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1991 Interprétation et illumination

 

Interprétation et illumination

   «Je travaille à me rendre voyant» écrit l’un. «Qui cache son fou meurt sans voix» dit l’autre.Tics tics  et tics ! Voilà bien des soucis d’histrion.

Qui ne bâillonne son fou vit en pitre, leur répondrai-je.

F. Ponge, Comment une figue de paroles et pourquoiParis, Flammarion, 1977, p. 100.   

  Voici tout d’abord un fait clinique en lui-même plutôt mince mais ouvrant sur  une détermination qui, elle, ne l’est pas. Il est admis qu’une telle démarche ne saurait être qu’abusive hormis un étayage raisonné de chacun de ses pas.

  

LE FAIT CLINIQUE

 

  Il se laisse construire à partir d’un trait noté chez sa malade par Lacan, dans la monographie de sa thèse,  mis tout d’abord à l’enseigne de l’«interprétation rétrospective».

 

[...] Elle nous dit par exemple se souvenir d’avoir vu, sans y prendre garde, tout d’abord un dessin de propagande antituberculeuse, représentant un enfant menacé par une épée suspendue au-dessus de lui. C’est seulement quelques mois après (elle en a un souvenir, distinct du premier fait) qu’elle a compris que ce dessin visait la destinée de son fils[1].

 

  Il y aurait donc eu deux temps : l’instant de voir une image, puis, plus tard, la conclusion sur un sens alors attribué à cette image. Ceci justifie le qualificatif «rétrospectif» ; en revanche, si l’on envisage le concept d’interprétation en son sens strict, symbolique, on peut douter de la pertinence de son emploi ici : on ne voit pas, en effet, sur quel signifiant, au sens de Lacan, Marguerite se serait fondée pour forger, à partir de l’image dont elle se souvenait, le sens qu’elle lui octroie par après. Rien n’indique que l’image mentionnée ait été lue, fût-ce dans un second temps, comme on peut lire un idéogramme. Il n’y a ici aucune trace d’un fonctionnement symbolique de type rébus à transfert.

  Nous ne pourrions donc, quant à nous aujourd’hui, parler d’interprétation ; et  Lacan aurait, plus encore qu’il ne le croyait, raison de soutenir que

 

[...] de nombreuses interprétations sont des illusions de la mémoire, c’est-à-dire représentent des objectivations illusoires, dans le passé, d’images où s’expriment soit la conviction délirante (la maison et l’enfant), soit des complexes affectifs qui motivent le délire (conflit avec la soeur, v. plus loin) [2].

 

  Mais qu’en est-il de l’image en question ? Interrogée, la responsable de l’information au Comité national contre les maladies respiratoires et la tuberculose, dont tout atteste la fiabilité du propos, nous certifie qu’une telle image n’a jamais existé, en tout cas certainement pas dans l’époque que nous lui désignions (entre  mars 1922 et août 1931, dates de l’éclosion puis de la résorption du délire de Marguerite). Marguerite aurait-elle tout inventé ex nihilo  ?

 

  Cette illumination, ainsi que nous allons devoir l’appeler, peut être rattachée au décès d’une camarade d’enfance de Marguerite, après quelques années d’évolution d’une tuberculose pulmonaire[3]. Ce trait représente une première articulation entre maladie pulmonaire et mort de l’enfant. Lacan  note l’apparition des premiers signes de «déficience psychique» à ce moment-là, soit en 1909. Quant à l’incidence, à plus long terme, de l'événement, il note aussi que cette mort inspirera l’écriture du Détracteur , roman tout entier orienté vers son final, la souffrance d’une mère confrontée à la mort de son enfant.

  Pourtant, si ces deux références rendent quelque peu compte du choix d’un sens donné à l’image inventée, elles n’expliquent en rien sa construction. C’est alors que la personne consultée nous apprend qu’il y eut, dans la période concernée, non pas une mais deux campagnes antituberculeuses, et qui prirent appui sur les deux images suivantes :

             

                                 fig. 1                                                                                   fig. 2 [4]               

 

  La fig. 1 représente bien un enfant menacé, la fig. 2 une épée suspendue. Mais il n’y a pas cette image d’«un enfant menacé par une épée suspendue au-dessus de lui».

 

  La lutte antituberculeuse fait fonds commun entre le dire de Marguerite et les images ci-dessus reproduites (malheureusement sans couleurs) ; ceci indique que Marguerite n’aura pas créé ex nihilo  l’image qu’elle décrivait à Lacan. Elle l’aura, en revanche, composée elle-même à partir de ces fig. 1 et 2. Ainsi s’expliqueraient les deux temps soulignés par Lacan : ce ne serait qu’après avoir vu la seconde image (celle de l’épée suspendue ? Cela paraît vraisemblable si les «lauriers» désignent les résultats obtenus par une première campagne) que Marguerite aurait composé la sienne en lui donnant le sens d’un avertissement, à elle adressé, qu’on en voulait à la destinée de son fils. Il s’agit d’une composition, d’un véritable montage.

 

  Si on l’analyse en prenant pour référence cette seconde image (fig. 2), l’image composée peut être dite présenter l’enfant à la place des lauriers. Ceci, y compris pour la portée métaphorique des lauriers, fait plus qu’entrer en résonance avec la folie à trois au moins en laquelle Marguerite est prise[5]. Mais il y a plus décisif. En effet, cette survenue de l’enfant en lieu et place des lauriers réclame la suppression de l’image de la femme porteuse de l’enfant menacé par les serpents. Pour quelle raison ? Dans la fig. 1, la menace vient d’en bas ; elle vient d’en haut dans la fig. 2 ; or, comme la femme, fig. 1, porte l’enfant vers le haut pour l’éloigner de la menace d’en bas, si ce geste de «déporter vers le haut» était maintenu par-delà l’adjonction de l’épée, donc de la menace d’en haut qui s’est substituée à celle d’en bas, il changerait de valeur, allant même jusqu’à prendre un sens opposé, la femme offrant alors l’enfant à la menace au lieu de l’en préserver. L’image composée et décrite par Marguerite est donc bien semblable à celle dessinée ci-dessous (fig. 3) ; il ne saurait y avoir une pure et simple juxtaposition des deux images «réelles», que ce soit avec ou sans la substitution enfant/lauriers (fig. 4 et fig. 5).

             

                                    fig. 3                                                        fig. 4                                                      fiig. 5  

 

  Afin d’étudier cette composition en tant que fait clinique, notons la position de cette image dans le cas.  Elle n’y apparaît en rien isolée ; bien au contraire, elle y aurait une fonction ordonnatrice. C’est en tout cas ce que semblent indiquer les deux traits suivants :

 

  Analysant le délire de Marguerite[6], j’ai pu souligner que l’érotomanie repousse l’acte, tandis qu’à l’opposé le délire de revendication pousse à l’acte. Or l’image érotomaniaque par excellence est celle de la femme portant l’enfant, tous deux élevant, face aux persécutrices assemblées en foule, le drapeau blanc à fleurs de lys de la royauté. Dès lors «les fleurs de lys», autrement dit la femme et l’enfant mis sous la protection du prince objet érotomaniaque, «flottent sur Paris loin des serpents qui rampent». Interdite, la foule recule et lance à la persécutée une épée «en lustre rebelle»[7]. Ainsi repère-t-on que l’érotomanie lie autrement les mêmes composantes  rencontrées fig. 4 : la femme portant l’enfant (ils sont en blanc, couleur de la royauté, aussi bien dans le poème érotomaniaque que fig. 4), les serpents rampants (leur menace est imminente fig. 4, plus lointaine dans l’érotomanie), l’épée (qui, dans l’érotomanie, se retourne puisque, loin de menacer la femme et l’enfant, elle leur sert à menacer celles qui les menacent). L’image érotomaniaque serait quelque chose comme ceci :

                                                                                                                      fig. 6 

  Le second indice d’une fonction ordonnatrice de l’image composée apparaît plus tranché encore. La difficulté essentielle de l’analyse du délire de Marguerite consistait à lier le thème de la protection de l’enfant et celui de la condamnation d’une sexualité féminine mise sous l’égide de la prostitution. J’ai pu, me semble-t-il, résoudre ce problème, en supplémentant le délire d’un point de systématisation certes non explicite, certes manquant, mais efficient : le meurtre de l’enfant posé comme écriture du rapport sexuel. Or, confirme cette analyse ce que nous pouvons noter  fig. 1, à savoir qu’un des serpents vient comme toucher la femme en un lieu le plus proche possible de son sexe. De ce point de vue, c’est de cela qu’elle écarte l’enfant, l’acte sexuel étant alors vécu comme portant atteinte à la vie de l’enfant. Nous apparaît alors décisif le fait que l’absence de liaison entre les deux thèmes centraux du délire correspond à la construction de l’image composée en tant qu’y manque le dessin de la femme attaquée par le serpent.

 

  La composition de l’image que Marguerite décrivait à Lacan n’est donc pas un élément isolé ni même adjacent au regard  de sa problématique délirante ; elle apparaît au contraire, y compris dans ce qu’elle ne dessine pas, comme un montage où viennent se croiser les deux problématiques majeures du délire, celle qui donne au délire son caractère «centrifuge» (ainsi que le notait Lacan) et celle de la déclaration de sexe.

  

INTERPRETATION ET ILLUMINATION

 

  Si nous tenons pour acquise  la distinction lacanienne du réel, du symbolique et de l’imaginaire, nous ne pouvons en aucune façon qualifier d’«interprétation» le fait clinique que nous venons de distinguer. Plus même, la thèse de Lacan nous invite à lui donner son nom d’illumination.

  L’illumination apparaît comme étant le régime majeur, peut-être unique, de l’établissement de l’évidence du sens (non pas sa certitude) dans le délire de Marguerite. Avec ce concept d’illumination, nous prenons acte de ce que ce délire se différencie nettement des délires étayés sur un certain nombre de jeux proprement signifiants, dont les exemples fourmillent dans les écrits psychiatriques les plus classiques[8], délires qu’exemplifie pour nous celui du président Schreber (par exemple dans l’usage contrapersécutif de signifiants comme tels que Schreber est contraint de mettre en oeuvre contre les paroles des rayons divins[9] - cette stratégie joue de l’homophonie, autrement dit du signifiant au sens de Lacan). Le délire schrebérien est d’interprétation au sens où il met en jeu une lecture interprétative censée désamorcer la persécution de la lettre. Schreber est un lecteur, Marguerite une visionnaire. Sa folie est celle d’une «illuminée» - terme parfois pris comme générique pour désigner le fou et exemplifié avec le don Quichotte.

  1. Lacan 

  Dans la thèse de Lacan, les indications ne manquent pas qui nous invitent à distinguer interprétation et illumination. Reprenant un dire de Marguerite, Lacan parle du caractère «illuminatif[10] » de l’entrée de Pierre Benoit dans le délire et, de même, à propos de la première identification systématique du délire, celle de C. de la N. alors reconnue comme étant à l’origine de tous les malheurs qui arrivent à Marguerite[11].

  On trouve certes, dans la monographie, le terme «interprétation» utilisé pour épingler certains traits du cas. Pourtant, Lacan en précise la portée d’une façon telle que cette «interprétation» finit par se laisser ranger dans la liste des modes de l’illumination. D’une part, Lacan dénie à ces interprétations toute valeur raisonnante, les distinguant ainsi nettement des interprétations dont avaient fait état Sérieux et Capgras[12]. Ceci est d’ailleurs cohérent avec les oppositions, forgées dans la thèse, entre compréhension et interprétation, délire et rêve (la «clarté significative» - autre nom pour l’illumination - du délire n’appelle pas l’interprétation, l’obscurité du rêve la nécessite). Lacan va, d’autre part, dans le droit-fil de cette distinction délire / rêve, intégrer ces «interprétations» dans «le cortège des troubles de la perception et de la représentation[13]» pour finir par les qualifier de «prétendues interprétations[14]». Il a déjà alors, en précisant les caractères propres de l’interprétation délirante dans le cas de Marguerite, intégré cette «expérience saisissante» dans le cadre des illuminations[15]. Bref, ces prétendues interprétations relèvent d’autant moins d’une logique du signifiant, d’autant plus de l’«imagination créatrice[16]» que cette imagination prend toute sa portée significative de n’être pas cadrée par cette logique. Il y a «prédominance de l’activité imaginative[17]», notamment pour la raison que la folie de Marguerite comme phénomène de connaissance reste de l’ordre d’une pensée prélogique[18]. Il s’agit d’une structure des représentations morbides autre que celle de la normale[19]. A ce propos, Lacan va même jusqu’à proposer le nom de «formes de la pensée paranoïde[20]». On ne saurait être plus clair pour ce qu’il en est de la distinction entre interprétation proprement dite et prétendues interprétations qui, au titre d’illuminations, se rangent dans cette pensée prélogique, paranoïde. Lacan n’a pas encore de nom pour ce mode d’une pensée  pourtant déjà reçue par lui comme connaissante, mais la chose est bel est bien là qui méritera bientôt le nom de connaissance paranoïaque. La connaissance paranoïaque est d’abord cette forme spécifique du connaître que Lacan relève dans la paranoïa.

  

2. Freud

 

  Il n’est pas sans importance de faire valoir le jeu entre interprétation et illumination en se référant au Mot d’esprit  et sa relation à l’inconscient,  texte où l’on tombe d’emblée sur l’illumination. On la trouve en effet dans le couple «sidération et lumière» qu’une dernière traduction en français rend par : «stupéfaction et illumination[21]».  C’est pour discuter  la portée de ce couple conceptuel que Freud introduit son désormais fameux famillionnaire  (de même, vaut d’être souligné le fait que le premier raccord que Freud établit entre mot d’esprit et symptôme se produit nommément avec une hallucination. Il s’agit de celle que lui rapporte Cécilie M. voyant, dans cette hallucination qui la poursuivait, Breuer et Freud pendus. Une interprétation symbolique la réduisit définitivement : Breuer et Freud lui ayant successivement refusé un médicament, elle en vint à penser, par-devers elle : «Ces deux-là se valent, l’un est bien le pendant  de l’autre[22].» Mais justement, en tant que troubles de la perception, de la mémoire ou encore de la croyance, les manifestations psychotiques chez Marguerite ne se laissent pas ainsi réduire par l’interprétation symbolique).

 

  Freud nous rapporte[23] que, selon Lipps reprenant les travaux d’Heymanns, l’illumination fonctionne en deux temps, formant ainsi avec la stupéfaction une sorte de parcours en double boucle. Ainsi dans le mot d’esprit famillionnaire

stupéfaction (provoquée par le caractère hors sens du mot entendu), puis

illumination (il y a bien là un sens que je n’ai tout d’abord pas saisi), puis

nouvelle stupéfaction (provoquée par le fait qu’ait eu lieu cette séquence stupéfaction / illumination), puis

nouvelle illumination (de ce que toute l’affaire ne tenait qu’à un jeu strictement symbolique, qu’à un signifiant ayant représenté le sujet auprès d’un autre signifiant, ainsi «pendus» représentant S auprès de «pendants»).

 

stupéfaction

     

illumination

 

  C’est le mot lui-même, dit Freud, qui, dans cette seconde illumination, s’avère avoir porté toute la responsabilité de l’affaire. Or, il n’y a pas, dans les «pseudo-interprétations» chez Marguerite, cette seconde illumination où s’entrevoit l’incidence du symbolique comme tel. L’image composée apparaît bien une illumination dont le sens s’avère subitement révélé. Mais déterminer à quoi tient la responsabilité de l’affaire n’est pas résolu par une seconde illumination qui ne survient pas. La mesure de ce manque est d’ailleurs donnée par celle des hésitations de Lacan à préciser à quoi revient cette responsabilité (à une perception défectueuse, à une erreur de mémoire, à un trouble de la croyance, à un défaut de logification ?). Chez Marguerite, nous ne trouvons donc qu’une partie de la double séquence. Ce qui se laisserait écrire :

 

stupéfaction

     

illumination

 

  Ceci étaye la thèse ici présentée, celle d’une distinction nette à faire entre interprétation et illumination. De cette netteté, la lecture de Léo Strauss nous fournira une confirmation.

  3. Léo Strauss 

  Introduisons ce que cet auteur peut apporter à notre problématisation de l’illumination par une note personnelle. Ecrivant la quatrième partie de Lettre pour Lettre, intitulée «fonction persécutive de la lettre», je ne pus faire autrement que de me tourner vers le célèbre article de Léo Strauss «La persécution et l’art d’écrire». Or il n’y avait là pas la moindre trace, dans ce texte au titre pour moi prometteur, d’une confirmation de ce que j’avançais sur le caractère persécutif de la littéralité comme telle, comme trans, comme translittérale. Ce ne fut pourtant qu’après avoir étudié le cas de Marguerite que je pus me rendre compte à quel point j’avais tort de m’en tenir alors au vécu d’une déception. De fait, cette déception était motivée, mais je ne savais pas faire vertu de ce malheur.

  Dans ce texte, Strauss parle du «lire entre les lignes». Ceci ne collait pas avec ce que je marquais quant au statut du chiffre, à savoir un lire précisément pas entre les lignes  mais, plus simplement, les  lignes. Léo Strauss conçoit son lire entre les lignes  en situation, celle d’un écrivain subissant une pression orthodoxe appuyée (cas des pays totalitaires ou sous joug inquisitorial, mais aussi des psychanalystes pour peu qu’ils aient quelque chose à faire savoir). Selon Strauss, un tel écrivain, lui-même en rupture de ban avec l’orthodoxie, ne peut espérer se faire entendre qu’en s’adressant à deux publics simultanément : le public orthodoxe (particulièrement représenté par les organismes de censure), qui doit ne rien trouver à condamner dans le texte et un public susceptible d’être au parfum, capable de saisir que l’auteur écrit, «en fait», tout autre chose que ce qu’il paraît avoir écrit à première vue. Or, si un texte ainsi doublement adressé était porteur d’un critère proprement symbolique permettant de distinguer sans plus hésiter le dire «effectif» de l’auteur de ses énoncés manifestes et orthodoxes qui cachent l’autre dire, d’un critère définitivement décisif (tel le déchiffrement de Champollion balayant sans reste toutes les lectures «illuminées» des hiéroglyphes), tout le monde saisirait de quoi il s’agit, et l’auteur, d’aventure, serait purement et simplement condamné. Le texte doit certes comporter des indications qui marquent, aux yeux avertis de certains, qu’il convient de le lire entre les lignes, de chercher ce qu’il dit effectivement sous le couvert de ce qu’il fait semblant de dire, mais ce critère lui-même  (qui, en cela, n’est pas un déterminatif) doit rester incertain . L’auteur doit en effet garder la possibilité de répondre au censeur qui aurait senti passer un vent de fronde dans son texte : «Absolument pas ! Vous n’avez d’ailleurs aucune preuve !» ; tandis que, de l’autre côté, son lecteur «véritable» doit pouvoir être sûr qu’il lit bien ce que l’auteur a voulu dire. Etant donné la première exigence, la seconde ne peut jamais être claire et distincte. Autrement dit cette écriture sous persécution politique ou idéologique se doit de se refuser  l’usage d’un critère proprement symbolique ; son régime est, doit rester celui que nous avons isolé comme étant caractéristique de l’illumination en tant que distincte de l’interprétation (comme, chez Lacan, le signe se différencie du signifiant[24]).

 

  Marguerite voit, dans la campagne antituberculeuse qui s’étale sous ses yeux, l’acte en sous-main de certains cherchant à l’informer du danger qui pèse sur son fils. L’écrivain straussien se trouve dans une position identique à celle des persécuteurs de Marguerite. Il écrit en vue de provoquer chez quelques-uns de ses lecteurs cette illumination où ils sauront lire autre chose que ce qui est manifestement écrit.

  L’analyse de Léo Strauss nous importe pour cette raison qu’elle démontre le caractère nécessaire de la distinction illumination / interprétation en faisant valoir que l’illumination, parfois, se doit de se passer de tout trait symbolique qui, décisivement, ferait pencher la lecture dans un sens plutôt que dans un autre. Nous avions vu que, descriptivement, les deux concepts étaient à distinguer. Léo Strauss nous apprend qu’en certains cas tout au moins, cette distinction elle-même s’impose prescriptivement.

 

  Il est non moins  remarquable que

 

ce type particulier de littérature, dans lequel la vérité sur toutes les questions cruciales est présentée exclusivement   [je souligne] entre les lignes[25]

 

répond à une persécution d’un mode bien particulier. Ce n’est plus ici la lettre comme telle qui persécute, mais, au contraire, son défaut, l’impossibilité de s’y attacher comme à un recours.

 

Ainsi nous apparaît-il que l’illumination doit être prise en compte en tant que telle. Limitons nous à quelques indications supplémentaires susceptibles de nous aider à préciser son statut.

  

ILLUMINATIONS : REPERES

  1. Rimbaud 

  En ce qui le concerne, comment mieux faire que de renvoyer  à l’article de M. Claude Zissmann, dans ce même numéro de la Revue du Littoral , notamment à ce qu’il souligne concernant les jeux  justement dits «sémantiques», mais aussi à ce que Zissmann nous dit d’une poétique si particulière et de son abandon ?

  Un tel abandon marque, autant que cela puisse l’être, le caractère événementiel de l’illumination [26]. L’illumination est une rupture soudaine, un franchissement où certes un sujet accède à un certain savoir qu’il reçoit comme vrai, mais d’une vérité en attente de sa preuve . Sans ce suspens de la preuve dans l’illumination, comment concevoir qu’on puisse, comme cela se voit parfois, en venir à écarter comme non valide le savoir de l’éblouissante vérité ? Ici Rimbaud radicalise les choses, lui qui devait non pas seulement écarter telle et telle illumination mais renoncer au style même qu’impose l’illumination, autrement dit, à nous en remettre ici à ce que Lacan a pu dire du style, à son objet ?

  Ainsi l’abandon rimbaldien de l’illumination peut-il nous évoquer un autre abandon, celui de l’illumination des anagrammes chez Saussure.

  Porteuse d’un savoir vrai, mais en manque de sa certitude, l’illumination intervient aussi dans le discours scientifique, notamment  là où il invente. Dans l’illumination, le sujet croit détenir la clé. En ce sens, nous ne serons guère étonnés de voir Lacan, dans sa thèse, se dire lui-même, d’une façon proche de celle de sa patiente, habité par telle ou telle illumination[27] - et ceci donne une portée différente de celle qu’on a pu lire à cette référence au siècle des lumières qui fait enseigne aux Ecrits  en leur quatrième de couverture (plusieurs pages de la thèse sont consacrées à Rousseau).

  2. Saussure 

  Donnons sans plus les deux textes, inauguraux et conclusifs, repris de l’étude de Piersens. Tout d’abord l’illumination elle-même :

 

[...]  je puis vous annoncer que je tiens maintenant la victoire sur toute la ligne. J’ai passé deux mois à interroger le monstre, et à n’opérer qu’à tâtons contre lui, mais depuis trois jours je ne marche plus qu’à la grosse artillerie... Tout le phénomène de l’allitération (et aussi des rimes) qu’on remarquait dans le Saturnien, n’est qu’une insignifiante partie d’un phénomène plus général, ou plutôt absolument total  (souligné F.S.).

 

Et maintenant la raison de son abandon :

 

Quand un paragramme apparaît, il semble que ce soit la lumière. Puis quand on voit qu’on peut en ajouter un deuxième, un troisième, un quatrième, c’est alors que, bien loin qu’on se sente soulagé de tous les doutes, on commence à n’avoir plus la même confiance absolue dans le premier : parce qu’on arrive à se demander si on ne pourrait pas trouver en définitive tous les mots possibles dans chaque texte...

  3. Sakharov 

  Quelle étrange chose que ce statut du KGB tel qu’on peut l’appréhender en lisant les Mémoires  de Sakharov[28] ! Approchons-la depuis quelques traits typiques de la sorte de persécution subie par Sakharov.

  Un jour[29], dans un escalier, Sakharov croise le maréchal Nedeline qui avait dirigé, militairement, les opérations de la première explosion thermonucléaire soviétique dont Sakharov avait été le technicien supérieur - cette explosion ayant fait des morts, ce fut le tournant décisif de l’itinéraire de Sakharov, celui à partir duquel il allait s’enfoncer dans l’autopunition pour le reste de ses jours[30], corde sur laquelle la chère Elena Bonner allait tirer jusqu’à plus soif ainsi que l’ont parfaitement vu, d’un imprévisible et certes non recherché commun accord, Soljenitsyne et... le KGB ! Sakharov, alors, s’interroge : Nedeline ne le reconnut-il pas ou fit-il mine de de pas le connaître ? Nedeline lui signifierait-il ainsi qu’il n’était plus membre, lui, Sakharov, de l’establishment ? Mais l’important est ici que Sakharov ne sait pas  répondre aux questions qu’il se pose, et c’est cette absence d’un sens à donner à cet événement du non salut, donc ce maintien de l’énigme comme telle qui prend alors une fonction persécutive.

  L’historiole s’éclaire si on la rapporte à une précédente rencontre avec Nedeline, lors du pot où l’on se félicitait du succès de l’explosion : déjà tourneboulé par les conséquences de ses actes, Sakharov osa signifier devant tous son pacifisme, et Nedeline de lui répliquer, mais en parabole , qu’il n’avait qu’à faire son travail et laisser les militaires et les politiques faire le leur. Même si la parabole paraît véhiculer un sens assez clair (celui que je viens de dire), il reste qu’à la différence du rébus elle s’offre à la glose indéfinie laissant ainsi place au suspens du sens qu’indique la question : «Etait-ce bien cela qu’on a voulu dire ?» Comme si qui parle ainsi en paraboles lançait un défi au lieu de son adresse, un «glose toujours, tu m’intéresses, puisque je te persécute en ta glose elle-même».

  Même heurt sur l’énigme en de très nombreuses occurrences des Mémoires.. Un jour, convoqué par Trapeznikov, responsable du secteur scientifique au Comité central du PCUS, Sakharov sort de l’entretien sans parvenir à déterminer ce qui avait motivé cet entretien[31]. Longtemps après, écrivant ses Mémoires, il atteste ne le savoir toujours pas. Une autre fois, Andropov, alors président du KGB,  fait savoir par un intermédiaire à Sakharov qu’il désirait que le savant lui téléphone. Mais Andropov ne répond lui-même à aucun appel ! Puis sa secrétaire en vient à dire à Sakharov que ce n’est plus nécessaire de téléphoner, que le camarade Andropov le contactera lui-même, ce qui, bien sûr, n’advint jamais. «Que s’est-il passé ?» se demande Sakharov. Là encore, suspens de l’un sens. Une autre fois encore, ayant, lors de la guerre du Kippour, pris une position publique non franchement pro-palestinienne, Sakharov reçoit la visite de deux individus se présentant comme militants de Septembre noir. Ils lui demandent de se déclarer, non moins publiquement, incompétent sur les problèmes du Proche-Orient. Devant son refus, ils en vinrent aux menaces. A propos de ce événement, Sakharov écrit  <