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1995 Analyse de la nodalité, nodalité de l'analyse

Analyse de la nodalité,

nodalité de l’analyse

 Cri que le Chœur lance à Electre, comme son entourage à Pénélope :«Et toi, en passant la mesure pour te plonger dans un deuil éperdu,pour te lamenter sans répit, tu te tues lentement, sans parvenir davantageà te délivrer [analusis] de tes maux»[1].  

Une remarque assassine se loge parfois dans l’éloge le plus affiché. Ainsi dans son compte-rendu de L’Œuvre claire (Libération du 18 mai 1995), sous le titre «Lacan dénoué» et après avoir présenté comme un savoir bien évidemment su son découpage valseux, en trois temps, de l’enseignement de Lacan (1950 : la linguistique, 1970 : les mathèmes, 1980 : les nœuds borroméens), E. Roudinesco écrit-elle : «Reprenant à son compte cette conception générale du système de pensée lacanien, Milner…». Ah, ce reprenant à son compte ! Suivez son regard !

 

Mais laissons là cette revendication de priorité, car il y a plus essentiel dans ce coup de patte. Nommément ceci, par quoi, en le soulignant, cette méchanceté a du bon : voici désormais deux auteurs qui ne sont pas a priori hostiles à Lacan et qui, de concert ou pas, affirment quoi ? Disons, une déconfiture finale de Lacan.

 

En effet, l’hystérique schéma de lecture est le même chez Roudinesco et chez Milner : après l’envolée et les fastes, le cafouillage… du borroméen.

 

Que se passe-t-il donc, à l’endroit du borroméen, en 1995 ? Celui-ci, semble-t-il, donne lieu à un clivage. Il y a d’un côté ceux dont il vient d’être question, dont on a aucun signe qu’ils sont un tant soit peu entrés dans la problématique borroméenne et qui, sur la base d’impressions d’ailleurs partiellement fondées, déclarent du haut de leur manque d’autorité qu’elle manifeste, voire qu’elle constitue la déconfiture du lacanisme. Il y a par ailleurs, mais sans liens avec ces premiers qui sont les ignorants (forme progressive), les quelques uns qui, eux, sont plus ou moins entrés dans cette problématique borroméenne, qui réussissent parfois à lui donner localement quelques développements, mais qui ne parviennent pas à faire valoir qu’avec le borroméen il s’agit de l’analyse comme telle (que Littoral ait fait rubrique de la topologie de Lacan, l’ait donc isolée, signait déjà comment ça n’allait pas). Le borroméen comporte une certaine analytique.

 

On entrevoit que Lacan ne doit trouver son compte ni dans l’une ni dans l’autre de ces deux «lectures». Par exemple, sa présentation d’une subjectivation comme nouage borroméen des trois dimensions réel, symbolique, imaginaire, entre ces deux, reste lettre morte.

 

Et pourtant… Pourtant, la première analysante fut… Pénélope, dénouant (ana-lusis) la nuit, écrit textuellement l’Odyssée, ce qu’elle composait le jour. L’analyse est acte de résistance, résolution (traduction latine d’analusis). Analusis : action de se libérer, analucter : libérateur. Sens figuré, à l’époque de Platon : séparation ; c’est le navire qui lève l’ancre. C’est aussi, en se délivrant (des prétendants), renouer avec… Ulysse.

 

L’analytique chez Freud est »psy», ce psy aujourd’hui des plus flottants, véritable symptôme dans la psycho-analyse ; en outre, conformément au paradigme chimique sur lequel Freud prend appui, l’analytique freudienne est décomposition, distinction des éléments. Qu’en est-il du catégorique refus freudien de la psychosynthèse dès lors qu’est introduite comme telle, par Lacan, la nodalité ? Freud est-il sur ce point si univoque qu’il y paraît ?

 

«Elément», à ce seul mot, venu en droite ligne de l’arbitraire alphabétique (LMN), on saisit que la question de l’analyse est celle de la lettre.

 

Qu’est-ce qu’analyser, selon la nodalité ? Dénouer, est-ce décomposer le nœud en ses éléments, ou nouer autrement ? Selon certaines indications de Lacan tenant à l’étude du borroméen, l‘enjeu de cette question nodale serait l’enjeu même de l’analyse comme subjectivation.

 

Au moment où l’on discute enfin en France les recherches de la philosophie analytique, certains travaux universitaires récents peuvent nous aider à briser le clivage dans lequel on laisse sans doute échapper l’essentiel de la percée de Lacan dès lors qu’il avait affaire au borroméen.

 

Il est plus que temps.

  Bibliographie : 

— Collectif, La notion d’analyse, Presses universitaires du Mirail, 1992.

— Julian Jaynes, La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit, Paris, PUF, 1994.

— Benoît Timermans, La résolution des problèmes de Descartes à Kant, Paris, PUF, 1995.



[1] Electre, cité par Benoît Timmermans, La résolution des problèmes de Descartes à Kant, Paris, PUF, 1995. Les références qui suivent sont aussi reprises de cet ouvrage.