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2009 La princesse, le savant et l'analyse

 

La princesse, le savant et l’analyse[1]Pure na reginaten bisognna vicina.Proverbe napolitainBref rappel historique

Le mouvement psychanalytique a distingué, d’ailleurs dans l’affrontement, deux manières de contrôle, ce au point de leur offrir, en allemand, deux noms différents : Kontrollanalyse (qui viserait à analyser le contre-transfert[2] du contrôlant) et Analysenkontroll (qui viserait l’analyse de l’analysant du contrôlant). À ces deux manières de contrôle, on peut respectivement lier les noms de Ferenczi et de Berlin (plutôt qu’un nom propre, importe ici l’institution). Sans doute Lacan, pour l’École freudienne, n’a-t-il pas cru pertinent de trancher : acceptant d’engager une Analysenkontroll, il n’excluait pas pour autant que celle-ci puisse virer à la Kontrollanalyse - et même, tout simplement, à l’analyse. On dispose de témoignages qu’un tel virage a bien eu lieu parfois, et d’autres encore où il l’a tenté en vain, le contrôlant refusant la proposition qui lui était faite, discrètement ou ouvertement, de s’allonger sur son divan[3].

Autrement dit, tout contrôle est a priori porteur d’un enjeu proprement analytique pour qui l’aura engagé.  De là se déduit la raison de ce rappel : il invite à se demander ce qu’il en fut, sur ce point précis, pour Élisabeth Geblesco. Son analyse à elle était-elle en jeu dans son contrôle avec Lacan ?

Le savant et la princesse

Ainsi qu’elle l’écrit elle-même, Élisabeth Geblesco était une princesse[4], autrement dit promise à être reconnue reine. De la reine, nous eûmes le bonheur de lire tout récemment une définition, due à l’une des meilleurs plumes françaises qui soit, celle de Pierre Michon. Cet auteur écrit :

Car elle était une reine : c’est-à-dire quelqu’un à qui, depuis sa naissance l’amour exclusif n’a jamais failli, et quand on a eu cela tout peut arriver, le ciel et l’espoir peuvent s’écrouler, on peut se perdre dans mille forêts, voir mille fois son cœur sorti de sa poitrine et foulé, la joie est toujours là, dessous, au moindre appel elle va bondir, elle reste là et attend, invincible, éclipsée seulement parfois, mais vivante, éternelle comme on disait quand ce mot avait un sens[5].

En Occident, les princesses gardent une large place dans les esprits (ainsi Diana, la quasi-sainte). Les reines aussi, l’une d’entre elles, la chère Victoria, ayant eu un effet majeur sur Lacan puisque son histoire (écrite par Lytton Strachey) le conduisit à renoncer à établir quelque relation que ce soit entre amour et non-rapport sexuel, à abandonner cette idée de l’amour comme suppléance du rapport sexuel dont on s’étonne qu’elle soit toujours, ici et là, d’actualité.

Il y a une façon « princesse » d’aimer. Et peut-être cette façon n’est-elle pas pour rien dans la sorte de suscitation que les princesses ou certaines d’entre elles exercent sur, disons¼ les savants. On songe aussitôt au Traité des passions écrit pour Élisabeth de Suède, mais aussi à Diderot, invité par Catherine II à Saint-Pétersbourg et, plus proche, à Sigmund Freud qui eut, lui aussi, sa princesse[6], sans laquelle il est assez probable que jamais n’ait pu être écrit Moïse et le monothéisme. Les princesses ou reines seraient à certains savants ce que les muses sont aux poètes. Pour autant, cette analogie n’est que partielle.

Afin d’éclairer plus avant la spécificité du rapport du savant et de la princesse, je propose que l’on se reporte aux notes d’Élisabeth Geblesco. Que nous apprennent-elles concernant la teneur de son lien à Lacan et du sien à elle ?

Un petit événement, au terme de leur premier entretien, ne trompe pas. Tandis qu’ils se quittent, Élisabeth Geblesco suit Lacan allant chercher un autre analysant, sûre qu’elle était qu’il la raccompagnerait. Et, en effet, on ne laisse pas une princesse quitter seule un lieu où elle s’est rendue sans la conduire jusqu’au seuil. La fois suivante, Lacan lui montre qu’il a tiré la leçon de l’incident, il prend soin de ne surtout pas la faire attendre et pousse même la courtoisie, sinon l’obséquiosité, jusqu’à le lui dire. Cependant, il ne la raccompagne toujours pas ; il est vrai qu’il n’a pas lésiné sur les compliments, qui suscitent chez elle « un sentiment de victoire » (p. 23). Autant dire qu’une relation de pouvoir est d’emblée et définitivement en place (portant, notamment, sur la détermination de la date de leur prochain rendez-vous), ce qu’elle ne manque pas de noter : « C’est moi qui dois être la plus forte ». Le savant et la princesse conversent de puissance à puissance.

Comment donc se configure l’amour dès lors qu’il se trouve pris dans ces rapports de pouvoir qui lient une princesse et un savant ? Le pluriel s’impose car il n’y a pas ici réciprocité : le pouvoir de la princesse sur le savant n’est pas identique à celui du savant sur la princesse. Pierre Michon, dans sa description, ouvre la voie d’une réponse. L’amour d’une princesse, celui qu’elle a reçu, celui qu’elle offre, est exclusif, infaillible et éternel. Aussi ne s’étonnera-t-on pas qu’Élisabeth Geblesco ait accompagné Lacan jusqu’au terme de sa vie, voire au-delà - nous y sommes. Au-delà de sa vie à lui, mais aussi de sa vie à elle, avec, notamment, ses cahiers offerts à un avenir qui, comme le disait post mortem un plaisantin, « dure longtemps ». Exclusif : il suffit de lire comment elle traite des tiers dans ses notes[7] pour voir ce trait confirmé. Infaillible : son amour reste intact en dépit des vexations que Lacan inflige parfois à son statut de princesse. Éternel : la mort elle-même, on vient de le noter, ne le destitue pas.

On saisit, de là, qu’il était hors de question que cette analyse de contrôle vire à l’analyse (son analyse, Élisabeth Geblesco, prudente peut-être, l’avait faite auparavant, ailleurs et chez un non-lacanien). Car une analyse n’est possiblement effective qu’en tablant, au contraire, sur un amour non exclusif (l’Œdipe !), faillible (Che vuoi ?) et temporellement limité (le transfert a une fin).

Cette voie étant barrée, de quel amour s’est-il agi entre ces deux puissances que sont la princesse et le savant ? Réponse : d’un amour échange.

L’amour Échange

Élisabeth Geblesco offre Nice à Lacan et, peut-être, par-delà Nice, l’Italie ; Lacan lui offre l’École freudienne, mais aussi l’université de Vincennes. Sans doute plus radicalement, Lacan lui ouvre son « jardin », elle a bien l’intention d’en modifier le paysage. Et chacun, avec l’accord de l’autre, accepte l’offre de l’autre, l’empoche. Ou encore : Lacan ouvre à Élisabeth Geblesco la possibilité d’une participation à l’élaboration de son savoir, tandis qu’elle lui fait don du caractère aristocratique de ce savoir. De puissance à puissance, hormis la guerre, que faire d’autre, en effet, qu’échanger ? Les liens sont de l’ordre du service rendu.

L’échange est une figure possible de l’amour, celle que Lacan sondait le 7 décembre 1960 lorsque, commentant Le Banquet, il se penche sur le discours de Pausanias. Il trouve « dérisoire » cet amour échange dont Pausanias fit l’éloge, un sentiment que ne manque pas de susciter la lecture des efforts redoublés faits par Élisabeth Geblesco pour, avec ses remarques et questions dites à Lacan en privé et en public, contribuer à l’éclaircissement, au progrès, voire à une transformation du savoir lacanien[8]. Le dérisoire de ses efforts est touchant, encore aujourd’hui. Comme elle est heureuse qu’il lui réponde, à elle, en privé et, mieux encore, en séminaire !

Il ne s’agit pas d’un échange généralisé mais d’un échange amoureux « entre ceux qui sont à la fois les plus forts et qui ont le plus d’esprit, ceux qui sont aussi les plus vigoureux, ceux qui sont aussi ceux qui savent penser[9] ». On n’est pas moins touché, en lisant les carnets d’Élisabeth Geblesco, par cette inquiétude qu’elle manifeste auprès de Lacan et que celui-ci apaise régulièrement : sait-elle bien penser ? Leur couple est aristocratique, on est entre soi, les « bourgeois », écrit Élisabeth Geblesco (les « barbares », les « sauvages », dit Pausanias), n’ont rien à faire ici.

À propos de cet amour échange, de cet amour « supérieur » promis, selon lui, à devenir dans les esprits l’amour « platonique », Lacan remarque encore que ce que l’amant « va chercher dans l’aimé, c’est quelque chose à lui donner ». Telle fut la démarche d’Élisabeth Geblesco offrant à Lacan son savoir, ses questions, ses invitations à Nice, son séminaire, ses écrits, pour ne rien dire ici de son être. Commentant Pausanias, Lacan use du terme « contribution ». Par là se lit que ce qui est donné est ce que l’on a, ce que l’on tient de sa position de penseur, et de princesse (sociale, intellectuelle, voire intime). Élisabeth Geblesco et Lacan ont joué le jeu de cet amour échange. Et les choses, aujourd’hui encore, en sont restées là. La publication elle-même, trente ans plus tard, des notes d’Élisabeth Geblesco prolonge cette relation de « profit[10] », lui profite à elle et, différemment, à lui.

La victoire de Pausanias

Dans les contrôles, dans les analyses, la mise en œuvre de cet amour échange, loin d’être exceptionnelle, comme les partenaires peuvent le croire, n’est-elle pas bien plutôt usuelle ? N’était-ce pas, pour ne citer ici qu’un seul autre exemple, d’un tel amour qu’il s’agissait entre Jung et Sabina Spielrein, chacun ayant profité de l’autre (il la soutient dans ses études de médecine, elle le reconnaît comme un des plus éminents savants) ? N’est-ce pas là, par excellence, le piège tendu à toute analyse didactique ?

Mais qu’est-ce donc qui, en amont, permet que l’exercice analytique adopte ainsi le régime de l’amour échange ? Ici encore, les cahiers d’Élisabeth Geblesco sont éclairants : le savant et la princesse font cause commune, consacrent tous leurs efforts, si ce n’est leur être, à la psychanalyse[11]. Ou, plus exactement, rien, venant du savant psychanalyste, ne vient inoculer quelque doute chez cette princesse qui se présente à lui au service de cette cause qu’elle suppose être également la sienne. Où est l’erreur ? Elle consiste en une non-séparation radicale de l’exercice analytique (analyse ou contrôle) et des problèmes et des enjeux institutionnels.

Assez régulièrement, l’analyste est questionné sur ce point, ceci de la façon la plus concrète. Par exemple, l’analysant souhaite déplacer une séance afin de participer à une activité proposée par le groupe auquel appartient l’analyste. Que va donc répondre l’analyste ? À quoi va-t-il donner la priorité ? à l’analyse ? à l’activité élue ? Ou encore, autre cas observé, l’analyste va-t-il prendre appui sur le pouvoir dont dispose l’analysant (pouvoir de lui ouvrir l’espace d’une conférence, de lui proposer de mettre sur pied une présentation de malade dans son service hospitalier, de publier un texte dans une revue qu’il dirige, que sais-je encore) pour pousser plus avant ses propres pions ? Va-t-il instrumentaliser l’analysant sur le motif, autre exemple encore, que cet analysant est en position d’introduire l’analyse dans telle ville, dans tel pays ? Les cas ne manquent certes pas.

Que ce passe-t-il selon la logique de cette non-séparation des enjeux de l’analyse et de ceux du groupe analytique ? On peut aller, à cet égard, jusqu’à formuler une loi : plus quelqu’un se présente chez un analyste (qui, lui-même, n’opère pas ce clivage) avec du pouvoir (actuel ou en puissance), plus le transfert aura des chances d’élire cette figure de l’amour qu’est l’amour échange.

N’est-ce pas là le régime devenu le plus commun de l’amour de transfert, celui auquel le décès de Jacques Lacan a ouvert largement les vannes ? Il est vrai qu’ailleurs la question ne se pose même pas, les entretiens préalables décidant de l’engagement d’une psychanalyse didactique nouant d’emblée enjeu analytique et enjeu institutionnel. Si les groupes analytiques paraissent s’en bien porter, qu’en est-il des analyses ?

Il est possible de préciser plus avant ce à quoi l’emprise de l’amour échange n’a pas donné lieu et qui aurait permis que les séances d’Élisabeth Geblesco avec Lacan adviennent comme des séances à proprement parler d’analyse. Possible et souhaitable, car une grande confusion règne sur ce point, dès lors qu’Élisabeth Geblesco parle de son transfert à Lacan (« transfert sans analyse » est la définition lacanienne de l’acting-out) et, plus encore, de « la fin de l’analyse » avec Lacan (p. 223). Comment motive-t-elle ce dernier propos ? Lacan, pense-t-elle, « ne veut plus être l’Autre pour moi ». Elle écrit cela le 5 avril 1980 : la fin de Lacan est censée coïncider avec la fin de son analyse. Il ne s’agit pas d’une fin d’analyse, tout au moins pas au sens de Lacan[12], mais d’une interruption par soustraction de l’analyste en position de grand Autre. Ainsi l’amour échange, on l’a dit, perdurera par-delà la mort de Lacan (qui reste en position de grand Autre) puis celle d’Élisabeth Geblesco.

Or, si l’histoire offre diverses figures de l’amour, elle atteste aussi de possibles métamorphoses d’une figure de l’amour en une autre figure de l’amour. L’actualité parisienne témoigne, elle aussi, de telles possibilités. Gounod, dans Mireille, fait virer l’amour que Mireille porte à un homme en une autre manière d’amour, dont l’aimé est désormais Dieu - l’aimé premier, l’homme, restant sur le carreau. On saisit, de là et pour ainsi dire en creux, comment l’amour échange, caractéristique du transfert d’Élisabeth Geblesco sur Lacan et auquel celui-ci s’est largement prêté, n’a jamais pu virer en cet autre amour, faillible, temporellement limité et non exclusif qui aurait rendu possible et terminable l’analyse. Peut-être, tout simplement, aura-t-il manqué un certain temps. Quand Lacan disait à Élisabeth Geblesco : « Il ne faut pas qu’il se passe quelque chose » (p. 147), alors même qu’il se passait bel et bien un « quelque chose » que nul interdit n’était en mesure de réduire, n’était-ce pas, là encore tout simplement, à son grand âge qu’il songeait ?



[1] Propos sur l’ouvrage d’Élisabeth Geblesco Un amour de transfert. Journal de mon contrôle avec Lacan (1974-1981), Paris, Epel, 2009.

[2] Une rumeur assez bien établie laisse entendre que Lacan aurait condamné le contre-transfert. Sans doute faisait-il preuve, à cet endroit, de plus de subtilité (voir Gloria Leff, Portraits de femmes en analyste, Paris, Epel, 2009).

[3] Voir Jean Allouch, 543 impromptus de Jacques Lacan, Paris, Epel/Mille et Une Nuits, 2009, notamment p. 138 et 161. La possibilité du virage du « contrôle » d’Élisabeth Geblesco avec Lacan en une analyse affleure régulièrement dans leurs rencontres et dans les commentaires qu’elle en fait. Cela se joue aussi dans les places respectives qu’ils occupent dans le bureau de Lacan, Élisabeth Geblesco étant invitée, sur le tard, à s’asseoir sur le divan de Lacan.

[4] « J’ai été élevée comme une princesse de Racine, de façon dépassée ! » (p. 103).

[5] Pierre Michon, Les Onze, Lagrasse, Verdier, 2009, p. 32-33.

[6] On pourrait revisiter le rapport de Lacan à Freud à partir de ses démêlés (ceux de Lacan, même si ceux de Freud ne furent pas négligeables) avec Marie Bonaparte. Le lien de Lacan à Freud, pas encore le « retour à Freud », s’est instauré à bonne distance du service que sa princesse offrait à Freud en s’installant à Paris. Pour quelle raison ? Et qu’est-ce qui, dans le couple Freud Marie Bonaparte, ne rendait pas possible la survenue d’un Lacan ? Plus grossièrement : pour quelle raison Lacan aura-t-il dû assigner Marie Bonaparte à la cuisine (Écrits, Paris, Éd. du Seuil, 1966, p. 36) ? On vérifiera qu’il y a là un trait encore sensible en 1966 en notant que cette page ne figure pas l’item « Bonaparte Marie » de l’index des Écrits.

[7] Elle va jusqu’à écrire (p. 71) : « Sauf Lacan, je crois que je hais tous les analystes. »

[8] Elle parle d’« un champ nouveau que j’ai voulu ouvrir avec lui : Esthétique et analyse » (p. 113). Pas moins ! Ou encore : « Je pense que je suis, en fait, une informatrice de l’étrange tribu des femmes, et qu’il m’écoute à ce titre » (p. 121).

[9] Citation extraite du commentaire du discours de Pausanias.

[10] Lacan use de ce terme dans son commentaire du discours de Pausanias.

[11] L’expression « c’est pour l’analyse que je le fais » revient plusieurs fois, notamment aux pages 103 et 105.

[12] Jacques Lacan « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école », in Scilicet, n°1, 1968 (seconde version). Ce texte est aujourd’hui peut-être plus aisément accessible dans « Pas tout Lacan », sur le site de l’École lacanienne : www.ecole-lacanienne.net/bibliotheque.php