De Lacan ¼ je me fiche<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]-->
Conférence prononcée au grand amphithéâtre de la Sorbonne, à l'occasion de la célébration du centenaire de naissance de Jacques Lacan. Interventions de Markos Zafiropoulos, Paul-Laurent Hassoun, André Green, Georges Lanteri-Laura
Il y a un style noble de la pensée,
ce que nient les psychologues.<!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]-->
- Je me fiche de Lacan, et m’en suis toujours fichu, il est vrai de façons différentes.
Sollicité par Markos Zafiropoulos à venir ici porter un témoignage d’une affaire avec Lacan de maintenant quarante années et quelques deux mille pages publiées, cette déclaration m’est apparue, dans le temps présent, comme la plus juste à vous dire. En quelques paragraphes, je me propose de la décliner.
Où quasi tout le monde s’en fiche
Il serait aisé, mais néanmoins erroné, de m’abriter derrière Lacan pour éclairer ce « je m’en fiche ». Lacan a rendu l’accès à son frayage si difficile, le prix de cet accès si cher en temps, en énergie, en cogitations, la mise personnelle si inévitable, que la solution la plus simple et peut-être la plus sage, à son endroit, est de s’en ficher. Ce fut le cas de grands noms de l’intelligentsia, de personnes dont certaines, pourtant, l’ont côtoyé, voire ont été de ses plus proches amis. Henry Ey, Claude Lévi-Strauss, Roman Jakobson, Michel Foucault furent de ceux-là qui, tôt ou plus tard, décidèrent de ne pas ou de ne plus se soucier du frayage de Lacan. Et l’on dit qu’alors qu’il venait de recevoir les Écrits, après les avoir feuilletés, Martin Heidegger déclara : « Le psychiatre a besoin d’un psychiatre ». Rien n’était plus vrai, simplement, Heidegger ne savait sans doute pas qu’il formulait ainsi l’une de ces propositions universelles affirmatives susceptibles de différencier psychiatrie et psychanalyse - la psychanalyse se présentant comme une psychiatrie où il est admis, précisément, que le psychiatre a besoin d’un psychiatre (ce qui, pudiquement, s’appelle la didactique), où il n’y a pas, autrement dit, d’un côté un malade, d’un autre un médecin. Tous malades, voire tous fous, conformément à la phrase de Pascal qui donne son ouverture à la première édition de l’Histoire de la folie à l’âge classique<!--[if !supportFootnotes]-->[3]<!--[endif]-->de Michel Foucault :
Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou.
Quant à ceux qui ne se détournent pas ainsi de Lacan, en particulier bon nombre de « lacaniens », ceux-là ont aussi leurs façons de se ficher de lui<!--[if !supportFootnotes]-->[4]<!--[endif]-->, et bien moins sages. Au point qu’il ne faut pas compter bien loin pour obtenir, vingt ans après la mort de Lacan, le nombre des travaux conséquents.
Mais Markos Zafiropoulos m’a demandé un témoignage, pas une analyse de la façon dont se présente, aujourd’hui, l’accueil réservé à Lacan. Il s’agit de vous dire comment ce ne sont ni l’une ni l’autre de ces deux figures que je viens de rapidement dessiner qui caractérisent mes façons, historiquement dépliables, de me ficher de Lacan.
Quitte à ce que ne soit pas sans rudesse, prenons le problème dans sa radicalité.
Où Lacan se fichait de lui-même
En 1968, Lacan reformulait ainsi son fameux Wo es war, soll Ich werden freudien, s’autorisant, en l’occasion, à transformer le soll en muss<!--[if !supportFootnotes]-->[5]<!--[endif]--> :
Wo Es tat, et vous permettrez ce de l’écrire de la lettre ici barrée, là où le signifiant agissait (au double sens où il vient de cesser et où il allait juste agir), non point soll Ich werden, mais muss Ich, moi qui agis, moi qui […] lance dans le monde cette chose à quoi on pourra s’adresser comme à une raison, muss Ich petit a werden, moi, de ce que j’introduis comme nouvel ordre dans le monde, je dois devenir le déchet .<!--[if !supportFootnotes]-->[6]<!--[endif]-->
Se produire ainsi comme le déchet de son acte, n’est-ce pas se ficher de soi-même et, ajouterai-je, à un point inouï ? Il faudrait, pour tenter sinon de rejoindre du moins d’apercevoir ce point, pouvoir se laisser atteindre, par exemple par cette paradoxale réalisation de soi où l’hindouiste, échappant enfin au cycle des réincarnations, advient comme Brahmâ, ou par le refus de Socrate de s’échapper (alors qu’il y était invité et qu’il en avait la possibilité) de cette prison où la mort, quelques heures plus tard, l’attendait, ou par le testament de Sade, ou par la liquidation (erledigen) de Theodor Lessing le 30 août 1933, ou par le corps du poète Pasolini, laissé mort sur un tas d’ordures<!--[if !supportFootnotes]-->[7]<!--[endif]-->. Il se pourrait fort bien que rendre hommage à l’œuvre de Lacan soit, à soi seul, déjà un biais par lequel nous nous assurerions de ne jamais rejoindre Lacan en ce point où, selon son propre mot, il « décharitait ». N’avons-nous pas affaire là à un bien étrange « souci de soi » (epimeleia heautou)<!--[if !supportFootnotes]-->[8]<!--[endif]--> ?
Où il y a quelque chose dont je ne me fiche pas
Je me fiche de Lacan et, ajouterai-je, de la psychanalyse car il y a quelque chose dont je ne me fiche absolument pas, ceci depuis ma peu tendre enfance, et c’est la folie. « Circonstances obligent », dit-on. La folie est la raison de ma présence ici, une raison qui certes m’échappe. Car je fais mienne une déclaration écrite et inédite de Lacan dans la dernière décade de sa vie, une déclaration en forme de cogito : « […] il s’agit de moi, donc je me trompe ».
Il reste fort vraisemblable que nos pauvres discours glissent sur la folie comme de l’eau sur les plumes d’un canard ; bien des choses le donnent à penser. Les « professionnels de la santé » traitent-ils ou maltraitent-ils la folie ? Sommes-nous des apprentis sorciers ? J’augurerais mal de la pratique de quelqu’un pour qui cette question serait exclue du champ de ses préoccupations<!--[if !supportFootnotes]-->[9]<!--[endif]-->.
Il est une façon de s’intéresser à Freud, à Lacan, à la psychiatrie, à la psychanalyse qui revient à se comporter comme un ébéniste qui, au lieu de faire des meubles, passerait son temps à étudier voire à affûter ses outils. Ce n’était pas le cas de Lacan qui, pourtant, ses mathèmes, les bichonnait.
Où ma déclaration apparaît non réciproquable
Je me fiche de Lacan. Entendez que cette assertion n’est pas réciproquable : Lacan ne s’est pas fichu de moi. Peut-être s’est-il fichu de pas mal de monde, ça se dit, et je n’en sais rien, mais¼ pas de moi ; c’est un fait, un fait que je vous dis.
Comment ne s’est-il pas fichu de moi ? En se faisant, à ma demande, mon psychanalyste. Comment s’y est-il pris ? Par le truchement de deux ou trois petites choses, oh ! pas de grandes choses, mais une chose surtout, toute bête à dire : il m’a souri, il m’a fait don d’un sourire qui, pour être d’artifice, n’était pas moins sincère (Ferenczi). Un sourire comme pharmakon n’est pas le genre de traitement que l’industrie du médicament pourrait, en se frottant les mains, lancer sur le marché.
Avais-je peur de ce sourire ? Sans doute, puisqu’il m’aura fallu, avant d’aller lui demander son aide, m’adresser à un de ses lieutenants, un tenant lieu (Lacan restant pour moi ce que Conrad Stein a fort justement appelé mon « psychanalyste d’élection »). Dans la salle d’attente de ce personnage à l’époque assez connu, il y avait un piano à queue ; sur ce piano, était posé un tout petit vase de cristal et, dans ce vase, une rose, pas exactement rouge, mais une rose tout de même. Son nom, d’ailleurs, mais je m’en suis aperçu seulement en préparant le présent propos, commençait par la syllabe « rose ». Or cette rose qui me regardait tandis que j’attendais, jamais longtemps, l’heure de ma séance, était toujours fraîche. Vous rendez-vous compte ?, toujours, toujours, toujours fraîche. Pas une seule fois elle ne m’est apparue autrement que comme venant tout juste d’être cueillie. Cet élève de Lacan était un psychiatre-psychanalyste, mais aussi un penseur cultivé, appliqué, sérieux, parfois brillant. Brillant comme sa rose toujours fraîche. Car tel est le régime normal, c’est-à-dire homosexuellement normalisé<!--[if !supportFootnotes]-->[10]<!--[endif]-->, reconnu depuis Platon, de la pensée : une rose jamais exposée à se faner : « Seule la rose est assez fragile pour exprimer l’éternité »<!--[if !supportFootnotes]-->[11]<!--[endif]-->, écrit le poète. Et telle sera cette sorte d’immortalité dans quoi « Lacan » glissera si l’on parvient à faire croire qu’existe une pensée Lacan. Et quand, un certain jour, j’ai pu enfin me rendre compte de l’horreur que véhiculait ce semblant d’éternité<!--[if !supportFootnotes]-->[12]<!--[endif]-->, je n’eus d’autre choix que de me tourner vers celui dont je ne savais pas encore qu’il allait me sourire.
Où l’analysant se fiche de son psychanalyste
Plus que jamais alors, je me suis fichu de lui. Exactement comme l’analysant se fiche pas mal de son psychanalyste. Oui : « pas mal », l’équivoque est ici bienvenue, car c’est à juste titre que l’analysant se fiche de toute une série d’événements qui peuvent survenir dans la vie de son psychanalyste. Songez combien nous nous fichons bien de quantités d’événements, joyeux ou dramatiques, dans notre mise en œuvre de ce que Powys appelle « l’art d’éviter le déplaisir ».
La psychanalyse est porteuse d’un terme justement fait pour désigner ce point où l’analysant se fiche de son psychanalyste. Cela s’appelle transfert. Très curieusement, dans le programme si chargé, si ample, de ces neuvièmes journées psychiatriques, où presque tous les problèmes sont abordés, on cherche en vain une seule occurrence du terme « transfert ». Voici un fait, énorme s’il en est : au moment, somme toute exaltant pour qui saurait s’en saisir, où la psychiatrie n’a d’autre choix que de se refonder, le psychiatre d’autre solution que de repenser de A à Z sa pratique, voici que ce qui fait la teneur de cette pratique, qu’on l’admette ou pas, se trouve absent du champ de ses préoccupations.
La consistance et même la « grâce du transfert »<!--[if !supportFootnotes]-->[13]<!--[endif]--> consiste en ce que l’analysant peut se ficher de son analyste. Les analystes l’ont bien compris qui, spontanément, sont portés à répondre : « Mais non mais non, vous voyez bien que cette personne que vous dites et m’imputez, ce n’est pas moi », témoignant ainsi qu’ils sont alors habités du sentiment que le transfert se fiche d’eux. L’analyste comme tel n’est pas davantage le sujet supposé savoir. Mais justement, cette réponse ayant valeur de désistement, il est, heureusement, des analystes pour soutenir qu’elle ne convient pas ; et sans doute André Green, dont je salue la présence à mes côtés, André Green à qui nous devons un des articles les plus mal posés sur l’objet petit a<!--[if !supportFootnotes]-->[14]<!--[endif]-->, et, plus récemment, l’élection d’un auteur incompétent pour rendre compte du courant lacanien dans son panorama des grands courants de la psychanalyse contemporaine, sans doute André Green est-il de ceux-là. Autrement dit l’accueil du transfert par l’analyste revient à adresser, en acte, à l’analysant, quelque chose comme un : « Continuez, dans ce plongeon transférentiel, à vous ficher résolument de moi, puisque c’est la seule possibilité, ce transfert, de le boucler ».
Contre-exemple : mon psychanalyste à la rose toujours fraîche. Il n’était pas question de pouvoir se ficher de lui, de son rapport à une mort (re)couverte d’excrément<!--[if !supportFootnotes]-->[15]<!--[endif]-->.
Où je me fiche de la pensée Lacan
Mais pourquoi me suis-je adressé à Lacan, spécifiquement à lui ? Était-ce parce qu’il était un penseur ? Je veux bien admettre que l’on puisse transférer un temps sur une rose toujours fraîche, mais ce n’était pas mon cas. La folie à laquelle j’avais affaire était suffisamment « raisonnante », selon le si juste mot de Sérieux et Capgras, pour que je sois averti que ce n’était pas en pensant, en la pensant (ce penseur fût-il Lacan), que pouvait s’ouvrir une chance qu’elle me fiche un tantinet la paix.
Lacan se moquait de la pensée. Il écrivait « l’appensée »<!--[if !supportFootnotes]-->[16]<!--[endif]-->, ou encore, anagrammatiquement, plutôt que « philosophie », « foliesophie ». Ayant admis, avec Freud, que la pensée fonctionnait comme censure (Freud ne demande certes pas à son patient qu’il lui dise ce qu’il pense, mais, ce qui est fort différent, qu’il lui dise ce qui lui vient à l’esprit), Lacan jouait avec les lettres de cette pensée-censure, obtenant ainsi le mot de « censée-pensure »<!--[if !supportFootnotes]-->[17]<!--[endif]-->. Il n’ignorait certes pas non plus ce qu’indiquait le poète en chantant : « Quand je pense à Fernande, je bande, je bande ». Non, Lacan n’était pas un penseur, encore moins le constructeur d’un « système de pensée » comme Élisabeth Roudinesco le serine. Et ce ne fut certes pas à ce titre que je m’adressai à lui.
J’entrevoyais, autrement dit, qu’il s’agissait, avec Lacan, plutôt que de pensées, de ce que Foucault écrira à propos de Différence et répétition de Deleuze<!--[if !supportFootnotes]-->[18]<!--[endif]--> :
Retenons bien surtout ce grand renversement des valeurs de la lumière : la pensée n’est plus un regard ouvert sur des formes claires et bien fixées dans leur identité ; elle est geste, saut, danse, écart extrême, obscurité tendue. C’est la fin de la philosophie (celle de la représentation). Incipit philosophia (celle de la différence).
Au champ freudien, Lacan n’était pas seul à tenir la pensée pour suspecte (la sienne, aussi bien). Qu’il suffise ici de convoquer Winnicott qui, dans un article à juste titre fameux, situait le « je pense » cartésien comme un défaut de développement<!--[if !supportFootnotes]-->[19]<!--[endif]-->. Combien de séances analytiques sont rendues largement vaines par le fait que l’analysant ne peut faire autre chose que penser ?
Où mon « je m’en fiche » aura fonctionné
Je me suis adressé à Lacan, eh bien justement, comme à quelqu’un dont il était possible que je me fiche. Ça ne se rencontre pas à tous les coins de rue, quelqu’un de cet acabit. Car une chose est se ficher de quelqu’un, autre chose se ficher de ce quelqu’un avec ce quelqu’un, ou, tout au moins, pas sans lui. Je viens de vous dire là ma définition du psychanalyste.
Comment ai-je su, âgé de 23 ans, que Lacan était de cette facture ? Vous le dire nous permettra peut-être d’approcher de plus près ce que dénote, à mes yeux tout au moins, le nom Jacques Lacan.
Rien n’assure que cette chose dénotée puisse avoir la moindre existence après la mort de Jacques Lacan, il y a vingt ans maintenant. Rien n’assure que tout ce que nous mettons sous le nom de Lacan ne soit pas absolument inopérant pour cette raison que ceci ne pouvait avoir lieu que Lacan vivant. La férocité (c’est le mot) destructrice avec laquelle certains s’emploient à détourner cet enseignement de Lacan qu’ils prétendent soutenir en le faisant verser dans une pastorale sociale, dans une religion, dans une médecine, est aujourd’hui si patente que l’on voit mal comment ne pas se poser la question d’un défaut radical de tout prolongement possible de cet enseignement après la mort de Lacan.
Où ce dont je me fiche est en troisième personne
Mon rapport à Lacan fut, à le prendre dans son fil historique, à l’enseigne de trois « on dit ». L’« on dit », appelez ça, si vous le préférez : rumeur publique, ou commérage, ou réputation ; je préfère on dit à cause de la portée subjectivante de ce terme chez Marguerite Duras (voyez Le Vice-Consul, ou Le ravissement de Lol. V. Stein, ou India song).
Premier on dit : j’ai entendu parler de Lacan avant de l’entendre parler lui, ou même de lire un quelconque de ses textes. Lacan fut pour moi tout d’abord une rumeur, véhiculée dans un hôpital psychiatrique, par un médecin chef alors occupé à ce que ses malades puissent, pour manger, disposer enfin, comme tout un chacun, de fourchettes et de couteaux.
Peut-être Lacan n’est-il rien d’autre qu’un on dit. Après tout, ce ne serait pas si mal ! Conformément à cet effet reconnu de la rumeur, il aura réussi à faire pas mal « jaser », ou jacter, à commencer par un assez grand nombre d’analysants. Et donc, cette rumeur hospitalière m’aura fait causer sur son divan.
Il s’est trouvé que ce temps où, transférentiellement, je l’incorporais dans cette intimité mienne qui se trouvait largement hors de moi, devait déboucher sur un second on dit, celui de ma passe. « Passe » est le terme, à certains égards trompeur (car il s’agit d’une impasse : on ne sort pas de l’inexistence de l’Autre), par lequel Lacan désigna le seul dispositif susceptible, à ses yeux, d’entériner le fait qu’il y aura eu analyse effective. Il était construit, non par hasard, sur le modèle du mot d’esprit freudien, et impliquait l’existence d’une école.
Cette passe, en rendant localement publique mon analyse avec Lacan, réalisait un autre rapport à lui que celui précédemment instauré, une autre façon de me ficher de lui. Laquelle ? Celle où je me situais comme l’ayant laissé tomber. Qu’était alors devenue, à ce moment-là, pour moi et quelques autres qui se trouvaient dans le coup, la rumeur Lacan ? C’était¼ ah ! ce n’est pas facile à dire, les mots manquent. C’était lui, mon analyste, s’étant inscrit d’une certaine façon dans mon affaire. Deux passeurs véhiculaient cette rumeur auprès d’autres, qu’elle devait atteindre, si passe il y avait.
Puis il y eut un troisième on dit, largement inattendu à vrai dire, celui qui fait qu’aujourd’hui « Lacan » est le nom d’un frayage, d’un événement, ou de quelques et peu nombreux événements<!--[if !supportFootnotes]-->[20]<!--[endif]-->, que je dis (que je ne suis pas seul à dire, mais qu’avec d’autres je dis). Lacan dépend désormais de ce que nous disons qu’il a dit ou fait. Son nom peut être aussi celui des conséquences que nous en tirons. Car les traces elles-mêmes qu’il a laissées (ses séminaires) dépendent plus que jamais, de ce que quelques-uns, avec Jacques-Alain Miller et selon sa toute récente proposition, en font et en feront.
On aurait presque l’impression, par rapport au premier on dit, qu’une boucle est bouclée : me voici à la place (mais pas tout à fait la même, puisque personne, à m’entendre, ne pourra aller demander une analyse à Lacan, puisque Lacan est mort) de celui qui me parlait de Lacan. C’est mon tour, en quelque sorte (peut-être de prestidigitation), de vous en parler.
Suis-je sûr, ce faisant, de ne pas, d’une ultime façon, me ficher de lui ? Certes pas ! Par exemple, ce geste, auquel je me consacre, d’introduction au champ freudien des études gays et lesbiennes (lesquelles viennent bouleverser le savoir freudien en certains de ses points-clé) est-il bien, comme je le prétends, isomorphe au sien à l’endroit de l’anti-psychiatrie ? Je ne saurais en être convaincu.
Mais ici aussi intervient son « décharite ». Il vaut comme une bouffée d’air pour la psychanalyse, comme ce que Freud n’aura pas su donner à ses successeurs (où se confirme la formule de Lacan en 1963 : le retour à Freud est un « retour à ce qui manque à Freud »). Et la possibilité que je me fiche de lui apparaît du coup comme la condition et la mesure même de ma propre responsabilité.
Un fou, un jour, alla voir son psychiatre.
— Il y a – lui dit-il sur le ton assuré de quelqu’un qui sait de quoi il parle –, il y a mille façons de soigner la folie, mais une seule est la bonne.
— Ah bon – interrogea le psychiatre un brin étonné –, et laquelle ?
— Je savais bien, répondit le fou, que vous ne saviez pas !
Voilà. S’il y a quelque chose dont je ne me fiche pas, quelque chose aussi sur quoi Lacan était réglé dans son rapport à la folie (mais cette position n’est pas absolument exceptionnelle, elle ne l’est que relativement), quelque chose qui l’habitait du tout début jusqu’à l’ultime fin, disons de Marguerite Anzieu à James Joyce, c’était, permettez que je vous le dise, ce que j’avais entendu dans la rumeur Lacan, à savoir qu’il savait, dans sa pratique, ne pas savoir. Plus précisément encore, et tous ses séminaires et ses présentations de malades en témoignent également, il savait ne pas savoir ce que Lacan pensait. Il savait, eh bien justement, quand cela s’imposait, s’en ficher, de Lacan.
Tel nous apparaît le trait (einziger Zug) parfaitement repérable également chez Freud et donc par la grâce duquel il pouvait, légitimement, se revendiquer freudien.
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<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> Ce texte a servi de support (modifié par après) d’un exposé d’abord annoncé sous le titre « Jacques Lacan ne m’intéresse pas » et devant s’inscrire dans la reconnaissance par « ses pairs » qu’« il reste » de Lacan, comme l’affirmait l’argument chapeautant l’ensemble des interventions, une « pensée-Lacan ». En désaccord avec cette assertion (on lira pourquoi dans l’exposé), je le fis savoir à Markos Zafiropoulos, qui m’avait sollicité. La différence entre le titre annoncé et celui mis en œuvre oralement, puis ici même, résulte d’un chassé-croisé. Le 12 septembre, j’écrivais à Zafiropoulos : « Pour mon intervention, je vous laisse choisir entre deux titres : “Pourquoi donc Lacan ?” ou bien “Jacques Lacan ne m'intéresse pas” (plus provocateur, mais aussi plus proche de ce dont vous souhaitez que je parle) ». Je suis donc reconnaissant à la double réaction de Zafiropoulos, qui, ayant élu le titre dit plus provocateur et maintenu son accentuation de la « pensée Lacan », m’a amené à formuler ce « je m’en fiche » qui ne relève certes pas d’un désintérêt.
J’ajouterai ici mon sentiment de n’être pas parvenu, sauf exception, à faire entendre la fonction de ce « Je m’en fiche » dans la psychanalyse. Il est vrai qu’André Green s’étant livré, juste avant, à une charge qui se voulait sévère contre Lacan (il fut applaudi, après avoir déclaré, par exemple qu’après 1960 les analystes n’intéressaient plus Lacan, ce qui constitue une contre-vérité, ou bien encore que Lacan, dans ses présentations de malades, n’avait pas de quoi pavoiser, comme si qui que ce soit, s’agissant de folie, pouvait pavoiser), je me devais de répondre. Il m’en avait d’ailleurs donné le moyen, somme toute aisé à saisir, en ayant déclaré, dans son intervention, d’une part que le retour à Freud était une « illusion », puis dit « Je parle de ce que je sais » ; il ne m’était pas bien difficile, dès lors, d’engager mon propos en rappelant que le retour à l’inconscient de Freud voulait notamment mais précisément dire qu’il était exclu que quiconque, fût-il psychanalyste, puisse revendiquer savoir ce dont il parle. Réaction immédiate de Green : « Alors, vous non plus, Allouch, vous ne savez pas ce que vous dites ? ». « Certainement pas ! », fut la réponse qui, sans malheureusement désarçonner mon interlocuteur, eut au moins cet effet de faire rire la salle (à nos dépens à tous deux, qui sommes adversaires et non pas ennemis).
<!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]--> Aragon, Le paysan de Paris.
<!--[if !supportFootnotes]-->[3]<!--[endif]--> Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Plon, 1961, préface, p. I ; 2e édition, Paris, Gallimard, 1972 (avec ajout du texte « Mon corps, ce papier, ce feu » et une préface qui ne commence plus par cette déclaration somptueuse par laquelle Foucault annonce qu’il va parcourir cet « autre tour de folie » dont le psychiatre d’aujourd’hui est l’héritier).
<!--[if !supportFootnotes]-->[4]<!--[endif]--> Sans souci d’exhaustivité, énumérons : le paraphraser, le « manuéliser », le « dictionnariser », l’« héroïser », user de façon lâche de ses concepts, le fragmenter (en prendre et en laisser), négliger ses variations, méconnaître les apories qu’il rencontrait, y piocher comme dans un puits de savoir, laisser entendre que tout, chez lui, est homogène à Freud, etc.
<!--[if !supportFootnotes]-->[5]<!--[endif]--> Je le dis de Lacan car, bien que Freud soit le scripteur de ces mots, nous les devons à Lacan qui les a fait jouer de mille façons.
<!--[if !supportFootnotes]-->[6]<!--[endif]--> Jacques Lacan, L’acte psychanalytique, séance du 17 janvier 1968 (version critique).
<!--[if !supportFootnotes]-->[7]<!--[endif]--> Cf. Mayette Viltard, « Pasolini, Moravia, une mort sans qualité », L’unebévue n° 15, « Les communautés électives I. Une subjectivation queer », Paris, L’unebévue éd., 2001.
<!--[if !supportFootnotes]-->[8]<!--[endif]--> Michel Foucault, L’herméneutique du sujet, Cours au Collège de France, Hautes Études, Gallimard Seuil, Paris, 2001.
<!--[if !supportFootnotes]-->[9]<!--[endif]--> Appeler « usagers de la psychiatrie » ceux qui, il y a peu, étaient accueillis, bien ou mal, comme des malades ou des patients, est-ce là une façon de bien traiter ces gens ? Est-ce prendre soin d’eux que d’inscrire ce qui de la folie vient à la médecine dans les filets de la statistique ? Est-ce amical, à leur endroit de laisser L’État empiéter sur la pratique médicale, au point de lui dicter, plus souvent qu’à son tour, ses comportements ? Que se passe-t-il, dans cette discipline désignée comme psychiatrie, pour qu’il soit possible qu’en l’an 2001, dans un centre de soin, circule la consigne : « Assommer le symptôme » ? Pour qu’ailleurs, là où l’on regroupe des « autistes adultes », l’on fasse appel à un littérateur et à un artiste, manifestant ainsi – et c’est déjà beaucoup – le désarroi où l’on se trouve ? Il suffit d’évoquer l’homosexualité ou le transsexualisme, leur dégagement récent de l’emprise du pathologique, pour voir d’une part confirmée la remarque de Lacan selon laquelle il faut être deux (ce peut être un malade et un médecin) pour constituer un symptôme comme symptôme et pour, d’autre part, toucher du doigt comment négliger le transfert et son « contre » aura pu et peut aller jusqu’à intempestivement médicaliser ce qui n’avait et n’a pas lieu de l’être.
<!--[if !supportFootnotes]-->[10]<!--[endif]--> Cet « homosexuellement » n’a rien d’intempestif. Cf. J. Allouch, Le sexe du maître, Paris, Exils, 2001.
<!--[if !supportFootnotes]-->[11]<!--[endif]--> Cité (page 127) par Danielle Arnoux dans sa très remarquable analyse clinique de la folie de Camille Claudel (cf. Camille Claudel, l’ironique sacrifice, Paris, EPEL, 2001).
<!--[if !supportFootnotes]-->[12]<!--[endif]--> Ce fut le jour où mon prétendu psychanalyste exhibait une cravate unie dont je ne puis mieux vous désigner la teinte qu’en vous disant qu’elle évoquait, immanquablement l’excrément. Oui, prétendu, et de son fait. Ainsi inaugurait-il la plupart des séances par un « Je vous écoute ». « Qu’en savait-il, s’il m’écoutait ? Quelle prétention ! », me suis-je dit un jour, pour bientôt m’apercevoir, puisque c’est le même mot, qu’il m’auscultait. Et ainsi m’occultait. C’était son os. Lacan n’a jamais auprès de moi revendiqué m’écouter, manifestant même ostensiblement, à l’occasion, qu’il était occupé ailleurs. Mais alors ne m’écoutait-il pas ? Voire d’autant mieux ? Le mathématicien Pierre Soury avait observé qu’il était parfois plus aisé de s’adresser à quelqu’un quand ce quelqu’un était occupé à une petite activité, du genre tricoter. Il vint un jour chez moi, son sac de cordes sous le bras, pour m’éprouver au dénouement d’un nœud. Ayant mis les brins dans mes mains, il engagea une conversation à bâtons rompus, que je suivis, moyennant quoi, en effet, sans que je sache comment, le nœud se trouva défait. L’aurait-il été si je lui avais accordé toute mon attention concentrée ? Soury pensait que non.
<!--[if !supportFootnotes]-->[13]<!--[endif]--> Formule qui se présente comme un détournement éhonté d’une phrase de Lacan : « Au commencement de la psychanalyse est le transfert. Il l’est par la grâce de celui que nous appellerons le psychanalysant » (« Proposition du 9 octobre 1967 sur la psychanalyste de l’école », repris dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 247). Cependant, la suite immédiate du propos sinon justifie du moins accorde quelque crédit à ce détournement en situant le transfert comme faisant obstacle à l’intersubjectivité (telle serait donc sa grâce), laquelle apparaît seule susceptible de donner corps à ce souci de l’autre qui interdirait qu’on se fiche de lui.
<!--[if !supportFootnotes]-->[14]<!--[endif]--> Préparant cette conférence, je ne savais pas qu’André Green allait mentionner ce travail. Il me répondit, en aparté, que Lacan l’avait chaudement félicité, et avait même souhaité qu’elle paraisse (ce qui se fit, dans les Cahiers pour l’analyse). Réponse, toujours en aparté : « Vous l’avez cru ? ». Oui, il l’a cru ! Manifestement Green n’a pas la moindre idée du nombre vertigineux de bêtises auxquelles Lacan a généreusement accordé ses plus vives félicitations (notamment celle du petit Hans). Mais précisons de quoi il s’agit dans ces approbations, à savoir ce que j’appellerai ici le judaïsme de Lacan, celui que la tradition juive manifeste dans une chansonnette, mais aussi dans un bon mot. Lessing nous les rapporte : « Tra-la, Tra-di, Ridi, Rom, demande-t-on. À quoi l’autre répond : “Tra-di, Ri-di, Ri-lom”. Mais si l’on veut, on peut aussi répondre : “Trajdim ?”. Et il arrive toujours la même chose qu’au rabbin avec ses deux justiciables. “Expose ton cas” dit-il au premier ; et après l’avoir écouté il lui dit : “Tu as raison”. Se tournant vers le second, il lui dit : “À ton tour d’exposer ton cas”. Celui-ci fait un exposé qui contredit en tout point celui du précédent. Après l’avoir soigneusement entendu, le rabbin lui répond : “Toi aussi tu as raison”. C’est alors que le premier s’écrie avec étonnement : “Mais il n’est guère possible que j’aie raison et qu’il ait aussi raison”. Le rabbin médite de nouveau et décide en fin de compte : “Mais toi aussi tu as raison” » (Theodor Lessing, La haine de soi, le refus d’être juif, traduit de l’allemand par M.-R. Hayoun, Paris, Berg international éditeurs, 2001, p. 167). Il n’y a nulle contradiction chez Lacan entre ce judaïsme et le souci de logifier la psychanalyse puisqu’au contraire chacun de ces deux traits rend plus nécessaire l’appel à l’autre.
<!--[if !supportFootnotes]-->[15]<!--[endif]--> En acte, il traitait ses patients comme des excréments : une petite serviette toujours propre attendait, sur l’oreiller, la tête de chacun, tant et si bien qu’à la fin de la journée, dans sa corbeille, figuraient autant de serviettes sales que de patients reçus. Véritables tranches de papier hygiénique, ces serviettes indiquaient qu’il s’essuyait au lieu de ses patients, donc pris comme excréments. S’étonnera-t-on si j’ajoute que la communauté psychiatrique lui attribua un prix envié ? Comment une pensée-caca pourrait-elle être en mesure d’opérer une castration anale ? Sans doute est-ce là la raison pour laquelle Serge Leclaire disait que l’analité est la chose la plus difficile à analyser.
<!--[if !supportFootnotes]-->[16]<!--[endif]--> Le mot est construit comme une métaphore, condensation entre « appui » et « pensée ».
<!--[if !supportFootnotes]-->[17]<!--[endif]--> Jacques Lacan, séminaire du 23 avril 1969.
<!--[if !supportFootnotes]-->[18]<!--[endif]--> Michel Foucault, « Ariane s’est pendue », in Dits et écrits, T. I, Paris, Gallimard, 1994, p. 769.
<!--[if !supportFootnotes]-->[19]<!--[endif]--> Cf. Donald Winnicott, « L’esprit et ses rapports avec le psyché-soma » et le commentaire qu’en donne Adam Phillips dans Le pouvoir psy, trad. de l’anglais par Claire Joly, Paris, Hachette, 1997.
<!--[if !supportFootnotes]-->[20]<!--[endif]--> L’invention d’une nouvelle théorie du moi (pour rendre la psychanalyse apte à ne pas négliger le « champ paranoïaque des psychoses »), celle du ternaire symbolique / imaginaire / réel, celle de l’objet petit a, celle d’un sujet non plus défini par le signifiant mais par le nouage (cf. J. Allouch, «Point de vue lacanien en psychanalyse»
Encyclopédie Médico-Chirurgicale, Psychiatrie, 1995).