Interventions

2003 Philippe Sollers

De l’amour, après petit a

I Présentation

Nous recevons donc aujourd’hui Philippe Sollers, que je remercie, également en votre nom, d’avoir accepté cette invitation à participer au questionnement inauguré cette année. Ce questionnement est à la fois nouveau, spécifique et inédit. Nouveau, parce que l’amour, curieusement, est resté, jusqu’à présent hors champ des travaux lacaniens (regardez seulement le dictionnaire signé É Roudinesco et M. Plon, rien sur l’amour, tout simplement rien). Spécifique, parce que tenter de distinguer, d’isoler les conséquences de l’invention de l’objet petit a sur l’amour n’est pas se demander quelle est, globalement, ou en général, la, théorie lacanienne de l’amour (si pareille chose existe). Inédit, parce que la question de l’amour n’a jamais été posée dans les termes, locaux, où nous la formulons.

Il s’est trouvé qu‘au moment où cette question venait au jour, paraissait, dans L’infini, un entretien de Philippe Sollers, intitulé « Lacan même »<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]-->, dont la lecture m’a saisi d’une façon que je puis vous dire en vous rapportant la pensée qui m’a traversé, dès mon parcours de ses premières lignes et tout du long par la suite. Je me suis surpris à penser :

Cela fait maintenant quarante ans que Lacan m’occupe un invraisemblable nombre d’heures, trente ans que j’écris sur lui, parfois même des pavés, et voici que ce Philippe Sollers, comme ça, légèrement, sans tout ce labourage à quoi je m’applique, publie aujourd’hui un texte concernant Lacan que je puis parfaitement, en chacune de ses propositions, cosigner.

Certes, m’entendant dire ceci, Philippe Sollers, pourrait légitimement se fâcher ou s’amuser, on ne sait, de cette appropriation. Elle n’en est pourtant pas exactement une, j’espère vous l’indiquer.

Là où j’usais de détours, de patientes et appliquées lectures, Sollers, tel une flèche, allait, comme sans efforts, directement. J’étais sidéré, bluffé peut-être, car aucune étude lacanienne ou sur Lacan n’avait provoqué chez moi le moindre début d’une telle impression. Mais non « bluffé » ne va pas puisque ce que Sollers disait là m’apparaissait, jusque dans le moindre détail des propos, tout simplement pertinent.

Le plus étrange en cette affaire tient au contraste entre cet inattendu accord harmonique et la plus que sensible différence de nos positions à l’endroit de Lacan. Je me suis dit, au début des années 60, s’agissant de Lacan : « Voici un type qui, étant donné ce que j’entends (dire) de lui, est susceptible de me sortir de l’embarras dans lequel je suis ». Sollers, lui, à la même époque, loin d’avoir voulu s’allonger sur le divan de la rue de Lille, a pris Lacan par les épaules, quasi paternellement, ou, si vous préférez, comme un petit frère qui se rendrait compte que son aîné n’était pas tout à fait au parfum. Il n’est donc pas illogique qu’il dise à son interlocutrice de « Lacan même », surprise par sa « condescendance » à l’endroit de Lacan : « je sais de quoi je parle »<!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]-->. Par contraste, ma position aurait plutôt été d’élire Lacan comme quelqu’un à qui je pouvais parler pour savoir de quoi je parlais (cette position se trouve d’ailleurs présente dans la rencontre de Sollers avec Lacan, Sollers en témoigne, mais elle n’y est pas axiale). Étant donné donc, ces irréductibles différences de positions, « transférentielles » si vous y tenez, il apparaît assez incroyable que nos jugements se recoupent.

Autant, n’est-ce pas, puisqu’il est ici, égrener a minima cette étonnante convergence. Étonnante, peut-être ne le sera-t-elle pas aux yeux de ceux d’entre vous qui auront constaté, en lisant ma tentative d’éclaircissement de « Kant avec Sade »<!--[if !supportFootnotes]-->[3]<!--[endif]--> que le seul des commentateurs antérieurs qui s’en tire est précisément Sollers.

Ø Sollers déclare, dans « Lacan même », qu’il convient de prendre Lacan « [¼] dans ses hésitations, ses repentirs, ses silences, ses coups de gueule¼ » ; n’est-ce-pas ce que nous pratiquons ici, ce à quoi je m’emploie depuis des lustres ?

Ø Il souligne que Lacan était, pour le dire en une formule, seul « pas si seul(s) somme toute »<!--[if !supportFootnotes]-->[4]<!--[endif]-->, un trait que j’ai maintes fois noté, en particulier à propos de l’acte de fondation de l’EFP, et que les lacaniens, héroïsant leur maître comme on le fit de Freud, s’obstinent à méconnaître.

Ø Sollers note que Lacan « prenait une place affirmative considérable », et c’est bien pour ça que nous sommes là, à tenter de délinéer cette place.

Ø Questionné sur « Fals », nom de Lacan dans Femmes, Sollers, renvoyant ce Fals à « falsification », précise qu’il s’agit d’ouvrir la « possibilité du faux qui dise vrai »<!--[if !supportFootnotes]-->[5]<!--[endif]--> ; il se trouve que c’est exactement la première phrase dite à l’un de mes passeurs au sortir de mon analyse avec Lacan : « je parle faux (au sens musical de ce terme) ». Moyennant quoi le passeur en question a pris la poudre d’escampette, irréfutable preuve qu’il n’en était pas un.

Ø Autant Sollers goûtait l’orateur, sa théâtralité, autant il n’apprécie guère l’écriture de Lacan, « sur-écrite », comme il le dit. Sur-écrite, peut-être par rage de n’être « pas pohâtassé »<!--[if !supportFootnotes]-->[6]<!--[endif]-->, mais sur-écrite bel et bien. Tant et si bien que des pans entiers de textes signés Lacan passent sans coup férir de l’illisible au vieilli, comme Sollers le note à propos des Écrits. Ce n’est pas pour rien que nous prenons Lacan par le bout de ses séminaires en leurs multiples transcriptions.

Ø Sollers remarque que Lacan « était à côté » s’agissant de Joyce (Lacan étant resté un homme des années quarante), eh bien rien n’est plus exact, la preuve en fut d’ailleurs donnée sur-le-champ avec la bévue de Lacan sur l’épiphanie ; et sa confirmation suivit lorsque les lacaniens ne surent rien faire d’autre, à l’endroit de Joyce, que de réciter jusqu’à plus soif et sans aucun apport nouveau, critique encore moins, les remarques de leur maître. Lacan n’a pas su ou pu s’appliquer, dans sa lecture de Joyce (appliquer : au sens du Guerrier appliqué de Paulhan), comme il le fit, par exemple pour Gide, ou pour Schreber, ou pour le Banquet de Platon. Son commentaire n’a pas atteint, comme il le revendique pour Lewis Carroll<!--[if !supportFootnotes]-->[7]<!--[endif]-->, le « frémissement » de l’œuvre. Ainsi le séminaire Joyce le sinthome vaut-il beaucoup pour Lacan, rien pour Joyce.

Je pourrais prolonger largement cette liste, comme Sollers aime à le faire parfois (cf. les nombreuses listes de L’étoile des amants<!--[if !supportFootnotes]-->[8]<!--[endif]-->) ; mais, après tout, autant vous laisser repérer ces convergences.

II Prolongement

Ø Il y en a pourtant une dernière que je tiens à mentionner aujourd’hui car c’est à son propos que la lecture de « Lacan même » m’a permis non pas de faire une découverte (au sens du dévoilement) mais d’étayer ce dévoilement qui, il y a quelques années, a consisté à relever que, s’agissant de la suite de son « enseignement » (comme si un enseignement digne de ce nom avait besoin d’un tel souci !), Lacan s’en était remis au mode de transmission épiclère (au lévirat des juifs). La raison de ce choix, ai-je écrit à l’époque, était l’absence d’élève digne de ce nom. Et certes, je ne renie pas ce constat désormais confirmé puisque nous disposons aujourd’hui d’un recul de plus de vingt années et que les travaux lacaniens en sont désormais au point mort ou quasi. Par « travaux lacaniens », je n’entends pas cette marée noire de vanité obséquieuse à laquelle nous avons affaire sous ce registre ; j’entends qu’il ne saurait s’agir que de lieux où les choses sont aujourd’hui brûlantes (comme, par exemple, le changement de position qui frappe l’homosexualité et le transsexualisme, et qui, conséquemment, les fait se soustraire à l’emprise médico-psychanalytique).

Or Sollers, dans cet entretien, désigne précisément un de ces lieux brûlants, celui qu’il appelle « la question Sylvia », et dont l’objet chu, mal chu à vrai dire, objet jeté avant qu’il ne soit tombé (selon une formule ici déjà introduite), n’est personne d’autre que Georges Bataille. Sollers aime l’allusion, saisie par qui pourra ; mais ce goût ne l’empêche nullement d’être parfois tout ce qu’il y a de plus direct. Ainsi laisse-t-il publier, noir sur blanc, en ce printemps 2002, sa remarque selon laquelle « Bataille était un problème considérable dans la région Lacan ». Je ne sache pas que cette remarque, clairement décisive, ait donné lieu à la moindre réponse, et serais plus qu’heureux que quelqu’un, ici ou ailleurs, me détrompe. Lisons donc ce paragraphe provocateur au juste sens de ce mot, autrement dit susceptible de déclencher une vocation :

[¼] Laurence Bataille en a elle-même subi les conséquences. J’ai dîné un seul soir avec Laurence Bataille. Je lui ai fait part de mon admiration sincère et d’ailleurs continuelle pour son père, pour son géniteur¼ à qui elle ressemblait beaucoup. Elle m’a interrompu en disant : « Écoutez non, quand on écrit certaines choses, on devrait penser à sa progéniture »,etc.

Sollers ne nous dit pas à quelles choses écrites Laurence faisait allusion, pas non plus s’il lui a demandé des précisions à ce propos – Laurence dont Littoral a publié le tout dernier article<!--[if !supportFootnotes]-->[9]<!--[endif]-->.

Voilà les familles. Donc le nom de Bataille a été censuré. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’a pas continué à circuler comme adresse, etc. C’est quelque chose qui aurait dû être étudié depuis longtemps<!--[if !supportFootnotes]-->[10]<!--[endif]--> et qui est absolument stupéfiant :

(la preuve de ce « stupéfiant » : Sollers boucle cet entretien sur ce point)

le rôle du nom de Bataille dans¼ la région

(avec cette dénomination « région », on n’est pas loin de « religion »)

La région, c’est aussi bien les sœurs de Sylvia. Tout ça n’a pas été étudié par tabou. Cela me paraît très important. Pourquoi Bataille était-il objet chu de cette constitution familiale, avec une hostilité des femmes considérable bien sûr ? Il aurait rendu les filles inmariables¼ c’est très mal vu d’être Bataille pour les matriarches de la région, n’est-ce pas, très très mal vu. Très mauvaise réputation. [¼] une vie qui n’est pas souhaitable, trop de liberté.

Eh bien voilà. Si nous devons aller chercher le Lacan qui aurait innové en manière d’amour, Lacan et non pas la potiche qui sous ce nom circule, c’est en ce point et nul autre que, d’aventure, nous le trouverons, en ce point que Sollers qualifie d’un « trop de liberté », en ce point qui fit surface avec le livre de Sibylle Lacan sur son père<!--[if !supportFootnotes]-->[11]<!--[endif]-->. Notre question présente se laisse donc ainsi sollériennement formuler : en quoi Lacan, à l’endroit de l’amour, aurait-il manifesté son trop de liberté ?

Ce propos de Sollers me permet aujourd’hui d’avancer la conjecture suivante<!--[if !supportFootnotes]-->[12]<!--[endif]--> : Lacan aurait élu un gendre épiclère d’autant plus aisément, si j’ose ainsi le dire, qu’il aurait lui-même, en épousant Sylvia Bataille, déjà lié mariage et enjeu de doctrine, éthique, érotique aussi bien, comme nous le verrons. On peut en effet difficilement attribuer au seul hasard le fait que les seuls deux enfants de Lacan qui se sont trouvés se régler sur son enseignement au point de devenir psychanalystes d’obédience lacanienne, Laurence, enfant élue comme telle, et Judith, portèrent toutes deux le nom de Bataille. Sibylle, qui ne mangeait pas de ce pain-là, écrivait, en 1994, dans l’avertissement (quel mot !) de son puzzle, et au présent, qui plus est :

« Bataille » est le nom de la seconde femme de mon père.<!--[if !supportFootnotes]-->[13]<!--[endif]-->

Autrement dit le lien sus-dit entre disons famille et frayage était déjà constitué avant que ne se mette en place la transmission épiclère. Tout d’abord il s’est agi, par le biais familial, d’écarter un dire (celui de Bataille), puis au contraire, toujours selon ce même biais, et apparemment tout au moins, de porter un dire (celui de Lacan), de s’en faire le vecteur. Ainsi, du strict point de vue de ce lien pris comme trait unaire (qu’il joue dans le sens d’un rejet ou d’une « reconnaissance »), peut-on avancer que Jacques Lacan aura d’abord été à Bataille ce que Jacques-Alain Miller sera à Lacan. Dit encore autrement : Jacques Lacan aurait été, auprès de Sylvia, ce que Jacques-Alain Miller sera auprès de Judith.

Lacan se sera-t-il entièrement soumis à cette mise à l’écart de Bataille ? Sollers se scandalise de la place de Bataille dans les Écrits : une seule note de bas de page, un Bataille cavalièrement expédié donc, et aucune mention du nom de Bataille dans l’index, un très remarquable oubli en effet. Pourtant quelques déclarations de Lacan le montrent délesté par ce qui fut donc un des enjeux de son mariage avec Sylvia. Ainsi, juste avant la parution des Écrits, déclare-t-il à son séminaire (séance du 1er juin 1966) :

L’Histoire de l’œil est riche de toute une trame bien faite pour nous rappeler si l’on peut dire l’emboîtement, l’équivalence, la connexion entre eux de tous les objets petit a et leur rapport central avec l’organe sexuel.<!--[if !supportFootnotes]-->[14]<!--[endif]-->

Lacan aura donc, partiellement tout au moins, gardé ses coudées franches. Notons que cette liberté maintenue concerne l’érotique.

Mais nous importe surtout  aujourd’hui le fait que le propos de Sollers, dans « Lacan même », permet de formuler l’enjeu de cette redoublée emprise familiale sur la doctrine. Cet enjeu, en effet, est parfaitement dit par la réplique que lui donnait Laurence Bataille avec son « Écoutez non ». Non, pas Georges Bataille, pas ce « trop de liberté ». En un premier temps, le kléros (Bataille) est frappé d’un signe négatif, maintenu comme exclu. Tandis que, dans un second temps, avec la mise en place de la transmission épiclère, le kléros est apparemment positivé, il s’agit non pas de transmettre ce sans doute intransmissible « trop de liberté », mais de produire, à sa place, un objet lui transmissible car conforme aux valeurs familiales établies et laissant de côté l’érotique de l’objet petit a (celle de l’Histoire de l’œil aussi bien). Qu’on se le dise : les filles doivent être mariables, et les pères doivent s’employer à les produire telles. Certaines femmes sont, en effet, intraitables (aussi intraitables qu’Antigone<!--[if !supportFootnotes]-->[15]<!--[endif]-->) sur ce point avec lequel on ne badine pas.

Il apparaît que protéger la famille de cet inassimilable Georges Bataille fut un premier geste pour ensuite inscrire Lacan dans l’ordre familial. Le groupement psychanalytique qui s’en est suivi (« l’école de ceux qui m’aiment », dixit Lacan) se caractérise en effet par son souci de l’ordre, ordre de la clinique, mise en ordre théorique, ordre politique aussi bien sûr. Et la meilleure preuve que nous ayons de ce souci d’ordre est le désordre provoqué par le geste de Jacques-Alain Miller<!--[if !supportFootnotes]-->[16]<!--[endif]-->, il y a un peu plus d’un an, consistant à faire un pas de côté le sortant des colossales exigences de la transmission épiclère.

Question : est-ce qu’une psychanalyse réussie ne rend pas une analysante femme inmariable ? Est-ce que ce que Lacan disait d’une entrée au couvent au décours d’une analyse (signe d’une analyse ratée selon lui) ne serait pas également vrai pour cette autre forme de vœux de mariage qu’est le mariage dit civil ?

Bien j’arrête là ces réflexions provoquées par la lecture de « Lacan même ». Elles vous auront sans doute éclairés sur mon désir que Philippe Sollers intervienne ici ce soir. Nous devons sa présence, tout d’abord à sa gentillesse, mais aussi à une phrase de cet entretien, ou plutôt à trois répliques, que je vous lis :

Qu’est-ce qu’il cherchait finalement Lacan¼ selon vous¼ qu’est-ce qu’il cherchait ?

(Il, réfléchit) [Ici, une curieuse virgule que je reproduis] L’amour qu’il n’a pas obtenu.

Qu’il n’a pas obtenu¼ ?

Il n’a pas été aimé.

¼ Qu’il n’a pas obtenu quand ?

Jamais.

Vous voulez parler de sa vie, de son enfance ?

Oui. De tout. De sa constitution. Il n’a pas été aimé. Il y a de quoi devenir furieux. Et je pense que ça le tourmentait, beaucoup. Et, je crois qu’il aurait voulu une reconnaissance beaucoup plus large, la soumission de l’université, la réalisation d’un rêve mégalomaniaque, une volonté de puissance généralisée, être sacré. Je crois qu’il a eu ce rêve de toute puissance.

Pour avoir l’amour que selon vous il n’aurait jamais obtenu ?

J’ai toujours eu l’impression qu’il n’avait jamais été guéri d’un bobo d’amour. D’un gros bobo. Ça n’allait pas, quoi.

Je prends cette déclaration de Sollers très au sérieux. Ce qui veut dire, entre autres déterminations, que celles qui peuvent relever de la biographie de Jacques-Marie Lacan ne sont peut-être là que pour nous aider à saisir quelque chose qui concerne la position du psychanalyste. Relisons en effet la première réplique :

Qu’est-ce qu’il cherchait finalement Lacan¼ selon vous¼ qu’est-ce qu’il cherchait ?

L’amour qu’il n’a pas obtenu.

Vous pouvez l’entendre de deux façons. Première lecture, disons, si cela vous chante, côté névrose, ou mégalomanie : Lacan cherchait l’amour, et il ne l’a pas obtenu. Mais vous pouvez aussi, autre lecture, lire que Lacan cherchait une certaine sorte d’amour : l’amour qu’on n’obtient pas. Il suffit pour cela de mettre des tirets et deux points.

Qu’est-ce qu’il cherchait ? : l’amour-qu’il-n’a-pas-obtenu.

N’était-ce pas cette recherche elle-même d’un amour qu’on n’obtient pas qui faisait de Lacan un psychanalyste ? Est-ce que la chose vaut seulement pour lui, ou bien vaut-elle pour tout un chacun qui se trouve dans cette position du psychanalyste ?

Aller au-devant d’un amour qu’on n’obtient pas n’est pas la même chose que tomber amoureux et, suite à diverses circonstances, se retrouver le bec dans l’eau. Dès lors que quelqu’un viserait comme tel cet amour-qu’on-n’obtient-pas, il devient hors de propos de parler de frustration, de privation ou de castration, ou de masochisme, ou que sais-je encore.

Est-ce là le « trop de liberté » que Lacan aurait pris à l’endroit de l’amour ?

Cet amour serait-il une figure absolument nouvelle de l’amour ? « Psychanalytique », si vous voulez ? Ou « freudienne » ? L’amour des troubadours (auquel Lacan consacra bon nombre de séances de séminaire), certes, n’obtient pas le joi qui en constitue pourtant l’extrême pointe. Mais ce serait sans doute forcer les choses, et, pire encore, les empsychologiser, que de prétendre que ce qui était visé dans cet amour dit courtois était cette dérobade elle-même.

Qu’est-ce que cela peut bien faire à quelqu’un, à savoir l’analysant(e), que d’avoir affaire à un partenaire qui, comme tel, viserait à obtenir, de ce quelqu’un, l’amour-qu’on-n’obtient-pas ? La question me paraît autrement plus pertinente, plus juste psychanalytiquement parlant, plus proche d’une expérience qui est d’abord celle du transfert, que celle, rebattue, du « désir du psychanalyste » qui n’est rien d’autre, dans la bouche de ceux qui s’en parent, qu’une revendication identitaire. Merci à Philippe Sollers de nous avoir permis de la poser.

Cet amour-qu’on-n’obtient-pas, n’est-ce pas l’écho, la contrepartie, voire l’envers mœbien de cette solitude « pas si seuls » dont faisait état Lacan auprès de Sollers ? N’est-ce pas là, exactement la solitude du psychanalyste ?

Les deux derniers points que je viens d’évoquer sont-ils susceptibles d’être noués ? Y aurait-il un lien entre transmission épiclère et cet amour que Sollers nous aura permis d’isoler, cet amour-qu’on-n’obtient-pas, celui, aussi, qui relèverait d’un trop de liberté amoureuse ? Eh bien oui, et il n’est guère difficile de distinguer cette articulation. En effet, le choix de l’épiclérat implique un centrage de la subjectivité sur le bien-fonds familial, sur le kléros. C’est lui, le kléros, qui est donc localisé, bien défini comme objet, qui bénéficie de la brillance de l’agalma. C’est lui qu’on aime, qu’on chérit, qu’on berce, qu’on cajole, qu’on lave, qu’on laisse en sommeil le temps d’une génération. Tout l’amour est alors centré sur cet objet et sa (non)transmission. Autrement dit l’amour n’est alors pas porté ailleurs ; personne n’en bénéficie ou n’en pâtit – c’est comme il vous plaira. Telle apparaît la redoutable ascèse de l’épiclérat à laquelle chacun s’est rigoureusement plié. Autrement dit encore, et puisqu’il s’agit, avec Lacan, d’un enseignement de la psychanalyse : plus question d’amour de transfert. D’où l’on peut conclure : plus question non plus, avec ce centrage sur la transmission<!--[if !supportFootnotes]-->[17]<!--[endif]-->, de cet amour-qu’on-n’obtient-pas.

Une école de psychanalyse se caractérise par le fait de ne jamais faire passer devant chaque psychanalyse effective quelque exigence que ce soit (par ailleurs légitimes) dont cette école se trouve porteuse.

<!--[if !supportFootnotes]-->

<!--[endif]-->

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> Philippe Sollers, « Lacan même », entretien avec Sophie Barrau, L’infini N° 78, Paris, Gallimard, Printemps 2002, p. 10-23. Il n’est certes pas innocent que, dans la revue, cet entretien soit suivi d’un texte de Sollers intitulé « Tremblement de Bataille ». Cf., également, dans le N° 80, automne 2002, « Nature d’Éros ».

<!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]--> Ibid., p. 17.

<!--[if !supportFootnotes]-->[3]<!--[endif]--> Jean Allouch, Ça de Kant, cas de Sade, Paris, Cahiers de l’Unebévue, 2000. J’y parle (p. 77) de la « Lettre de Sade », signée Philippe Sollers, comme de « la seule lecture critique de “Kant avec Sade” publiée à ce jour ».

<!--[if !supportFootnotes]-->[4]<!--[endif]--> P. Sollers, op. cit., p.12. Il s’agit de la dédicace des Écrits envoyés à Sollers.

<!--[if !supportFootnotes]-->[5]<!--[endif]--> Ibid., p. 15.

<!--[if !supportFootnotes]-->[6]<!--[endif]--> Ainsi que l’écrivent ceux qui ont recueilli 789 néologismes de Jacques Lacan, Paris, Epel, 2002, p. 76.

<!--[if !supportFootnotes]-->[7]<!--[endif]--> Jacques Lacan,, Hommage rendu à Lewis Carroll », Ornicar? N° 50, Paris, Navarin, 2003, p. 12 : « [¼] j’aurai parlé de cette œuvre, et il me semble en accord avec l’ordre authentique de son frémissement ». Etait-ce bien à lui de le dire ? Réponse : non.

<!--[if !supportFootnotes]-->[8]<!--[endif]--> P. Sollers, L’étoile des amants, Paris, Gallimard, 2002.

<!--[if !supportFootnotes]-->[9]<!--[endif]--> Laurence Bataille, « Réminiscences sans rappel », Littoral 19/20, Toulouse, Erès, avril 1986.

<!--[if !supportFootnotes]-->[10]<!--[endif]--> On aurait ainsi aussi dû étudier l’affaire Lucien Sebag.

<!--[if !supportFootnotes]-->[11]<!--[endif]--> Sibylle Lacan, Un père, Puzzle, Paris, Coll. Digraphe, Gallimard, 1994.

<!--[if !supportFootnotes]-->[12]<!--[endif]--> Elle fait donc suite à l’article « Gel », paru dans Le transfert dans tous ses errata, Paris, Epel, sept. 1991.

<!--[if !supportFootnotes]-->[13]<!--[endif]--> S. Lacan, op. cit., p. 10.

<!--[if !supportFootnotes]-->[14]<!--[endif]--> Cité par Mayette Viltard. Cf. « Foucault-Lacan : la leçon des Ménines », L’unebévue N° 12, Paris, Epel, printemps 1999. L’assertion nous renvoie au « graphe de l’amourir », du séminaire L’angoisse.

<!--[if !supportFootnotes]-->[15]<!--[endif]--> Lacan ne s’est pas privé de désigner Antigone comme figure identificatoire idéale à Laurence Bataille et à Judith qui, comme ne manque pas de l’écrire Sibylle, s’est appelée Bataille avant de s’appeler Lacan, puis Miller.

<!--[if !supportFootnotes]-->[16]<!--[endif]--> Que j’ai donc, en son temps, publiquement salué. Cf. « Guère d’école, guerres d’écoles » paru dans Libération du 11 sept 2001, date mémorable question guerre, apparemment pour d’autres raisons.

<!--[if !supportFootnotes]-->[17]<!--[endif]--> Je me souviens encore de mon étonnement lorsqu’il prit la lubie à l’École freudienne de Paris, d’annoncer un congrès ou une journée, peu importe, sur « la transmission ». Ah bon, la transmission était donc un possible objet d’étude ? Un souci ? Un problème ? Mais non, cet étonnement, versant affectif de ma réticence, était fondé. On peut savoir, avec le recul, que la promotion de cette thématique fut une erreur majeure. La même qui fait qu’aujourd’hui on met sur pied un congrès sur « l’invention » alors même qu’on n’invente plus rien. S’agissant de psychanalyse, une transmission ne peut advenir, comme la guérison, que « de surcroît », et précisément dans la mesure où l’on ne s’en pré-occupe pas. Freud, pour prendre cet exemple qui ne saurait en rien fonctionner comme un modèle duplicable, se serait-il pré-occupé de Lacan ? On mesure l’idiotie.