Interventions

1991 Déjouer le symptôme

 

  

Déjouer le symptôme

 

  [...] enfin, ne croyez pas que tant que je vivrai vous pourrez prendre aucune de mes formules comme définitive, [...]J. LACAN, 1967 En cette date qu’on veut de co-mémoire dix années après que Lacan mourut, comment lui rendre un meilleur hommage qu’en présentant un des points nodaux de son frayage en tant que ce point nous fait problème ?  Il y a pourtant un préalable, dont on verra après-coup qu’il n’est pas sans rapports avec l’étude du problème.

Position du présent exposé 

Je ne puis en effet prendre ici la parole sans dire et pourquoi je le fais et pourquoi je me suis abstenu de le faire lors de la première rencontre mise à l’enseigne de «l’Inter-associatif». Une première raison pourra d’abord sembler ne m’être que personnelle ; elle tient à cette allergie qui me saisit dès lors qu’une perspective associative prétend régler le groupe lorsque le groupe se cristallise à propos de la psychanalyse telle que Lacan l’a tourneboulée – un mot dont le sens propre serait «tourne boyau». Si déjà l’associatif, s’agissant d’analyse, me tape sur le haricot, alors l’inter-associatif... J’ai été membre de quelque chose de très différent d’une association, à savoir d’une école, dont j’ai activement voulu la dissolution ; je le suis aujourd’hui d’une autre école que je sers, sans bien sûr pouvoir garantir à ceux qui ne sont pas mes collègues mais, comme moi, des encollés, que ça ne soit pas pour le pire. Car c’est là une de ces petites différences cruciales : dans une école, à la différence d’une association, on n’est pas «entre collègues» et encore moins «entre analystes», un pluriel qui, jugé depuis l’acte analytique tel que Lacan l’aura serré, n’a à proprement parler aucun sens. Comment en est-on venu à vouloir contribuer à transmettre l’enseignement de Lacan tout en refusant une des rares données claires de cet enseignement, et restée définitive à partir de 1964, à savoir la reconnaissance qu’il ne pouvait être effectif qu’articulé à une école ? Ce point a de nombreuses conséquences que je ne déploierai pas ici, la reprise ou la mise à l’écart de la «Proposition d’octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école[1]» n’étant pas la moins désisive d’entre elles. Il est vrai que l’accrochage à Lacan dont l’Inter-associatif témoigne dans ses papiers les plus largement diffusés (les prospectus pour ses colloques) apparaît curieux. Si l’on en juge par le dernier venu, celui qui annonçait «L’enseignement de Lacan, dix ans après», on voit, comme en filigrane et sous forme d’images, deux visages dupliqués de deux binocleux :    

(mettre ici ce qui apparaît en filigrane dans le prospectus,le tracé des deux visages dédoublés – donc sans le texte) 

       Cette double duplication témoigne d’un manifeste souci de prendre ces deux visages dans une certaine parité que je dis imaginaire pour la bête raison qu’il s’agit d’images. Or, cette parité contraste avec une disparité non moins manifeste mais, elle, mantique : on ne trouve, dans les noms des groupes interassociés que le seul nom de Freud, sous forme d’un adjectif qualifiant. Après avoir exclu l’»école», on a conservé le «freudienne» d’«école freudienne», tout au moins lorsque cette référence n’a pas elle aussi été chassée par une autre, celle à la «psychanalyse» (ce qui équivaut à un degré supérieur de l’embrouille pour autant qu’on admette, avec Lacan, que sa dénomination «champ freudien», avait le mérite de prendre acte de ce fait que la psychanalyse ne pouvait pas prétendre au statut d’une discipline constituée – ce qui représente un incontestable progrès). Mais une autre raison encore m’a contraint à activement me dispenser d’intervenir à l’occasion du premier colloque inter-associatif. Je ne voulais pas qu’il soit dit quelque chose qui, pour finir, a malgré tout été dit – même si cette dispense a réussi à transformer l’affirmation en question, en ayant sur elle anticipé, en un dire erroné. La voici (elle est signée Eric Favereau et parue dans Libération du 9 septembre 1991) : 

[L’auteur évoque le premier colloque inter-associatif] Et ce jour-là, les différentes écoles [après ce qui vient d’être mis en valeur, on voit à quel point ce mot ne convient pas], issues de l’école freudienne dissoute en 1980 par Lacan en personne [ici un nouveau forçage, Lacan n’était pas seul en cet acte, même s’il l’a initié ; par ailleurs il est loin d’être exclu que ces différentes «écoles» soient plutôt issues de la non-dissolution de l’E.F.P., d’un persistant refus de cette dissolution], se sont retrouvées [Pourquoi RE-trouvées ?, tout au plus se sont-elles trouvées]. Toutes... A l’exception de l’Ecole de la Cause, regroupée autour du gendre de Lacan, Jacques-Alain Miller, qui poursuit une route solitaire.

Ce ne sont pas toutes les écoles qui se sont ce jour-là réunies. L’absence de l’école lacanienne (qui a maintenu, ainsi que l’école de la cause, le signe[2] «école») avait au moins cette portée d’introduire, en acte, du pas tout là où une pente poussait à la constitution d’un tous, d’un tous... sauf un, un tout qui peut sembler le plus «tout» de tous les touts mais qui n’en est pas moins un piètre atout puisque ce tout reste un toutou[3] du un. Quel régal que ce «tous contre un», et tant pis s’il vient conforter le non moins épique «un contre tous» !Or, dès son départ, le projet inter-associatif avait préparé cette glissade journalistique. Voici en effet ce qu’on j’avait pu lire dans un petit bulletin[4], un texte donné, sous forme d’une règle convenue entre les inter-associés, une règle, pas moins, et même la première des cinq règles ordonnatrices de la méta-association : I Les réunions sont ouvertes à toutes les associations issues de la dissolution (à l’exception de l’E.C.F., du fait de son mode de fondation). Evidemment, si l’Inter-associatif maintient cette règle, cela exclura que j’y intervenienne une nouvelle fois. Car une chose serait que l’école de la cause soit absente de ces réunions de son fait à elle, cette école, et alors même qu’elle y aurait été invitée (c’était donc, de fait, la position de l’école lacanienne à l’endroit du premier colloque inter-associatif), une autre chose bien différente est qu’elle en soit a priori exclue. En outre, cela rejaillit aussitôt sur la rencontre elle-même puisque avec cette règle, l’Inter-associatif se donnait un fondement qu’il faut bien qualifier de ségrégatif : un est séparé du troupeau.Cette ségrégation n’est pas seulement intolérable d’un point de vue éthique, elle est politiquement imbécile puisqu’elle revient à mettre l’école de la cause au cœur même de l’Inter-associatif, autrement dit à régler l’Inter-associatif sur cela même qu’on exclut, ce «mode de fondation» qu’on condamne sans d’ailleurs trop préciser au nom de quoi ni ce qu’on rejette en le condamnant. L’analyse du faux-pas que constitue cet acting-out ségrégatif reste à faire. Nul n’y fera l’économie d’avoir à se situer à l’endroit de cette familialisation de la transmission de son enseignement mise en place par Lacan[5]. Que ce soit le moment pour une telle analyse, le bon moment, le kairos, ceci transparaît dans ce qu’on peut appréhender d’un événement récent, la publication aux éditions du Seuil du séminaire en cette version intitulé Le transfert . Ce choix de publier aujourd’hui le séminaire même qui avait fait l’objet d’un établissement critique à l’enseigne de stécriture  (une initiative dont la famille et l’éditeur de Lacan avaient obtenu la condamnation légale) se présente en effet comme une pro-vocation. Autant dire un appel. Or quelques uns d’entre nous ont répondu d’une certaine façon à cet appel, non seulement en le prenant au pied de la lettre, ce qui a donné lieu à la liste aujourd’hui publiée de 579 errata, mais aussi en formant un projet de travail, projet qui mérite d’être intitulé proposition Safouan du 15 juin 1991. On trouvera le texte de cette proposition dans le livre qui recueille ces errata[6]. La proposition Safouan donne un second départ (il dépend de quelques uns que ça soit le bon) de l’ouverture d’un vaste chantier, il nous offre cette possibilité de nous régler sur la lettre elle-même de l’enseignement de Lacan, donc de nous y intéresser d’une manière spécifique : de l’établir. Ce n’est certes pas là un terrain neutre, mais bien plutôt caractérisé en ceci que des problèmes peuvent y être résolus, ce qui est loin d’être partout le cas ; c’est aussi le terrain même que Lacan nous recommandait comme étant celui où l’on prendrait son dire par le bon bout tout en le mettant, lui, Lacan, à sa place [7] : 

Il y a une chose trés frappante, c’est que ceux qui font très bien le travail de la transmission sans me citer perdent régulièrement l’occasion qui est souvent visible, comme ça, affleurant dans leur texte, de faire juste la petite trouvaille qu’ils pourraient faire au-delà. Petite ou grande, même. Parce que, bien sûr je n’ai pas eu le temps de toujours tout dire, tout monnayer – enfin, ne croyez pas que tant que je vivrai vous pourrez prendre aucune de mes formules comme définitive, j’ai encore d’autres petits trucs dans mon sac à malices. [...] Ils ne me citent pas, pourquoi ? Pour que tout le monde croie que c’est d’eux. [...] Et pourquoi est-ce qu’ils ne feraient pas la petite trouvaille, hein ? S’ils me citaient ? C’est pas parce qu’ils me citeraient, mais parce que, du fait de me citer, ils présentifieraient (c’est la même chose que pour les noms propres dans une psychanalyse, dont vous savez que c’est tellement utile que les gens les disent), ils évoqueraient le contexte, à savoir le contexte de bagarre dans lequel, moi, je pousse tout ça. Du seul fait de l’énoncer dans ce contexte de bagarre, ça me remettrait à ma place, ça leur permettrait, à eux, de faire juste la petite trouvaille d’après [...]

On aura saisi qu’intervenant comme je le fais aujourd’hui, aujourd’hui où l’on pourrait peut-être enfin adopter la règle du jeu ici explicitée par Lacan[8], je ne pouvais pas ne pas ne pas préciser le statut de cette intervention. Dans son voisinage aux autres exposés ici présentés, disons-la entre parenthèses. Il ne dépend pas de moi que ces parenthèses soient levées. 

Le tournant de 1975 

Il est une expérience de lecteur assez banale, celle où tel passage pourtant déjà maintes fois lu, prend tout à coup un relief jusque là insoupçonné. Je devais récemment traverser une telle expérience, précisément à propos de la tardive distinction du symbole et du symptôme, promue par Lacan en 1975. M’a contraint à ce constat le cas de Marguerite, celle que dans sa thèse il avait appellée «Aimée». Ce n’est pas que, dans ce cas, cette distinction aille de soi, loin s’en faut, ni non plus qu’elle y soit opérante ; le cas ne l’impose pas comme une évidence. C’est plutôt par ricochet qu’il nous pousse à l’accueillir, à lui donner sa juste place, même si elle se révèle susceptible de mettre en question bon nombre d’assertions aujourd’hui reçues comme faisant «sans nul doute»[9] partie intégrante de l’enseignement de Lacan alors qu’en fait rien n’est moins sûr. La structure du cas de Marguerite, en son chiffrage borroméen, est liée à cette distinction symbole / symptôme, plus exactement, à l’équivoque symptôme / sinthome, qui elle-même accompagne la distinction symbole / symptôme. Pourtant, dans le cas de Marguerite, s’agissant de paranoïa possiblement commune, le sinthome intervient dans sa fonction de «faire le nœud» d’une manière spécifique : en ayant lui-même une forme particulière, celle d’un nœud de trèfle et sur un ensemble particulier, celui de trois nœuds de trèfle si l’on ose dire... bien disposés. Le sinthome est en effet couplé à l’un d’entre eux d’une façon spécifique, mais ce couplage ne permet pas à lui seul d’identifier comme symbole le nœud de trèfle auquel il est plus particulièrement lié (ce nœud de trèfle garde, comme les autres, indistinguées les dit-mentions du symbolique, de l’imaginaire et du réel)[10]. La fonction du sinthome dans le cas de Marguerite et celle que nous rencontrons dans son rapport au symbole sont donc voisines ; nous retrouvons d’ailleurs ce même voisinage dans le séminaire de Lacan : c’est tout juste après avoir renommé «sinthome» le symptôme, puis distingué (en les couplant) symptôme et symbole qu’il produira le nœud borroméen à quatre nœuds de trèfle dont la valeur heuristique s’est avérée dans l’écriture de la structure du cas de Marguerite. Qu’est-ce donc qui a imposé à Lacan cette inattendue distinction du symptôme et du symbole ? Je dis «imposé» car il est clair qu’il fallait l’intervention de quelque chose de singulièrement crucial pour ainsi le pousser à casser en deux le symbolique qui, de par sa position basale avec l’imaginaire et le réel, de par sa définition comme registre, ou catégorie fondamentale, ou dit-mention, aurait dû en principe être définitivement à l’abri d’une telle mésaventure.Il s’agit de commencer à dire ce qui a rendu possible ce que je nomme ici «mésaventure» et qui ne l’est qu’au regard du conservatisme qui s’installe aussitôt qu’un frayage s’avère effectif[11]. Le symbolique a pu se trouver contesté en sa singularité dès lors que la thériaque lacanienne composée du symbolique, de l’imaginaire et du réel a cessé d’être prise comme axiomatique pour devenir problématique. Ce fut le cas dès lors que Lacan en venait à chiffrer les rapports de ces trois termes en les borroméanisant. Ce tournant a été jusqu’à présent fort peu étudié. Une telle étude irait certes au devant de considérables difficultés : 1) les versions qui circulent des séminaires en question sont plus défectueuses que jamais, notamment parce qu’il a fallu les réaliser sans approfondir la problématique topologique sous-jacente, 2) cet ultime frayage topologique de Lacan s’effectuait en un dialogue avec Pierre Soury, un dialogue si serré que Lacan en est rapidement venu à ne plus distinguer les séances de son séminaire d’avec ses rencontres avec Soury, parlant désormais aux auditeurs du séminaire comme s’il parlait au seul Soury[12], si bien que ceux-ci se trouvaient comme devant écouter une musique où manqueraient deux note sur trois (il faudrait donc reprendre spécialement les cours de Soury de ces dates-là pour reconstituer, autant que faire se peut, les questions débattues entre eux), 3) Lacan se trompait, parfois s’en apercevait, d’autre fois ne s’en rendait pas compte ou ne s’en rendait compte que longtemps après, 4) les corrections des dessins au tableau étaient notées tant bien que mal, les dessins eux-mêmes étant souvent d’une complexité telle qu’il y avait fort peu de chances de ne pas commettre d’erreurs dans leur transcription, 5) Lacan «cherchait», autrement dit affirmait des choses qui allaient par la suite s’avérer fausses. Tout cela donne l’impression, quand on ose aborder ces séminaires nodologiques, de devoir marcher dans une forêt vierge en se taillant une voie à coup de serpe, croyant ici se trouver sur un sentier déjà frayé, là à un carrefour, imaginant déterminer le nord à partir de telle trace d’humus sur un arbre pour s’apercevoir, la plupart du temps, que toutes ces indications supposées n’ont pas la valeur qu’on pensait pouvoir leur attribuer. Il n’est certes pas étonnant, dans ces conditions, que prime encore aujourd’hui, ce qu’a pu dire Lacan avant ces séminaires nodologiques[13], ni qu’on ne sache faire mieux, quand on s’y réfère, que de le paraphraser. Il est à noter pourtant que le tournant qu’ils constituent (en faisant d’R.S.I. un problème et non plus ce à partir de quoi était envisagé l’ensemble des problèmes), s’il a a rendu possible cette cassure du symbolique qui a non «symbole / symptôme», ou encore «R S I », n’explique pas à lui seul comment Lacan en est venu à cette cassure. C’est là le problème dans quoi je voudrais aujourd’hui m’engager, étant admise la réserve qui résulte de ce qui vient d’être dit concernant ces derniers séminaires. 

Un point-nœud : la duplicité S  

On entend maintenant dire, par certains lacaniens, que la psychanalyse n’a pas pour vocation de guérir, qu’en revanche elle peut permettre au sujet de «faire avec» son symptôme – Joyce servant ici abusivement de modèle. Telle serait la leçon à tirer du séminaire 1975-1976 intitulé Le sinthome. Etudiant la cassure du symbolique en symbole et symptôme, en S et , je voudrais notamment montrer que cette conclusion est intempensive. La mise en place du couple symbole / symptôme survient à partir de problèmes d’ordre à première vue différent. Il y a là des problèmes proprement topologiques (le nœud borroméen commence-t-il bien à trois ou bien faut-il partir d’un «minimum quatre» ?), des problèmes historiques (principalement l’articulation Freud Lacan), des problèmes d’ordre clinique (comment borroméennement chiffrer ce que la clinique révèle d’une différenciation ou d’une non différenciation du réel, du symbolique et de l’imaginaire ?) et des problèmes doctrinaux (comment différencier autrement qu’en faisant intervenir un sens donné de l’extérieur à chacun des termes de la «trinité infernale»[14], ses éléments composants ?). Lacan introduit ce qu’il appelle la «duplicité du symbole et du symptôme» au cours de la toute première séance du séminaire Le sinthome qui est donc aussi celle où il propose d’écrire «sinthome» le symptôme. En quoi consiste la nouveauté de cette duplicité ? Notons d’abord qu’elle s’écrit ainsi :   

                                                                                                                                      figure 1 

Ayant épinglé cette duplicité comme «point-nœud», abordons la par différentes voies, ainsi que cela se peut s’agissant d’un carrefour.  1° voie : le détournement Il est d’abord possible de dire ce que Lacan a dû écarter pour pouvoir l’inscrire. C’est à savoir une duplication de chacune des dimensions qui donnerait un nœud à six. La possibilité d’une telle duplication triple, donc d’un nœud à six, était explicitement en jeu au cours de la dernière séance du séminaire précédent, intitulé R.S.I. Lacan y a affaire au fait que si les noms de «symbolique», «imaginaire» et «réel» font sens, ils n’en sont pas moins des noms qui (remarque tout à fait nouvelle et due à la formalisation borroméenne d’R.S.I.), en tant que tels, nous contraignent à distinguer la nomination comme telle du symbolique : 

[...] la nomination relève-t-elle, comme il semble apparemment, du symbolique ? Vous le savez, enfin peut-être vous en souvenez-vous, je vous ai fait un jour la figure qui s’impose quand on veut fomenter un nœud à quatre. Le moins qu’on puisse dire c’est que, si nous introduisons à ce niveau la nomination, c’est un quart élément[15]. 

Dupe de son mathème, Lacan pousse alors jusqu’au bout la dissociation de la nomination d’avec le symbolique. Il en vient ainsi à mentionner, outre la nomination symbolique, une nomination imaginaire et une nomination réelle. Il y a là, virtuellement, l’écriture d’un nœud à six. Or, coup de théâtre, dès la séance suivante qui est aussi la première[16] du séminaire Le sinthome, prenant acte de l’élation maniaque telle qu’il avait été amené à la lire dans Finnegans Wake, il nous avoue avoir été conduit à poser l’équation «Joyce le symptôme» puis ajoute : 

C’est par là qu’en somme je me suis laissé détourner de mon projet qui était cette année – je vous l’ai annoncé l’année dernière – d’intituler ce séminaire Quatre, cinq et six. Je me suis contenté du quatre et je m’en réjouis, car le quatre cinq six, j’y aurais sûrement succombé. Ca ne veut pas dire que le quatre dont il s’agit me soit pour autant moins lourd[17]. 

On le voit, la simple suite des titres de ces deux séminaires, R.S.ILe sinthome  vient à elle seule entériner que ce «détournement» a bel et bien été effectué, et donc, aussi, que la question reste posée du lien spécifique, avec le symbolique, de quelque chose qui doit cependant en être distingué qui s’est d’abord appelé «nomination».  2° voie : l’inconvenance du nœud à trois Pour inscrire la duplicité S sur un nœud à quatre, encore fallait-il prendre acte d’une certaine inconvenance du nœud à trois en sa facture quasiment classique[18] :                                                                                                                        

figure 2

 Dans un premier temps, ce nœud a trois a pu paraître à Lacan convenir d’une façon quasi miraculeuse. Il offre en effet ce double avantage d’homogénéiser le réel, le symbolique et l’imaginaire et de leur donner, dans le nœud lui-même, une commune mesure. Il y avait là presque tout d’un coup, voire brutalement, comme une ouverture, un lever de rideau sur tout un ensemble de problèmes qui certes se trouvaient bien présents dès la conférence du 8 juillet 1953[19] au cours de laquelle Lacan avait pour la première fois apporté son ternaire, mais qui n’avaient, jusqu’à l’avènement du borroméen, pas pu être abordés de front. Pourquoi trois registres ni plus ni moins ? Pourquoi ces trois là ? Quels sont leurs rapports deux à deux mais aussi à trois ? Quelle commune mesure permettrait d’envisager l’existence elle-même de tels rapports ? Y a-t-il dominance de l’un d’entre eux et sur quoi ? Sur un autre ? Lequel ? Sur les deux autres ? Pris ensemble ou séparément ? Etc. Il y aurait toute une relecture à faire des séminaires pré-borroméens où l’on dégagerait quelles réponses partielles avaient déjà été apportées à ces questions. Rien n’oblige d’envisager que ces réponses aient dû rester identique durant deux décennies. Mais, avec le borroméen, ces questions deviennent explicitement abordables et, qui plus est, de la bonne façon, autrement dit en se faisant la dupe d’un mathème. Cependant, en s’engageant toujours plus avant dans cette mise en place borroméenne de son ternaire, Lacan va petit à petit apercevoir toute une série de difficultés et, singulièrement, celle liée à l’homogénéisation des trois dit-mentions qui, après avoir été accueillie comme une solution, finit par poser un problème. Voici, le 10 décembre 1974, au tout début d’R.S.I. : 

Il y a deux pentes, une pente qui nous entraîne à les homogénéiser, ce qui est raide parce que quel rapport ont-ils entre eux ? Puis, deux mois plus tard (le 11 février 1975) : Mais c’est de les homogénéiser que je leur donne cette consistance, et les homogénéiser, c’est les ramener à la valeur de ce qui communément est considéré comme le plus bas – on se demande au nom de quoi – c’est de leur donner une consistance pour tout dire de l’imaginaire. C’est bien en ça qu’il y a quelque chose à redresser. 

Cette assertion représente un tournant puisque, jusque là, Lacan avait pensé la consistance de la corde comme réelle. Le problème n’est pourtant pas réglé. Un mois plus tard (le 18 mars 1975), Lacan fait état d’un petit papier reçu de Pierre Soury : 

Qu’est-ce que veut dire homogénéiser ? C’est évidemment, comme le remarquait précédemment Pierre Soury dans une petite note qu’il m’a communiquée – parce que je tiens beaucoup à rendre à chacun son dû – qu’ils ont quelque chose de pareil. Comme le même Pierre Soury le faisait remarquer : du pareil au même – c’est de lui –, il y a place pour une différence. Mais mettre l’accent sur le pareil, c’est très précisément en ça que consiste l’homogénéisation [...] 

Cette différence du pareil au même fera-t-elle solution quant à cette double exigence d’homogénéiser les trois consistances (de façon à étudier leurs rapports) et de les différencier (faute de quoi la question de leurs rapports ne se poserait pas) ? La réponse est non. Ce ne sera pourtant que par après le détournement de son frayage que lui infligea Joyce que Lacan le dira[20] : 

S’ils sont si analogues, est-ce qu’on ne peut pas supposer que ce soit une continuité ? 

Oui, on le peut. De là, juste après, l’appel à la chaîne à quatre : 

Dans une figure, dans une chaîne borroméenne, est-ce qu’il ne nous apparaît pas que le minimum est toujours constitué par un nœud à quatre ? 

On le voit, la chaîne à trois nous porte à trop homogénéiser, à homogénéiser au point de mettre en continuité les trois cordes, autrement dit au point de perdre la chaîne à trois. Au regard de cette inconvenance, la chaîne à quatre apparaît un recours. 3° voie : symptôme et inconscient, symptôme et symbole Cette chaîne borroméenne à quatre, liant réel et imaginaire à symbole et symptôme présente certaines propriétés spécifiques[21], notamment un couplage deux par deux des quatre éléments (réel et imaginaire / symbole et symptôme) ; ce couplage est tel que si les éléments S ou R I sont interchangeables quant à leur position, médiane ou extrême, autrement dit dans le couple auquel ils appartiennent, en revanche, au regard de l’autre couple d’éléments, certaines combinaisons ne sont pas possibles. Ainsi S ou ne peuvent venir prendre la place de R ou I dans leurs rapports de couple R — I, ni R ou I prendre la place de S ou dans le rapport de couple S — . On  le voit, il y a là une hétérogénéité interne à la chaîne que ne fournit pas la chaîne à trois, et qui permet, au moins partiellement, de chiffrer certaines différences qui, jusque là, n’étaient distinguées que d’une manière externe à l’écriture nodologique. Cependant, cette hétérogénéité interne à cette chaîne à quatre n’est pas telle qu’elle engendre comme d’elle-même les différences supportées par les noms «imaginaire», «réel», «symbole» et «symptôme». Pourquoi ces noms-là et non pas d’autres ? Pourquoi avoir choisi de «duplicier» le symbolique en ce couple du symbole et du symptôme, et non pas telle autre consistance en tel autre couple ? Cette chaîne comme telle ne permet pas de répondre entièrement à ces questions. Et nous ne ferons que très partiellement les aborder en restant d’abord focalisés sur le couple symbole — symptôme. Comment l’intervention du nœud borroméen a-t-elle jusque là permis d’inscrire le symptôme ? Lacan n’a pas eu besoin du nœud borroméen pour situer le symptôme sur les deux registres du symbolique et du réel. Evidemment, le nœud borroméen accentue encore davantage son intérêt pour tout ce qui est ternaire chez Freud. Au début du séminaire R.S.I., reprenant en compte le ternaire inhibition / symptôme / angoisse, Lacan parle, «classiquement», du symptôme comme «effet du symbolique dans le réel»[22]. Mais le nœud en tant que réel lui permet cependant de faire un pas de plus, de localiser, d’écrire le rapport du symptôme à l’inconscient défini comme «ce qui répond du symptôme»[23]. Voici cette localisation où se remarque que c’est l’inconscient, et non pas le symbole, qui se trouve couplé avec le symptôme :