Articles

2001 Actualité d’Érotique du deuil

  

Actualité d’Érotique du deuil

 

Le problème du deuil est l’un de ces problèmes majeurs qui, au champ freudien, se présentent comme doublement déterminants : d’une part ils marquent chacun des autres problèmes majeurs - de là, par exemple, ma formule selon laquelle la clinique analytique, c’est le deuil. Je n’ai pas inventé l’articulation deuil/clinique puisque Freud lui-même présente la névrose de l’homme-aux-loups comme deuil non accepté de son père. Simplement, je la lis, l’interprète, la modifie en supprimant le « non accepté », qui ne tient qu’à l’intervention d’une norme pour le deuil, norme qui, précisément, n’existe plus. L’analyse aussi, donc, est effectuation d’un deuil. Ceci va se trouver confirmé dans ce dont je vais parler ici même, à Buenos Aires, ce prochain week-end, à savoir un cas d’analyse réussie publié par Lucia Tower et commenté par Lacan dans son séminaire L’angoisse. Lacan souligne que cet analysant de Lucia Tower fait, dans son analyse, un certain deuil, le deuil de son analyste, plus précisément de ce que cette femme analyste présentifie pour lui, à savoir que la femme ne manque de rien – ce qui le châtre lui.

Les « problèmes majeurs » que j’évoque sont aussi déterminants en ce sens que chacun d’eux comporte, contient l’ensemble de la théorie. Pendant qu’il faisait la guerre dans l’armé autrichienne, Wittgenstein tenait un petit carnet de bord<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]-->. Entre autres choses, il y nota ses difficultés à travailler, notamment à acquérir une vision d’ensemble et donc une solution d’ensemble pour les questions qui l’agitaient. Il écrivait, à ce propos que cette solution d’ensemble devait être présente dans l’analyse de chaque problème de détail<!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]-->. Je ne sais si cette exigence doit fonctionner non pas seulement pour la logique mais aussi en psychanalyse, en tout cas il parait clair que, pour certains problèmes, ceci fonctionne, ne peut que fonctionner. Et ce serait donc le cas du deuil.

Érotique du deuil au temps de la mort sèche est paru en France en avril 1995 ; le livre eut un certain retentissement puisqu’il eut une seconde édition moins de deux ans plus tard. Entre temps, il avait été traduit en espagnol, ici même, en Argentine, et s’était supplémenté d’un écrit de mon traducteur Silvio Mattoni sur Pour un tombeau d’Anatole de Mallarmé. Tout récemment, enfin, l’Espagne a manifesté le souhait de le publier. Et comme il se trouve que votre aimable invitation de ce soir mettait en avant cet ouvrage, je me suis dit que, six ans après sa publication, cette invitation pouvait être l’occasion de faire le point à son propos.

Ce n’est pas que je croie spécialement à cette démarche qui s’appelle « faire le point », pas plus qu’à l’idée (chrétienne, disait Lacan) de la vie comme voyage. Certes, pour un navigant, « faire le point » a du sens. Mais justement, ce sens s’évanouit si la vie n’est pas un voyage, pas plus que l’amour n’est un compagnonnage pour ce voyage, comme pourtant, d’aucuns se plaisent à le penser, en Occident, aujourd’hui (« viens avec moi, nous allons faire un bout de chemin ensemble » : où est le sexe, et même l’amour dans cette proposition ?). Une fois écartée, donc, cette trompeuse métaphore du navigant, l’on s’aperçoit qu’il n’y a qu’une façon possible de « faire le point », c’est d’avancer, c’est faire le pas suivant. La chose est sensible dans la pratique analytique : si un analysant entame une séance en disant qu’il a l’intention, ce jour-là, de faire le point sur son analyse, l’analyste peut aussitôt lever la séance, c’est le meilleur service qu’il puisse rendre à cet analysant que de physiquement l’empêcher de s’égarer dans cette démarche sans issue.

Ce sera donc au sens d’un pas suivant que je me propose ce soir avec vous de traiter de l’actualité d’Érotique du deuil au temps de la mort sèche ; plus précisément, d’aborder cette actualité en deux lieux différents : l’université et la littérature.

1/ L’université.

Le 27 mars dernier, jour à marquer d’une pierre blanche (ou noire peut-être), Érotique du deuil a fait son entrée en Sorbonne. Oh, juste une discrète entrée, mais une entrée tout de même. Une thèse a en effet été soutenue ce jour-là. Son titre : le travail du deuil : naissance et devenir d’un concept. La thésarde, Martine Lussier, présentait son travail devant un jury composé de : Pr. S Ionescu, Dr Green, Pr. R. Roussillon, Pr. D. Widlöcher et de J. Semprun, avec pour ce dernier cette précision : « de l’Académie Goncourt ». Martine Lussier avait été, comme je le fus, frappée et mise au travail par l’incroyable promotion socio-culturelle du « travail de deuil », et elle a tenu à savoir de quoi il retournait en suivant ce concept à la trace. Sur certains plans, je le dis très volontiers, elle a fait beaucoup mieux que moi, allant par exemple jusqu’à Washington, à la Bibliothèque du Congrès, pour y lire le manuscrit premier de « Deuil et mélancolie »<!--[if !supportFootnotes]-->[3]<!--[endif]-->. Elle a donc lu Érotique du deuil, elle en discute de manière critique la plupart des points dans sa thèse<!--[if !supportFootnotes]-->[4]<!--[endif]-->, elle agrée le plus souvent aux remarques et conclusions.

Je vous parlais d’une entrée discrète. Il ne faut pas négliger en effet, que ce bouquin est un des 219 titres de la bibliographie de cette thèse, laquelle n’est qu’une partie des 8000 références que Martine Lussier a recensées sur le travail du deuil dans les « banques de données », comme on les appelle. 1/219e, ça ne pèse pas très lourd !

Selon les critères universitaires, cette thèse fut jugée excellente. Je noterai aussi pour ma part qu’il s’agit d’une thèse d’aujourd’hui. Il n’apparaît pas dans son titre qu’en même temps que le deuil Martine Lussier étudie l’exil. Or la confrontation de ces deux thématiques a fait surgir un certain nombre de considérations intéressantes et actuelles.

L’exil, a-t-on remarqué, est beaucoup moins étudié que le deuil au champ freudien. Il n’y a que quelques références dans les fameuses banques de données. Et ceci en effet est curieux, si l’on songe que l’exil a marqué l’histoire de la psychanalyse d’une façon que l’on pourrait presque dire massive. Mélanie Klein vient de l’exil, l’Ego-psychology aussi, la plupart des continuateurs de Freud qui firent oeuvre furent des exilés. Or quasiment personne, hormis mon ami très regretté Jacques Hassoun, n’a parlé de l’exil. Qu’en est-il ici, où est encore sensible, à l’intérieur même des communautés, la coupure entre ceux qui sont revenus d’exil et ceux qui ont vécu sous la dictature militaire ? A-t-on réfléchi sur l’exil et sur le non-exil ? Peut-être quelqu’un voudra-t-il nous dire tout à l’heure si, depuis la fin de cette dictature, des travaux ont été publiés.

La thèse de Martine Lussier faisait valoir, grâce à cette confrontation deuil / exil, un certain nombre de points. Notamment ceux-ci :

1/ L’extension à laquelle se livre Freud dans « Deuil et mélancolie » en parlant du deuil d’un idéal ou du deuil de la patrie n’est pas juste. Et sans doute la présence au jury de J. Semprun, réfugié politique espagnol en France, était-elle bien faite pour apporter sa caution à ce point.

2/ On ne peut parler de l’exil en termes de deuil, il y a, entre les deux, solution de continuité. Mais la différence n’est pas seulement liée à la dissemblance de ce qui était perdu. En passant de l’étude du deuil à celle de l’exil, seconde partie de son travail, Martine Lussier a aussi dû changer de registre, quitter la métapsychologie au profit d’une étude phénoménologique, et ce changement signait, lui aussi, l’irréductibilité de l’exil au deuil.

Certes personne dans le jury ne s’est avisé que Freud n’avait pas réussi à écrire sa métapsychologie. Au contraire, le secteur psychanalytique du jury semblait bien croire la métapsychologie possible. Et on a donc reproché, de ce côté-là du jury, à Martine Lussier ce glissement. Pourtant, il n’est pas exclu que ce soit elle qui, pour avoir procédé ainsi, annonce notre proche avenir. Non seulement par ce glissement méthodologique<!--[if !supportFootnotes]-->[5]<!--[endif]-->, mais aussi par le glissement thématique, par le passage d’un questionnement du deuil à un questionnement sur l’exil. Peut-être, dans ce proche avenir, n’y aura-t-il plus de deuil, l’endeuillé n’étant plus alors, dans son rapport au mort, qu’un exilé. En clivant deuil et exil, Martine Lussier annonce-t-elle ce changement ?

Mais comment fut reçue, dans le jury, cette première manifestation d’Érotique du deuil dans l’université ? André Green le premier en parla. Green, un de vos collègues les plus notoires de l’IPA, est un de mes adversaires parmi les plus sérieux, un adversaire, pas un ennemi. Et son intervention fut d’excellente qualité<!--[if !supportFootnotes]-->[6]<!--[endif]-->.

Je ne vais pas vous résumer l’ensemble de son propos, seulement noter quelques points. Après avoir écarté la contribution de Bowlby au problème du deuil comme étant non psychanalytique<!--[if !supportFootnotes]-->[7]<!--[endif]-->, Green a parlé de la bagarre entre kleiniens et freudiens de pure obédience sur le deuil. Ceux-ci, précisait-il, pensent le deuil comme perte, les kleiniens, eux, le pensent comme réparation. Green faisait, à partir de là, le constat que c’était M. Klein qui avait gagné. Il connaît bien mieux que moi toute cette littérature, et je suis prêt à lui faire confiance sur ce jugement. Désormais, le deuil, ça se répare, et l’éventail de ceux qui s’avancent comme réparateurs est assez large, s’étend depuis ces psychanalystes qui, en France comme en Argentine, se proposent pour cette fonction jusqu’à l’actuel traitement du deuil par des médicaments.

Vous aurez compris que Green se situait, lui, et là nous sommes sur un point d’accord, résolument du côté de Freud, de la perte et non pas de la réparation (de cette réparation qu’on voit ressurgir, sans doute malheureusement, dans le séminaire de Lacan Le sinthome). D’autant plus résolument qu’il faisait sienne la façon dont Freud traitait du deuil avec la mélancolie. Il reprochait donc à Martine Lussier (mais ce reproche pourrait partiellement porter aussi sur mon bouquin) d’avoir étudié le concept de « travail du deuil » en le coupant de la mélancolie, alors que, selon lui, il faudrait reparcourir tout Freud sans jamais lâcher ce lien du deuil et de la mélancolie. Bref, il reprochait à Martine Lussier de ne pas avoir fait le travail qu’il considérait, lui, comme le seul valable. Fort intelligemment, avec beaucoup d’à propos, Martine Lussier lui répondit par la citation d’une lettre de Freud à Lou Andreas-Salomé, lettre où Freud précisait que sa méthode, quand il étudie un objet, est d’isoler cet objet, de s’en remettre d’abord au matériel empirique pour ensuite, mais seulement ensuite, lier cette étude à celle des objets voisins et à l’ensemble de la métapsychologie. Elle était donc, elle aussi, rétorquait-elle à Green, une freudienne ; Freud ne lui interdisait pas d’étudier le deuil (à la manière de Wittgenstein travaillant un problème majeur mais local) indépendamment de la mélancolie. On voit par là à quel point il est difficile de déterminer ce qu’être freudien veut dire et implique, méthodologiquement, comme type de recherche à mener à bien.

Green signala comme importantes, pour l’étude du deuil chez Freud les lettres de celui-ci à Fliess où Freud dit à son alter ego d’ami la mort de son père. Et c’est à ce propos que, usant de l’expression « mort sèche », il déclarait, devant l’éminent aréopage de cette soutenance : « Allouch me fait bien rire ». Je ne puis certes que me réjouir de faire rire Green qui n’est pas quelqu’un de spécialement rigolo, qui, en tout cas, ce jour-là, n’a guère fait rire. Je m’en réjouis car, si je le fais rire, c’est que je touche chez lui un point d’inhibition.

Je le touche au-delà de ce point où je le provoquais à commettre l’erreur qui consiste, au nom de ces lettres à Fliess, à écarter l’ancrage de « Deuil et mélancolie » dans la mort romantique. Une preuve de cet impact me fut d’ailleurs généreusement donnée par la suite de ce qu’allait développer Green. En effet, évoquant quelques cas de deuil auxquels il avait eu affaire dans sa pratique, que disait-il ? Que, selon lui (« selon lui » car nous n’avons aucun moyen de vérifier) certains de ces deuils se seraient terminés par¼ un rêve de défécation. Question sacrifice, peut-on mieux faire ? Ne confirme-t-il pas ainsi, sans peut-être s’en rendre compte, et ceci expliquerait son rire grinçant, l’Érotique du deuil ? Il me semble que oui.

Daniel Wildlöcher, autre sommité de l’IPA, devait lui aussi mentionner ce livre. C’était pour signaler que la question du non-accomplissement de la vie du mort comme détermination essentielle du deuil lui était apparu comme importante et à creuser. Dont acte<!--[if !supportFootnotes]-->[8]<!--[endif]-->.

2/ La littérature

Je ne vous dirai rien, sinon la présente mention, de la rencontre d’Érotique du deuil avec le roman de Philippe Forest L’enfant éternel<!--[if !supportFootnotes]-->[9]<!--[endif]-->, une rencontre qui eut et garde pour moi une très grande importance. Il y a quelques mois, j’ai eu l’inimaginable surprise, en lisant L’annulaire de Yôko Ogawa<!--[if !supportFootnotes]-->[10]<!--[endif]--> d’avoir affaire non pas tant à une confirmation d’Érotique du deuil qu’à ce que j’appellerai un prolongement de ce livre. Il s’agit donc d’une confirmation du meilleur cru, justement parce qu’elle est un prolongement, parce que ce qui va au-delà, ce qui va plus loin s’avère relever de la même logique que ce qui s’était élaboré. C’est tout de même étrange, n’est-ce pas, que quelque chose de décisif nous vienne, une fois encore, après Kenzaburô Ôé, du Japon<!--[if !supportFootnotes]-->[11]<!--[endif]-->. J’ignore la raison de cette « incisivité » du Japon, mais elle est un fait. Peut-être ce fait s’appelle-t-il de deux noms : Hiroshima, Nagasaki. En effet, récemment, lors d’un colloque au centre Beaubourg à Paris, un conférencier racontait que Yôko Ogawa, née en 1962, s’était mise à écrire à l’âge de 16 ans, année où elle entendit parler d’Hiroshima et où elle lisait le Journal d’Anne Frank. Je n’oublierai jamais pour ma part qu’à Hiroshima une formidable rumeur chantée vint troubler le début de ma nuit. Nous étions, avec ma femme, pourtant très haut perchés dans l’hôtel que nous avions choisi le plus proche du lieu où était tombé la bombe, juste à côté des ruines du seul bâtiment qui s’était maintenu debout et qui était, je vous le donne en mille¼ la chambre de commerce. Tout un symbole, non, que cette pérennité du commerce dans l’horreur ? Alertés, nous approchant de la fenêtre, nous vîmes, second étonnement que devait nous réserver ce lieu, plusieurs dizaines de milliers de japonais chanter, hurler de bonheur. C’était le public d’un match de¼ base-ball. Ainsi donc les USA triomphaient-ils là-même où ils avaient tout, avaient presque tout détruit. Si le public japonais en est là, on s’étonnera moins que les choses d’une autre trempe passent par les voies de la littérature.

La narratrice de L’annulaire est une jeune femme qui travaille comme secrétaire dans un « laboratoire de spécimens » - et nous verrons bientôt que ce « laboratoire » plutôt spécial est assez proche du consultoire analytique. Elle avait trouvé ce nouveau job après avoir quitté l’usine de boissons gazeuses où elle était ouvrière suite à un accident léger mais significatif. Son annulaire gauche s’étant pris entre une cuve pleine et la chaîne de production, elle en avait perdu l’extrémité. Ceci n’avait rien d’inquiétant mais, comme elle le dit, « le temps s’était arrêté », « un certain équilibre s’était rompu », suspension du temps et rupture d’équilibre d’ailleurs désormais inscrites dans un discret symptôme : elle ne pouvait plus boire le moindre soda, croyant à chaque fois sentir sous sa langue le morceau de chair, « petit bivalve rose comme une fleur de cerisier, souple comme un fruit mûr » qui était tombé, au ralenti, dans la limonade, la colorant en rose.

Les fleurs de cerisiers font l’objet d’un quasi culte au Japon. Vous savez qu’on y cultive, sur tout le territoire, des milliers de cerisiers non pour leurs fruits, comme dans notre Occident consumériste, mais uniquement pour leurs fleurs, qui ne les ornent que quelques jours par an, moins d’une semaine<!--[if !supportFootnotes]-->[12]<!--[endif]-->. Il s’agit d’un culte de l’agalma (sur fond de shintô ?), comme s’il était permis d’être ébloui, au moins deux ou trois jours, par cet objet merveilleux et radicalement hors champ de l’utilité : le cerisier en fleur, figure emblématique (dirai-je pour ceux qui se souviennent ici du schéma optique de Lacan) de l’objet petit a dans le col du vase, illusion de la présence possible de cet objet en ce lieu, mirage évanouissant de ce que l’objet petit a serait spécularisable.

Suite à son accident de travail, quittant la campagne pour la ville, la jeune femme trouve donc ce nouvel emploi. Le fondateur du laboratoire, qui est aussi gestionnaire et manipulateur, un dénommé M. Deshimaru, lui explique de quoi il s’agit. Ce laboratoire ne fait ni recherches ni expositions, il se contente de préparer et de conserver des « spécimens » que les gens y apportent. M. Deshimaru, au cours de leur entretien d’embauche, écarte d’emblée la question de l’utilité de ce qu’il fait et propose en lui disant (et vous verrez là s’amorcer l’analogie avec le consultoire analytique) :

Les raisons qui poussent à souhaiter un spécimen sont différentes pour chacun. Il s’agit d’un problème personnel. Cela n’a rien à voir avec la politique, la science, l’économie ou l’art. En préparant les spécimens, nous apportons une réponse à ces problèmes personnels<!--[if !supportFootnotes]-->[13]<!--[endif]-->.

Le laboratoire n’a ni enseigne ni encart publicitaire (rien à voir avec Imago-Agenda !), les gens qui s’adressent à lui sont bien capables de le trouver sans qu’il fasse vers eux la moindre démarche. Le client arrive avec un objet, « précieuse marchandise » qu’il souhaite faire « naturaliser » (c’est le mot, et ce sera le travail propre de Mr Deshimaru) ; le plus souvent, le client raconte par quel concours de circonstances il est amené à apporter son spécimen, le laisse, paye<!--[if !supportFootnotes]-->[14]<!--[endif]--> et s’en va – la plupart du temps pour ne jamais revenir. Le laboratoire accepte tous les objets, n’en néglige aucun, ne refuse ni le plus infime ni le plus insignifiant.

Le premier spécimen que M. Deshimaru montre, à sa demande, à sa nouvelle secrétaire est un tube de verre contenant trois champignons dans un incolore liquide de conservation « faisant joliment ressortir leur couleur brillante de terre de Sienne brûlée ». Ces trois champignons furent apportés au laboratoire par une jeune fille de seize ans ; ils avaient poussé sur les ruines de sa maison incendiée, incendie au cours duquel avaient péri ses parents et son frère (les trois champignons liés correspondaient donc aux trois parents conjointement décédés). La jeune fille portait une trace de brûlure sur sa joue gauche (une trace qui, au sens psychanalytique de ce terme, est un symptôme, on le verra bientôt), elle avait trouvé ces trois champignons « serrés les uns contre les autres » le lendemain de l’incendie.

Vous aurez compris que les spécimens sont autant de ce que j’ai appelé « bout de soi », qu’ils sont liés au deuil et que, conformément à ce que je notais dans Érotique du deuil, le laboratoire ne les rend jamais. M. Deshimaru le précise :

Bien sûr, nos clients peuvent venir leur rendre visite quand ils le désirent. Mais la plupart des gens ne reviennent jamais ici. C’est le cas aussi pour la jeune fille aux champignons [notez l’expression, elle est de la même facture que « l’homme aux rats »]. Parce que le sens de ces spécimens est d’enfermer, séparer et achever. Personne n’apporte d’objets pour s’en souvenir encore et encore avec nostalgie<!--[if !supportFootnotes]-->[15]<!--[endif]-->.

Par parenthèse, on peut noter ici que ceci nous donne la réponse à une question que Lacan se posait publiquement et qui, à ses yeux, faisait énigme, à savoir : pourquoi donc est-ce que l’analysant revient à sa prochaine séance ? Réponse : parce qu’il a apporté chez son analyste son spécimen, son bout de soi de deuil, et qu’il n’est pas de ceux auxquels cette seule démarche suffit pour être libre de ne plus avoir à se souvenir.

Et c’est d’ailleurs ce qui arrivera à la jeune fille aux trois champignons. Elle reviendra au laboratoire, pour demander qu’on naturalise sa cicatrice. Demande acceptée par M. Deshimaru, qui prend bien soin cependant de vérifier qu’il ne s’agit en rien d’une demande de guérison<!--[if !supportFootnotes]-->[16]<!--[endif]--> avant de pénétrer avec la jeune fille dans le lieu resté interdit à sa secrétaire, la salle où a lieu la « naturalisation » de l’objet. Et la secrétaire ne l’en verra jamais ressortir. M. Deshimaru, c’est Thanatos. Ne croyez pas qu’il soit méchant pour autant, non, il fait son boulot. Si la jeune fille n’était pas revenue, il ne serait pas allé la chercher, mais, dès lors qu’elle revient, il ne néglige pas de la traiter comme son symptôme (à savoir la brûlure) la pousse à vouloir être traitée et comme elle le demande : il la transforme, elle, en spécimen.

J’imagine votre réaction. Tout au moins si vous êtes lacaniens, vous me direz : « Mais le psychanalyste, à la différence de ce peu sympathique M. Deshimaru, et Lacan nous l’a appris, ne répond pas à la demande ». Certes ! Mais il y a bien une demande à laquelle il répond, à savoir la demande d’analyse, et c’est précisément à cette demande que répond M. Deshimaru.

Avec cette transformation de la demandeuse en spécimen, nous sommes aussi dans la logique d’Érotique du deuil, plus précisément de cette figure que j’ai appelé « la mort appelle la mort ».

« Naturaliser » est un mot très fort. Sans doute est-il à entendre comme ce bon mot enfantin, dû à un tout jeune gamin qui, un jour, disait à ses parents : « Je veux être naturalisé femme ». Naturaliser le spécimen, c’est le rendre à la nature ; c’est lui ôter toute valeur signifiante. Et c’est ici l’occasion de se souvenir que l’espace sadien fut constitué, par Sade, comme un défi lancé à la nature.

Il y a, concernant cette désignificantisation du bout de soi, du spécimen, dans L’annulaire, une scène stupéfiante, d’ailleurs liée à l’écriture idéogrammatique sino-japonaise. Ce jour-là, le laboratoire souffrit d’une panne d’écriture et le réparateur de la machine à écrire ayant laissé la casse sur le bureau, d’un geste maladroit (un acte manqué), la secrétaire-narratrice l’avait renversée, répandant à terre tous les idéogrammes. Il lui fallut toute une nuit pour les ramasser et les ranger, chacun, à sa place numérotée, ceci sous l’œil de M. Deshimaru qui, fidèle à sa fonction, ne fit absolument rien pour l’aider. Ceci illustre parfaitement ce que remarquait Lacan en disant que, dans le deuil, c’est tout le symbolique qui se trouve convoqué. La reconstitution du symbolique commence par le caractère splendide, à insérer dans la case 56-89, et l’opération s’achève avec le caractère rivage, à inscrire dans la seule case qui restait, la 23-78.

Et c’est précisément à ce moment-là, de bouclage du tour de tout le symbolique, que la narratrice, comme la jeune fille aux trois champignons, fit à M. Deshimaru sa demande de naturalisation de son annulaire (métonymique de son bout de soi perdu), glissant ainsi définitivement de sa position première de secrétaire à celle, qui lui sera fatale, de cliente, franchissant ainsi non moins définitivement la porte jusque-là close pour elle de la salle de naturalisation.

Là aussi, comme pour la jeune fille aux trois champignons, il y aura un temps de suspens, temps où elle confirme sa décision. Et le récit s’achève à l’instant où elle frappe à la porte de la salle dont on ne revient pas.

Je ne ferai aucun commentaire concernant le statut ou la fonction de l’érotisme dans ce livre, vous laissant le bonheur de découvrir ce que peut être baiser dans l’ambiance de ce laboratoire, quelle peut être, dans ce lieu marqué, la farce des rapports d’Éros et de Thanatos.

En revanche je voudrais, pour en rester à notre questionnement de l’érotique du deuil relever ce que j’appellerai un « apparent illogisme » dans l’écriture elle-même de ces pages. Tout se passe comme si c’était la narratrice qui les écrivait. On apprend dès la première phrase qu’elle travaille dans le laboratoire de spécimens depuis un an, d’où l’on déduit que ce serait à ce moment-là qu’elle aurait commencé à écrire. Sans doute faut-il aussi déduire qu’elle s’est interrompue puis a repris la plume plus tard car elle déclare à la dame du 309<!--[if !supportFootnotes]-->[17]<!--[endif]--> (une des deux occupantes du bâtiment du laboratoire), qu’elle a été embauchée il y a « un an et quatre mois ». On sait aussi qu’on est alors au début d’un hiver. On a donc la ligne temporelle suivante :

été / automne / hiver / printemps / été / automne / début de l’hiver / plein hiver

embauche                                                                                          dame du 309                     fin du récit

Mais le tout dernier récit, celui de son entrée dans la salle où M. Deshimaru va transformer son annulaire en spécimen (et sans doute elle toute entière, du même coup, le problème étant que, comme pour la cicatrice de la brûlure, son corps n’est pas séparable de son spécimen), il n’est pas possible qu’elle l’ait écrit. Quand l’aurait-elle fait ? Ce sont ses derniers pas dans le monde, si l’on peut dire, et rien ne vient nous suggérer qu’elle en aurait (ce qui n’aurait d’ailleurs aucun sens) écrit le récit avant de les faire. Autrement dit, il y a ici, subrepticement, une intervention de l’auteur, Yôko Ogawa. Le dernier récit est un texte où la fiction de la narratrice ne fonctionne plus, ou bien fonctionne complètement, fonctionne à nu, en ce sens que, maintenant, il devient patent que Yôko Ogawa tient (tenait ?) la main de la narratrice.

Et c’est donc ainsi que la question nécessairement se pose de savoir ce qu’a fait Yôko Ogawa en écrivant et publiant ce livre. La réponse, j’imagine que vous l’entrevoyez déjà, ne peut être que celle-ci : elle propose ce livre comme un spécimen à naturaliser. Et c’est par là qu’il nous touche au plus vif. Car, qu’allons-nous faire, nous, ses lecteurs, détenteurs de cet objet livre ? Qu’allons-nous faire dès lors qu’ayant ce livre en main signifie que nous avons déjà accepté, fut-ce sans le savoir, de répondre favorablement à la demande de le naturaliser ? Allons-nous donc le naturaliser ? Auquel cas, nous serions transformés en M. Deshimaru, nous exercerions la fonction que, tout au long du récit, il a mise en œuvre avec une rigueur que l’on ne peut que saluer.

Mais vous voyez que je me trouve aussi, moi qui vous en parle, mouillé dans l’affaire (et vous aussi bientôt, et même déjà). Ce livre, déjà étiqueté L’annulaire comme était dans ce laboratoire chaque spécimen, en décidant de vous en parler, en le commentant, en lui faisant de la publicité, je me serai(s ?) refusé à le naturaliser. Je me serai(s ?) refusé à être le laborantin du bout de soi offert au gracieux sacrifice de deuil. Je ne l’ai pas mis dans une éprouvette, ni n’ai constitué un lieu pour qu’il soit conservé, pour vous inaccessible.

À moins que¼ à moins que la littérature ne soit exactement ça, à moins que le champ littéraire, diffusion comprise, ne soit ce laboratoire sans limites assignables, susceptible d’accueillir les spécimens que certains décident de lui confier afin qu’il soient naturalisés.

Je ne trancherai pas cette alternative. Peut-être la littérature est-elle ce champ dès lors mis en tension par deux vecteurs correspondant à la distinction marxiste valeur d’usage/valeur d’échange. Valeur d’usage, ce serait l’acte de naturalisation de l’objet littéraire ; valeur d’échange, ce serait la lecture, la lecture comme suspens de la poubellication.

Si tel est le cas, les œuvres immortelles, celles que nous louons, seraient celles qui échappent à la naturalisation. Immortelles, ces œuvres le deviendraient dans l’exacte mesure où leurs auteurs, de ce fait même, seraient de ceux qui jamais ne boucleront, n’achèveront leur deuil. Lecteurs, nous contribuons à ce non achèvement.

Ainsi Yôko Ogawa nous enseigne-t-elle quelque chose qui peut d’autant plus nous surprendre que nous avons tendance à penser exactement le contraire ; elle nous apprend, qui plus est de la meilleure façon qui soit, c’est-à-dire en nous mettant effectivement dans le coup, que la réussite littéraire, n’est rien d’autre qu’une modalité de l’échec d’un deuil.

<!--[if !supportFootnotes]-->

<!--[endif]-->

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> Ludwig Wittgenstein, Carnets secrets 1914-1916. Trad. de l’allemand et présenté par Jean-Pierre Cometti, Tours, farrago, 2001.

<!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]--> Je donne de sa remarque ci-dessus une lecture minimaliste. Bien plus radical, Wittgenstein disait exactement ceci (les […] sont dans le texte publié) : « J’aperçois des éléments sans savoir comment ils […] s’articulent au sein du tout. […] Tout problème nouveau est pour moi un fardeau. […] […] une claire vision d’ensemble devrait montrer que tout problème est le problème principal, et la vision de la question principale ( ?) n’est pas une source de découragement, mais de stimulation » (je souligne ; op. cit., p. 42). Sur le statut du détail, du fragment, on ne peut éviter de s’instruire aussi auprès du très remarquable livre de Pascal Quignard Une gêne technique à l’égard des fragments, Paris, Fata Morgana, 1986.

<!--[if !supportFootnotes]-->[3]<!--[endif]--> Un vicieux du jury lui a d’ailleurs demandé : savez-vous déchiffrer l’illisible écriture de Freud ? Réponse : oui !

<!--[if !supportFootnotes]-->[4]<!--[endif]--> Hormis le jeu petit a - j dans l’interprétation lacanienne d’Hamlet, que je n’ai pas dû savoir bien présenter puisque, lectrice compétente et appliquée, elle n’en donne pas moins sur ce point sa langue au chat.

<!--[if !supportFootnotes]-->[5]<!--[endif]--> L’enquête sur l’exil est faite par questionnaires, exploités à la fois statistiquement et « psychanalytiquement », non sans que Martine Lussier ne soit avertie de la nécessité, ici, des guillemets.

<!--[if !supportFootnotes]-->[6]<!--[endif]--> N’étant pas professeur, il était libre de ses mouvements et lorsque le président du jury intervint pour lui dire de faire plus court, il répondit qu’il avait des choses à dire et que, si ça ne plaisait pas, il était prêt à quitter la salle tout de suite, moyennant quoi on lui ficha la paix. Ceci indique qu’il avait pris sa mission très à cœur, et qu’il entendait bien la remplir aussi parfaitement que possible.

<!--[if !supportFootnotes]-->[7]<!--[endif]--> C’est tout juste si, disant Bowlby un « esprit simple », il ne l’a pas traité de simple d’esprit.

<!--[if !supportFootnotes]-->[8]<!--[endif]-->Jean-Bertrand Pontalis prend lui aussi ses distances avec « Deuil et mélancolie ». Ainsi déclare-t-il « hâtive » (« Oh ! qu’en termes galants ces choses-là sont dites ») l’idée freudienne que l’endeuillé sait qui il a perdu, et récuse-t-il explicitement cette autre conception freudienne d’un objet d’amour qui serait substituable. Bigre ! Mais pourquoi, puisqu’il se trouve que j’ai été le premier à être explicite sur ces deux points, ne pas me citer ? (J.-B. Pontalis, « Rêver nos morts », f.a, n° 7, Paris, éd. Autrement, 1999, p. 295-306).

<!--[if !supportFootnotes]-->[9]<!--[endif]--> Philippe Forest, L’enfant éternel, Paris, Gallimard, 1997. Dans le roman qui suivit, récit, encore, de son deuil de l’enfant morte (Toute la nuit, Paris, Gallimard, 1999), Forest dit sa lecture d’Érotique du deuil au temps de la mort sèche.

<!--[if !supportFootnotes]-->[10]<!--[endif]--> Yôko Ogawa, L’annulaire, récit traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, Arles, Actes Sud, mai 1999.

<!--[if !supportFootnotes]-->[11]<!--[endif]--> Forest, d’ailleurs, nous a rapporté de son dernier voyage au Japon, un entretien avec Ôé : sur ce terrain aussi nous nous trouvons proches (Philippe Forest Ôé Kenzaburô, Légendes d’un romancier japonais, suivi d’un Entretien avec Ôé Kenzaburô, Nantes, éd. Pleins Feux, 2001. À quoi s’ajoute une étude de critique littéraire : cf. P. Forest, Le roman, le je, Nantes, éd. Pleins Feux, 2001).

<!--[if !supportFootnotes]-->[12]<!--[endif]--> Cette semaine qu’il faut choisir si l’on souhaite entrer en contact physique avec le Japon.

<!--[if !supportFootnotes]-->[14]<!--[endif]--> Payer, combien ? Le prix d’un bon repas dans un restaurant français ! Ceci nous évoque Lacan ayant déterminé le prix des séances de François Perrier en s’étant fait inviter par celui-ci, juste avant le début de son analyse, dans un bon restaurant. Le prix de l’addition, réglée par Perrier, détermina celui des séances (double, donc, du prix du spécimen dans le laboratoire de monsieur Deshimaru).