De l’amour, après petit a
I Présentation
Cela fait maintenant quarante ans que Lacan m’occupe un invraisemblable nombre d’heures, trente ans que j’écris sur lui, parfois même des pavés, et voici que ce Philippe Sollers, comme ça, légèrement, sans tout ce labourage à quoi je m’applique, publie aujourd’hui un texte concernant Lacan que je puis parfaitement, en chacune de ses propositions, cosigner.
II Prolongement
[¼] Laurence Bataille en a elle-même subi les conséquences. J’ai dîné un seul soir avec Laurence Bataille. Je lui ai fait part de mon admiration sincère et d’ailleurs continuelle pour son père, pour son géniteur¼ à qui elle ressemblait beaucoup. Elle m’a interrompu en disant : « Écoutez non, quand on écrit certaines choses, on devrait penser à sa progéniture »,etc.
Sollers ne nous dit pas à quelles choses écrites Laurence faisait allusion, pas non plus s’il lui a demandé des précisions à ce propos – Laurence dont Littoral a publié le tout dernier article<!--[if !supportFootnotes]-->[9]<!--[endif]-->.
Voilà les familles. Donc le nom de Bataille a été censuré. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’a pas continué à circuler comme adresse, etc. C’est quelque chose qui aurait dû être étudié depuis longtemps<!--[if !supportFootnotes]-->[10]<!--[endif]--> et qui est absolument stupéfiant :
(la preuve de ce « stupéfiant » : Sollers boucle cet entretien sur ce point)
le rôle du nom de Bataille dans¼ la région
(avec cette dénomination « région », on n’est pas loin de « religion »)
La région, c’est aussi bien les sœurs de Sylvia. Tout ça n’a pas été étudié par tabou. Cela me paraît très important. Pourquoi Bataille était-il objet chu de cette constitution familiale, avec une hostilité des femmes considérable bien sûr ? Il aurait rendu les filles inmariables¼ c’est très mal vu d’être Bataille pour les matriarches de la région, n’est-ce pas, très très mal vu. Très mauvaise réputation. [¼] une vie qui n’est pas souhaitable, trop de liberté.
« Bataille » est le nom de la seconde femme de mon père.<!--[if !supportFootnotes]-->[13]<!--[endif]-->
L’Histoire de l’œil est riche de toute une trame bien faite pour nous rappeler si l’on peut dire l’emboîtement, l’équivalence, la connexion entre eux de tous les objets petit a et leur rapport central avec l’organe sexuel.<!--[if !supportFootnotes]-->[14]<!--[endif]-->
Qu’est-ce qu’il cherchait finalement Lacan¼ selon vous¼ qu’est-ce qu’il cherchait ?
(Il, réfléchit) [Ici, une curieuse virgule que je reproduis] L’amour qu’il n’a pas obtenu.
Qu’il n’a pas obtenu¼ ?
Il n’a pas été aimé.
¼ Qu’il n’a pas obtenu quand ?
Jamais.
Vous voulez parler de sa vie, de son enfance ?
Oui. De tout. De sa constitution. Il n’a pas été aimé. Il y a de quoi devenir furieux. Et je pense que ça le tourmentait, beaucoup. Et, je crois qu’il aurait voulu une reconnaissance beaucoup plus large, la soumission de l’université, la réalisation d’un rêve mégalomaniaque, une volonté de puissance généralisée, être sacré. Je crois qu’il a eu ce rêve de toute puissance.
Pour avoir l’amour que selon vous il n’aurait jamais obtenu ?
J’ai toujours eu l’impression qu’il n’avait jamais été guéri d’un bobo d’amour. D’un gros bobo. Ça n’allait pas, quoi.
Qu’est-ce qu’il cherchait finalement Lacan¼ selon vous¼ qu’est-ce qu’il cherchait ?
L’amour qu’il n’a pas obtenu.
Qu’est-ce qu’il cherchait ? : l’amour-qu’il-n’a-pas-obtenu.
<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> Philippe Sollers, « Lacan même », entretien avec Sophie Barrau, L’infini N° 78, Paris, Gallimard, Printemps 2002, p. 10-23. Il n’est certes pas innocent que, dans la revue, cet entretien soit suivi d’un texte de Sollers intitulé « Tremblement de Bataille ». Cf., également, dans le N° 80, automne 2002, « Nature d’Éros ».
<!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]--> Ibid., p. 17.
<!--[if !supportFootnotes]-->[3]<!--[endif]--> Jean Allouch, Ça de Kant, cas de Sade, Paris, Cahiers de l’Unebévue, 2000. J’y parle (p. 77) de la « Lettre de Sade », signée Philippe Sollers, comme de « la seule lecture critique de “Kant avec Sade” publiée à ce jour ».
<!--[if !supportFootnotes]-->[4]<!--[endif]--> P. Sollers, op. cit., p.12. Il s’agit de la dédicace des Écrits envoyés à Sollers.
<!--[if !supportFootnotes]-->[5]<!--[endif]--> Ibid., p. 15.
<!--[if !supportFootnotes]-->[6]<!--[endif]--> Ainsi que l’écrivent ceux qui ont recueilli 789 néologismes de Jacques Lacan, Paris, Epel, 2002, p. 76.
<!--[if !supportFootnotes]-->[7]<!--[endif]--> Jacques Lacan,, Hommage rendu à Lewis Carroll », Ornicar? N° 50, Paris, Navarin, 2003, p. 12 : « [¼] j’aurai parlé de cette œuvre, et il me semble en accord avec l’ordre authentique de son frémissement ». Etait-ce bien à lui de le dire ? Réponse : non.
<!--[if !supportFootnotes]-->[8]<!--[endif]--> P. Sollers, L’étoile des amants, Paris, Gallimard, 2002.
<!--[if !supportFootnotes]-->[9]<!--[endif]--> Laurence Bataille, « Réminiscences sans rappel », Littoral 19/20, Toulouse, Erès, avril 1986.
<!--[if !supportFootnotes]-->[10]<!--[endif]--> On aurait ainsi aussi dû étudier l’affaire Lucien Sebag.
<!--[if !supportFootnotes]-->[11]<!--[endif]--> Sibylle Lacan, Un père, Puzzle, Paris, Coll. Digraphe, Gallimard, 1994.
<!--[if !supportFootnotes]-->[12]<!--[endif]--> Elle fait donc suite à l’article « Gel », paru dans Le transfert dans tous ses errata, Paris, Epel, sept. 1991.
<!--[if !supportFootnotes]-->[13]<!--[endif]--> S. Lacan, op. cit., p. 10.
<!--[if !supportFootnotes]-->[14]<!--[endif]--> Cité par Mayette Viltard. Cf. « Foucault-Lacan : la leçon des Ménines », L’unebévue N° 12, Paris, Epel, printemps 1999. L’assertion nous renvoie au « graphe de l’amourir », du séminaire L’angoisse.
<!--[if !supportFootnotes]-->[15]<!--[endif]--> Lacan ne s’est pas privé de désigner Antigone comme figure identificatoire idéale à Laurence Bataille et à Judith qui, comme ne manque pas de l’écrire Sibylle, s’est appelée Bataille avant de s’appeler Lacan, puis Miller.
<!--[if !supportFootnotes]-->[16]<!--[endif]--> Que j’ai donc, en son temps, publiquement salué. Cf. « Guère d’école, guerres d’écoles » paru dans Libération du 11 sept 2001, date mémorable question guerre, apparemment pour d’autres raisons.
<!--[if !supportFootnotes]-->[17]<!--[endif]--> Je me souviens encore de mon étonnement lorsqu’il prit la lubie à l’École freudienne de Paris, d’annoncer un congrès ou une journée, peu importe, sur « la transmission ». Ah bon, la transmission était donc un possible objet d’étude ? Un souci ? Un problème ? Mais non, cet étonnement, versant affectif de ma réticence, était fondé. On peut savoir, avec le recul, que la promotion de cette thématique fut une erreur majeure. La même qui fait qu’aujourd’hui on met sur pied un congrès sur « l’invention » alors même qu’on n’invente plus rien. S’agissant de psychanalyse, une transmission ne peut advenir, comme la guérison, que « de surcroît », et précisément dans la mesure où l’on ne s’en pré-occupe pas. Freud, pour prendre cet exemple qui ne saurait en rien fonctionner comme un modèle duplicable, se serait-il pré-occupé de Lacan ? On mesure l’idiotie.