Interventions

1992 Freud, Wittgenstein, Lacan

Freud, Wittgenstein, Lacan 

Voici une assertion-boutade : s’il acceptait de se laisser transformer par la critique wittgensteinienne de Freud, le psychanalyste n’aurait plus d’autre solution que l’option lacanienne, celle qui distingue les trois dimensions réel, symbolique et imaginaire.

Dit autrement : Wittgenstein est un des noms de l’articulation Freud Lacan — ce que l’on ne peut saisir qu’en ayant touché du doigt à quel point Wittgenstein est un nom du rapport de Lacan à lui-même.

 

J’ai parlé de boutade car cette assertion qui veut que Freud se manifesterait wittgensteinien par Lacan et seulement en Lacan repose sur un curieux décalage historique. Il ne semble pas que Lacan ait beaucoup lu Wittgenstein (un fait sociologique sur lequel Jacques Bouveresse a beaucoup à nous apprendre), ni donc qu’il ait su les objections que celui-ci dressait contre Freud. Or, à bon nombre d’entre elles, nous l’allons montrer, Lacan a répondu «par avance», un «par avance» qui donc n’a rien à voir avec la chronologie, ce qui ne le rend que plus étrange à nos yeux. Je serais pour ma part très heureux si nous pouvions ce soir débrouiller la raison de cette confluence. Je la crois massive et pourtant pas complète, si bien qu’il ne sera peut-être pas exclu que nous puissions formuler une question à Wittgenstein. Il nous faudra donc l’affiner avant d’en formuler la raison.

  

De la récupération

 

Ainsi dite d’emblée, l’assertion selon laquelle Freud se manifeste wittgensteinien par Lacan ne peut sembler qu’intempestive ; selon la façon dont on la lit, on pourra la trouver comique, scandaleuse, nécessaire, voire récupératrice. Partons de cette dernière façon de l’accueillir.

 

C’est là l’intervention de Jacques Bouveresse, c’est là le caractère pour nous fort bienvenu de son livre : il empêche toute tentative récupératrice de Wittgenstein par les psychanalystes, fussent-ils lacaniens. Je ne dis pas qu’il les interdit, il les empêche, comme un rocher sur une route de montagne qui fait que ça ne passe pas — évidemment, étant exclue la malhonnêteté ou le manque de courage intellectuels auxquels Wittgenstein était si sensible (c’est d’accord, le courage de Freud n’était pas, tel celui de Frege, intellectuel, son courage à lui fut d’avoir donné l’association libre à l’hystérique dans le temps même où l'hystérique venait se coltiner avec le médecin).

 

Ce rocher que constitue pour nous ce livre peut ainsi paraître nous imposer un long détour. En fait, à s’y engager, on s’aperçoit bientôt que ce n’est pas le cas, que ce prétendu détour est notre chemin de référence et récuse l’autre voie qui, du coup, apparaît comme un fâcheux raccourci. C’est elle, la voie récupératrice, dont un livre récent, ce fut un de ses mérites, mettait à plat les moyens. Donnons-en deux exemples.

W. remarque que le caractère tragique du discours freudien, contrairement à ce que prétend ce discours, est bien fait pour séduire les névrosés. Réponse récupératrice : «En fait, Freud s’est en effet laissé imposer là le tragique de la parole névrotique en son authenticité»[1]. Une telle déclaration dénote certes un transfert positif à Freud mais n’est en rien une réponse. L’objection de W. reste ici non discutée en sa pertinence.

Autre exemple : «N’est-ce pas séduit par cette “chose” qui est la sienne que le sujet succombe à l’attrait de qui la dit et de l’énoncé de qui la présente ?»[2]. Voilà typiquement une supposition qui permet 1/ de ne pas répondre à W., 2/ de méconnaître l’aspect possiblement créatif (et non pas seulement révélateur) de subjectivité de l’invention littéraire (car le discours de Freud fonctionne comme séduisant en participant du littéraire) et 3/ de rater le transfert, notamment dans l’assise que lui fournit la figure imaginaire du SsS.

  

De la confluence

 

Les points de confluence entre nos positions dans l’analyse largement dues à l’intervention de Lacan et la position de l’analyse freudienne traversée par la tornade Wittgenstein sont si nombreux, tout en étant précis, qu’on en reste pantois. Voici un fait majeur, massif et cependant inexpliqué. Y-aurait-il quelque chose dans la notion elle-même d’analyse qui l’expliquerait ? Je laisse cette question pour la discussion. En reparcourant l’étude de Jacques Bouveresse, égrennons quelques unes de ces confluences non sans remarquer qu’elles portent sur des points qui ne sont pas de détails, loin s’en faut, et qui concernent aussi bien la pratique que la doctrine analytique.

 

1° chapitre : 10 items

– La psychanalyse est importante et erronée (14). Si l’on n’est pas aveuglé par la retour à Freud, si l’on envisage le frayage de Lacan depuis les années 3O jusqu’à son terme, on n’aura plus aucun doute que Lacan le pensait lui aussi exactement comme Wittgenstein.

– Le caractère unique de la psychanalyse avec Freud (14),. Lacan le remarqua lui aussi.

– Le refus d’une identification de la maladie mentale comme maladie (16). Lacan lui non plus n’est pas de plain-pied avec ce paradigme psychiatrique introduit par J.P. Falret (importance chez lui du terme antémédical de folie).

– Lacan n’est pas non plus un adepte de la conception scientifique du monde (18). Et, comme Wittgenstein, il ne tient pas pour autant la mathématique comme sans intérêt. Le mathème est, chez lui aussi, le paradigme du discours honnête.

– W fait de la philosophie un instrument contre le philosophe en nous (21); de même Lacan fait de la psychanalyse l’instrument de lutte contre le psychologue qui est en nous.

– Pour apprendre quelque chose de Freud, il faut être critique (23). Ca définit la position de Lacan.

– Lacan lui non plus n’attend nulle sagesse de Freud (25)

– Lacan lui aussi a souligné le dérapage que constitue, pour le psychanalyste, le fait de se vouloir et de se poser comme sachant (28)

– Lacan lui aussi croit à l’incommensurabilité entre ce qu’il y a à expliquer et les moyens d’explication (28). Si ce n’était pas le cas on ne comprendrait pas qu’il n’ait cessé d’inventer de nouvelles écritures pour rendre compte de son expérience.

– Qu’il soit impossible de juger de la religion en fonction de la réalité, Lacan lui non plus n’en doute pas (30), cf. sa distinction réel réalité.

 

2° chapitre : 4 items

– Lacan, comme Wittgenstein, différenciait nettement méthode médicale et méthode analytique, elle n’identifie pas une cause comme on le fait pour le mal d’estomac (39) — je garde pour la suite le problème cause raison.

– Comme W., Lacan accueille l’entreprise de Freud en la différenciant de la façon dont Freud la justifie (39)

– Comme W., il entérine le fait que Freud découvre des réactions psychiques nouvelles (42)

– De même que W., Lacan en vint à refuser que l’inconscient soit substantifié (45). Tout à la fin de son parcours il le renomme l’unebévue, ce qui veut dire qu’il n’y a rien d’autre qu’une bévue et puis une autre et puis une autre (parallèle avec son «il y a de l’un»)

 3° chapitre : 6 items

– Notion selon laquelle le cas prototypique détermine la forme de l’examen des choses sans pour autant valoir pour tous les phénomènes. Lacan souscrit absolument à cette remarque (59)

– Notion de norme d’expression. Il y a une fécondité à dire ce qui doit être, mais sans pour autant qu’on ait mis la main sur une cause au sens de la physique (66). On a là une excellente définition du mathème.

– Freud n’a pas créé une science (68). Là encore, Lacan est d’accord ; à cet endroit il invente la notion de champ freudien.

– Récusation de la perspective acausale style Ricœur Habermas (72). Sur le fait que la psychanalyse ne saurait s’en tirer ainsi, Lacan et Witt. confluent.

– De même confluent-ils sur le fait que la sincérité ne saurait remplacer la vérité en psychanalyse.

– W. récuse comme embrouille le perspective philogénétique (81). Lacan aussi, quoique autrement (grâce à sa notion du symbolique).

 4° chapitre : 2 items

– W. refuse qu’on puisse sentir la cause (84). Pour Lacan aussi, ce sentiment ne saurait constituer un critère. Pour les deux, l’appréhension de la cause ne saurait être une opération de l’immédiateté.

– Lacan comme W. refuse qu’on s’en remette à une dite réalité des processus ics (96). Notamment avec sa notion d’acte, Lacan vient répondre au vœu wittgensteinien de mettre en question cette réalité.

 5° chapitre : 3 items

– Lacan lui non plus n’admet pas le déterminisme des motifs (101)

– Lacan fait que la psychanalyse rattrape le retard pris par Freud sur la question du hasard (le tournant de 1870) et répond ainsi à l’objection de Wittgenstein à propos de l’exclusion du hasard chez Freud (103) – cf. sa formalisation d’une série au hasard, chiffrage venant interpréter La lettre volée.

– Lacan est aussi en accord avec Wittgenstein lorsque celui-ci conteste les généralisations freudiennes (par exemple sur le rêve : tous auraient un sens) Cf. son introduction du «pas tous». A propos d’un trébuchement, Lacan pouvait parler d’une erreur et non pas d’un lapsus, de même pouvait-il parfaitement admettre que certaines hallucinations étaient d’origine organique. Il est pour nous acquis, me semble-t-il, lorsque par exemple nous acceptons en analyse quelqu’un dont la langue maternelle n’est pas le français, que certains trébuchements de la parole relèvent de l’erreur pure et simple. Nous ne nous obstinons pas à vouloir lui démontrer dans tous les cas qu’il s’agit d’un lapsus freudien ! En revanche, dès qu’il se pose lui-même la question, il semble bien que cela suffise à livrer la réponse ! Le problème pourtant n’est pas, ici encore, celui des généralisations, mais celui du transfert.

 6° chapitre : 3 items

– Quoique pour une raison différente de celle de W., Lacan admet comme lui que le sujet n’a pas de position privilégiée pour identifier la cause de son comportement (122)

 

7° chapitre : 2 items

– Quoique d’un point de vue différent sur la question, Lacan admet que le rêve ne peut avoir d’explication complète (126). Il a beaucoup insisté sur l’ombilic du rêve (cet ombilic semble avoir échappé à Wittgenstein lecteur de la Traumdeutung).

– Loin d’être persuadé que ce qui est produit existait déjà, Lacan, à la différence de Freud et très wittgensteiniennement, ne cesse de poser la question de savoir si ça existait déjà (y compris dans les mathématiques) et où c’était si ça existait déjà (exemple des transfinis).

 

Quant à la conclusion de Bouveresse : «le tort de la psychanalyse, c’est qu’elle se croit une science», je crois que Lacan aurait été très heureux de la lire. En effet, une des façons de dire le pas que Lacan aura fait franchir à la psychanalyse, et non la moins intéressante, est de noter qu’il aura permis à la psychanalyse de ne plus être tenue à se présenter comme une science (il la définissait, il est vrai tardivement, comme «un délire dont on attend qu’il porte une science»).

  

Jeu à trois

 

Freud aurait proposé une «formation de concept», il a forgé une présentation «esthétique» d’un grand nombre de phénomènes. De ce point de vue là, que nous jugeons exact, il n’y a nul progrès de Freud à Lacan. Les coordonnées que propose Lacan ne sont pas plus que ce qu’elles sont ; il lui est arrivé plusieurs fois de dire que si l’on en trouvait de meilleures, eh bien ce serait tant mieux ! Il y tenait bien sûr beaucoup, mais, en même temps, pas du tout. Beaucoup, parce qu’il y a des enjeux bien réels en l’affaire, et là-dessus le livre de Bouveresse reste plutôt silencieux ; même si ce n’était pas directement son objet, le combat anti-psychologiste commun à Wittgenstein (qui me semble beaucoup plus antipsychologiste en tant que logicien et philosophe qu’en tant que critique de Freud et dans certains aspects de sa vie privée) et à Lacan, ce débat a lieu avec (ou contre) des gens qui croient à la psychologie et qui en tirent bon nombre de décisions pour leur vie propre et celles d’autres dont ils ont la charge lorsqu’ils sont éducateurs, magistrats, médecins ou psychologues. Mais, à ces coordonnées lacaniennes qui sont aussi une arme dans cette bagarre, Lacan ne tenait... pas plus que ça, ce qui fait qu’il était en mesure de pouvoir en changer ou de mettre en question leur pertinence, ce qu’il fit explicitement dans ses derniers séminaires nodologiques.

 

C’est aussi parce qu’il y a cette bagarre que le décapage wittgensteinien nous importe. On psychologise si facilement Freud que ce décapage n’est pas de trop comme nouveau baton dans les roues de ce char-là !

 

Voici donc un premier problème. Comment expliquer, si toutefois elle est admise comme valide, cette formidable confluence, depuis Freud, de Lacan et de Wittgenstein ? Je ne dis pas que l’un ou l’autre ont pris leur départ de Freud, ce n’est vrai ni de l’un ni de l’autre. Mais, en accrochant Freud (dans tous les sens de cet «accrochant»), l’un et l’autre confluent sur un certain nombre de thèmes et même de thèses dont l’incidence reste pour nous cruciale.

 

On ne voit pas en effet pourquoi il faudrait, comme le prétend Assoun, que la psychanalyse ait été pour Wittgenstein, plus qu’un centre d’intérêt parmi d’autres. Qu’elle ait obtenu d’en être un suffit largement ! Ce n’est tout de même pas un fait mineur que d’avoir suscité l’intérêt de Wittgenstein ! Pourquoi faudrait-il plus ?

  

Cause et raison

 

Un deuxième problème se présente, d’une facture toute différente du premier, ne serait-ce que parce que, cette fois, il semble s’agir d’un discord notable, et qui prend d’autant plus de relief après ce que nous avons souligné avec ce mot de confluence. Il s’agit de la distinction cause / raison, un des points auxquels Jacques Bouveresse consacre un large développement.

 

A vrai dire, lecteur de Philosophie, mythologie et pseudo-science, je me trouve ici mis en difficulté car cette différence, qui m’apparaissait d’abord conceptuellement saisissable, après lecture et relecture de ce livre, m’a comme glissé des mains, avec ce sentiment qu’il s’agirait plus de dentelle que de grosse caisse conceptuelle.

 

La question de départ, elle, est simple. Elle s’appuie sur l’objection suivante : Freud ne distingue pas cause et raison. Or il y a lieu de les distinguer. De là la question qui devient la nôtre : allons-nous entériner l’exigence wittgensteinienne de les distinguer, ou bien la récuser ? Mais alors, pour quelle raison, voire au nom de quelle cause ?

 

Etant donné cet aspect dentelle, étant donné même que certains des fils composant la trame de cette distinction cassent au moment où je tente de les saisir, je me dispenserait provisoirement de trancher dans le vif de cette question, m’en trouvant tout à fait incapable.

 

Cette incapacité est d’ailleurs renforcée par certaines malentendus de la lecture wittgensteinienne de Freud qui interviennent dans cette discussion. J’en vois trois. Un premier malentendu porte sur le statut de l’accord de ceux qu’a fait rire le mot d’esprit (Wittgenstein suppose l’existence d’un autre accord que ce rire lui-même, ce qui ne va pas de soi à lire Freud). Un second malentendu concerne la théorie du symbolisme, Wittgenstein critiquant parfois Freud comme si celui-ci avait proposé une clé des songes (cf. l’exemple du chapeau). Un troisième malentendu.vient, comme d’ailleurs le second, de Freud lui-même, du fait que la discussion cause / raison telle que Wittgenstein la promeut ne distingue pas l’expérience freudienne de sa théorisation chez Freud, alors même qu’ailleurs Wittgenstein lui-même forge cette distinction.

 

Comment se présente la formulation wittgensteinienne de ce binome cause / raison ?

 

Citons : «La recherche d’une raison entraîne comme une partie essentielle l’accord de l’intéressé avec elle, alors que la recherche d’une cause est menée expérimentalement» (Bouv. p.38).

 

Cette phrase peut être lue pliée ou dépliée. Pliée, on comprend que là où fonctionne l’accord pour la raison, fonctionne l’expérience pour la cause. Ou encore :

 

L’expérience établit la cause

L’accord établit la raison 

Certes la phrase de Wittgenstein est plus nuancée, elle situe l’accord comme une partie (essentielle) de l’établissement d’une raison.

 

Si maintenant nous déplions les choses cela donne

 

Expérience                 mode         observateur

 

Expérimentation        Cause        ??? / (communauté des savants ?)

 

Expérience                  Raison       accord de l’intéressé

 

Voici un tableau bien maladroit et qui n’a qu’un avantage, celui de marquer le décalage institué par cette phrase entre la problématisation de la cause et celle de la raison. On aurait aussi bien envie de compléter les cases vides : n’y a-t-il aucun accord en jeu dans l’identification d’une cause ? N’y a-t-il aucune expérience sur laquelle prendrait appui l’identification d’une raison ? Je laisse tout cela en pointillés.

 

Pour approcher le problème, discernons les points d’accord.

 

1/ Si la phrase de Wittgenstein veut dire qu’on n’identifie pas une cause en psychanalyse comme le fait l’expérimentation en physique, on ne voit pas comment nous ne pourrions pas être d’accord. 2/ De même sommes-nous d’accord pour rejeter la version schopenhauérienne de ce binome : dire qu’une raison est une cause vue de l’intérieur est faire jouer le couple intérieur / extérieur que la topologie lacanienne s’est employée à subvertir. 3/ de même encore nous sommes absolument d’accord pour admettre qu’il ne suffit pas d’ignorer une raison pour qu’elle devienne une cause. 4/ Il nous paraît exclu de trancher le problème cause raison en psychanalyse selon le schéma herméneutique qui voudrait la psychanalyse acausale

 

L’argument majeur de Wittgenstein, celui devant lequel nous ne pouvons que nous incliner et qui donc nous contraint à distinguer raison et cause, est celui de la prédictibilité. Dans l’analyse freudienne il prend un aspect un peu particulier mais qui ne rend pas pour autant contestable la remarque de Wittgenstein : on peut retrouver, depuis une formation de l’inconscient, les éléments qui ont contribué à son caractère surdéterminé, ça marche dans ce sens, mais ça ne marche pas dans l’autre sens : on ne peut pas, en effet, étant donné l’ensemble des éléments, prévoir quelle sera la teneur ni même le mode de la prochaine formation de l’inconscient (rêve, lapsus, symptôme, acte manqué) ou même, plus généralement, du prochain événement (par exemple inhibition, ou acting-out ou passage à l’acte).

 

Ce fait majeur, et que nous reconnaissons tel grâce à Wittgenstein, nous contraint à admettre que la cause en psychanalyse n’est pas identifiable comme une cause en physique, qu’en psychanalyse la cause en tant que produite suit l’effet et jamais ne le précède. En psychanalyse, cette cause est perdue. Mais remarquons tout de même que c’est aussi dire que, comme en physique, la connexion causale en psychanalyse n’est pas primaire (Bouv. p.84).

 

Une certaine disparité montre donc ici le bout de son nez : la causalité ne saurait être conçue, en psychanalyse, à la mode de Wittgenstein. Peut-être est-ce une disparité intéressante, et qui pourrait faire retour sur la causalité façon Wittgenstein. Comment ?

 

Il y a deux attendus (j’appelle ça comme ça, de façon à laisser en suspens leur lien, nécessaire ou seulement contingent) à la causalité telle que Wittgenstein nous la propose et la met en travers de nos roues. Je cite Jacques Bouveresse, et les deux ensemble car ils vont bien ensemble :

 

— Que les raisons de nos actions puissent un jour se révéler des causes, à cela s’oppose qu’on ne verrait plus très bien «ce qui pourrait encore permettre, dans ce cas-là, de préserver la distinction essentielle entre les actions que nous effectuons et de simples choses qui nous arrivent et dont nous ne nous considérons en aucune façon comme les auteurs» (p. 91).

 

— «Nous ne considérons pas, d’ordinaire, une production qui est explicable par des causes purement mécaniques comme une action douée de sens et susceptible d’être imputée réellement à un agent qui en est l’auteur. Inversement [...]» (p.120)

 

La question que je pose ici à Jacques Bouveresse est celle-ci : ces deux attendus sont-ils, pour Wittgenstein, intrinséquement liés à la distinction conceptuelle de la cause et de la raison ? C’est aussi la question du sujet.

 

S’il répond oui, alors ce sera à notre tour de lui poser un problème ! Car selon notre expérience, mais pas seulement elle, il est clair que la distinction entre nos actions et ce qui nous arrive ne saurait fonctionner comme une distinction primaire. La littérature elle-même nous avertit de cela. Soit Le Vice-consul de Lahore, en son passage à l’acte, tirant de son balcon sur les mendiants. Cette action en est bien une, il ne le nie pas, pourtant toute la force de l’écriture de Duras est de nous rendre sensible au fait que cette action n’est rien d’autre que quelque chose qui lui arrive, quelque chose qui lui arrive à lui mais qui ne pourrait manquer d’arriver à n’importe qui. La distinction essentielle dont nous parle Bouveresse ne fonctionne pas. Nous aurions pu ici prendre mille autres cas «littéraires», notamment, non moins exemplaire, Le guerrier appliqué. Elle ne fonctionne pas non plus dans l’hallucination, où l’on retrouve cette même équivoque. Elle ne fonctionne dans aucun symptôme, le symptôme tel que la psychanalyse lui fait accueil étant justement ce qui arrive tout en étant une action.

 

De même, nous fait question l’idée qu’une action mécanique, parce qu’elle serait reconnue telle, ne serait pas attribuable à un agent. Que ceci n’aille pas de soi, il suffit pour s’en rendre compte d’évoquer le Dieu de Newton ou celui qu’Einstein voulait n’être pas malhonnête. L’important est ici encore que l’existence ou non-existence de cet agent ne peut être tranchée d’emblée. Que la figure d’un tel agent (que Lacan devait nommer SsS) hante la moindre explication mécaniste nous paraît un fait. Son existence n’est pas pour autant donnée. Mais il paraît exclu d’admettre a priori qu’il soit inexistant.

 

De quelle façon ces remarques questionnent la distinction wittgensteinienne cause / raison, je ne saurai le dire.

 

Peut-on imaginer un curieux chassé-croisé où, de par l’intervention de Wittgenstein, la psychanalyse serait amenée à distinguer cause et raison là-même où elle ne les distingue pas (et Jacques Bouveresse ne manque pas de noter, avec Cioffi, qu’il se pourrait bien que cette non distinction lui soit essentielle — cf. p.95), autrement dit à faire de cette distinction la visée elle-même de l’analyse, tandis que la philosophie wittgensteinienne serait amenée, là même où elle les distingue, et parce qu’il est exclu de négliger l’instance du symptôme tel que la psychanalyse lui fait accueil à ne pas les distinguer tant que ça ?

  


[1]  P.L. Assoun, Freud et Wittgenstein, Paris, PUF, 1988, p.162.

[2]  Ibid, p. 187.