« Sexualité », dit-on
La sexualité ? Qu’est-ce donc ladite sexualité ? Quel genre d’objet ou d’appareil ? Quelques indices de son statut nous sont offerts, parfois en creux, dans le texte « La sexualité dans le parcours des patients infectés par le vih » du docteur Roland Tubiana. Elle serait telle qu’un quidam, consultant, pourrait en parler avec un médecin. Telle encore que ce même médecin pourrait, dans cette interlocution, faire émerger les besoins et attentes qu’elle est censée charrier avec elle. Telle enfin que ce médecin pourrait anticiper ce qu’elle suscite de questions chez son patient, qui plus est être préparé aux réponses dès lors toutes attendues. Elle serait, lit-on aussi (mais tout ça va-t-il bien ensemble ?), un « paramètre ». Et susceptible de subir quelques troubles (n’est-elle pas le trouble même ?), certains d’entre eux étant désignés comme « conduites à risque » (n’est-elle pas le risque même ?). Elle serait susceptible d’être attrapée au moyen non seulement de questions, mais de questionnaires, disponible, donc, pour la statistique. Elle donnerait lieu à une sorte de vie, dénommée « vie sexuelle », qui aurait la valeur d’une « question de fond » (c’est la fin de l’article).
Sigmund Freud n’a jamais écrit l’ouvrage intitulé La Vie sexuelle que, pourtant, on peut trouver, en librairie, par la grâce de Jean Laplanche et des Presses universitaires de France, censé avoir été signé par Freud. Déjà ce discret mais monstrueux glissement n’est-il pas susceptible d’éveiller ?
On admire la puissance aujourd’hui de ce discours psychologisant (commun dénominateur à diverses professions) qui serait parvenu, apparemment sans difficulté, à infecter le propos d’un médecin accueillant des patients porteurs du vih. On s’étonne aussi de la puissance de méconnaissance de ce discours commun. Depuis une bonne vingtaine d’années, en effet, bien des travaux ont mis en question cette invention récente dénommée sexualité, l’ont datée, ont décrit ses enjeux, désigné ses inventeurs, étudié leurs motifs, repéré leurs contradictions - notamment, la sexualité n’est pas chez Freud ce qu’elle était chez ses promoteurs psychiatres. Or tout ce passe comme si rien de cet important chantier n’avait existé. Comme si, notamment, mais il y en eut bien d’autres, Michel Foucault n’avait rien écrit. Soit, on peut bien ne pas lire un auteur, ou n’en tenir aucun compte. Mais cette légitime abstention devient plus difficile lorsque le propos tenu vient confirmer ses analyses. Et tel est bien le cas, en témoignent quelques-uns des traits mis en liste ci-dessus. Contre l’hypothèse répressive qui avait alors cours (Marcuse, et non pas Freud), Foucault a mis en valeur l’incitation à parler de la sexualité comme étant constitutive de la sexualité.
Il n’existait pas d’homosexuel avant 1868, pas d’hétérosexuel non plus, tout simplement pour cette raison que ces termes eux-mêmes n’avaient pas cours, qu’ils ne passent dans le langage courant, remarque Jonathan Katz[1], que dans le premier quart du xxe siècle. La sexualité a pris son essor avec l’invention de l’instinct sexuel, sorte de bouée jetée en avant par le discours psychiatrique dans le désarroi qui alors l’habitait pour devoir admettre qu’à la différence des plus prestigieuses branches de la médecine alors en plein essor aucun répondant anatomo-clinique ne pouvait, en psychiatrie, assurer la validité des descriptions cliniques. Faute de ce support, on s’en remit au « fonctionnel » ; c’est du fonctionnel que relève l’instinct sexuel (Krafft-Ebing) ; c’est de « lésion fonctionnelle » que souffre l’hystérique (Jean-Martin Charcot). Il suffira alors de dire « naturel » ce fonctionnel pour dégager, en contrepoint, autant de troubles de cette fonction naturelle (exemple : l’« instinct sexuel contraire ») qui seront autant de maladies. S’ouvre un marché, celui du contre-nature, de l’anormal. Exit la perversité, vive la perversion. Arnold I. Davidson, à qui nous devons une très érudite étude, L’Émergence de la sexualité, remarque que « cette jeune littérature psychiatrique sur la perversion […] ne propose aucun cadre explicatif pour rendre compte des maladies fonctionnelles[2] ». Est-ce à dire qu’on poussera d’autant plus loin le cochonnet, comme pour mieux masquer l’absence de problématisation du savoir en jeu ? Déjà Krafft-Ebing faisait de sa sexualité le meilleur représentant de la mentalité individuelle de tout un chacun. On passe, semble-t-il aisément, de l’invention d’un concept (perversion) à celle d’une personne (le pervers). Voici déjà la « question de fond », où se logerait l’intimité la plus déterminante de tout un chacun, une question toujours active, donc, aujourd’hui.
Ce château de cartes exposé au moindre vent, désormais effondré, pourquoi donc le maintenir debout ? On le peut d’autant moins, à vrai dire, que l’intervention de Freud l’a déjà coupé en deux et donc passablement détruit. En effet, tandis que, quasi unanime, le discours psychiatrique envisageait l’instinct sexuel comme cet élan naturel qui porte l’individu à la conservation de l’espèce[3] (Krafft Ebing, Albert Moll), moyennant quoi il était possible, en regard, de subsumer tout un ensemble d’observations (sadisme, masochisme, fétichisme, homosexualité, etc.) sous le terme générique de « perversion », Freud, en dissociant la pulsion de son objet, mettait à bas l’idée d’instinct sexuel qui, elle, prêtait à cet instinct un objet et un but spécifiques. « Freud, écrit Davidson, porta un coup conceptuellement dévastateur à tout l’édifice des théories de la psychopathologie sexuelle au xixe siècle[4]. »
Dès lors, ne faut-il pas choisir ? La sachant désormais démembrée, peut-on encore parler de sexualité en termes si généraux qu’ils associent les enquêtes de type statistique, les études des comportements et cette invitation à parler sexe dont on pourrait attendre du psychanalyste qu’il ne mange pas de ce pain-là, lui qui, plus simplement et plus abruptement, invite l’analysant non à dire sa sexualité mais « tout ce qui lui vient à l’esprit » ?
Question : est-ce que, délesté de cette sexualité qui n’a jamais existé autrement que comme une fiction aux visées normativantes, l’accueil des personnes infectées par le vih ne gagnerait pas en disponibilité ? Ou encore : est-ce que, mieux averti de l’érotisme, cet accueil ne pourrait pas se dispenser d’anticiper sur des questions-réponses qui ne sont pas celles qui se posent effectivement ? Qui donc y perdrait ? Exemple : on laisse entendre qu’il y aurait « transgression » à se dispenser de l’usage du préservatif. Mais qui donc dicte la loi ? Et a-t-on visité, avant de prononcer ce gros mot, ce qu’un Sade, ce qu’un Georges Bataille, ce qu’un Pierre Klossowski ont pu écrire à ce propos ? L’humour, chez eux, comme chez Freud, n’est pas absent, qu’on chercherait en vain chez les tenants de la sexualité. Un humoriste n’a-t-il pas dit que faire l’amour avec un préservatif revient à se vêtir d’un imperméable pour prendre sa douche ? Le problème du safe sex est abordé socialement, relève d’une médecine des populations. De là vient la loi, de là vient qu’on parle d’un « refus ». Mais le sujet, lui, celui qu’on accueille, est-ce bien là son affaire ? Est-il bien ce qu’on voudrait qu’il soit : un individu d’une médecine des populations ?
Comme, dit-on, six cent mille personnes en France, je viens de boucler la lecture du roman Les Bienveillantes de Jonathan Littell. Aux pages 809-810, il est question d’un témoignage sur la vie dans les camps :
[…] les détenus continuaient à avoir une activité sexuelle, pas seulement les kapos avec leurs Pipel ou des lesbiennes entre elles, mais des hommes et des femmes, les hommes soudoyaient les gardes pour qu’ils leur amènent leur maîtresse, ou se glissaient dans le Frauenlager avec un Kommando de travail, et risquaient la mort pour une rapide secousse, un frottement de deux bassins décharnés, un bref contact de corps rasés et pouilleux. J’avais été fortement impressionné par cet érotisme impossible, voué à finir écrasé sous les bottes ferrées des gardes, le contraire même, dans sa désespérance de l’érotisme libre, solaire, transgressif des riches, mais peut-être aussi sa vérité cachée […].
Littell ne le signale pas, mais de tels faits confirment l’ironie grinçante dont Lacan fit preuve à l’endroit du célèbre apologue de Kant. « Sexualité » est le nom d’une entreprise de méconnaissance systématique et culturellement soutenue de tels faits.
[1] Jonathan Katz, L’Invention de l’hétérosexualité, traduit de l’américain par Michel Oliva et Catherine Thévenot, Paris, Epel, 2001.
[2] Arnold I. Davidson, L’Émergence de la sexualité, Épistémologie historique et formation des concepts, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Albin Michel, 2005, p. 57.
[3] Ibid., p. 144.
[4] Ibid., p. 152.