Interventions

2005 Remarques sur les transcriptions des séminaires, conférences et interventions orales de Jacques Lacan

2005 Remarques sur les transcriptions

des séminaires,

conférences

et interventions orales

de Jacques Lacan

 

Document de travail proposé aux participants du colloque

Du Séminaire aux séminaires. Lacan entre voix et écrit.

Site Œdipe. Paris les 26 et 27 novembre 2005.

 


 

Il est parfois plus important

de soutenir le problème posé

que de le résoudre.

Jacques Lacan[1]

État des lieux[2]

* Lacan a chaque fois ostensiblement rendu hommage aux transcriptions de son séminaire, ceci quels qu’en fussent la manière et le résultat. Exemple le plus remarquable (et le plus choquant aujourd’hui vu la qualité du travail en question), son éloge de celle de Jean-Bertrand Pontalis[3]. De même a-t-il salué les notes de L’Ethique prises par Mustapha Safouan (mais refusé, il est vrai, qu’elles soient publiées), les transcriptions issues de Laborde, celle de Jacques Nassif, puis celles de Jacques-Alain Miller aboutissant, elle, à une publication (de là le fait que, plus que d’autres, elle nous importera ici, où elle sera désignée comme vs).

Donc une suite de coups de chapeau, ne souffrant aucune exception. On ne peut qu’en conclure que son approbation de chaque transcription fut indépendante de sa qualité, qu’elle est donc sans valeur quant à l’appréciation de la qualité de chacune (cf. son mot : la psychanalyse située comme une « pratique sans valeur »).

Avec ces réitérations de l’éloge quand l’occasion s’en présentait, quelque chose s’indique également du rapport de Jacques Lacan à ses séminaires, un certain penchant qu’évoquent le mot « poubellication » mais aussi cette déclaration selon laquelle il ne tenait pas tant que ça à ce que son enseignement ait une suite - ce qui, notons-le, peut-être justement par le caractère provoquant du propos, dégageait le champ de notre[4] responsabilité.

Cette appréciation doit cependant être nuancée, la position de Jacques Lacan à l’endroit de « tout ça » relevant davantage de l’« envie balance » que de l’univocité. On sait le récit de Gloria Gonzalez : elle aurait trouvé Lacan face à l’armoire ouverte où s’accumulaient les sténographies de ses séminaires, Lacan qui lui aurait alors dit : « Ah ! qui s’occupera de tout ça[5]. » Autre manifestation du souci de son œuvre, il pouvait se plaindre, à l’occasion, qu’une sienne conférence ait été publiée sans son autorisation, ou encore regretter les coquilles dans l’édition de ses Écrits. Là même donc où Lacan manifestait (pour le dire a minima) une certaine indifférence, il ne s’empêchait pas, parfois théâtralement, de demander (la scène devant l’armoire est du Molière).

* Parallèlement, Lacan n’a pas non plus rechigné à mettre en circulation les sténotypies de ses séminaires lorsque l’on s’est avisé - tardivement ? - de les lui demander. Je le précise car cet événement a fait coupure : jusque-là les « élèves » ne lisaient guère les séminaires, se contentant, en y assistant, d’une sorte d’effet d’imprégnation. C’est à ce moment-là seulement qu’a débuté la lecture de Lacan ou, pour le moins, qu’a été posée en acte la question de sa lecture.

* Au fil du temps, la charge des transcriptions s’officialise et, pour finir, se familialise, tandis que l’argent entre en jeu : celles de Pontalis, de Safouan, de Laborde se font sans lui (sans pour autant lui être cachées) ; celles de Nassif sont payées par l’EFP ; celles de Miller sont d’un coauteur, ce qu’entérine le contrat passé avec un éditeur. La mort de Jacques Lacan vient ensuite modifier le réseau des tensions qui ordonnent le problème. Coauteur, Jacques-Alain Miller est désormais aussi héritier du droit moral[6] ; cela crée des devoirs, voire produit certains tiraillements dès lors qu’il admet que, d’une part, « l’enseignement de Lacan n’appartient à personne[7] » et que, d’autre part, il a à veiller sur cet enseignement, qu’il en est le gardien.

* Le procès Stécriture (1985) est alors venu avertir tout un chacun d’un certain noli me tangere. Les choses, cependant, n’en sont pas restées là[8] : de nombreuses transcriptions circulent sous forme papier, les frais en sont réglés par les acquéreurs. Les conférences et séminaires (pratiquement tous) se téléchargent désormais aisément sur Internet[9], des cd circulent, pas seulement en français. Que le détenteur des droits n’y trouve rien à redire est un geste remarquable : pouvoir ne pas n’est pas ne pas pouvoir.

* Il n’empêche, pour le lecteur lambda, les séminaires de Lacan sont publiés au Seuil, et c’est à partir de là que sont réalisées les traductions, elles aussi les plus largement diffusées. Or le statut de coauteur fait question, à commencer chez le coauteur lui-même, Jacques-Alain Miller, qui n’a d’ailleurs pas pensé sa fonction (on a déjà indiqué, on dira mieux plus loin à quel point elle est surdéterminée) d’une manière univoque au fil du temps[10]. Il n’est pas sûr, du point de vue de l’exercice concerné, que le terme soit bien approprié. On peut songer à « corédacteur ». « Rédaction » est un beau mot, son premier sens perdu (redactio, réduction mathématique) n’étant pas le moins intéressant ; Jacques-Alain Miller n’a d’ailleurs pas manqué de le convoquer[11]. Ce biais d’une « coautorité » a cependant été élu conjointement par Jacques Lacan et Jacques-Alain Miller, et je ne vois pas que quiconque puisse objecter quoi que ce soit à cette décision. La question que pose au lecteur sa mise en œuvre est la suivante : comment cette fonction même de coauteur oriente-t-elle le travail (cf. Michel Foucault et sa « fonction auteur ») ? Les résultats l’attestent, elle offre une assez grande liberté d’intervention pour l’établissement du texte à partir de ses traces. Liberté, cela veut dire aussi : double tranchant. On le constatera aussi sur pièces, coauteur fait pencher l’exercice du côté de la transmission du sens, rapproche la transcription de la traduction[12]. Ainsi Jacques-Alain Miller peut-il dire : « Je décide du sens[13] ». Si le mot n’existait déjà[14] et n’était consacré à un autre usage, on pourrait parler, par condensation de « transcription » et de « traduction », d’une transduction. Tirer la transcription du côté de la traduction va avec le fait de ne pas reprendre, dans le texte produit, toutes ces scories présentes dans le texte source, qu’une écriture du son, mais aussi qu’une transcription critique se devraient de ne pas négliger : bafouillages, hésitations, auto-corrections, lapsus, erreurs, etc. Non pas toutes à vrai dire (c’est, d’ailleurs, impossible), mais certaines d’entre elles qui, à la réflexion, ne s’avèreraient pas sans valeur.

Tant sont différentes les deux démarches, disparates leurs résultats, il n’y a pas de concurrence entre l’établissement du texte par un coauteur et son établissement critique, pas plus qu’entre le fromage et le dessert, et ceux qui les opposent en criant au scandale font simplement preuve de leur peu d’appétit. Le geste n’est pas le même, et pas non plus le public potentiel des lecteurs. Jacques-Alain Miller ne prétend pas régler sa production sur ce que Lacan, telle année, aurait effectivement dit (transcription critique), mais, en accord avec Lacan, vise à faire un livre à partir de ce que, telle année, Lacan aurait dit. Un livre pour le présent et pour le populaire, ce qui, notons-le, modifiait et modifie le rapport de Lacan à son public tel qu’il se trouvait encore réaffirmé au tout début de « Télévision »[15].

* La coexistence de fait de deux manières de transcription (voir mon point suivant) a rendu caduque la l’exorbitante prétention affichée par la version Seuil dès la première parution. Il s’agissait de « valoir pour l’original qui n’existe pas » mais surtout, partant de là, de « faire foi ». On appréciera l’équivoque que charrie ce dernier terme. Il n’est désormais plus question de « faire foi » (hormis pour ceux, encore nombreux, qui y tiennent). L’événement est aujourd’hui explicitement reconnu par Jacques-Alain Miller.

* Outre les publications du Seuil, un certain travail a été fait ici et là depuis vingt ans, soit par des individus (Monique Chollet, Nicole Sels, Gérôme Taillandier, Michel Roussan, Serge Hajlblum), soit par des groupes écoles ou revues (Stécriture, Elp, Afi/Ali, L’Unebévue). Cependant, nulle part n’a été produit l’ensemble des séminaires d’une façon critique. Si certains des travaux tendent à la transcription critique, chacun y va de sa manière.

Il n’est d’ailleurs pas du tout sûr qu’une unique manière critique puisse prendre en charge l’ensemble des séminaires. En particulier, les derniers font, à cet égard, difficulté. Ainsi paraît-il pratiquement exclu de publier l’ultime d’entre eux, « Dissolution », sans y intégrer certains éléments de la correspondance de Lacan avec Pierre Soury et Michel Thomé, peut-être aussi certains autres travaux, notamment repris de Jean-Michel Vappereau.

Rien, jusqu’à présent, n’indique clairement que ceux qui ont peu ou prou assisté aux séminaires et conférences divers de Lacan parviennent jamais à en produire une édition critique. Et se réunir pour en parler n’est pas nécessairement un premier pas, s’il est vrai qu’il y a un abîme entre parler d’embrasser quelqu’un et l’embrasser effectivement.

Le problÈme : oral / Écrit

Le séminaire (mais aussi bon nombre d’interventions publiques dont on devra bien se demander, un jour ou l’autre, si elles ne doivent pas à leur place chronologique y être intégrées[16]) était un exercice oral, dit-on (voir, plus loin, mes réserves) ; on dit aussi théâtral, ce qui est déjà autre chose, et c’est à ce dernier titre que Philippe Sollers en salue la performance.

Il est clair que s’agissant de certains propos le passage à l’écrit ne peut que trahir cette oralité. Lacan a d’ailleurs maintes fois souligné cette valeur interprétative de l’écrit : l’écrit contraint à trancher une équivoque signifiante. Exemple ? Comment, en certaines occurrences, écrire¼ sinthome ? symptôme ? saint homme ? Parfois, ni le contexte, ni la teneur du propos ni non plus l’enregistrement sonore ne permettent de le déterminer. Autre exemple ? Justement, l’otre (j’y reviendrai) qui, dans certaines propositions parlées de Lacan, ne peut s’écrire ni « Autre » ni « autre ». On entrevoit, à seulement partir de là, que les problèmes de transcription sont éminemment des problèmes théoriques.

Or ceci veut dire deux choses. D’une part, qu’en transcrivant on écrit la théorie, que les choix de transcription sont, beaucoup plus souvent qu’on ne l’imagine avant épreuve, des choix théoriques ; d’autre part, qu’on effectue ces choix avec la théorie que l’on a en tête et qui n’est pas nécessairement fondée en raison, qui a même toutes les chances, étant donné le caractère mouvant de l’enseignement de Lacan, d’être anachronique. Il y a cercle : il faudrait transcrire pour savoir la théorie et savoir la théorie pour transcrire. Un cercle dont Jacques-Alain Miller, en 1984, se dégageait en quelque sorte par le haut, en affirmant « avoir saisi l’articulation logique de l’enseignement de Lacan assez loin, pour pouvoir le restituer à travers l’écriture[17] ». On songe au mot de Foucault : le savoir se fait pouvoir[18].

Mais ce caractère oral de la performance ne saurait faire négliger que Lacan parlait et lisait avec de l’écrit. Lacan usait du tableau noir, de schémas, d’objets topologiques, plus tard des ronds de ficelle. La clinique de Jacques Lacan séminariste était une clinique de l’écrit[19]. Lacan lit le rêve de l’injection faite à Irma avec le graphe du désir, le petit Hans avec son écriture de la métaphore, Gide et Dora avec le schéma Z, etc., ceci jusqu’à Joyce, lu avec le nœud borroméen. Il n’en démord pas. La doctrine se faisait dupe de l’écrit même qu’elle produisait. Jacques-Alain Miller : « […] ce qui vraiment décide de cet enseignement [celui de Lacan], c’est l’écrit[20]. » L’écriture topologique singulièrement, qui clairement est hors oralité, n’est pas telle qu’elle viendrait simplement dire autrement quelque chose qui serait accessible également via l’oralité ; elle permet au contraire d’entrevoir un ensemble de déterminations inaccessibles sans elle et hors portée de l’oralité mais aussi de la lettre définie comme « structure localisée du signifiant » (exemple : l’inimaginable retournement sans trouage de la sphère, ultime cours de Pierre Soury)[21].

Or cette manière lacanienne, ce jeu oral/écrit, n’a guère eu de suite chez les élèves. On en trouvera de nouvelles preuves dans les propos qui ont circulé préalablement à la rencontre mise sur pied par Œdipe en novembre 2005. On lit, dans ces textes, certaines affirmations qu’il faut bien accueillir comme intempestives. Ainsi : « L’œuvre de Lacan est essentiellement orale » (Olivier Grignon), « Lacan a très peu écrit » (Serge Hajlblum), autant de propos qui pourraient trouver comme leur aboutissement dans la proposition, elle aussi inadéquate, de Jacques Nassif d’« ajointer la voix avec l’écrit » (ce qui, précisément, chez Lacan est exclu - voir son objet petit a[22]).

Ainsi apparaît-il qu’envisager « naïvement » la transcription des séminaires comme un passage de l’oral à l’écrit relève d’une courte et partielle vue (logocentrisme ?). Tout un pan de l’établissement du texte se présente comme une tâche consistant à faire passer à l’écrit les traces plus ou moins effacées d’un écrit, autrement dit, sinon comme un passage de l’écrit à l’écrit, tout au moins comme la réalisation in concreto d’une écriture. Que nous ne soyons guère ajustés à cela, j’en vois un signe supplémentaire dans l’erreur patente du séminaire Le Sinthome récemment publié : tracer un nœud borroméen, même simple, fait manifestement difficulté[23]. Il y a comme un monde à ce propos entre l’époustouflante dextérité de quelques rares parmi nous (dont je ne suis pas) et la maladresse de presque tous les autres.

On ne peut donc sans abus situer la performance du séminaire sur un registre purement et simplement oral. Des moments entiers n’ont de sens que référés à un écrit mis au tableau, les déictiques (si difficiles à transcrire) en témoignent ; les propos prennent alors leur portée en se faisant dupes de cet écrit dont il ne reste parfois nulle trace. Or, si notre rapport au jeu de l’oral et de l’écrit n’est pas celui de Lacan, si nous ne sommes pas en ce sens lacaniens, il n’apparaît plus si étonnant que le projet d’une transcription critique soit resté en l’air.

Au vif des propos

Je voudrais maintenant faire d’une pierre deux coups. Montrer que la lecture de Lacan réclame l’usage d’une loupe (de là le caractère souvent décisif des choix de transcription, parfois en leur moindre détail), et montrer du même pas que les problèmes de transcription sont des problèmes éminemment théoriques.

Le mieux est sans doute de s’en remettre à quelques exemples. Je les reprends de mon séminaire consacré depuis trois ans maintenant à ce que j’appelle « l’amour Lacan », une inédite figure de l’amour, il est vrai discrètement dessinée. Vu l’absence de transcription critique des séminaires et autres interventions orales de Lacan, je me trouve, pour savoir ce qui fut dit, prendre en compte toutes les transcriptions présentes sur le marché, ceci jusqu’à établir chaque fois, les ayant discutées, la teneur du propos. C’est parfois fastidieux, d’autres fois réjouissant car ainsi se trouvent levés, à l’occasion, de bien intéressants lièvres. Au jour d’aujourd’hui, il n’y a pas, à mon sens, d’autre voie pour une questionnante lecture de Lacan.

Ces exemples ont été ci-après rassemblés sous cinq chefs : broutilles, lapsus, tendances, inventions, subtilités.

I Broutilles Passons rapidement sur la série des remaniements discrets du texte source que propose vs. De nombreuses heures seraient nécessaires pour n’envisager, un à un, que ceux d’un seul séminaire.

Certains sont bienvenus, ils facilitent la lecture et précisent le propos. Ainsi, s’agissant du tableau de Zucchi Psiche sorprende Amore, alors que son commentaire s’oriente vers la mise en valeur d’un point où se superposeraient complexe de castration et naissance de l’âme, là où, dans sa transcription critique du Transfert, Stécriture avait écrit :

[…] c’est là la valeur de l’image, de nous montrer qu’il y a donc une superposition ou une surimpression, un centre commun, un sens vertical [entre] <en> ce point de production du complexe de castration dans lequel nous allons entrer maintenant.

coauteur, Jacques-Alain Miller peut se permettre d’éclaircir pertinemment le propos :

[…] la valeur de l’image est de nous montrer qu’il y a donc une superposition ou une surimpression, un centre commun, un sens vertical entre l’âme et ce point de production du complexe de castration […][24].

D’autres fois, de telles éclairantes modifications viennent effacer ce qui peut apparaître comme une confusion lexicale chez Lacan. Ainsi apparaît-il à première vue préférable d’écrire :

Si l’amour est tout pris et englué dans cette intersubjectivité imaginaire, […], il exige dans sa forme achevée la participation au registre du symbolique, l’échange liberté-pacte, qui s’incarne dans la parole donnée[25].

« Échange » vient à la place de « changement » dans la sténotypie. En dépit du fait qu’« échange » se présente, dans le contexte et sans guère de doute, comme cela même qu’a voulu dire Lacan, cette substitution peut être discutée. Question : sur quoi donc régler la transcription ? Sur ce qu’aurait voulu dire Lacan, ou bien sur ce qu’il aurait effectivement dit ? Décisive question, chacune des deux réponses engageant un rapport différent à Lacan. Comme tout un chacun, Lacan s’avèrait divisé entre ce qu’il voulait dire et ce qu’il disait effectivement ; on a, d’un côté, l’affirmation (excessive) que chaque mot de son enseignement est « pesé », de l’autre sa revendication (intempestive ?) d’être, séminariste, un analysant, un analysant qui - comme chacun sait - est en tant que tel précisément invité à ne pas peser chacun de ses mots. De là deux modalités différentes de transcription, différentes et non pas concurrentes car chacun de ces réglages, qui relèvent d’un choix du transcripteur, est peu ou prou amené à en passer par ce qu’il choisit de ne pas valoriser : on ne saurait transcrire le sens, transcrire ce que Lacan a voulu dire, sans s’en remettre à la lettre de son propos et pas d’avantage transcrire ce qui aurait effectivement été dit sans en passer par le sens. De tels recouvrements, cependant, ne vont pas jusqu’à annuler la différence des deux modalités susdites. En témoignent les exemples ci-dessous.

Voici juste une pincée de ces « petites » modifications (que je nomme ironiquement « broutilles ») auxquelles j’ai eu affaire dans vs. Parler du « dit rapport sexuel » (Encore, p. 131-132) n’est sans doute pas équivalent à parler du « rapport dit sexuel », ce que Lacan a sans doute articulé. Écrire que la visée de l’amour « n’est pas de satisfaction mais d’être » (Les Écrits techniques, p. 304-305) modifie sensiblement l’affirmation selon laquelle sa « visée est non de la satisfaction mais de l’être » (« de la satisfaction », « de l’être », comme « du beurre dans les épinards », le propos est matérialiste ; saute aussi l’équivoque du « de l’être », le suspens dont ce « de l’être » est porteur : « sa visée est de l’être » ? D’être quoi, au fait ?). Dire que l’ancien domnoyer « a un tout autre sens que celui de se donner » (L’Éthique de la psychanalyse, p. 118) ne revient pas à dire qu’il a « un tout autre sens que celui de ce donner » (le contexte indiquant clairement qu’il n’est nullement question ici d’un don de soi).

II Lapsus Coauteur et non pas seulement auditeur[26], Jacques-Alain Miller est parfaitement en droit de souhaiter effacer cela même que Lacan n’a pas voulu dire et qui s’est trouvé pourtant dit par lui. Ainsi en est-il de certains lapsus. Il peut arriver alors que ce geste aille jusqu’à ne plus laisser passer, dans sa transcription, les propos de Lacan lui-même prenant acte de son lapsus. Effacer le lapsus amène à effacer son commentaire.

Étudiant l’amour Lacan, j’ai régulièrement rencontré ce problème, car tout se passe comme si, lorsqu’il s’avisait de « parler d’amour » (ce de quoi, d’ailleurs, il se gaussait), Lacan était particulièrement généreux en lapsus. On connaît son lapsus quand il entreprend, en 1971-1972, à l’hôpital Sainte-Anne, de redire le poème de Tudal mis en exergue à l’une des parties de « Fonction et champ de la parole et du langage ». Un double lapsus plus exactement, puisque avoir mis la femme à la place de l’amour l’amène à mettre l’amour à la place de la femme[27]. Excusez du peu ! Mais c’est au séminaire Encore que nous sommes aujourd’hui invités prioritairement à nous référer et je vais autant que faire se peut jouer le jeu.

Le 26 juin 1973, Lacan tente de lier amour et non-rapport sexuel. Ce n’est évidemment pas une mince affaire, et singulièrement lorsqu’il est question de préciser de quelle façon le psychanalyste accueille le transfert, y répond. Tandis que le rapport sexuel « ne cesse pas de ne pas s’écrire » (impossibilité), est-il affirmé, l’amour surviendrait comme un effacement de la première négation, du premier « ne pas » de cette proposition : l’amour, ainsi, « cesse de ne pas s’écrire » (contingence). Il s’agirait, avec l’amour, d’une illusion, d’une illusoire écriture du rapport sexuel. Puis la négation restante tendrait à se déplacer, le « cesse de ne pas s’écrire » se transformant, ensuite, en « ne cesse pas de s’écrire », et ce serait l’amour non plus comme contingence mais comme nécessité. Fort bien. Seulement voilà que, dans ses ébats avec ces mouvements de la négation (effacement, puis déplacement), Lacan y va d’un lapsus :

Ce cesser de ne pas s’écrire, vous le voyez, ce n’est pas formule que j’ai avancée au hasard. Si je me suis complu au nécessaire comme à ce qui ne cesse pas de ne pas, [Je commente : Lacan entrevoit qu’il est en train de se tromper, il va, juste après, répéter l’erreur une seconde fois comme pour se donner le temps de se rendre compte que quelque chose ne va pas] ne pas s’écrire, [ça y est, il sait son erreur et corrige] qui ne cesse pas, ne cesse pas de s’écrire en l’occasion, le nécessaire n’est pas le réel, c’est ce qui ne cesse pas de s’écrire.

La proposition que je détache ci-dessus par un caractère gras vient rectifier l’erreur ; elle la commente déjà. Cependant, durant tout un moment (à nos yeux : plus d’une vingtaine de lignes – voir document joint, que l’on pourra confronter à vs), Lacan va tenter de négliger son lapsus. Il finira tout de même par se décider à le prendre en compte, commettant peut-être alors d’un nouveau lapsus :

[¼] le déplacement de cette négation, à savoir le passage à ce que tout à l’heure j’ai manqué si bien d’un lapsus lui-même bien significatif, [¼]

L’enregistrement sonore permettrait-il de trancher entre « manqué » et « marqué » (on songe à une erreur de frappe) ? Cela ne résoudrait pas l’ensemble de la question posée. Procédons autrement. Selon l’heureuse règle philologique de la lectio difficilior, prenons l’hypothèse la plus défavorable à Lacan, celle qui va le plus à l’encontre de ce qu’il veut dire (puisque telle est l’incidence d’un lapsus : un dire autre que ce que l’on voulait dire et qui, parfois, vient exactement dé-mentir ce que l’on voulait dire et qui, donc était, fût-ce sans qu’on le sache, de l’ordre du mensonge). Cette fois, le lapsus vient en effet carrément infirmer ce que Lacan voulait dire. Tandis qu’il tente d’articuler la contingence puis la nécessité de l’amour au regard de l’impossibilité du rapport sexuel, voici que son lapsus vient marquer l’amour non pas comme nécessaire mais comme impossible ! L’impossibilité du rapport sexuel, est-il du coup inopinément suggéré, viendrait contaminer l’amour, le rendre lui-même impossible. Or si ensuite Lacan a bien dit (second lapsus) qu’il a « manqué » cette contamination, son propos lui-même, y compris les deux lapsus, laisse en suspens le positionnement de l’amour au regard du non rapport sexuel.

Il s’ensuit que nous pouvons ne pas prendre pour argent comptant, et notamment citer comme relevant de Lacan, l’articulation logique du non-rapport sexuel et de l’amour telle qu’elle se trouve dans vs. Une heureuse conséquence dont la justesse est confirmée, s’il en était besoin, par un forçage d’Alain Badiou à cet endroit[28]. Ceci résulte de notre choix, celui de ne pas méconnaître l’intérêt de la discussion, par Lacan lui-même, de son propre lapsus.

Or, s’il est exact que Lacan a relu en détail cette version avant sa publication au Seuil (personnellement, je n’en sais rien, j’imagine plutôt que, faisant confiance à Jacques-Alain Miller, il a parcouru le texte d’assez loin), l’on devra admettre qu’il aura entériné lui-même l’ensevelissement de son (double ?) lapsus ainsi que celui de sa propre discussion. Devons-nous nous régler sur cet effacement censément voulu par lui ? Pour ma part, je ne le souhaite pas, en tout cas pas aujourd’hui (puisque je m’aperçois que ma propre transcription du séminaire Encore, ou disons plus trivialement mes notes ont, elles aussi, effacé son lapsus), et crois savoir que quelques autres (pas tous) partagent ce point de vue. Quelle sorte d’analysant serait Lacan séminariste (ce qu’on répète si volontiers, sans le moindre jugement critique à ce propos) s’il s’employait à effacer ses lapsus ?

La règle selon laquelle, dès lors qu’il est par lui commenté, un lapsus doit figurer dans la transcription proposée paraît sinon de bon sens tout court, tout au moins de bon aloi s’agissant de psychanalyse. Cependant, à quel monceau de difficultés va-t-elle ouvrir la porte   dès lors que l’on décide de prendre en compte la notion de « lapsus de nœud » si décisivement mise en avant dans Le Sinthome[29] ? Combien de dizaines de fois, dans ses derniers séminaires topologiques, Lacan s’est-il ainsi trompé ? Comment traiter chacune de ses erreurs, comment, ne serait-ce que cela, les repérer ? Notons que dans sa « Notice de fil en aiguille » donnée en annexe du séminaire Le Sinthome, Jacques-Alain Miller met en avant le lapsus de nœud. Ainsi, comment pourrait-on faire si décisivement cas du lapsus de nœud chez Joyce et négliger ceux de Lacan ?

III Tendances Plus manifestement que d’autres, il est des corrections, voulues ou non, qui, pourtant elles aussi discrètes, tirent Lacan d’un certain côté. On pourrait les nommer « tendancieuses ». Ces dernières années, j’ai eu affaire à deux cas de cette espèce, l’un (transcription Afi de L’Angoisse) qui tire Lacan et avec lui le psychanalyste lacanien du côté du discours du maître, l’autre (Seuil, Les Formations de l’inconscient) qui éloigne Lacan de Hegel pour le rapprocher de Freud.

Soit donc, premier cas, la séance du 5 juin 1963. On lit, dans la transcription Afi, ceci (il s’agit de l’homosexualité féminine, que Lacan dit être affine à l’amour uranien - une affirmation déjà plus si aisée à proférer aujourd’hui) :

Amour idéaliste, présentification de la médiation essentielle du phallus comme - φ. Ce φ donc, pour les deux sexes, c'est ce que je désire et que je ne puis avoir qu'en tant que - φ. C'est ce moins qui se trouve, dans le champ de là [à corriger : la] conjonction sexuelle, être le médium universel, être ce moi, cher Reboul, non point hégélien réciproque, mais en tant qu'il constitue le champ de l'Autre comme manque, je n'y accède que pour autant que je prends cette voie même, que je m'attache à ceci que ce je me fait disparaître, que je ne me retrouve que dans ce que Hegel a bien sûr aperçu, mais qu'il motive sans cet intervalle, que dans un a généralisé, que dans l'idée du moi en tant qu'il est partout, c'est-à-dire qu'il n'est nulle part.

Un tel texte vous garantit que même en consacrant vingt ans à le déchiffrer, on n’aboutira à rien - ce qui, d’aventure, peut tranquilliser. La confusion qu’il véhicule est telle que l’on en vient à penser qu’ici, contrairement à ce que je disais, l’on ne transcrit pas avec la théorie que l’on a en tête mais avec une absence complète de réflexion sur les propos tenus par Lacan. L’on s’est simplement contenté de reproduire, sans le moindre recul critique, trois bêtises de la sténotypiste qui, depuis, en a commis au moins une autre. En l’occurrence, la sténotypie se présentait ainsi :

 

Bien entendu, Jacques-Alain Miller a rectifié les plus grossières erreurs[30]. Mais que penseront les gens de l’Afi, qui, très fâchés contre ses transcriptions et donc ne s’y fiant pas, s’en remettront à celles de leur groupe, en lisant que le moi constitue le champ de l’Autre comme manque ? Penseront-ils au moi de Charles Melman ? Quel maître !

On sait que l’Afi et autres associations affidées s’avancent volontiers en donneuses de leçons ; quand on n’en n’appelle pas à Monsieur le juge, quand on ne manie pas l’injure, on dénonce, dans une circulaire interne, la « dérive éthique » qui serait associée à mon nom[31]. Je cite :

Á l’instigation d’Allouch, l’intérêt prévalent accordé à la lettre semble entraîner d’étonnantes dérives éthiques. Y a-t-il lieu de s’interroger[32] ?

Ah, que n’a-t-on, à l’Afi, mon intérêt pour la lettre !

Soit maintenant, second cas de transcription tendancieuse, la séance du 18 décembre 1957 (Les Formations de l’inconscient). Il s’agit de la toute première fois où, dans son parcours, Lacan situe l’amour sur le registre du comique (ceci non sans produire, du même pas, une sienne définition du comique). Et aussi de la toute première fois dans ses séminaires où Lacan articule amour et sexe. Ces deux « premières » - faut-il le préciser ? - ne sont pas rien : un cent mètres peut être joué dès le départ, un voyage raté ou réussi selon quel pied aura fait le premier pas. On lit, dans vs, cette définition de la comédie :

C'est le principe de la comédie de les poser [il s’agit des passions] comme telles, c'est-à-dire de centrer l'attention sur un ça qui croit entièrement à son objet métonymique. Il y croit, cela ne veut pas dire qu'il y soit lié, car c'est aussi une des caractéristiques de la comédie que le ça du sujet comique quel qu'il soit, en sorte toujours intact.

La version sténo disait ceci :

C’est le principe de la comédie de les poser comme telles c'est-à-dire de centrer l'attention sur un soi qui croit entièrement à son objet métonymique ; ce qui veut dire d’ailleurs qu’il y croit. Cela ne veut absolument pas dire qu'il y soit lié, car c'est aussi une des caractéristiques de la comédie que le soi du sujet comique quel qu'il soit, en sort toujours absolument intact.

Saute aux yeux que dans vs le « ça » a été mis par deux fois à la place du « soi ». Ou, plus exactement, non par deux fois mais, à une exception près (j’y viendrai), tout au long de cette séance, soit douze fois. Cette systématicité de la substitution ne réduit pas l’erreur mais l’aggrave. À vrai dire, il se pourrait que Jacques-Alain Miller ait été ici dupe d’un de ces demi-escamotages de ses références et appuis théoriques dont Lacan gardait souvent le secret, un secret¼ de Polichinelle. Il faudra en effet attendre un mois, précisément la séance du 29 janvier 1958, pour qu’il lâche le morceau et avoue à ses auditeurs qu’il doit une bonne part de sa présentation du comique, et notamment sa thèse de la supériorité du comique sur le tragique, à Hegel[33] (ceci bien que Hegel ait été mentionné dès le 18 décembre 1957, mais fort discrètement). Mettre le « ça » à la place du « soi », cela revient à éloigner Lacan de Hegel et à le (pour le ?) rapprocher de Freud. C’est, du même pas, priver Lacan de ce qui peut apparaître comme son plus fort argument en faveur du comique de l’amour, à savoir le fait que, dans la religion esthétique (Kunstreligion) le tragique précède le comique, que le comique lui est donc subjectivement supérieur. En quoi ? En ce qu’il résout le problème de la terreur. La comédie

[…] est le retour de tout ce qui est universel dans la certitude de soi-même, et cette certitude est par conséquent l’absence complète de terreur, l’absence complète d’essence de tout ce qui est étranger, un bien-être et une détente de la conscience telle qu’on n’en trouve plus en dehors de cette comédie[34].

Parmi les motifs qui ont pu contribuer à substituer « ça » à « soi », motifs que je ne détaillerai pas ici pour cette raison qu’il ne me revient pas de les dire, est peut-être intervenu le fait que Lacan disait ceci :

D'où sort la comédie ? On[35] nous dit qu'elle sort de ce banquet où, en somme, l'homme dit oui dans une espèce d'orgie - laissons à ce mot tout son vague. Le repas est constitué par les offrandes aux dieux, c'est-à-dire aux Immortels du langage. En fin de compte, tout le processus d'élaboration du désir dans le langage, se ramène et se rassemble dans la consommation d'un banquet. Tout ce détour n'est fait que pour en revenir à la jouissance, et à la plus élémentaire. Voilà par quoi la comédie fait son entrée dans ce que l'on peut considérer avec Hegel comme la face esthétique de la religion[36].

Introduire ici le ça freudien suggère que cette « consommation », que cette « jouissance la plus élémentaire » serait d’ordre pulsionnel. Or ce n’est précisément pas le cas. Toujours dans cette séance, Lacan mentionne « l’existence première de la tendance », ou encore lit comme un « retour du besoin sous sa forme la plus élémentaire » la façon dont Aristophane, dans Les Nuées, ridiculise Socrate. « Consommation », « jouissance », « tendance », « besoin » : il se garde bien de prononcer le mot « pulsion ». Ce serait en effet se diriger vers ce sur quoi se conclut cette séance dans vs, à savoir une proposition qui, si elle était vraie, rendrait tout simplement l’analyse impraticable.

Le ça, lit-on, est par nature au-delà de la prise du désir dans le langage.

Le soi[37], oui, le ça certainement pas. Ceci est précisé cette même année de séminaire lorsque, le 4 juin 1958, Lacan montre comment l’investissement de l’objet en provenance du ça est repris au niveau de la demande. La pulsion, chez Lacan, loin d’être hors langage, est présentée, au moment où le « graphe du désir » ordonne la théorie, comme à D, comme « trésor des signifiants », ou encore comme « ce qui advient de la demande quand le sujet s’y évanouit »[38].

Cette dernière phrase de la séquence ici discutée renvoie à cette autre qui, elle, l’a inaugurée et où Lacan disait :

Or, si nous avons trouvé dans les sous-jacences du mot d'esprit, cette structure essentielle de la demande selon laquelle, en tant qu'elle est reprise par l'Autre, elle doit être essentiellement insatisfaite, il y a tout de même une solution, la solution fondamentale, celle que tous les êtres humains cherchent depuis le début de leur vie jusqu'à la fin de leur existence. Puisque tout dépend de l'Autre, la solution, c'est d'avoir un Autre tout à soi. C'est ce que l'on appelle l'amour[39].

Ici, il était clairement exclu de substituer au « soi » le « ça ». Écrire : « […] la solution, c’est d’avoir un Autre tout à ça » aurait été¼ comique (connotation : « avoir un autre¼ tout à trac »). Or c’est ce même « soi » qui va courir jusqu’au terme de cette séquence et de cette séance.

L’effacement de la référence hégélienne ne prive pas seulement Lacan d’un argument de poids (pas seulement d’autorité), ceci alors même qu’il était très difficile pour Lacan, qu’il reste très difficile aujourd’hui encore, d’introduire au champ freudien l’idée que l’amour est un sentiment comique (on le comprend intellectuellement, on n’en pense pas moins que non, y compris pour ses propres amours[40]). Lorsqu’il s’agit pour Lacan de dessiner ce que j’appelle l’amour Lacan, c’est encore avec Hegel qu’il ferraillera le 21 novembre 1962, rivalisant à qui des deux, Hegel ou lui, dirait la formule qui serait immanquablement opérante pour obtenir l’amour[41]. L’enjeu de ce nouveau débat avec Hegel n’est rien de moins, pour Lacan, que de loger l’amour là où Hegel situait la lutte[42], autrement dit de dégager l’amour de sa figure guerrière (Ovide : « Militae species amor est[43] »). Ce n’est donc pas seulement un appui qui saute ce 18 décembre 1957, c’est la possibilité même, pour le lecteur de Lacan, de repérer un fil qui, à certains moments non quelconques, vient ostensiblement au jour