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1993 Ce à quoi l'unebévue obvie

Ce à quoi l'unebévue obvie

Qui bien prevoyt obvye à maint meschef

Clément Marot

 

La présente étude vaut inventaire. On y trouvera, s’agissant de l’unebévue chez Lacan, une tautologie, une antinomie, une anticipation, une recomposition et… des psychanalyses.

 

Mais d’abord, un titre. Comme partie prenante dans l'invention de ce titre, la duplication de la séquence littérale O/B/V a joué indépendamment de tout sens : dès que formulé, cela a sonné juste et fut aussitôt adopté par les quelques uns alors occupés à mettre sur pieds prochain colloque de l’école lacanienne. Qu'est, au juste, ce «sonné juste» ? Une jouissance de la lalangue ? U/B/V—O/B/V—U/B/V—… Une beu/ve/rie «ba/ve/rie» de «beu» et de «veu» comme en forment abondamment les bébés ? Mais si, de «unebévue» à «obvie», la con-sonnance a instantanément frappé, c'était aussi parce qu'elle était reçue, sans trop[1] le savoir, comme parlante. Quel rapport, donc, de l'unebévue à ce qu'elle obvie ?

  

Une tautologie

 

Ici intervient un témoignage, tel ceux que chacun peut recueillir dans la vie dite courante. Il s'agit d'une femme qui, semble-t-il depuis toujours, adorait raconter les nombreuses bévues qu'il lui arrivait de commettre en société. Si l’on entendait encore hallucinator en son sens ancien de «qui commet des bévues»[2], il faudrait appeler cette femme une hallucinée, (nous verrons qu’en cela elle réalise une position qui est l'exact opposé de celle de Lacan en 1976). Cette «hallucinée», donc, rapportait ses bévues avec moultes manifestations de joie, reprenant tel quel son récit du moment dès qu'une oreille un tant soit peu disponible s'offrait. Á chaque fois, et d'ailleurs sans qu’il y ait d’une fois à la suivante apparemment la moindre usure, le récit de l'unebévue était, chez la narratrice et très ouvertement, une grande jubilation ; elle en riait d'avance, elle en riait pendant, elle en riait après, elle riait, riait,… s'esclaffant d'à quel point elle avait pu être sotte et inconvenante. Ainsi rapportait-elle qu'en visite chez un couple dont le mari avait perdu une jambe dans un accident de la circulation et alors qu'ils étaient en train d'évoquer tous trois un ami commun, elle s'était lancée, évidemment sans y prendre garde le moins du monde, dans une description de l'insouciance du personnage sur lequel on déblatérait et qui, dit-elle alors, prenait tout ce qui lui arrivait, y compris le plus grave, «par-dessus la jambe» ! Evidemment, sitôt dite[3], la bévue lui apparut, qui interrompit le récit d'un : «Oh pardon !» certes absolument sincère (elle n'avait certes pas voulu, précisait-elle, blesser son ami) mais qui cependant ne résolvait rien, ni pour l'ami en question ni pour sa compagne (tous deux consternés) ni pour notre narratrice qui, sans hésiter, logeait la citation de sa demande de pardon à la fin de son récit, soit au moment où sa bévue la faisait le plus vivement rire.

 

Sans l’être absolulent, une telle bévue évoque la connaissance paranoïaque[4] ; elle ne se laisse pas non plus exactement situer comme un mot d'esprit, ne serait-ce que parce qu'elle ne provoque pas le rire chez l'autre. Au contraire, la bévue, au moment où elle a lieu, jette un froid (les Grecs disaient «Hermès passe» pour dire le genre de silence qui suit, notre «on entend voler une mouche», ce qui indique qu'il y a bien du dire dans l'air), tandis que celui qui l’a commise peut se trouver sur le champ dans cette pénible posture d’avoir à s’empêcher de rire. Une telle retenue vaut comme preuve de ce que le rire ne passe pas. Le rire socialisé de l'unebévue est produit de manière indirecte, non pas avec l'unebévue elle-même mais, en un second temps, au moment de son récit et par son biais. Qui plus est, autre différence avec le mot d'esprit, ce rire semble relever davantage du comique que de l'esprit – encore que l'unebévue ne puisse être dite manquer totalement d'esprit.

 

Ce petit cas d'unebévue suffit à indiquer le caractère tautologique du titre annoncé : il n'y a pas à préciser ce à quoi l'unebévue obvie car l'unebévue elle-même obvie, car c’est son affaire d’obvier, car, à obvier, elle est à son affaire. Elle dispense ainsi de rajouter, à ce propos, quelque commentaire ou interprétation que ce soit[5].

 

Selon Littré la bé-vue serait la mauvaise, la fausse vue. Á rapporter cette étymologie à l’exemple ci-dessus, il apparaît aussitôt que ça ne colle pas : n'est-ce pas en n'ayant pas «bien vu» que cette fantasque et inconvenante femme aurait, au contraire, parfaitement bien vu, trop[6] parfaitement bien vu ? Prise comme «mauvaise» ou «fausse» vue, la notion de bévue suppose donnée une orthovision et établi que cette orthovision fasse consensus. Mais comment définir ce que serait cette norme du voir dès lors que ce qui se présente comme à voir est a priori clivé entre «ce qu'il faut voir» et «ce qu'il faut ne pas voir» – ce qui suppose que soit vu ce qu’il ne faut pas voir ? Dès qu’elle se fait valoir, une telle norme apparaît suspecte ; elle se porte donc préjudice à elle-même en tant que norme, dégageant une odeur d'impératif surmoïque bien éloigné de la loi morale. Littré fait de l'erreur un terme générique puis différencie la bévue de la méprise en disant que la responsabilité de celle-ci, prise défaillante, peut être attribuée à l'objet tandis que la responsabilité de la bévue est absolument celle du sujet. Rien n’est moins sûr ! La bévue, ajoute Littré, «suppose inadvertance, passion, aveuglement». Inadvertance ? Oui, mais n'est-elle pas cela même par quoi l'on se montre averti comme l'atteste le «par-dessus la jambe» ? Aveuglement ? Oui, mais, l'exemple l'atteste, ne consiste-t-il pas à se rendre aveugle au fait même d'être tenu de rester aveuglé ? Quant à la passion, si passion il y a, n'est-elle pas, l'exemple là encore l'atteste, celle de dire la vérité ainsi que le fait ce qu'on appelle une bavure (nom de la bévue en politique) ?

 

Soit maintenant obvier, ob-via : prévenir un mal, un inconvénient. Il y a une voie en train d'être frayée et quelque chose qui se positionne avant et en face, comme déjà le réalise le préfixe ob, qui a aussi la valeur d'indiquer un renversement. L'ob-èse, ob-edere, n'est pas quelqu'un qui mange, contrairement à ce que l'on veut croire, mais quelqu'un qui, allant au devant du manger le renverse, le rendant ainsi impratiquable : l'obèse s'exclut de la convivialité du repas. L'ob-éissant joue ce même jeu avec ce qu'il entend (ob-audire), comme le met à nu la désobéissance ou la perversion masochiste (c’est lui, l'obéissant masochiste, remarquait Lacan, qui est à la commande). Ob-érer, de ob-aes (monnaie, cuivre, airain) est bloquer la circulation de l'argent, etc. N'est-ce pas précisément cette même opération que réalise le «par-dessus la jambes» ? Il y a une voie ne cessant pas de se constituer comme voie (ce qu’est un frayage), ici celle d'un certain faire silence sur une mésaventure, une voie de taire, il y a un certain «raidissement» de la jambe coupée ; en mettant, si l'on ose dire… les pieds dans le plat, l'unebévue obvie à ce raidissement et donc prévient, en acte, le mal qu'il ne cesse pas d’engendrer (la jouissance phallique logée à cet endroit où elle n’a aucune chance de déboucher sur une satisfaction).

 

Ainsi donc l'unebévue obvie. Mais à quoi ? La réponse ne peut qu’être chaque fois singulière : à ce qui est déjà engagé, à ce qui va toujours encore s’engageant selon cette voie sur laquelle l’unebévue se met en travers de façon à dévier le cours des choses[7]. Il n'y a pas, pour le psychanalyste, à davantage préciser ce dont il s’agit, s’il est vrai toutefois que son expérience ne lui livre jamais qu’unebévue, puis unebévue, puis unebévue là où il a dû et pu croire un temps à l’existence d’une entité nommée das Unbewusste, l’inconscient. En effet obvier, telle était bien la fonction sinon de l'inconscient du moins de chacune de ses manifestations qui, chacune à sa façon, venait indiquer que «ça ne va pas» (dans la manière dont les choses sont pour l'instant engagées). L’unebévue est l’inconscient moins l’instance – ce qui ne surprendra pas trop qui se souviendra que Lacan, dans un de ses plus célèbres titres, faisait porter l’instance sur la lettre et non pas (et non plus) sur l’inconscient[8]. Il n’y aurait donc pas à préciser «ce à quoi l’unebévue obvie», et c’est ainsi qu’en ne donnant pas la réponse qu’appelait son titre cette étude, justement, la donnerait.

 

Aussi pourrait-elle s’en tenir là, et ce ne serait pas sans élégance. Cependant, quelque chose vient d'émerger quant à la fonction de l'unebévue, laquelle fonction mérite d’être désignée d’un mot  : l'obviance.

  

Une antinomie

 

Après la résistance, la dissidence, qui était une éthique, sut un temps prendre consistance politique. Dans le droit fil de ces mots en «ance» ou «ense», il est notable que le terme d’obviance pourrait venir désigner pertinemment ce que fut la politique de Lacan en champ freudien. Lacan n'a cessé, depuis sa thèse et jusqu'à cette promotion de l'unebévue, d'y obvier à ce qui déjà s’y trouvait engagé : comme voie d'abord des psychoses (pour ce qui concerne la thèse), comme voie de traitement du symptôme par le symbolique (pour faire maintenant allusion, à l’autre extrême de son parcours, au séminaire «L'insu que sait de l'unebévue» où, obviant à la notion confuse et confusionnelle de «représentation inconscience», Lacan conteste aussi et du même pas ce que fut, durant un temps, sa propre présentation de l’inconscient freudien[9].

 

L'unebévue serait donc, autre définition, le nom de ce point où, chez Lacan la permanente politique d'obviance aurait rejoint la théorie de l'inconscient.

 

Lacan en vient même alors jusqu’à faire valoir une antinomie entre inconscient et unebévue. Mais plutôt que de traiter ce problème où l’unebévue s’avère candidate à venir prendre la place de l’inconscient en produisant ici les textes de référence[10], choisissons de l’aborder par ce qu’il peut avoir de plus étrange. Voici en effet un dire de Lacan extrêmement curieux, un texte un(la)cany, un de ces textes qui se multiplient à la fin de son parcours et où il asserte des choses si énormes que son lecteur a le plus grand mal à cesser de les ignorer. Voici donc, dans la deuxième séance du séminaire L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, celle du 14 décembre 1976 :

 

L’hystorique [Lacan vient de dire que la structure de l’homme est torique] n’a, en somme, pour la faire consister qu’un inconscient, c’est la «radicalement Autre». Elle n’est même qu’en tant qu’Autre. Eh bien, c’est mon cas. Moi aussi je n’ai qu’un inconscient. C’est même pour ça que j’y pense tout le temps. Ç’en est au point que – je peux vous en témoigner – je pense l’univers torique et que ça ne veut rien dire d’autre [c’est] que je ne consiste qu’en un inconscient auquel, bien sûr, je pense nuit et jour, ce qui fait que l’unebévue devient inexacte [je souligne]. Je fais tellement peu de bévues que… [], bien sûr j’en fais de temps en temps, ça n’a que peu d’importance. Il m’arrive de dire dans un restaurant : «Mademoiselle en est réduit à ne manger que des écrevisses à la nage». Tant que nous en sommes là à faire une erreur de genre ça ne va pas loin. En fin de compte je suis un hystérique parfait, c’est-à-dire sans sinthome, sauf de temps en temps cette erreur de genre en question.

[…]

La différence entre l’hystérique et moi, et moi qui en somme à force d’avoir un inconscient l’unifie avec mon conscient [je souligne], la différence est ceci : c’est qu’en somme l’hystérique est soutenue dans sa forme de trique [Lacan a noté qu’il y va d’une lettre entre «torique» et «trique»] [] par une armature. Cette armature est en somme distincte de son conscient, cette armature, c’est son amour pour son père.

 

Loin de passer rapidement sur cette bien étrange «unification» du conscient et de l’inconscient (comme l'on pourrait s'y attendre s’il ne s’agissait que de lui, que d’une confidence qu’il nous dirait), Lacan va alors s’employer à rien de moins qu’à l'écrire sous la forme d’une «double bande de Mœbius» inscrite sur un tore :

   fig. 1 : «double bande de Mœbius» sur un tore

telle que Lacan l’aurait dessinée ce jour-là

 

Ce dessin, ajoute Lacan,

 

va nous donner une image de ce qu’il en est du lien du conscient à l’inconscient. Le conscient et l’inconscient communiquent et sont supportés tous les deux par un monde torique.

 

Cette «communication» vaut comme un décalage par rapport à Freud, ce que Lacan note aussitôt en prêtant à Freud un autre support topologique :

 

Il croyait, comme l’implique toute notion de la psyché qu’il y avait ce quelque chose que j’ai tout à l’heure écarté en disant une boule et une autre boule autour de la première, celle-ci étant au milieu ; il a cru qu’il y avait une vigilance, une vigilance qu’il appelait la psyché, une vigilance qui reflétait point par point le cosmos ; il en était au fait de ce qui est considéré comme vérité commune, c’est que la psyché est le reflet d’un certain monde.

 

Lacan présentifie ici une certaine manière de faire avec l’inconscient (la sienne, définie par identité et différence d’avec l’hystérique) qui finirait par réaliser une communication conscient—inconscient. Il n’est pas interdit d’être ici fort surpris par le fait que Lacan envisage comme possible qu’intervienne, chez quelqu’un (fût-ce lui) une telle «unification».

 

Quelques dessins supplémentaires serviront à nous permettre de lire la figure 1 ci-dessus. La coupure «au centre» d’une bande de Mœbius à une demi torsion produit une bande à deux faces, la dite «double bande de Mœbius» qui donc, il faut le noter puisque son nom reste ambigü, n'est pas moebienne.

   fig. 2 : Bande de Mœbius avec le trajet de cequi sera sa coupure centrale   fig. 3 : La double bande de Mœbius . La coupure,en hachuré, est elle-même une bande de Mœbius 

Sur ce dernier dessin la coupure a été épaissie de façon à rendre manifeste qu'elle équivaut elle-même à une bande de Mœbius.

 

Topologiquement, il est exclu de pouvoir poser une bande de Mœbius sur un tore : elle n’a qu’une seule face, le tore en a deux. En revanche, la double bande de Mœbius (qui, rappelons-le, n’est pas mœbienne) peut, elle, s’inscrire sur un tore – ce que nous dessinons ainsi (ce dessin paraissant plus facilement lisible que celui de la figure 1) :

   

fig. 4 :: Double bande de Mœbius sur un tore.

 

Le point le plus remarquable est que cette unification que mentionne Lacan ne peut être chiffrée (c’est-à-dire écrite) topologiquement[11]. Si l’on admet que l’une des deux faces de cette double bande supporte le conscient tandis que l’autre face supporte l’inconscient, son inscription sur le tore ne réalise en rien une bande mœbienne à une seule face ; elle ne produit donc nulle unification ou même communication du conscient et de l’inconscient. La seule façon d’envisager topologiquement une telle unification comme produite ferait intervenir le temps, certaines scansions temporelles précises : l’on devrait partir d’une double bande de Mœbius, l’extraire du tore sur lequel elle serait éventuellement posée puis opérer la couture qui la rendrait mœbienne (passage de la fig. 2 à la fig. 1) ; mais il convient alors de noter qu’on passe ainsi d’une structure topologique à une autre d’une manière discontinue, grâce à une opération (la couture) qui modifie la structure. Or il n’y a pas d’indice que Lacan ait alors envisagé cette solution. Pour cependant l’étudier plus avant, il faudrait discuter le statut topologiquement batard mais analytiquement intéressant de la «bande de Mœbius feinte» dont il avait déjà parlé[12]. Ce serait un autre travail que celui-ci, aussi nous limiterons-nous ici, à propos de cette unification conscient—inconscient, à trois remarques.

 

Première remarque : l’inconscient se trouve ici articulé au conscient ; or il semblait acquis que la doctrine lacanienne, en définissant l’inconscient comme «discours de l’Autre» et en le disant «structuré comme un langage» avait définitivement rompu les amarres liant l’inconscient au conscient. L’assertion selon laquelle «l’inconscient de Freud n’est pas le non conscient» fut, pour beaucoup d’entre les premiers éléves de Lacan, le premier alcool fort ingurgité dans le premier biberon lacanien.

 

Deuxième remarque : Lacan, d’ailleurs après Freud lui-même[13], avait déja situé l’inconscient par rapport au conscient ; c’était en 1953, à Rome :

 

L'inconscient est cette partie du discours concret en tant que transindividuel, qui fait défaut à la disposition du sujet pour rétablir la continuité de son discours conscient[14].

 

En lisant ceci depuis le séminaire 1976-77 introduisant l’unebévue, il saute aux yeux que cette définition n’exclut pas que puisse être comme résorbée l’opposition du conscient et de l’inconscient. Bien au contraire, elle semble le prescrire, indiquer que ce comblement du discours conscient devrait être sinon la tâche tout au moins le but de l’analyse – quitte à ce que l’analyse effective, en le visant, rencontre sa limite. Cependant, suivant le fil de certaines indications de Freud et de Lacan[15], j’ai déjà eu l’occasion de signaler qu’on ne voyait pas ce que cette continuité pouvait être en dehors d'un délire paranoïaque.

 

Troisième remarque : cette possible résorption de l’inconscient par le conscient et du conscient par l’inconscient constitue une récusation de l’inconscient comme instance. En effet, c’est précisément son opposition au PCS-CS qui le définit comme instance, puisque la notion d’instance (ou de «systèmes» différenciés dans «l’appareil psychique») implique une pluralité.

 

Mais, par delà ces trois remarques et suivant notre choix de méthode, considérons le plus étrange : on l’a lu ci-dessus, Lacan fait valoir que, chez qui serait effective cette unification conscient–inconscient, toute manifestation d’unebévue serait vidée de ses conséquences, ceci jusqu’au point où chaque unebévue se trouverait réduite à n’être qu’un fait comme tel négligeable. Il y a donc, selon Lacan ce 14 décembre 1976, antinomie de l’inconscient—conscient avec l’unebévue[16]. Or considérons ceci : cette antinomie n’est pas différente mais bien identique à celle qui se dégage à partir de la fonction d’obviance de l’unebévue. En effet, là où il est effectivement obvié, nul besoin d’unebévue pour donner argument à la fonction d’obviance, pour produire comme effective l'obviance. Ainsi Lacan peut-il s’avancer en revendiquant ne pas faire véritablement de bévues[17] ; ainsi pouvons-nous lui donner acte, de notre place, que la position qu’il nous dit être la sienne, aussi étrange qu’elle nous paraisse, peut, en effet être tenue.

 

Ce point ne serait-il pas un point de passe ? Le constat d’être toujours dans la passe[18] qu’a pu proférer Lacan trouve à notre avis une confirmation sérieuse avec le texte qui vient d’être cité (les deux notations font série). En effet, ce texte, à mi mots, offre de la passe cette nouvelle définition : la passe, c’est quand un sujet se trouve soutenir la fonction d’obviance d’une façon telle qu’elle n’a plus à avoir recours à de l’unebévue, c'est quand l'unebévue, de s'écrire (en s’effectuant dans une politique d'obviance), a cessé. Définition où se confirme que la passe n’est pas un supplément d’analyse.

  

Une anticipation

 

L’unebévue obvie là où fait défaut la politique d’obviance ; elle supplée, comme elle peut, à ce défaut. Á cette politique le temps est un facteur essentiel. Obvier, c’est obvier au bon moment ; c’est réagir d’une manière leste, vivace, précise c’est-à-dire ponctuelle et marquée, non pas à ce qui se présente mais à ce qui, se présentant, est aussi sur le point de se présenter et donc, nouvelle trace de pas, de faire ainsi chemin, ce chemin même au frayage duquel il s‘agit d’obvier. Comme le formalise le temps logique[19], passé le bon moment de l’obviance, la situation est toute autre ; elle peut même ne plus pouvoir être traitée du simple fait que la hâte n’aura pas joué au moment où elle aurait dû déclencher l'acte obviant.

 

Or nous allons devoir noter que la mise au jour de l’unebévue par Lacan en 1976 a joué exactement de cette façon : elle a rendu par avance obsolète une certaine critique de l’inconscient freudien qui, sous la plume de Marcel Gauchet, vient tout juste de voir le jour. Ainsi Lacan sut-il couper l’herbe sous les pieds de cette critique avant même qu’elle ne trouve sa plus remarquable formulation[20].

 

Que l’unebévue obvie, cela, suivant la leçon que Lacan sut recevoir de Spinoza, doit aussi être vrai de son invention, de sa nomination. Mais obvie à quoi ? Après ce que nous venons d’indiquer topologiquement concernant l’unification du conscient et de l’inconscient, la réponse ne surprendra pas trop, d’autant moins qu’elle se trouve mise à plat dans les mots eux-même d’inconscient et d’unebévue. L’unebévue obvie à tout lien maintenu de l’inconscient avec la conscience et par là, mais plus en arrière-plan, mais plus difficile à saisir, au monisme en psychanalyse. Autrement dit, avec cette mise en avant de l’unebévue, il s’agit encore, pour Lacan, de la «bagarre»[21] qu’il livrait pour faire admettre son ternaire R. S. I. comme constituant les trois dimensions fondamentales pour l’analyse.

 

Ce sera, à nos yeux, le majeur mérite de L'inconscient cérébral[22], dernier en date des ouvrages de Marcel Gauchet, que de nous permettre de repérer, par-delà sa critique de l’inconscient freudien, que cet inconscient comme instance se laisse inscrire dans une perspective moniste. Or ce n’est pas le cas de l’unebévue qui donc, à cela, et à l’endroit même de l’inconscient, obvie.

 

Même si la première mise en question en règle de la chose fut le fait de Sulloway[23], nous donnons volontiers acte à Gauchet de ce que l'inconscient de Freud n'est pas né tout armé des seules cogitations ou de la seule auto-analyse de son inventeur. Il y a, en effet, une légende sur l'origine de la psychanalyse, sur son auto-engendrement, sur sa radicale, totale et instantanée différence d'avec tout ce qui la précédait, une légende dont on commence à mesurer aujourd'hui le côté pernicieux. Donnons aussi acte à Gauchet de ce que, comme il le dit, la distinction du psychique et du conscient n'est pas une création freudienne – contrairement à ce que Freud affirmait et que ses successeurs perpétuaient. Plus précisément, nous ne pouvons que souscrire à la thèse selon laquelle la problématisation de l'inconscient chez Freud participe de ce modèle que Gauchet fait aujourd'hui valoir, celui du réflexe, et ceci d'une manière non pas secondaire mais essentielle. Il n'est, pour s'en persuader, que d'évoquer l'Esquisse[24], ce que fait Gauchet, ou encore le schéma du chapitre VII de la Traumdeutung, ce qu'il ne fait pas. Tout en témoignant de difficultés à se couler dans le modèle du réflexe, ce schéma en effet s'en inspire non seulement dans sa composition (avec ses deux extrémités en input et output), mais aussi du point de vue du fonctionnement (avec la perception mise en entrée et l'action motrice en sortie). De même accordons-nous à Gauchet que l'opposition de la mémoire et de la conscience, axiale dans l'Esquisse, participe en effet d'une problématique qui a pris son envol avec la découverte du réflexe un demi-siècle auparavant : s’il y a une action adaptée et cependant sans conscience, comme l’est le réflexe, il faut bien supposer une mémoire agissante dans les cellules nerveuses concernées, il faut donc bien différencier mémoire et conscience, ce que fait d’entrée de jeu l’Esquisse de Freud.

 

Le réflexe est une formidable petite machine, sans doute trop formidable en ce sens qu’elle finit par trop expliquer (comme l’inconscient, dixit Lacan). Or, l’on s’est aperçu très tôt de la valeur heuristique de cette mini-machine. Selon la formule de Canguilhem citée par Gauchet, le réflexe, en 1833, change de statut : de concept il devient un fait. Avec Hall et Muller, l'on dispose, dès 1833, à la fois du substantif «réflexe» (qui vient d’être inventé) et d’un schéma, celui de l’arc. Ce schéma inscrit un lien causal entre sensation ou perception (en entrée) et motricité ou mouvement (à la sortie). Cela fait évidemment beaucoup de choses rassemblées sur un dessin somme toute simple, et l’on sait que le critère de simplicité n'est pas négligeable en science. Mais il y a aussi ce fait, très tôt repéré par les neurophysiologues et aujourd’hui mis en avant par Gauchet, que le réflexe spinal (c’est de lui qu’il s’agit d’abord) a lieu hors champ de la conscience et de la volonté alors même qu’il se conclut généralement par une action adaptée.

 

Voici donc, par le réflexe, ébranlé le privilège de la conscience ; voici donc promue l’action automatique ; voici donc l’action volontaire reléguée à une place qui n’est plus que partielle et locale ; voici donc dilatée la sphère du psychique qui bientôt se trouvera divisée, clivée, scindée en instances, hormis les deux possibles cas extrêmes : soit loger la conscience dans le réflexe spinal lui-même ou bien, autre solution elle aussi effectivement proposée, dissoudre la conscience comme n’étant qu’une illusion, qu’un accompagnement non nécessaire de l’action, fût-ce de l’action la plus sophistiquée.

 

Il est certes envisageable de répondre à Marcel Gauchet qu’il en rajoute, que ce qu’il nous présente comme étant cette figure antérieure que serait venu déloger l’invention du réflexe, celle d’une conscience maîtresse d’elle même et se possédant elle-même dans un rapport transparent de soi à soi, d'une conscience agissant toujours en toute connaissance et selon sa libre volonté, que cette figure est un fantasme – y compris avec ce que ce terme supporte d’un réel[25]. Gauchet, en effet, n’a pas un mot pour le statut du symptôme antérieurement à l’invention du réflexe, pas un mot non plus pour la sexualité. Or il suffit de lire l’Histoire de la sexualité[26] de Michel Foucault pour savoir que le maître antique n’aborde le rapport sexuel que comme un lieu de défaillance de sa maîtrise, comme il suffit de lire les stoïciens pour savoir que le maître ne s’en tire pas si bien que ça avec ce qu’il appelle la passion. La conscience ni la volonté jamais n’eurent effectivement cette position éminente que leur prête Gauchet et que le réflexe serait censé avoir subvertie. Ce ne fut là, au mieux, qu'une position idéale. Tant est si bien que l’on ne peut qu’accueillir comme fort intempestive l’affirmation sise dès les premières pages de L’inconscient cérébral selon laquelle, dès le début du XIXème siècle l’aliéné aurait cessé d’être un exclu, l’aliénation serait devenue accessible, l’altérité aurait été réduite dès lors que l’homme se serait reconnu comme homo demens[27]. Il suffit d’avoir rencontré ne serait-ce qu’une seule fois un schizophrène (mais un névrosé le manifeste aussi bien, quoique autrement) pour savoir qu’une telle affirmation est une baliverne.

 

D’un point de vue épistémologique, l’on pourrait en outre faire remarquer à Gauchet qu’il n’invente ce fantôme d’une conscience-volonté dont la domination serait restée incontestée jusqu’à l’invention du réflexe qu’en se donnant un «champ»[28] (c’est son mot) qu’il appelle «intellectuel» mais parfois aussi «interprétatif», une sorte de monde du «pensable» qui, lui-même, comporterait certaines constantes dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne vont pas de soi, notamment l’individualité avec ce qu’elle est censée comporter de réalité psychique. Pourtant, nous engouffrer dans ces brèches et en leur nom rejeter la critique qu'adresse Gauchet aux successeurs de Freud serait, une fois de plus, rater l’occasion d’apprendre quelque chose de qui nous conteste.

 

Gauchet déplie (d’une façon que, pour notre plaisir et notre instruction, l’on aurait aimé beaucoup plus détaillée) le parcours selon lequel l’inconscience du réflexe spinal est, au sens propre de cette expression, «montée au cerveau» pour venir le marquer à son tour – ce qui donne son titre à son étude. Gauchet fait ainsi valoir ce qu’il appelle «un fait premier», l’introduction du terme d’inconscient par les neurophysiologistes. Il précise :

 

Cela sur la base d’une unification fonctionnelle de l’axe cérébro-spinal et d’une extension au cerveau des processus réflexes mis en évidence au départ sur la seule moelle épinière[29].

 

Voici donc, dès 1840,  «la seconde grande étape de l’histoire du réflexe», qui a nom Thomas Laycock, futur maître de Jackson : le cerveau, quoique organe de la conscience, est sinon reconnu en tout cas supposé «sujet aux lois de l’action réflexe»[30]. Laycock écrit que

 

[…] les centres à l’intérieur du crâne constituant un prolongement de la moelle épinière [] doivent nécessairement être régulés dans leur réaction aux facteurs extérieurs par des lois identiques à celles qui commandent les fonctions des centres spinaux.

 

Et Gauchet, fort naturellement, de parler à ce propos d’un «monisme de la fonction nerveuse»[31]. Ce monisme se verra d’ailleurs bientôt considérablement renforcé par la théorie darwinienne qui suppose, elle aussi, une continuité des différents niveaux hiérarchiques de l’évolution ; et ce sera Jackson, l’inspirateur d’H. Ey. Il n’empêche que ce monisme fut critiqué, c’est-à-dire repéré (Gauchet le note) par les tenants du dualisme cartésien[32], ce qui montre bien son statut de paradigme pour la recherche. Jackson : tous les centres nerveux doivent être de constitution sensori-motrice[33].

 

Ainsi Gauchet fait-il valoir ce qu’il appelle un «monisme minimal», celui qu’implique «l’identité de structure et de fonctionnement des centres nerveux supérieurs et inférieurs»[34]. Pourquoi «minimal» ? Parce que, selon lui, à partir de là, certains pencheront vers un monisme intégral réduisant le rôle de la conscience tandis que d’autres réintroduiraient un dualisme partiel, non plus substantiel (comme chez Descartes) mais fonctionnel, un dualisme d’instances différenciées, notamment : conscient / inconscient. Mais il y a ici confusion des niveaux dans l’analyse. Il n’y a, en effet, aucune raison de parler d’un monisme «minimal» car le monisme s’accommode fort bien de la distinction de niveaux hiérarchiques. On a même, durant des siècles, pensé qu’il n’y avait qu’un sexe justement en hiérarchisant les genres masculin et féminin[35]. Que l’on parle, comme ce fut le cas, de conscience latente, de conscience divisée, de conscience dilatée, de conscience démultipliée, de cérébration inconsciente, ou de tout ce que l’on voudra de cette même farine, dès lors que l’unification nerveuse est prise comme base, la conscience ne peut, au mieux, s’opposer qu’à un autre qu’elle qui est, dixit Gauchet fort justement, «de la même nature qu’elle»[36]. Le réflexe, et plus généralement le fonctionnement nerveux, imposent désormais l’idée d’une représentation non représentée, d’une perception non perçue, paradoxes qui laissent pantois et que la distinction du conscient et de l’inconscient ne résout pas davantage que celles de différentes formes de conscience ou d’inconscience. Loin de contrevenir au monisme, ces étagements ne sont là que pour lui donner corps, quitte à révéler ses apories