Interventions

2003 A propos de Sidonie Csillag

Interview pour Illico à propos de la parution de l’ouvrage 

Sidonie Csillag, homosexuelle chez Freud, Lesbienne dans le siècle

 

 

Tout d’abord qu’est-ce qu’Epel ? Et qu’elle y est votre fonction ?

Il s’agit d’une maison d’édition, fondée en 1990 par quatre membres de l’École lacanienne de psychanalyse. Je la dirige présentement. Vous pourrez connaître l’ensemble varié des cinquante ouvrages publiés à ce jour en consultant le site epel-edition.com.

Mais quel était le problème auquel répondait cette initiative ? D’un côté, les grands éditeurs, subissant le recul global de l’intérêt pour les « sciences humaines », n’étaient guère désireux de publier les travaux lacaniens. D’un autre côté, certains éditeurs mineurs ou constitués ad hoc publiaient les fonds de tiroir de l’École freudienne, dissoute en 1980. S’agissant de Lacan, les uns et les autres avaient affaire à une difficulté dont on ne semble pas s’être encore aperçu, difficulté liée au frayage de Lacan, à son style. Ce qu’il appela, d’ailleurs tardivement, son « enseignement » était un mouvement fait de déplacements sériés : chacune de ses assertions fut présentée d’une manière d’autant plus affirmée qu’elle allait être bientôt remodelée, contredite parfois (ce qu’en outre il ne signalait que rarement). Tant et si bien que l’on ne peut entrer dans sa problématique sans un considérable travail dont bien peu acceptent de payer le prix. Lévi-Strauss, Jakobson, Foucault et bien d’autres, comme eux, ont lâché prise à un certain moment (et nombre de lacaniens également). Comment, dans ces conditions, pourrait fonctionner un comité de lecture ? Comment évaluer avec sérieux l’intérêt, la pertinence d’un manuscrit ? Les lecteurs (mais aussi les membres des jurys de thèses) ne sont eux-mêmes pas au fait ! Cette configuration est aussi comique qu’embarrassante.

Créer Epel ouvrait une possibilité, et nous donnait les coudées franches. Mais aussi la liberté de publier des travaux qui, hors champ freudien, n’en présentent pas moins un grand intérêt pour la psychanalyse en ce sens que, mordant partiellement sur ce qu’on pouvait imaginer être son terrain, abordant autrement certains problèmes, ces travaux questionnent la psychanalyse sur ce que, sans le savoir, elle pouvait véhiculer, reconduire de préjugés, sur des points que je dirais d’« enkystement ». Ainsi Epel est aujourd’hui en France l’éditeur qui, de la manière la plus résolue, publie certains des plus remarquables travaux des gay and lesbian studies, de la théorie queer. L’ouvrage à propos duquel vous m’interrogez s’inscrit dans cette veine.

 

Pouvez-nous nous présenter les auteurs du livre ?

Les auteures ont personnellement connu Sidonie Csillag, elles se sont longuement entretenues avec elle et ont écrit leur livre sur la base d’une soixantaine d’heures d’entretiens enregistrés. Elles sont averties du fait littéraire. Ines Rieder, née à Vienne en 1954, est traductrice, journaliste indépendante et écrivain. On peut lire ses publications au Brésil, aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne et en Autriche. Diana Voigt est née en 1960 à Vienne, où elle fonde sa propre agence littéraire en 1996. Elle est coéditrice et coauteure de plusieurs publications.

 

Comment avez-vous eu connaissance de ce texte ?

L’histoire est amusante. Le 9 juin 2001, Vienne célèbre le centenaire de la naissance de Jacques Lacan. Thème choisi : le passage à l’acte (ce concept lui est dû). On m’invite à intervenir. Il se trouve qu’après avoir étudié celui des sœurs Papin, puis celui de Marguerite Anzieu (l’« Aimée » de Lacan), je suis en train de présenter à ceux qui participent à mon séminaire le passage à l’acte de ladite « jeune homosexuelle », ou, plus exactement, les deux versions de ce passage à l’acte, fort différentes à vrai dire, que Lacan construit à plusieurs années d’intervalle. L’ultime, en 1963, lui sert d’appui pour une reformulation, majeure autant que méconnue, du sens du « retour à Freud », mot d’ordre proclamé à Vienne par lui en 1955. Un demi-siècle plus tard, l’occasion m’était ainsi offerte d’aller dire, en ce même lieu, autrement dit au bon endroit, qu’il s’agissait pour Lacan, depuis 1963, d’un « retour à… ce qui manque à Freud ». On mesure le pas de côté.

Mais une surprise de taille m’attendait. À la suite de mon exposé, le professeur August Ruhs, qui présidait la séance, annonça pour la toute première fois publiquement qu’il avait récemment rencontré la « jeune homosexuelle » de Freud, devenue, depuis, une très vieille dame. Il croyait aussi savoir que deux auteures lesbiennes s’étaient entretenues avec elle, peu avant sa mort, et avaient rapporté ses propos sous la forme d’un récit de sa vie, celle d’une lesbienne tout au long du xxe siècle. Leur livre était récemment paru. Le voici aujourd’hui en français.

 

Pouvez-nous présenter Sidonie Csillag ?

Vous me demandez de vous raconter tout l’ouvrage !

 

Comment a-t-elle rencontré Freud ?

Elle fut amenée chez Freud par son papa, riche banquier viennois. On n’appréciait guère, chez elle, qu’adolescente, elle soit tombée amoureuse d’une prostituée nobiliaire. Et, le jour où, surprise par son père se promenant en compagnie de son aimée, celle-ci aussi la repousse, c’en est trop. Elle se jette par-dessus un parapet, tombant en contrebas sur la voie ferrée, première tentative de suicide qui incita le père à aller consulter Freud.

Freud était certes averti de ce qu’il est exclu d’accueillir en analyse quelqu’un qui ne le demande pas. Il joue pourtant le jeu du père au lieu (tout au moins est-ce là mon avis) de proposer à ce père de le prendre en analyse¼ puisque c’était lui le demandeur. Combien d’enfants en analyse (mais d’adolescents et d’adultes aussi bien) s’y trouvent, aujourd’hui encore, sur la base d’un tel malentendu ? L’affaire est exemplaire.

Exemplaire aussi à un autre titre. Lacan, étudiant ce cas, épingle cet amour homosexuel comme amour courtois. D’après lui, elle se serait faite le chevalier servant de sa dame. Eh bien, il y a une photo dans le livre où nous la voyons en effet habillée en chevalier à la rose ! Une belle confirmation, n’est-ce pas ?

 

Comment étaient leurs relations ?

Lors de sa première séance chez Freud, elle s’approche pour lui faire le baise-main. Eh voici que Freud refuse ! On se demande bien pourquoi. Par la suite, Freud l’a beaucoup harcelée (comme il le faisait à l’époque avec d’autres), en particulier en lui demandant de lui apporter des rêves, voire en lui intimant, ou quasi, de rêver. De là est née une belle question, celle des rêves mensongers, que Freud  aborde dans l’article où il publie son cas. L’inconscient peut-il tromper ? Lacan reprendra cette discussion. Á vrai dire, la jeune et belle Sidonie, du haut de ses dix-neuf ans, s’y prend pas mal du tout avec le professeur. Comme elle ne rêve pas assez au gré de celui-ci, elle décide de lui raconter des éléments de sa vie (ses rencontres avec son aimée) comme s’il s’agissait de rêves. Et Freud n’a rien vu ! Sans doute n’a-t-il pas vu non plus qu’elle continuait à fréquenter sa Dame tout en ayant fait la promesse à son père de s’en abstenir.

Mais le plus terrible est sans doute l’aveu que lui fit Freud au moment de leur séparation. Selon son témoignage, il lui aurait dit : « Vous avez des yeux si rusés¼ je n’aimerais pas vous rencontrer dans la vie si j’étais votre ennemi ». Âgée de quatre-vingt-dix ans elle vitupérera encore contre Freud, se réjouissant qu’il se soit « cassé les dents » sur elle. C’était un idiot, elle n’en démord pas - un jugement qu’Ines Rieder trouve fort exagéré. Mais on peut aussi lire cette persistante colère comme maintenant solidement, soixante-dix ans plus tard, son lien à Freud. Lacan disait que l’analyse commence on me pardonnera le jargon avec le « transfert négatif ». L’analyse de Sidonie aura donc débuté au moment où, fâchée, elle aura quitté Freud.

 

Est-ce que cette rencontre a influencé les études de Freud sur l’homosexualité ? Si oui, en quoi ?

Au moment où il reçoit Sidonie, Freud est très préoccupé par l’homosexualité féminine, mais aussi personnellement concerné. Il a pris sa fille Anna en analyse, a entrevu son homosexualité, peut-être la sait-il alors parfaitement. C’est aussi le moment où Anna présente un travail clinique à la Société psychanalytique de Vienne sur les fantasmes de fustigation, en fait les siens propres, avec lesquels elle se masturbait. Parallèlement, Freud écrit son célèbre texte « On bat un enfant ». On voit que sur ces questions (comme sur d’autres) Freud ne peut être lu seul. Nous sommes en train de revisiter les travaux et la position d’Anna Freud, de repérer à quel point ce qui a pu apparaître à Lacan comme un discours de la norme (ses travaux à elle) « sur-straighte » ironiquement Freud. Queer Anna, oui.

Ce point, qui peut sembler local, entraîne un certain nombre de conséquences qui vont bien au-delà. La psychanalyse a-t-elle réellement besoin d’une clinique de type nosographique, d’un discours nécessairement général sur ce que seraient la névrose, la psychose et la perversion (un fourre presque tout, où l’on rangeait notamment l’homosexualité) ? Il est aujourd’hui enfin heureusement permis d’en douter. La psychanalyse n’a-t-elle pas vocation à être inlassablement « science du particulier », à séjourner encore et encore dans le particulier ? N’est-ce pas la leçon de Lacan soulignant l’application de Freud à s’en tenir au texte même de chacun, de chaque rêve, de chaque symptôme ? Lacan en est venu à définir la clinique psychanalytique comme ce qui se disait dans une analyse. Un point c’est tout. Il est plus que jamais temps en ce moment d’intense et quotidienne normalisation que chacun subit, voire à laquelle il participe activement, que la psychanalyse devienne ce qu’elle a été dans ses moments les plus créatifs, tous et chacun liés à la particularité d’un propos, d’un problème, cette particularité à laquelle, par-delà le récit clinique de son cas et sa théorisation, Sidonie Csillag, prenant la parole, nous ramène aujourd’hui.

 

Jean Allouch