Interventions

1994 Lacan tel que vous ne l'avez encopre jamais lu

Lacan, tel quevous ne l'avez encorejamais lu  

L'affaire secoue les milieux psychanalytiques pro-lacaniens, anti-lacaniens, pseudo-lacaniens, non-lacaniens, crypto-lacaniens, etc., mais aussi bon nombre de courants philosophiques ou, plus généralement, de pensée, à Paris, en province et à l'étranger (surtout en Amérique latine où Lacan compte tant, les Etats-Unis, comme d'habitude, n'ayant encore rien aperçu). Les revues spécialisées ne manqueront pas prochainement de s'en emparer, les érudits de doctement se pencher, les praticiens de bavarder (quitte à ce qu'en pâtissent les tristes réunions d'analytiques synthèses), et le public de s'en alarmer car – disons-le d'entrée – il y a en effet de quoi être inquiet, très inquiet.

 

Tout est parti de la toute récente découverte, par un quidam (qui, submergé par ce qui lui arrive, tient pour l'instant à garder l'anonymat), dans une bibliothèque parisienne qui n'a pourtant rien de confidentiel, d'un texte, dûment signé Lacan et publié par Lacan de son vivant (exactement en 1973, à la librairie Fayard[1]).

 

Personne, parmi les élèves ou même les opposants, ne connaissait l'existence de cet écrit, et sans doute faut-il attribuer cette ignorance au fait que Lacan le publiait ailleurs que dans les circuits habituels de production et de diffusion des textes psychanalytiques. Certes, cette incartade était bien dans sa manière, certes savait-il s'autoriser ce genre de libertés. Mais, tout de même, comment ne pas lui reprocher de n'avoir pas tenu compte de ce que les circuits de distribution des livres sont comme les autoroutiers : quand on est engagé sur l'un d'entre eux, on n'emprunte pas les autres ? Lui qui avait si heureusement identifié le signifiant à la grand route, comment penser qu'il n'était pas averti du désagréable tour qu'ainsi il commettait ?

 

Est-ce que Lacan aurait cette fois parlé d'autre chose que de psychanalyse et, pour cette raison, n'aurait pas pris soin de nous informer, nous dont il savait que nous suivions ses productions à la trace, sans bien évidemment exclure ce que l'inventeur des petits papiers, André Gide appelait «la note du blanchisseur» ? Pas du tout ! Justement pas ! Au contraire, il s'agit bel et bien de psychanalyse dans cet écrit. Oh combien !

 

On mesure à cela l'actuel désespoir des lacaniens qui se croyaient les plus avertis, une croyance que rien – il nous faut bien le dire – ne venait jusque là détromper. Et comme, en outre, ces inédits donnent des définitions des termes les plus cruciaux de la psychanalyse, ce sont principalement les auteurs des dictionnaires psychanalytiques lacaniens qui sont les plus atteints. On murmure que tel d'entre eux absorbe chaque jour que Dieu fait 300 mg de Surmontil, sans pour autant parvenir à voir le bout du tunnel, son proche entourage craint pour sa vie, et – il nous faut bien le dire – pas absolument à tort. Que peut-il en effet arriver de plus monstrueux à quelqu'un que de se voir faire, à son insu, un enfant dans le dos ? L'on a bichonné de bien belles et bonnes définitions lacaniennes, on les a écrites, lues, relues, corrigées et, pour finir, publiées, rendant ainsi un immense, un incalculable, un insoldable service à la communauté de tous ceux qui désirent des marche-pieds pour accéder aux sommets de la pensée lacanienne. Et voilà que l'on découvre que Lacan lui-même avait parfaitement fait le travail vingt ans plus tôt. Avouons qu'il y a en effet de quoi se surmontiliser les neurones.

 

Mais osons le dire, il y a pire, bien pire, et si ce n'était ce supplément, la prescription aurait été limitée au basal 75 mg journaliers. Les lacaniens découvrent en effet avec stupéfaction que, dans les textes ainsi enfin pris en compte, Lacan leur propose des définitions d'un degré de banalité que certes il n'a jamais atteint ailleurs. Nous ne dirons pas que l'on croierait lire un didacticien de l'International Psychoanalytic Association, non, car un tel personnage se fait un devoir d'agrémenter ses écrits d'au moins une petite idée personnelle, mûrie durant de longues années d'intense méditation. Ici, rien de tel. Lacan s'est efforcé de définir les termes fondamentaux de la psychanalyse d'une façon qu'à l'école primaire l'on appelait : plus petit commun dénominateur, et qui prend de nos jours le nom commun et successfull de consensus. Ce n'est pas le moins étrange que lui, un virtuose du baroque, à cette platitude soit parfaitement parvenu. Voici un talent que nous ne lui connaissions pas (il est vrai qu'à l'époque où sortira ce texte il se lancera dans diverses opérations topologiques dite de «mise à plat»).

 

Mais je sens mon lecteur impatient et curieux, voire trépignant : de quel texte s'agit-il ? Où est-il ? Comment y avoir accès ? Autant satisfaire tout de suite cette bien légitime curiosité. L'Unebévue en effet est heureuse d'offrir à ses lecteurs, en printanière primeur, de vastes extraits de ces inédits lacaniens. Nous le ferons avec peu de commentaires, avec juste quelques annotations objectivement réparties, de façon à ce que l'étrangeté de ces lignes joue pleinement son rôle chez leur lecteur, de façon à ce que celui-ci s'en laisse imprégner jusqu'au tréfond de lui-même, de façon à ce qu'elles atteignent ses préjugés théoriques lacaniens les mieux établis. Il n'est pas temps aujourd'hui, de discuter, de chipoter, ni même d'analyser. Ce surgissement réclame un accueil sans a priori, déshabité, dirais-je, de tout a priori. Si discussion il doit y avoir, réservons-la, s'il vous plaît, à un second temps.

 

Place donc à ce Lacan tel que vous ne l'avez encore jamais lu. Nous recommandons seulement au lecteur de replier dès maintenant ses deux index (ceux des mains) de façon à ce qu'ils soient tout-à-fait prêts à servir pour qu'il se frotte les yeux, il en aura besoin, tant il est vrai qu'il ne croiera pas ce qu'il va lire et dont nous garantissons pourtant l'authenticité (d'ailleurs, il pourra lui-même – cf. bibliographie – la vérifier). Les notes sont soigneusement séparées du texte ; celles qui viennent à l'esprit de qui a Lacan à la bonne (transfert positif) sont nummérotées (1), (2), (3), …, celles qui submergent le mental de qui l'a à l'œil (transfert négatif) sont identifiées (a), (b), (c), … etc.

  

«Sexualité : Elle n'est pas un domaine particulier de l'activité de l'homme(a) et de la femme(1) ; elle est un élément constitutif de leur personnalité(2); l'homme est un être sexué(b) ; le créateur(3) qui le fait «homme et femme» le constitue comme un être de «désir»(4) tendu vers l'être(c) qui lui fait face(5), ouvert à l'autre(6), à travers lequel il découvre l'amour comme source d'accomplissement, d'unité et de fécondité. Aussi la sexualité humaine donne-t-elle un sens spirituel(d) à l'union sexuelle(7)

A la bonne :(1) On appréciera avec quelle extrême discrétion Lacan désigne ici le pansexualisme de Freud(2) Allusion à la thèse de 1932 où cette notion joue un rôle capital.(3) Il en existe un, pour lequel ne joue pas la castration.(4) Un terme lacanien bien connu.(5) On aura reconnu le célèbre stade du miroir.(6) Lacan n'écrit pas «Autre».(7) Il n'est évidemment pas question de «rapport sexuel».A l'œil :(a) Lacan ne nous avait-il pas appris que l'homme n'est pas une référence si sûre ? Qu'est ce retour de «l'homme» ici ?(b) D'après nos informations, Lacan avait d'abord ici écrit «L'homme est un être sexuant», mais son éditeur, François Vane, trouvant ce «suant» de trop mauvais goût et lui ayant fait remarquer que tout le monde ne transpire pas lors des joutes sexuelles, a finalement emporté le morceau, le ramenant ainsi à plus de sagesse.(c) Trois fois «être» en deux lignes ! Cela fait bien peu de place pour le «manque à être». Ou vais-je donc désormais le loger ?(d) Oh, tout de même, ce «spirituel»! Je ne vois qu'une explication : les jésuites étaient en train à l'époque de quitter le navire lacanien et Lacan avait quelque vélléité de les retenir.  

«Inconscient : Il y a des phénomènes(a) psychiques qui ne sont pas conscients ; il y a aussi(1) un domaine de la vie psychique qui est distinct du domaine de la conscience et qui a sa structure(2) et ses lois propres(3) ; c'est ce domaine que désigne l'«inconscient» depuis que Freud(4) a découvert la méthode permettant de l'analyser et de guérir(b) certaines névroses par une cure(c) psychanalytique.»

A la bonne :(1) On voit qu'avec cet «aussi» Lacan distingue l'inconscient du non-conscient. Que ce soit ici fait si simplement nous paraît admirable.(2) Même si la «structure» était passée de mode lorsqu'il écrivait ces lignes, Lacan, on le voit, ne céda pas sur ce point.(3) Allusion extrêmement discrète à la métaphore et à la métonymie.(4) Lacan ne cessa pas de se référer à Freud.A l'œil :

(a) Inquiétude : Lacan replongerait-il dans la phénoménologie ?

(b) Révolution doctrinale : la guérison n'est plus de surcroît.(c) L'apparition de ce mot ici ne me paraît explicable que par référence à ma remarque (d) ci-dessus.   

«Pulsion : Tendances primitives(a), liées à l'instinct(1) ; leur ensemble constitue le noyau du «ça» ; les démarches qui en procèdent sont régies par le principe de plaisir(2)

 A la bonne :(1) On apprécie avec quelle simplicité Lacan présente ici sa grande distinction instinct/pulsion.(2) Contrairement à ce que l'on pense souvent, on voit ici à quel point Lacan est resté classique.A l'œil :(a) Décidément, même Lacan n'aura pas échappé au Lévy-Bruhlisme !  

«TRANSFERT : Il est constitué par le fait que l'analysé(a) revit ce que son discours(1) raconte au psychanalyste, et que le psychanalyste devient dans ce récit, qui réactualise une situation(b), le partenaire de l'analysé, partenaire nécessaire pour que la situation soit vraiment actuelle, partenaire d'autant plus réel(2) que l'analysé le connaît moins(c) et que le psychanalyste est, dans la cure, plus silencieux et plus neutre. Il faut distinguer le transfert de la projection et de l'introjection(3) ; dans ces deux phénomènes, le psychanalyste n'est pas le partenaire de l'analysé […](d)

 A la bonne :(1) Notons avec quel naturel Lacan introduit ici sans crier gare l'un de ses concepts les plus novateurs.(2) Attaque indirecte mais nette d'une des plus fameuses thèses de l'IPA. Mais oui, grand dieu, il est Réel le psychanalyste.(3) Cette distinction est chez Lacan absolument nouvelle.A l'œil :(a) Vais-je devoir désormais m'interdire le terme, si commode, d'«analysant» ?(b) Mais c'est du Sartre ! Lévi-Strauss, au secours !(c) Si le réel est l'inconnu, toutes mes définitions sautent.(d) Relue quinze fois cette définition du transfert. J'y cherche en vain le sujet supposé savoir. Sans doute n'ai-je pas encore tout bien saisi.  

«Persécution : Le Christ a annoncé à ses disciples la persécution qui les frapperait(1) comme témoins de cet Evangile dont l'esprit est opposé à celui du monde(a)

 A la bonne :(1) Cette référence au Christ ne surprendra que les lacaniens peu avertis. Lacan n'a-t-il pas déjà à cette époque identifié le christianisme comme étant la vraie religion ? Qui plus est, il y a là une très remarquable anticipation de la définition à venir de la réalité psychique comme réalité religieuse.A l'œil :(a) Mais que vient donc faire ce «monde» chez celui qui a enseigné qu'il n'y a pas d'univers du discours ?  

«Refoulement : Phénomène du rejet dans l'inconscient, de représentations liées à une pulsion ; il est un mécanisme de défense du moi(a) ; il est lié à un autre phénomène, le retour du refoulé(1), sous des formes diverses, rêves, actes manqués(2). Le moi en effet, en se construisant, cherche une cohérence interne(3) et, pour cela, refuse d'assumer certaines pulsions ; il ne supprime pas la pulsion, mais en refuse les représentations : c'est pourquoi la pulsion reparaît sous d'autres signes.»

 A la bonne :(1) Lacan reprend ici le plus essentiel de ce qu'il a fait valoir à propos du refoulement.(2) Lacan n'a pas oublié, on le voit, son inaugurale insistance sur les livres «canoniques» de Freud (ainsi les appelait-il).(3) Un texte capital. Jamais ailleurs Lacan n'a donné ce motif au refoulement.A l'œil :(a) Lacan tenterait-il ici un tardif rapprochement avec Anna Freud ? Ou bien plutôt exemplifierait-il ainsi, sur le dos de la célèbre fille, le phénomène du retour du refoulé ?  

D'autres items mériteraient certes d'être ici cités. Nous prions notre lecteur de nous excuser de ne lui livrer ici qu'un trop minime échantillon. Mais, après tout, ce texte de Lacan est accessible, au moins en bibliothèque. Ainsi pourra-t-il y lire aussi les définitions lacaniennes de l'introspection, du subconscient, des instances, des instincts, du Complexe d'Œdipe, de l'agressivité, du moi, du surmoi, de la sublimation, de la projection, de l'introjection, et même, plus surprenants dans cette liste, de l'archétype, de l'ombre, du double, du soi.

 

Ainsi concluons-nous cette simple note de lecture par une bibliographie plus que sommaire, puisque limitée à une seule mention, mais il est vrai celle qui nous importe au premier chef :

 Bibliographie 

Dom. M.-F. Lacan, Petite encyclopédie religieuse, Paris, Fayard, 1973.



[1]  Nous donnons les références exactes de ce texte dans la bibliographie en fin d'article.