catastrophique, il y a plus ardu encore. Un plus qui tient au fait que les éléments constituants de la méthode sont eux-mêmes un savoir, en tout cas un savoir faire. Autrement dit : certains de ces éléments méthodologiques définitionnels de la méthode font eux-mêmes partie de ce savoir acquis que, par ailleurs, l’application de la méthode se doit de récuser. Ce paradoxe va loin, et l’on pourrait ici tester la conjecture selon laquelle l’intervention de chacun de ceux qui ont fait école dans le champ freudien s’est révélée après coup porter sur un de ces éléments méthodologiques paradoxaux. Soit par exemple la règle dite d’association libre. Nul ne conteste qu’elle est bien de méthode et non pas technique. Comment appliquer à son propos l’exigence, elle aussi méthodologique, d’aborder chaque nouveau cas comme s’il s’agissait du premier ? Que prendra-t-on comme premier cas ? S’agira-il du premier cas où un médecin l’a énoncée à sa patiente hystérique ? Ou bien du premier cas où une hystérique l’a imposée à un médecin qui eut cette audace de ne s’y pas opposer ? Ces deux choix ne sont pas équivalents. Il ne revient pas du tout au même, pour le médecin (mais aussi, du coup, pour le traitement lui-même), de se laisser imposer l’association libre ou de la proposer comme règle. Il n’est donc pas équivalent de prendre comme premier cas de référence celui où la règle se formulait pour la première fois, autrement dit le second, ou le premier de fait, celui où déjà la règle s’indiquait mais n’était pas reprise à son compte par le médecin. De même pour l’interprétation. Considérerons-nous la Traumdeutung comme nous livrant des trucs, disons des tours, pour l’interprétation, ceci en dépit du fait des conditions on ne peut plus particulières de l’écriture de cet ouvrage, ou bien la recevrons-nous comme une leçon de méthode, celle qui nous indiquerait que chaque analyse effective ne peut qu’inventer sa propre méthode d’interprétation des rêves ? Oublier cette autre et véritable leçon peut conduire le praticien à se désespérer de ne pas parvenir à interpréter les rêves issus de telle cure de la même façon que Freud a interprété les siens (le patient n’associe pas, en dépit d’insistantes invites de son psychanalyste qui finissent d’ailleurs par sérieusement agacer l’analysant !), un désespoir sans issue alors qu’il pourrait s’agir, au lieu même des lamentations nées du constat de défaillir face à un standard, d’inventer, avec cet analysant, les procédés d’accueil de ses rêves comme Freud a inventé la grammaire qui lui permettait de lire les siens. La Traumdeutung sera alors une aide décisive, mais à la condition expresse d’avoir su, voire osé n’en pas faire un standard. En dépit de ces problèmes méthodologiques, ou plutôt à cause d’eux, il y a lieu d’interroger : Freud a-t-il eu raison dans sa revendication d’avoir créé une nouvelle méthode ? La réponse est oui, mais d’un oui qui va au-delà même de tout ce qu’on pouvait imaginer à ce propos. Nous glissons ainsi d’un discours de la méthode en Freud en un discours de la méthode freudienne. Discours de la méthode freudienne Il va s’agir de montrer que ce discours de la méthode freudienne reparcourt trait pour trait l’itinéraire au fil duquel s’est constitué, depuis Platon jusqu’à Descartes, un discours de la méthode et qu’ainsi le discours de la méthode freudienne mérite pleinement d’être reconnu comme tel. 1) Méthode et hasard Le grand geste par lequel Freud à la fois constitue et signe le caractère méthodologique de son discours fut, comme il se doit, un geste d’exclusion[15] ; Freud – le sait-il ? – réitère alors cette même exclusion qui, à la Renaissance, fut constitutive de l’émergence d’un explicite discours sur et de la méthode. Que s’agit-il d’exclure ? Rien de moins que le hasard.La chose est trop sue, chez Freud, pour qu’il soit utile de multiplier les citations. Pourtant, le caractère absolu de ce freudien rejet du hasard étonne d’autant plus que Freud n’est pas, sur ce point, aussi catégorique dans sa pratique[16]. A Clark University, en 1909, il ne se contentera pas de dire «[qu’] il n’existe rien de petit, rien d’arbitraire ni de fortuit dans les expressions psychiques» mais croira bon de préciser, un peu plus tard, qu’il s’agit d’«un déterminisme qui ne tolère aucune exception[17]». Cette exclusion aura eu sa part constituante de la méthode freudienne comme elle l’eut déjà de la méthode en tant que telle. La méthode, en effet, ne saurait acquérir sa pleine fonction dans l’interrogation philosophique (c’est-à-dire éthique, pratique, thérapeutique aussi bien) tant qu’on pense que les actions des dieux et des hommes, mais aussi les événements cosmiques, restent largement dépendants du hasard. Aristote n’accorde pas exactement les mêmes sens que Démocrite aux concepts de tyché et d’automaton mais, chez les deux penseurs, le hasard n’en est pas moins reconnu comme déterminant largement les affaires humaines ou de l’esprit, le cosmos ou la nature. Les latins finiront par identifier la tyché à leur Fortuna, déesse qui eut ses poètes et qui vit se développer, à son endroit, un culte fort populaire. La Fortune est changeante, capricieuse, volage. Il est clair que lorsque on imagine sa propre vie dépendre d’Elle, l’idée de la diriger d’une façon méthodique n’a guère de sens. Lorsque le chef des armées consulte les auspices pour savoir comment diriger son action dans la bataille, la méthode n’est pas à l’ordre du jour . roue de la fortune ,époque Renaissance Une question devenue, à Rome même, classique, fut celle de savoir si le succès de Rome dépendait de la fortune ou de la virtù[18]. Ce questionnement n’a cependant pas empêché la Fortune d’avoir encore de beaux jours devant elle, notamment grâce à la subtilité chrétienne qui réussit à la récupérer à son profit en imposant l’idée que ce qui, vu par l’homme, apparaissait comme livré au hasard de la bonne ou mauvaise Fortune correspondait strictement à la Providence divine, elle parfaitement réglée même si la créature n’en peut rien savoir. Il faudra donc que soit remise en question la Providence pour que la Fortune, sous le couvert de laquelle elle se maintenait, soit elle aussi rejetée et que place soit faite à une question portant sur l’orientation de l’action humaine. On pourra alors s’apercevoir que mieux vaut en appeler à la méthode. Remarquons, avant de quitter ce point où l’on a vu la mise en oeuvre de la méthode réclamer l’exclusion du hasard, que Lacan n’a pas, à cet endroit, la même position que Freud quand Freud théorise. La sienne n’est pas simplement moins dure ou moins radicale, elle n’exclut pas le hasard – ce hasard dont on n’a d’ailleurs toujours pas démontré qu’il existe mathématiquement[19]. Qu’il y ait un fait du hasard dans telle rencontre amoureuse, cela ne paraît pas, à Lacan, psychanalytiquement inadmissible. Il ira même jusqu’à proposer une formalisation pour rendre compte de ce qu’une loi d’un autre ordre que statistique, puisse naître de coups symboliques strictement livrés au hasard[20].Que s’est-il passé, de Freud à Lacan, pour que la psychanalyse ait pu ainsi accèder à une position différente à l’endroit du hasard ? De même que nous avions noté, à propos de la méthode chez Freud, quelques signes d’une difficulté de sa mise à plat, de même trouvons-nous chez lui un indice semblable à propos du hasard. Soit, en effet, l’épreuve classique proposée par le psychanalyste au sceptique : Dites-moi un chiffre au hasard, n’importe lequel, et je vous démontrerai, en vous offrant de me dire tout ce qui vous vient à l’esprit à son propos, qu’il s’agit bel et bien d’une formation de votre inconscient – donc qu’existe le dit inconscient. A cela, Wittgenstein objecte que, si au lieu d’associer sur un chiffre de son cru, on propose au sujet d’associer sur un chiffre qu’on lui donne, on pourra aussi bien faire la même démonstration, prouver que le dit chiffre s’avère, lui aussi, une formation de son inconscient. Parler du souci ici suffit. Peu importe d’où vient le chiffre, remarque Wittgenstein, si le sujet est préoccupé par quelque chose, il n’y a rien d’étonnant à constater que cette préoccupation se manifeste à propos de quoi que ce soit pour peu qu’on le fasse associer librement. Or, non seulement ce n’est pas faux, mais Freud lui-même a accueilli et revendiqué une telle possibilité. Comment en rendre compte ? L’accueil différent que Lacan réserve au hasard paraît ici l’indice qu’avec lui qu’une solution pourrait en venir à se formuler. 2) Méthode et cas La méthode met en œuvre un type de questionnement «par exemples et comparaisons». Or, sur ce point aussi, nous trouvons Freud comme reparcourant la voie qui devait aboutir au discours cartésien de la méthode. Sur le statut des exemples et comparaisons, c’est Machiavel qui, avec son Prince, inaugure. Machiavel, lui aussi un secrétaire, fait cas d’exemples qui lui viennent de l’histoire de façon à ce que le prince puisse tirer des leçons du passé, régler sur elles son action présente et ainsi accéder à la virtù, à l’obtention des fins désirées. De la Fortune, Machiavel, ici clairement fondateur d’une nouvelle éthique, écrira :
Sa puissance naturelle renverse tous les humains et sa domination n’est jamais sans violence, à moins qu’une virtù supérieure ne lui tienne tête[21].
Martin Le Franc : l’Estrif de la fortune ét de vertu[22] Sur la valeur du «cas historique»[23], la résonance du discours de Machiavel avec celui de Freud, principalement dans son tout premier frayage, est patente. De même Machiavel mettant en circulation des cas historiques, de même, entre Breuer, Fliess et Freud (puis bientôt beaucoup d’autres, une fonction public est d’emblée là, efficiente), les cas ne cessent de circuler ; ils sont, chez Machiavel et Freud, lieux élus des débats théoriques, sources d’enseignements. Lacan prit acte de ce statut du cas chez Freud, au point même d’y identifier la découverte de Freud :
[...] c’est la reconstitution complète de l’histoire du sujet qui est l’élément essentiel, constitutif, structural, du progrès analytique. Je crois vous avoir démontré que Freud en est parti, que chaque fois il s’agit pour lui de l’appréhension d’un cas singulier, et c’est cela qui a fait le prix de l’analyse, de chacune de ses cinq grandes psychanalyses (les trois que nous avons déjà vues, élaborées, travaillées ensemble vous le démontrent), c’est que c’est là qu’est vraiment l’essentiel, son progrès, sa découverte, dans la façon de prendre un cas dans sa singularité[24].
Un tel réglage sur les cas implique notamment deux choses. D’une part une mise à distance du savoir su : tant que l’on croit savoir, on n’a nulle leçon à recevoir des cas historiques D’autre part, et d’une façon concomitante, la promotion des cas comme susceptibles d’enseigner implique l’idée qu’ils sont porteurs d’une vérité cachée qu’il s’agit de déchiffrer. Sur ces deux points du rapport au savoir et à la vérité, entre Freud et Machiavel, la résonance, ici encore,est manifeste. De même le geste de Machiavel, reléguant la Fortune au profit de la virtù nous paraît-il de la même trempe que celui de Freud refusant que le rêve soit accueilli comme une pure sécrétion livrée au hasard du fonctionnement des cellules nerveuses au regard de laquelle serait insensée la tentative d’y lire une réalisation de désir. Freud coupe court avec cette perspective comme Machiavel brise la chaîne qui, avec Boèce, liait Dieu, la Providence, la Fortune et l’homme. Qu’ainsi Freud vienne inscrire son frayage dans un creuset qu’il nous faudra qualifier comme «cartésien», son rapprochement avec Machiavel permet de l’entrevoir. Le cartésianisme de Machiavel, si l’on peut ainsi parler rétroactivement, est, en effet, manifeste. Notons trois points.* Comme le sera celle de Descartes, et d’ailleurs aussi celle de Freud, la méthode machiavelienne est déductive et non pas inductive. Ceci, chez Machiavel et Freud, résulte directement de la fonction allouée aux cas historiques.* Tel Descartes son Discours de la méthode, Machiavel publie son Prince comme une bouée grâce à laquelle il pourra se rétablir ; c’est, écrit Philippe Desan «en tant qu’autoanalyse et thérapeutique qu’il faut lire Le Prince»[25]. Comme pour la Traumdeutung, l’invention doctrinale reste de part en part une affaire personnelle, et c’est en tant que telle qu’elle portera.* Et de la même façon que Descartes laissera princièrement à Dieu la charge des vérités éternelles, de même Machiavel s’en tirera-t-il par une formidable «pirouette»[26] quant au problème que lui posaient les communautés religieuses ; l’idée d’un pouvoir méthodiquement réglé heurtait en effet de plein fouet la conception selon laquelle Dieu seul dirige ces communautés : Seules donc ces principautés sont sûres et heureuses. Mais comme elles sont gouvernées par raisons supérieures à quoi l’esprit ne peut atteindre, je laisserai d’en parler ; car, étant élevées et maintenues par Dieu, ce serait un tour d’homme présomptueux et téméraire d’en discourir[27]. Il y a là un trait capital où se saisit sur le vif comment la détermination d’une méthode appelle celle d’un champ. Machiavel ne peut implanter sa méthode qu’en limitant son champ d’application : On ne dirigerait pas l’Etat le rosaire entre les doigts[28]. Ces convergences étonneraient-elles ? Elles le feraient moins si l’on prenait la peine d’éprouver à quel point la méthode freudienne est analytique, autrement dit se trouve branch