D’un «problème Milner»[1]
Nous allons nous livrer ce soir à ce que Michel Foucault appelait une «enquête-intolérance»[2], qui vise à éveiller, chez qui en prend connaissance, un point d’intolérance. Selon Foucault, cet exercice relève de l’éthique de l’intellectuel. Suivant une indication de Gide, j’ai déjà souligné que «ne pas tolérer» est fort différent de «ne pas supporter» ; il s’agit bien, chez Foucault, d’intolérance et non pas d’insue-portance. La tolérance, on l’a dit et répété, il y a des maisons pour ça. Pour l’intolérance, justement, il n’y en a – nécessairement – pas. Nous allons donc effectuer un détour, tout au moins si on se réfère au projet de parcours qui serait ici le nôtre. En fait, il ne s’agira pas tant que ça d’un détour puisque le moment du frayage de Lacan sur lequel nous allons être invités à nous arrêter (1967 — 1970 et un peu au-delà) est justement le tournant où fut produite la Proposition d’octobre 1967 qui, ici même, va nous importer au premier chef.
Enfin une autre version de Lacan !
Mais pourquoi un détour ? Parce que cette séance de séminaire ne saurait éviter de prendre acte d’un événement qui vient tout juste d’avoir lieu et que je considère pour ma part comme n’étant pas mineur, à savoir l’émergence, le surgissement, la survenue d’un nouveau Lacan. Ça s’est passé, très exactement, entre notre dernière séance et celle-ci. Et ça n’est pas comme le beaujolais nouveau, une années sur l’autre toujours aussi médiocre ; cette fois la nouveauté est là, bel et bien là. Une version de Lacan, de ce qu’aura été son frayage et donc, aussi, de ce qu’il est aujourd’hui (y compris de son incidence actuelle), ce n’est pas tous les jours ni même chaque année qu’on en voit surgir une ! C’est extrêmement rare. Je ne sais pas comment, à ce propos, chacun compte, quelles sont les unités de compte qu’on choisit de distinguer. En ce qui me concerne, je n’en comptais jusqu’à présent, il faut bien le dire, qu’une, celle que fait valoir l’Ecole lacanienne, par la place que cette école revendique pour le ternaire RSI. Evidemment, étant seule, cette version pouvait prendre sur elle tous les travers (mais aussi les points forts) de l’enfant unique. Etait-elle bien seule ? On ne peut accueillir comme version tout ce qui se contente de reprendre purement et simplement les choses plus ou moins au point où la mort de Lacan les a laissées – que ce soit pour les faire valoir ou les rejeter. Ces reprises reviennent même passablement en arrière de ce point : 1953, 1964-67, rarement 1975. Aucun des groupes qui se sont formés depuis la mort de Lacan et qui se réclament de lui (mais, notons-le, rarement ouvertement), en France comme à l’étranger, n’a, à ma connaissance, rien fait d’autre que de se constituer un catéchisme. La quasi nullité de leur productivité le démontre. A vrai dire, après avoir fait appel à ce mot de «catéchisme» (qui n’a rien d’un «schisme», n’en déplaise au signifiant – le mot vient de katékhein, «faire retenir», et n’a rien à voir avec skhizein, «fendre»[3]) en préparant ce séminaire, je me suis aperçu que Lacan l’employait – et même non sans une grande violence – pour qualifier l’entreprise dérridienne (dont il sera question plus loin) ; celle-ci, écrit-il
[…] laisse de l’espoir pour ce que Freud consigne comme le relais du catéchisme[4].
Le trait distinctif du catéchisme par rapport à une élaboration théologique, c’est que ça n’apporte rien ; ça accentue tel aspect du dogme plutôt que tel autre, suivant la pastorale du moment, mais nul n’a jamais pensé confondre un catéchisme avec une œuvre dogmatique qui elle, en effet, divise, a une valeur schisma– ou stigma–tisante. Ce sont deux genres bien différenciés, ne s’adressant pas aux mêmes, n’ayant pas la même fonction. Quelle version fait valoir tel ou tel groupe aujourd’hui constitué ? Sur quelle lecture de Freud et de Lacan se fonde-t-il ? Ces questions, appliquées à chacun de ces groupes, sont sans objet. Différencier l’Association Freudienne d’Apertura, Les Cartels constituants du groupe de Mannoni ou du Coût freudien, X, d’Y, ceci n’offre pratiquement aucun intérêt, n’est porteur d’aucun enjeu de doctrine ni de pratique. La raison en est simple, elle fut d’ailleurs écrite par ces groupes rassemblés : ils sont tous marqués d’un trait commun : être éploré de la famille Lacan. Chacun sait que le problème n’est pas le même pour l’Ecole lacanienne et qu’il y a bien peu de gens, dans les groupes «lacaniens», pour le lui pardonner. Il y a bien, ici ou là, de temps en temps, quelques travaux qui, localement, importent, qui même ne peuvent en aucun cas être négligés ; ils viennent souvent d’autres que de psychanalystes, mais on reste loin d’une appréhension d’ensemble, d’une présentation d’ensemble du frayage de Lacan. Aurait pu constituer une exception non pas un groupe mais un travail, à savoir celui d’E. Roudinesco. L’ampleur des deux tomes de son histoire de la psychanalyse en France, la quantité de données recueillies (beaucoup d’entre elles étaient restées largement insues), le balayage des différents champs auxquels elle se livre (politique, littéraire, philosophique, etc.), tout ceci aurait pu (tout au moins étions-nous invités à l’imaginer) déboucher sur une inédite version de Lacan. Il n’en fut rien. Tant et si bien que l’on peut en venir à penser que le troisième tome, qui n’avait pas d’objet historique (puisque les deux premiers avaient exploré l’ensemble du terrain), fut écrit pour ça, pour nous faire savoir cet échec, cette impuissance, cet avortement-là. Voici une belle occasion de nous rendre compte qu’en matière de doctrine l’histoire ne saurait en aucune façon, à elle seule, régler les assertions. Je n’évoque pas pour rien ce soir cet échec de l’histoire. Jean-Claude Milner, qui vient donc de nous offrir, lui, une inédite version d’ensemble du frayage de Lacan, est parfaitement clair sur ce point : ce qui fait la doctrine n’est pas, dans son essence, historique. L’histoire a sa part, l’histoire intervient, mais la teneur elle-même de la doctrine (qui, comme telle, règle certaines de ses plus essentielles transformations) est d’un ordre différent de l’«historicisme», soit de ce qui, justement, méconnaît cette indépendance en ramenant tout à l’histoire[5]. Cette indépendance est un des points majeurs qu’il fait valoir : il y a, montre-t-il ainsi, «de la pensée» chez Lacan. Il suffit de prononcer le mot de «structure» pour que cette position milnérienne n’apparaisse pas incongrue (on pourra vérifier, chez les hindouisants, à quel point le structuralisme fut et reste fructueux – cf. notamment les travaux de Madeleine Biardeau[6]). Ce refus de trop accorder à l’histoire qui eut nom «structuralisme» fut capital ; c’est notamment en ceci le structuralisme reste actuel. L’histoire est alors prise en fonction de repoussoir, non sans conséquences effectives. Juste une indication, qui dit en termes milnériens une de ces conséquences : il y a bien une différence entre un rapport au langage comme réalité transhistorique et donc comme possible référent (ainsi que le voulait Staline, ce que Milner appelle le «théorème de Staline»[7]), et cet autre rapport au langage où le référent serait le sujet (ainsi que le voudrait Lacan… selon Milner).
De notre «problème Milner»
Voici donc, en 172 pages pas très chargées en signes d’imprimerie mais cependant ardues à lire, denses, une inédite version de Lacan. Avec celle de l’ELP, ça fait deux. Je ne saurais dire si ça «fait la paire» (y compris au sens de se tirer du bourbier où les autres pataugent) ; en tout cas, ça peut faire débat. On doit notamment pouvoir évaluer avec précision laquelle des deux versions aujourd’hui proposées rend le plus justement, le plus amplement le plus précisément compte de Lacan. Mais formulons notre «problème Milner» en termes plus pertinents au regard de ce dont il s’agit. On doit pouvoir discriminer laquelle de ces deux versions est plus fondamentale que l’autre. Disons qu’il s’agit d’un problème de dessus-dessous, mais pas forcément permutables, autrement-dit pas nécessairement dépendants du seul choix d’un point de vue ; au contraire, si l’une des deux versions est fondamentale et l’autre pas, on doit pouvoir montrer que l’une ne tient pas sans l’autre, la réciproque n’étant pas nécessairement vraie. On devrait pouvoir d’autant plus aisément situer l’une par rapport à l’autre ces deux versions que, sur bien des points, elles voisinent. Je n’en veux pour première preuve que le fait que Milner accueille Lacan comme un classique : selon lui, il y a – c’est une de ses thèses majeures et certes très bien argumentée – un premier puis un second «classicisme lacanien». Or ceci va parfaitement bien avec le combat anti-romantique qu’il nous a fallu mener, notamment contre «Deuil et mélancolie». «Romantisme», qu’est-ce à dire ? Voici la dernière définition que j’en ai trouvée, produite à propos d’un romantique de la seconde vague ; la formule dit de lui :
Il fit de son verbe une sorte de soliloque dans lequel il emprisonna le tourment qui le faisait parler[8]
C’est une phrase en trois plus un, comme le «Je te demande de me refuser…». Elle montre à quel point le romantisme est en effet opposé à la psychanalyse : dire «ce qui vient…» est évidemment autre chose que parler un tourment ; la règle fondamentale – c’est une de ses vertus – rompt le cercle presque absolument vicieux du dire romantique comme dire du tourment. On peut sans trop de peine trouver bien d’autres éléments de voisinage entre le version milnérienne de Lacan et la nôtre. Citons, sans souci d’exhaustivité : — le refus de l’historicisme (dont on vient de parler),— La mise à l’écart de la théorie de la représentation, dont le binarisme est désormais reconnu (Milner, p. 105),— la remarque (p. 171) selon laquelle «Lituraterre» est, chez Lacan, un des textes parmi les plus cruciaux (point de greffe de Littoral), autrement dit la reconnaissance que l’une des questions décisives est celle de la lettre (p. 121), celle de l’homophonie (p. 99),— le caractère déterminant du mathème en tant que calcul (p. 96) et non pas comme chaîne de déductions (une parmi les plus intéressantes remarques de Milner), du mathème en tant qu’écriture du qualitatif (dissipant le qualitatif – cf. p. 94) et non pas transcrivant le quantitatif ; mais aussi, plus subtilement, le fait que le champ d’extension du mathème reste essentiellement local et qu’il n’y a pas chez Lacan d’unité mathémique (Milner souligne qu’il n’y a pas lieu de le regretter, que tel est aussi le régime dans les sciences les mieux établies),— la reconnaissance de l’école comme allant nécessairement de pair avec le mathème (p. 127),— le refus de passer outre l’interrogation du borroméen (par exemple sous le fallacieux prétexte que Lacan s’y perdrait),— la liberté que l’on s’accorde de problématiser Freud et Lacan indépendamment l’un de l’autre, de dire leurs convergences (car il nous revient de les dire, ce qui est tout autre chose que de répéter ce que Lacan disait qu’elles étaient) mais aussi, à l’occasion leurs oppositions (ce que Milner fait judicieusement à propos des rapports, en effet différents, de Freud et de Lacan à la science),— l’importance désormais explicitement reconnue, Milner y vient tout à la fin de son ouvrage, du «problème Wittgenstein» (le jeu dire/montrer),— etc. Par contraste, ces points de voisinage, voire d’accord soulignent d’autant mieux les accentuations différentes, les divergences et même les désaccords. Je ne les étudierai pas ce soir très en détail, me limitant à faire valoir un seul point. Je souhaite seulement montrer comment, via Milner, la translittération en vient aujourd’hui à être localisée comme la véritable pierre d’angle du débat. Plus précisément encore, Milner nous permet de saisir ce que je vais essayer de montrer, à savoir que sans elle, la subjectivation ne peut être située qu’au seul niveau du symbolique ; or, pris à ce seul niveau, le concept lui-même de «subjectivation» s’avère, chez Lacan, avoir dépéri (dans le déssaisissement du second classicisme – cf. p. 168-171). Autrement dit : ôtez la translittération et l’enseignement de Lacan se trouvera suspendu à son dernier mot… qui manque. Milner ne comble certes pas ce manque en faisant de «dernier mot» le dernier mot de son livre. Moyennant quoi ce livre nous instruit sur les attendus de ce suspens : une certaine conception de la subjectivation trop étroitement liée au symbolique[9], et son ancrage dans une conception de la lettre que récuse, de fait, la translittération.
Le débat sur la lettre
Milner commence par isoler chez Lacan un «doctrinal de science», ainsi qu’il le nomme, une théorie de la science complète et non triviale (p. 35), et tout ce qu’il va préciser à ce propos est important, instructif et, heureusement, au sens fort de ce terme : discutable. Voici. Relevant Freud, c’est-à-dire la découverte qu’il y a du penser indépendant de la conscience de soi, Lacan ajoute (à partir de Descartes) : ce penser est celui de quelque sujet (p. 41). Et, dans le même mouvement (à partir de Koyré/Galilée) : c’est aussi le penser du sujet de la science. En effet, dans les trois cas, Freud, Descartes, Galilée, on a affaire à un penser sans qualité, dépouillé de toute qualité sensible (p. 38, 39, 40). Ainsi Milner écrit-il (p. 42) :
La psychanalyse (id est : Lacan) entend donc l’axiome du sujet (id est : «il y a quelque sujet distinct de toute forme d’individualité empirique» – cf. p. 33) plus strictement qu’aucune autre doctrine. Avec une netteté sans égale elle sépare deux entités ; à l’une, la conscience de soi peut sans contradiction être supposée ne pas être essentielle ; à l’autre, la conscience de soi ne peut sans contradiction être supposée ne pas être essentielle. La première seule répond exactement aux requêtes de la science, et seule elle tombe dans les limites fixées par l’axiome du sujet ; on l’appellera donc, en toute légitimité, le sujet de la science. […] Quant à la seconde entité, le nom de Moi peut lui convenir autant qu’un autre.
Ne nous laissons pas impressionner, ni a fortiori arrêter par la hauteur de ton de Milner, qui en agace plus d’un. En effet, ça vole haut et vite. Milner, comme le disait quelqu’un qui ne manque pas d’humour, c’est «le Concorde de la pensée». Jouons le jeu, tâchons de monter à ces hauteurs avec lui ; ça vaut la peine, s’il est vrai, comme je le crois, qu’ainsi apparaît un peu autrement le paysage. Dans la citation ci-dessus, on aura reconnu la distinction symbolique imaginaire. D’une certaine façon, cette présentation d’allure axiomatique permet à Milner d’éviter de donner à SIR le statut d’un ternaire fondamental. On appelle «axiome du sujet» le symbolique, et l’affaire paraît entendue : c’est l’axiome qui sera au fondement, et non plus le symbolique (joint à l’imaginaire et au réel). Ainsi Milner marque un point dans la bataille de dessus-dessous dont je parlais et dont on aura remarqué que, puisqu’il s’agit d’un problème de… fondement (sic), celui qui gagne sera celui qui aura le dessous, faute d’avoir les dessous (ceux de la belle). On peut objecter à Milner que la conférence «Le symbolique, l’imaginaire et le réel» du 8 juillet 1953 précède le Rapport de Rome – texte que Milner considère comme le texte fondateur du premier classicisme lacanien. On peut certes ajouter que Lacan n’a pas rien fait, dit ni écrit de 1926 jusqu’en 1953, et que Milner, de tout cela, ne tient aucun compte. Mais Milner a prévu le coup : ça relève de l’histoire. Or, il ne retient que l’essentiel ; ayant franchi le mur du son, il ne prend en compte que les logia de Lacan, les assertions cruciales, se méfiant – non sans raison – de la protreptique («procédure discursive qui a pour fonction d’arracher le sujet à la doxa pour le tourner vers la theoria» – cf. p. 22). Et en effet, on sait que Lacan lui-même, de nombreuses fois, a publiquement regretté d’avoir dû user de la protreptique, ou, dit dans ses termes, regretté les concessions que, selon lui, il aurait dû faire pour que passe son enseignement[10]. D’accord donc, nous sommes en Concorde, tenons-nous en aux logia, notre objection faisant valoir les textes ou dits antérieurement produits ne vaut pas très cher. En faveur de cette version Milner du premier Lacan – celle de l’axiome du sujet en tant que plus fondamental que le symbolique – il y a un point très fort que Milner, justement, permet de préciser. Il s’agit du problème suivant : si nous partons d’SIR, nous avons le signifiant, l’image, le réel, oui, mais pas de sujet ! Le sujet (restons dans la métaphore aérienne) semble débarquer d’une autre planète que d’SIR et ne ferait son véritable atterrissage dans SIR qu’à l’instant où Lacan définit le signifiant comme «ce qui représente le sujet pour un autre signifiant». Ainsi donc, dans cette perspective, la nôtre, qui met SIR au fondement, le sujet viendrait-il un peu après, non pas seulement historiquement (avec 10 ans de «retard»), mais aussi logiquement, ce qui est beaucoup plus grave. Et ici Milner semble bien marquer un vrai point avec son «axiome du sujet» qui prend le sujet au seul niveau, au niveau épuré du penser sans qualité, c’est-à-dire du signifiant. Il dispose ainsi, à la fois et de départ, aussi bien du sujet que du signifiant. Il n’a donc pas, lui, à déterminer comment un quelque chose (qui n’a certainement rien de très ragoûtant, songeons aux objets petit a délestés de leur brillance phallique) advient comme sujet dans le signifiant. Evidemment, nous pouvons ici convoquer contre Milner l’expérience. Oui, semble-t-il bien, elle n’est pas celle d’un sujet qui, de départ, serait donné comme déjà subjectivé dans le signifiant. Mais quelle que soit la justesse de cette donnée, qui en effet interdit au psychanalyste d’admettre le sujet comme axiomatique[11], Milner n’aura aucun mal à l’écarter d’un geste de la main, telle la remarque textuelle ci-dessus. La doctrine doit être jugée avec les éléments de la doctrine, sinon il ne s’agit pas de doctrine mais de bouillie[12]. Or, dans la doctrine, Milner avec son axiome du sujet, résout ce problème de l’insertion du sujet dans le signifiant d’une façon qui évoque l’œuf de Colomb, indiscutable. L’affaire est-elle pour autant entendue, après ce premier set, entre Milner et nous ? Pas sûr. Car si Milner, mettant peut-être le doigt sur une plaie, nous aide à saisir que nous avons un sérieux problème avec le sujet, ça ne le dispense pas, lui aussi, d’en avoir notamment un, celui qui fait pendant au nôtre. On reste en effet étonné que persiste, chez lui, la notion d’émergence du sujet (p. 63 et 104), une persistance qui nous suggère de lui rétorquer : «Il faudrait savoir : ou bien le sujet est axiomatique, ou bien il est émergent !». Il n’est pas sûr que Milner n’ait pas les moyens de se glisser entre les branches de cette tenaille où nous voudrions le prendre. D’ailleurs, essayant de penser en trois, nous avons acquis quelque méfiance à l’endroit de telles tenailles type celle-ci, reprise du Menon : on ne peut rien apprendre puisque ce qu’on sait, il n’y a pas lieu de l’apprendre, et ce qu’on ne sait pas ne peut être appris puisqu’on ne sait pas ce qu’il y a a apprendre. De telles tenailles sont d’amusantes arguties ; elles n’aident guère le débat. Il y a, en effet, une autre remarque qui concerne directement le problème que nous discutons. Milner doit tout de même, à partir du doctrinal de science, rendre compte d’SIR, déduire SIR, démontrer que SIR a le statut sinon d’un théorème tout au moins d’une «conséquence nécessaire» (p. 65) du doctrinal de science. Il ne peut en effet écarter SIR comme étant de la pure protreptique, il n’y songe d’ailleurs pas. Ce n’est qu’en présentant le second classicisme lacanien que Milner fait état d’SIR. Une première fois, en nommant ce ternaire un «langage d’école» (p. 130), ce qui nous va évidemment très bien, mais qui, chez Milner, pose problème, s’il est vrai qu’il entend par là que «Lacan» peut se dire en deux langages, le sien (celui de Milner) et un autre, le dit «langage d’école». Milner, on s’en doute, ne se lance pas sur ce savonneux terrain-là. Plus exactement il fournit, en passant, certaines réponses sinon solutions à cette velléité de double langage. Ainsi lorsqu’il appelle l’«infernal ternaire» (Lacan) une «molécule doctrinale» (p. 141), et juste après (p. 142) un «noyau dur» :A certains égards, on pourrait affirmer qu’en ce ternaire se trouve résumé le noyau dur du programme de Rome ; ce qui en tout cas subsiste dans les bouleversements infligés au premier classicisme.
Milner donne tout d’abord à SIR un statut d’abrégé, de résumé, de condensé du premier classicisme lacanien. Et ceci va avec un très remarquable usage qu’il fait de l’opération dite sténographie (déjà sans doute voit-on venir, avec cette autre écriture, sténographique, la translittération). SIR serait tout d’abord une sténo du doctrinal de science. Mais, en l’occurrence, la référence ici au rapport d’un texte à sa sténographie[13] pris comme rapport modèle ne va pas de soi puisque, justement, Milner, en sténographiant ainsi le doctrinal de science, y perdrait le sujet, c’est à dire l’avantage que nous lui avons accordé (parce qu’il se l’était accordé à lui-même) !!! Je suppose que le flou maintenu sur le statut d’SIR dans le premier classicisme tient à cette conséquence qu’évidemment Milner ne veut pas tirer. Cependant, c’est surtout dans la suite de la version milnérienne de Lacan que les choses se précisent et même rebondissent. Même s’il ne cite pas cet ouvrage, je ne doute pas que Milner ait lu Freud, et puis Lacan, il ne manque pas de signes indiquant cela (par exemple la remarque selon laquelle les problèmes institutionnels sont directement liés à des questions de doctrine, ou la fonction du «ça n’est pas ça», évidemment cruciale dans L’Œuvre claire). Milner prend acte lui aussi de ce que j’ai proposé d’appeler le tournant de 1975. Mais comment ? En quels termes le fait-il ? Forçant quelque peu les choses du point de vue historique, Milner déclare que, jusque-là, les lettres R, S, I étaient de simples abréviations. Evidemment, ça n’est pas faux. Mais s’agissait-il seulement d’elles, ces lettres, lorsqu’il pouvait s’agir d’elles ? Là-dessus, c’est-à-dire sur la notion de «catégorie fondamentale», ou de «dimension», ou de «registre», Milner glisse délicatement. Il note (p. 142) qu’en tant que lettres elles ne permettaient pas un calcul. Oui. Mais il n’empêche qu’en tant que nom de dimensions elles ordonnaient certains calculs (et l’on verra à quel point Milner est rigoureux lorsqu’il récuse, p. 140, que ces calculs soient appelés «mathèmes»). Mais admettons une nouvelle fois que nous soyons, avec cette remarque, encore et toujours dans la fausse objection historique. Quelle sera la suite ? Ici, notre surprise est grande de voir Milner donner un statut de lettre à RSI dès lors que les trois dimensions sont nouées borroméennement :Devenues, chacune d’entre elles, le label d’un rond borroméennement noué aux deux autres, elles se découvrent prises dans une loi qui les contraint. Elles permettent de calculer des catégories classiques de l’expérience (inhibition, symptôme, angoisse, jouissance, cf «R, S, I», Ornicar ?, 2, p. 95-105). Elles sont devenues véritablement des lettres.
Si c’est le cas, on notera que la «véritable lettre» sera définie par un jeu entre une écriture alphabétique et une écriture d’un autre type, nodale ; elle sera donc, selon Milner lui-même, définie par la translittération. Mais… attention, même si c’est chez lui le cas, Milner ne le dit pas (compte non tenu du fait qu’il le dise cependant ailleurs, nommément p. 138 où il est bel et bien question de «translittérer quelques lignes de l’univers»[14]), et il objecte même à ce que ça puisse être dit. Toute la question sera donc de savoir si cette objection tient. Pour l’instant, notons que Milner ajoute quelque chose qui, j’espère, va faire sauter au plafond plus d’un lecteur :Ce qui demeurait du premier classicisme dans le second, et se constituait par là comme substrat commun aux deux, se laisse inscrire dans le dispositif borroméen, sous une forme trilitère ; la doctrine entière se laisse dès lors décliner à partir d’une seule matrice infiniment féconde.
Voici donc le terme de «matrice», déjà rencontré chez Kuhn (en étudiant la consécution Freud, et puis Lacan) comme étant une des deux significations du mot «paradigme», sa signification mathémique et non pas seulement grammaticale. Mais l’important pour notre discussion avec Milner est le double mouvement auquel il se livre ici, tout d’abord de reconnaissance que RSI est un commun dénominateur entre les deux classicismes, et surtout de reconnaissance que le ternaire engendre et non plus résume la doctrine («entière»[15] !). Manifestement, il vient de se passer quelque chose, chez Milner, à l’endroit d’RSI. Et la preuve vient immédiatement (!) :Il n’est pas jusqu’à l’équation des sujets qui ne trouve enfin son élucidation complète… […] Juste après avoir introduit le nœud, et grâce à lui, Lacan la dépouille de ses voiles (la = l’affirmation elle-même du sujet) Cette affirmation est une hypothèse, l’hypothèse de Lacan : «L’inconscient, je n’y entre pas plus que Newton sans hypothèse. Mon hypothèse, c’est que l’individu qui est affecté de l’inconscient est le même qui fait ce que j’appelle le sujet du signifiant» (S., XX, p. 129)
L’axiome du sujet (chap. II, p. 33) n’a plus ni statut ni utilité, puisque le sujet est d’emblée inclus dans le signifiant comme tel (p. 144)
Ici, dans le combat dessus-dessous, nous sommes pour ainsi dire arrivés à un moment où tout peut basculer d’un côté ou de l’autre. L’axiome du sujet n’a plus ce privilège qui était le sien de porter le sujet à l’axiome. Il y a «déclin» (p. 144) du sujet axiomatique. Très joliment, Milner écrit : «Descartes inutile et incertain» (p. 145). Non moins pertinemment, il note que c’est la fin des Cahiers pour l’Analyse, la fin du millérisme ajouterons-nous, qui donc, avant que J.-A. Miller ne s’engouffre dans la transmission épiclère, n’aura eu lieu (n’en déplaise à la psychologie des groupes à laquelle s’en remet E. Roudinesco) que le temps d’une conférence sur Frege.
Du sujet enfin en R.S.I.
[16] Tout le problème va être de savoir quel statut accorder au nœud. Si Milner lui donnait le statut d’une écriture, il aurait affaire à une translittération[17] qui serait ainsi le nom de l’opération du mode sous lequel le second classicisme aurait pour finir intégré, ordonné et redéfini (p. 145) le premier. Rien n’interdirait alors que les premières écritures aient encore, dans l’après-coup du second classicisme, le statut de mathèmes (alors que Milner tire la conclusion exactement contraire), et le ternaire RSI, étudié borroméennement, garderait cependant son statut de matrice paradigmatique. Qu’en dit Milner pour ce qui concerne le moment du second classicisme (qui correspond en fait, selon lui, au seul moment d’émergence du borroméen chez Lacan) ? A suivre Milner, R, S et I sont devenues de véritables lettres dès lors qu’une loi les contraint. On ne peut que souscrire à cette proposition quasi triviale, même si elle rend étrange le fait que Lacan, dans ce second classicisme, va calculer non pas tant avec ces lettres comme telles (elles apparaissent peu dans les mathèmes) mais avec les ronds de ficelle eux-mêmes. La question de fond devient celle-ci : les ronds de ficelle nommés R, S, et I, quel est leur statut ? Quel est le statut du nœud ? Concluant sur le second classicisme, Milner situe le nœud comme absorbant la littéralité mathématique de la psychanalyse (p. 145-146). Mais l’absorbant en quoi ? Si on répond : «dans une écriture topologique», on a la translittération. En parlant du nœud trilitère, donc du nœud trois-lettres, Milner semble ne pas écarter cette possibilité d’une écriture nodale. C’est pourtant ce qu’il va faire en nous présentant la sorte d’appendice qui a suivi, selon lui, le second classicisme lacanien et qui en manifesterait «la déconstruction» (un mot évidemment très marqué Derrida). Milner va prendre appui sur le fait que Lacan ne se serait pas engagé dans la mathématisation du nœud :
Dès le début pourtant une chose devait frapper : bien qu’il existe un abord mathématisant des nœuds, ce n’est pas cela que Lacan en retient. Plus précisément encore, tout se passe comme si Lacan ne s’intéressait au nœud que par ce qu’il a de réfractaire à une mathématisation intégrale. […]
Par mathématisation, Milner sous-entend sans doute «algébrisation» ; mais justement, qu’il ne le dise pas est tout le problème. Ce silence lui permet en effet de suggérer que Lacan s’intéresse au nœud du fait que (id est : parce que) le nœud se refuserait à la littéralité type algébrique, du fait qu’il y aurait là un ordre de nécessité (de loi), différent et même différant du littéral. Mais justement, la question fut posée à Lacan et sa réponse fut autre. Que le nœud échappe à l’algèbre reste, pour Lacan, un fait contingent et non pas un fait nécessaire – et moins encore qui lui importerait en tant que nécessaire. Je défie qu’on trouve pareille conception formulée par Lacan. Oui, il ne tente pas, apparemment, d’algébriser le nœud ; mais s’il travaille les contraintes dont le nœud est porteur d’une manière nodale, topologique, rien ne dit que ces premiers balbutiements formels sur le nodal n’aideront pas l’algébrisation du nœud, ne constituent pas déjà, en tant que formalisation, le début d’une algébrisation du nœud. Il n’y a pas là deux mouvements opposés ni contradictoires, comme le démontrent les travaux des topologues proches, Soury, Thomé, Vappereau, mais aussi ceux des mahématiciens : tous, à la fois dessinent et calculent algébriquement, aucun n’a l’idée d’opposer les deux démarches. Et voici donc la conclusion absolument abusive que Milner tire de ces travaux :p. 161 : Le nœud se révèle tout autre chose que les divers objets topologiques. […] p. 162 : Le nœud s’épuise dans sa monstration inlassablement variée et ne requiert pas, pour légitimer son efficace d’être intégralement écrit. […] il est antinomique à la lettre […] c’est un objet non littéral […] p. 163 : Non seulement le nœud n’est pas mathématisé mais il ne fonctionne qu’à ne pas l’être.
Il suffit de mentionner le problème nodal du 3 ou bien 4 (le nœud borroméen commence-t-il bien à trois ?) pour être sûr que Milner ici est égaré. C’est évidemment décisif car s’il avait raison il y aurait lieu de dissoudre aujourd’hui-même l’école lacanienne, de jeter à la poubelle la plupart des travaux produits par cette école et par tous ceux qui, eux non plus, n’ont pas admis l’opposition littéral/non-littéral que met en jeu Milner à propos du borroméen. S’il avait raison, il ne resterait plus, à qui voudrait suivre l’enseignement de Lacan, qu’à… joycer tant et plus jusqu’à ce que mort intervienne. Milner nous offre aujourd’hui une version de Lacan qui vaut démonstration de ceci : dès lors qu’est écartée l’appréhension du borroméen comme écriture nodale, topologique[18], il s’ensuit que ne peut en aucune façon être admis le concept d’une subjectivation triple, en R.S.I. Que le borroméen puisse être «le support de toute espèce de sujet» (Lacan, le 16 décembre 1976), voici ce que la version Milner de Lacan écarte. Qu’elle le fasse résolument est ce qui, à nos yeux, en fait tout le prix. Voici donc le point d’où, sur cette version, celle d’R.S.I. comme paradigmatique prend le dessous. En effet, qu’il y ait une possible subjectivation triple ne tombe pas du ciel, en ce moment ultime où Lacan l’envisage. Cette possibilité était déjà inscrite dans le fait que, même au temps de la plus grande valorisation du symbolique, du sujet était reconnu présent dans le petit autre (subjectivation imaginaire) et jusque dans l’objet de la pulsion (subjectivation réelle)[19]. Il y avait bien, chez Lacan une question d’émergence (symbolique) du sujet, d’un sujet cependant déjà subjectivé, sans quoi le concept même d’une «émergence» du sujet n’aurait pas de sens, ni les multiples commentaires du «Là où c’était…». Or ce déjà-là du sujet, fût-ce de manière non subjectivée, autrement dit sous des formes en puissance de subjectivation, est exactement ce à quoi tournait le dos l’axiome du sujet. L’axiome du sujet apparaît maintenant avoir été un trop : il était l’axiome d’un sujet déjà subjectivé. Pourquoi peut-on maintenant le dire ? Parce qu’on retrouve ce même «trop» à l’arrivée, lorsque Milner refuse au borroméen un statut d’écriture, lui ôtant par là même toute valeur subjectivante. Milner, concluant son livre, interroge : à la fin du second classicisme, quel rapport entretiennent le «c’est montré» et le «c’est écrit» ? Sans doute la question est-elle, appliquée à Lacan, trop carrément wittgensteinienne. Justement, la translittération est l’opération susceptible de discriminer, dans le «c’est montré», ce qui peut et donc doit être reçu comme un écrit. Elle joue alors d’un «c’est montré que c’est écrit», autrement dit du chiffre, autrement dit encore de ce que Milner ne peut qu’écarter, ceci conformément au persistant préjugé de l’alphabêtise[20]. Il ne s’agit pas seulement de ce qu’on appelle classiquement l’écriture figurative, où, pris au niveau de l’alphabet, du côté corps de la lettre. Il n’y a aucune raison d’exclure de cette dimension d’un montré-écrit l’écriture topologique et nodale, ni donc d’exclure que la translittération puisse ici aussi avoir une fonction discriminante. Nous ne faisons, en quelque sorte, qu’une seule objection à Milner : celle d’oublier que le nom grec de ce que faisait Pénélope lorsqu’elle défaisait, la nuit, le suaire de son cher époux, tissé durant la journée, était aussi celui de l’opération qui a frayé les voies de la science, notamment mathématique : analyser. Pénélope, dit L’Odyssée, composait le jour et «analysait» (autrement dit «dénouait») la nuit ; or l’«analyse» est aussi la méthode que Platon fit connaître à Léodamas et grâce à laquelle ce dernier fit de nombreuses découvertes en géométrie. On perd Lacan et on fait se perdre Lacan, Milner le démontre, dès lors que l’on néglige qu’il s’agit essentiellement, dans les deux cas, de la même opération. Est-ce à dire qu’admettre qu’il s’agit de la même, c’est-à-dire faire accueil à l’ordre du chiffre comme tel, avec toutes les variétés de son jeu, suffise ? Ce serait le cas si nous étions en mesure de rendre compte de la façon dont un sujet se… subjective, autrement dit du problème même que Milner solutionne axiomatiquement. Qu’il se subjective dans le symbolique, la topologie des surfaces en proposait un chiffrage. Satisfaisant ? Si oui, L’Œuvre claire n’aurait même pas pu être envisagée. Et le fait est que Lacan ne s’en est pas tenu là, même si le primat du symbolique reste la norme chez ses suivants. Qu’en revanche l’on reconnaisse qu’il se subjective en trois dimensions, on en trouve certes chez Lacan de multiples indications (y compris avant le surgissement du borroméen : cf. L’acte psychanalytique, séance du 6 décembre 1967 : «Pourquoi ne pas mettre le sujet barré comme une projection sur l’autre côté [sur la ligne joignant l’imaginaire et le réel du triangle dont les trois sommets seraient SIR] ? cela permettra de se demander ce qu’il en est du rapport du sujet entre l’imaginaire et le réeel»). De multiples, oui ; mais pour avoir ce que serait une réponse, il en faudrait une ! La bonne. Milner glisse son axiome du sujet à l’endroit de cette défaillance ; il le peut. Et si nous prenons sur lui le dessous ce n’est que de cette insatisfaisante manière qui donne ainsi son lieu au «problème Milner».[1] Le 16 février 95, le séminaire proposé par Jean Allouch, Fétiche, Fantasme et délire – leur modulation en fin d’analyse, fut consacrée au livre L’Œuvre claire, Lacan, la science, la philosophie de Jean-Claude Milner.